IV
de baptême de négresse (il aurait autorisé la néophyte à continuer un métier infâme, à la seule condition de se faire inscrire à la police sous son nouveau prénom) (4). Quant à Marduel, en particulière suspicion depuis l'enterrement Ghameroy (2), on ne se contentait point de signaler l'intolérance avec laquelle il mettait en doute, à l'occasion d'une confirmation, la validité des baptêmes conférés par les assermentés (3) : ses vicaires de Saint- Roch étaient en butte, eux aussi, à des dénonciations individuelles; l'un avait inspiré une folle passion à une malade du quartier (4), et un autre, présidant à un mariage nrîxte, avait causé un scandale, presque une bagarre, en évoquant la terrifiante image des flammes de l'enfer, réservées à la fiancée protestante si elle ne se hâtait d'abjurer (5)... En voilà sans doute assez pour montrer comment Dubois et ses auxiliaires, afin d'indisposer le chef de l'État contre tout ce qui tenait à la religion, récoltaient, amplifiaient, exploitaient les cancans de sacristie, de carrefour, même de mauvais lieu (6).
Si le maître ne fermait point l'oreille aux informations tendancieuses qui lui venaient de la préfecture de police, il écoutait volontiers et il suivait souvent d'autres avis.
(1) Rapport du 14 messidor an XI : F. 7, 3831.
(2) Il sera un peu plus loin question de cette affaire.
(3) Rapport du 20 prairial an XII : F. 7, 3832.
(4) Rapport du 8 germinal an XIII : F. 7, 3833.
(5) Rapport du 10 prairial an XIII : Ibidem.
(6) Nous parlerons au chapitre suivant de Tacharnement déployé par Dubois contre les conférences Frayssinous.
Le monde religieux s'était réjoui en apprenant que Portalis était préposé aux < affaires concernant les cultes » ; il se félicita par la suite que cette sorte de direction générale fût érigée en ministère (1) ; quand le ministre mourut, le cardinal Fesch déclara que seul. un ecclésiastique le remplacerait dignement (2). Plus spiritualiste que dévot, plus respectueux que pratiquant (3), Portails, par le train patriarcal de sa vie de famille (4), par l'aménité de son accueil, par sa science des questions religieuses, faisait la conquête des prélats et des prêtres admis dans son cabinet ou invités à sa table. Peu de temps après son entrée en fonctions, comme déjà les jaloux et les « philosophes » l'accusaient de complaisance excessive pour le clergé, il se justifiait en ces termes auprès du Premier Consul : t J'ai cru, et ce sont vos intentions, qu'à une conduite ferme on pouvait associer des formes qui pussent rapprocher les esprits et les cœurs, surtout quand il s'agit d'une classe d'hommes avec lesquels il ne faut jamais mollir, mais avec lesquels il est souvent nécessaire de raisonner (5). > Sans se borner à des ménagements de pure forme, le directeur ou ministre des cultes, aussi
(1) Je crois que la religion gagnera à ce nouveau ministère, et que M. Portalis sera plus indépendant pour faire le bien qu'il veut. » (Emery à Bausset, 21 juillet 1804 : Papiers Emery).
(2) Le môme au môme, s. d. (août 1807) : Ibidem (Emery assure que Napoléon fut arrêté par la crainte de mécontenter les protestants).
(3) Faut-il prendre au sérieux une anecdote racontée en 1829 au futur maréchal de Castellane par son père, ancien préfet de l'Empire, et d'après laquelle Portalis, recevant plusieurs évoques à diner, leur aurait dit : « Je fais maigre quelquefois: par exemple, je ne prends pas garde que cela soit le vendredi ou le samedi. » (Castellane, Journal, t. II, p. 290.)
(4) Pisani de la Gaude, ancien évoque de Vence, à Consalvi, 30 novembre 1803 : Theiner, Affaires religieuses de la France, t. U, p. 370-371.
(5) 2 messidor an X (21 juin 1802) : AF. IV, 1044.
bien par modération naturelle que par souci de défendre ses attributions, protestait contre la tracassière ingérence de la police dans les affaires ecclésiastiques (1); il travaillait sincèrement à assurer le développement de l'influence religieuse et une relative liberté du ministère sacerdotal dans le domaine purement spirituel. Mais en même temps^ il professait un inébranlable attachement aux traditions gallicanes, prises dans leur interprétation la plus stricte; de très bonne foi, il était porté à étendre indéfiniment les attributions du pouvoir civil; ses ménagements pour les personnes n'impliquaient nulle concession quant à ce qui était pour lui plus qu'un principe, presque un dogme. Lorsque, moins d'un an après le rétablissement du culte, il présenta au Corps législatif le titre du Gode civil relatif au mariage, ses affirmations sur le droit de l'État à connaître exclusivement de cette matière furent si catégoriques, que le clergé en demeura tout effaré : il se trouva même des personnes pour insinuer que le conseiller d'État avait voulu regagner les bonnes grâces des « philosophes », et se faire pardonner ses « sermons » sur le Concordat (2).
Rallié sans arrière-pensée au nouveau régime (3), subjugué par le génie de Napoléon, séduit par les marques de confiance et de générosité venant d'un si grand homme, Portalis lui prodiguait les témoignages d'une adulation que la différence des âges aurait rendue tout à fait cho-
(1) Nous en verrons un exemple à propos des conférences Frayssinous.
(2) Rapport du préfet de police, 19 ventôse an XI (10 mars 1803) : AuLARD, Parti sous le Consulat, t. III, p. 735-736.
(3) Ce ralliement se manifestait parfois avec une ferveur peu discrète; Portalis écrivait par exemple, à propos de la fôte du 15 août : « Il faut effacer d'anciens souvenirs par des souvenirs récents et glorieux : que le vœu de Louis XIII disparaisse devant la gloire de Napoléon I » (Rapport du 12 février 1806 : AF» IV, W2.)
Mesures dë protection ss
qualité, si l'on n'y discernait point un indiscutable accent d'attachement et presque de tendresse personnelle (i). En échange, le chef de l'État le prenait volontiers pour son Mentor en matière d'administration et de législation religieuse, sans abdiquer son droit de souveraine décision. Est-ce Portalis qui fit annoncer par les journaux (2), pour le dimanche de Quasimodo de 1802, une solennelle bénédiction des drapeaux à Notre-Dame, nouvelle controuvée ou cérémonie contremandée pour le plus grand désappointement de la foule qui avait afflué aux abords de l'église (3)? C'est en tout cas lui incontestablement qui plus tard proposa à l'empereur de faire ordonner, par l'intermédiaire des préfets, l'observation ostensible du repos dominical; il ne s'agissait, suivant son expression, que de prescrire une attitude de « décence extérieure » , consistant à fermer les devantures des boutiques et à ne point travailler en public. Le rapport de Portalis parvint à Napoléon au lendemain de la bataille d'Eylau; livré à ses propres réflexions, l'empereur riposta, en marge, par une longue dictée, manière de déclaration de principes, où les axiomes des encyclopédistes et des physiocrates, les dédains d'un grand laborieux pour les flâneurs et d'un aristocrate pour la plèbe, les préjugés vulgaires contre le clergé, les préventions antisacerdotales d'un lecteur de Voltaire^ l'infatuation de l'omnipotence, les maximes soi-disant théologiques mêmes s'entremêlaient et parfois s'entre-choquaient de la façon la plus curieuse : t D est contraire au droit divin d'empô-
(1) Cf. la très intéressante série des lettres et rapports de Portalis au Premier Consul et à Tempereur : AF. IV, 1044 et s. (les premières pièces sont autographes; la croissante cécité de Portails l'a contraint à seulement signer les autres).
(2) Journal des Débats, 4 floréal an X.
(3) Rapport du préfet de police, 5 floréal an X : Aulard, Parti sous le Consulat, U III, p. 13.
d6 ÀTTItUDE DES AUTORITÉS CIVILES
cher l'homme^ qui a des besoins le dimanche comme les autres jours de la semaine, de travailler le dimanche pour gagner son pain... D'ailleurs le défaut .du peuple en France n'est pas de trop travailler... Dieu a fait aux hommes une obligation du travail... 11 ne faut pas raisonner, mais il faut se moquer des prêtres qui demandent de tels règlements... Je suis Tautorité, et je donne âmes peuples, et pour toujours, la permission de ne point interrompre leur travail. Plus ils travailleront, et moins il y aura de vices... Il faut que M. Portails prenne garde que, cette concession une fois accordée, on ne manquera pas d'en exiger d'autres... » Et le morceau se terminait par l'évocation du régime des billets de confession (i).
Il y eut de fréquentes occasions où Portails fut plus heureux, et son maître moins défavorablement prévenu. Pour nous borner à ce qui concerne particulièrement Paris ou la proche banlieue, et sans revenir sur les encouragements matériels et les libéralités pécuniaires, le Premier Consul décida dès les premiers jours de 4803 la construction aux Tuileries d'une vaste chapelle : en attendant, on rendit au culte le petit oratoire d'Anne d'Autriche, qui était encore décoré de tableaux de piété, mais qui, lors de la réinstallation de 1800, avait été transformé en salle de bains (2). Les autorisations de chapelles privées, parcimonieusement mesurées dans les premiers temps à cause de la disette des prêtres et des craintes qu'inspirait la Petite Église, se multiplièrent après la proclamation de TEmpire : elles furent surtout accordées très libéralement aux institutions d'enseignement (3).
(d) Le rapport de Portalis est du 21 janvier 1807, et la dictée impériale, datée du quartier général d'Osterode, du 6 mars : Corrêtpondanee, 11936.
(2) Baussbt, Mémmret, t. IV, p. 103-104 et 110.
(3) Un décret du 30 brumaire an XIII, que nous ne citons qu'à
Ce qui fit beaucoup plus d'impression sur la masse de la population, ce fut le rétablissement du culte dans les hospices et hôpitaux. On commença par rouvrir la chapelle de la Pitié, alors l'hospice des orphelins ou des Élèves de la Patrie : le jour de la Pentecôte de 4802 (6 juin), révêque de Coutances, Rousseau, y officia solennellement, et adressa aux enfants une allocution où il ne manqua pas de louer < le restaurateur de la morale religieuse d'un grand peuple (1) ». L'effet de cette cérémonie fut si heureux, que peu après le conseil des hospices prit une délibération pour solliciter l'installation du culte public dans les onze principaux hospices ou hôpitaux; ce vœu, auquel naturellement s'associa l'archevêque, demeura quelques mois en suspens : « Votre approbation^ > écrivait Portails aux Consuls à la fin d'octobre, < est impatiemment attendue (2). > La ratification consulaire intervint enfin le 5 brumaire (27 octobre), et la mesure fut étendue dès le 12 frimaire (3 décembre) aux sept autres établissements d'assistance (3). Le culte était assuré par des prêtres du dehors, pour la plupart vicaires des paroisses, qui touchaient une indemnité. Vers la fin de l'Empire, le conseil des hospices décida qu'il y aurait des aumôniers spéciaux, dotés d'un traitement, logés, chauffés, éclairés et même nourris aux frais du budget hospitalier, mais tenus désormais de consacrer tout leur temps à l'établissement auquel ils étaient attachés (4).
La tendance en effet n'avait cessé d'aller en s'accentuant, qui consistait à donner ou à restituer au clergé sa part dans les œuvres d'assistance publique. Le lende-
titre d'exemple, autorisait à lui seul la célébration de la messe à Paris dans 57 chapelles privées (AF. IV, plaq. 856).
(1) Journal des Débats, 22 prairial an X.
(2) 4 brumaire an XI (26 octobre 1802) ; AF. IV, plaq. 430.
(3) F. 15, II, Seine, 1884.
(4) Délibération du 13 novembre 1811 : Ibidem.
88 AJ'TITUDE DES AUTORITÉS CIVILES
main de la fête offerte par le Sénat en l'honneur du sacre, le mare'chal Lefebvre, préteur de la haute assemblée (nous disons aujourd'hui questeur, ce qui n'est pas moins romain ni peut-être moins ridicule), Lefebvre donc, tout dignitaire qu'il fût de la franc-maçonnerie, désireux de répartir les reliefs du festin entre les pauvres du quartierj s'adressait tout simplement au Curé de Saint-Sulpice^ en le priant de faire prendre dans le jardin 114 bouteilles de vin, 114 pains et autant de cervelas, « pour en faire la distribution de la manière que vous jugerez convenable (1) >. En 1807, deux vacances s'étant produites dans le bureau de bienfaisance du X* arrondissement, Ghampagny, ministre de l'intérieur, désigna les deux curés des Missions-Étrangères et de l'Abbaye-aux-Bois (2).
Sans affecter des aumôniers aux régiments, comme les « exaltés » l'annonçaient aux soldats pour les indisposer, le gouvernement rétablit l'exercice du culte dans un certain nombre d'établissements militaires. A Saint- Gyr, qui abritait alors une division du Prytanée, l'évêque de Versailles vint le 17 juillet 1802 bénir la chapelle et installer un aumônier; ce prélat fut reçu en grande pompe; un élève lui débita un compliment rimé qu'on eût dit rédigé par quelque survivante des dames du vieux Saint-Gyr, tant l'orthodoxie des sentiments et l'indigence de la poésie rappelaient les traits classiques dç la littérature de couvent (3). Un mois plus tard, un des
(1) 15 décembre 1804 ; Wirth, le Maréchal Lefebvre, p. 288-289.
(2) 30 mai 1807 : F. 15, II, Seine, 1918.
Vous, respectable chef d'une sainte entreprise, Guidez, guidez nos pas dans la terre promise. Notre soif est ai-dente : aliî daignez rétanclier; Soyez notre Moïse, et frappez le rocher.
(Journaux.)
vicaires généraux de Paris bénissait, selon la suggestive formule d'un gazetier, « l'église des Invalides, qui s'appelait précédemment le temple de Mars (i) ». L'exercice de la religion faisait également sa réapparition dans les maisons pénitentiaires, et Dubois, le prôtrophobe Dubois, en mentionnant la confirmation par le cardinal de Belloy de 26 détenues de Saint-Lazare, avait la loyauté d'ajouter : « On a remarqué que depuis le rétablissement du culte, elles sont en général plus faciles à conduire (2). »
Avant la Révolution, il était de règle que les théâtres fissent relâche pendant les trois dernières semaines du carême. Il ne pouvait être question de priver de leur délassement favori pendant une aussi longue période les peu dévots Parisiens du Consulat. Pour rappeler Tantique tradition et donner au clergé une marque de déférence, le gouvernement décida qu'à partir de 1803 les grands théâtres, ceux qui dépendaient directement de lui, seraient fermés pendant les trois derniers jours de la Semaine Sainte : encore l'Opéra donnait-il, selon un autre vieil usage, des auditions d'oratorios, qui n'étaient point considérés comme des spectacles profanes.
Le répertoire dramatique, après avoir au dix-huitième siècle fourmillé d'allusions « philosophiques », était devenu sous la Révolution ouvertement et violemment antireligieux. Un peu atténuée, cette tendance n'en persistait pas moins au début du dix-neuvième siècle; le Concordat même, mal vu de la plupart des gens de lettres, provoqua une recrudescence de pièces destinées soit à flétrir les t horreurs du cloître » ou « l'intolérance sacerdotale », soit à tourner en ridicule les prêtres et
(1) Journal des Débats, 27 thermidor an X.
(2) Rapport du 20 fructidor an Xï : F. 7, 3831.
les dévots. Le cardinal de Belloy pensa que du moment que le catholicisme était redevenu une institution d'État, l'autorité civile pouvait et devait réprimer ces attaques : il obtint l'interdiction de quelques pièces, mais plus d'une fois ses plaintes demeurèrent sans effet (i). Le gouvernement, qui n'eût point laissé discuter sur la scène son principe, ni bafouer ses agents, se montrait infiniment moins sévère quand il s'agissait de protéger la religion : c'était de sa part moitié respect humain et moitié politique, pour dériver de ce côté les controverses et les épigrammes auxquelles s'est toujours complu l'esprit français. Il faut dire aussi que les interdictions ou suspensions d'office provoquaient des murmures, et contribuaient à rendre le clergé peu populaire (2).
Avant même que le Concordat n'eût été ratifié, une consigne émanant du Premier Consul en personne et transmise par la police avait enjoint aux journalistes^ « tant politiques que littéraires », de « s'abstenir de parler de tout ce qui peut concerner la religion, ses ministres et ses cultes divers » (3). Quant aux livres, le clergé ne paraît pas avoir sollicité ni le gouvernement édicté de mesures contre ceux qui avaient un caractère ou seulement môme une étiquette philosophique ou historique (4). Les plaintes se limitèrent aux contes ou romans tout à la fois libertins et impies, qui avaient
(i) Jauffret, Mémoires historiques, t. I, p. 367.
(2) Cf. un rapport du préfet de police du 17 pluviôse an XII : P. 7, 3832.
(3) Note à Fouché, 18 thermidor an IX (6 août 180J) : Cotrespondance, 5672.
(4) Ceci doit s'entendre des dix premières années du régime ; les choses se modifièrent après la création de la direction générale de la librairie et rétablissement officiel de la censure : nous en parlerons à propos de la presse.
prodigieusement foisonné sous le Directoire, et dont la semence impure continuait à germer de temps a autre. L'autorité affecta tout d'abord de se récuser. A quelqu'un qui se faisait l'écho des doléances du clergé sur la mise en vente à bas prix et à gros tirage du Citateur de Pigault-Lebrun, on prétendait que Bonaparte avait répliqué : « Eh bienf ils n'ont qu'à répondre (1) ! » Dubois rendait compte en ces termes de l'examen d'un ouvrage en quatre volumes, intitulé le Dominicain : « Le personnage principal du roman est un moine qui commet toutes sortes de crimes^ et l'auteur les présente comme les conséquences du célibat auquel est astreint le dominicain... Sous le point de vue politique^ l'ouvrage a paru ne présenter aucun danger. Sous le rapport du respect dû aux mœurs, il y a quelques peintures peutêtre un peu libres, mais pas une équivoque ni une expression blâmable (2). • Après le sacre, et peut-être sur la demande de Pie VII, le pouvoir civil se départit de cette indifférence : au début de 1805, la police annonçait l'interdiction et la saisie d'un autre livre de Pigault-Lebrun, Jérôme^ contenant < des peintures dont la liberté paratt poussée jusqu'au libertinage, et des plaisanteries licencieuses sur les cérémonies de la religion chrétienne » (3).
Dans les cérémonies officielles, dans celles qui avaient un caractère extraordinaire, comme la messe de la Sainte- Cécile à Saint-Gervais, des sentinelles en armes veillaient au bon ordre et réprimandaient ceux d'entre les assistants qui se risquaient à échanger trop haut leurs im-
(1) REMAciiB, Relations teerétes des agents de Louis XVIIl, p. 372-373.
(2) Rapport du 24 messidor an XI (13 juillet 1803) : F. 7, 3831.
(3) Bulletin de police du 9 pluviôse an XIII (29 janvier 1805) ; AF. IV, U92.
pressions (1). Ailleurs, le service d'ordre était abandonné aux officiers d'église, suisses et bedeaux, et la discipline était plus débonnaire : mais en cas de tapage caractérisé et scandaleux, la répression ne se faisait point attendre. Sahs s'astreindre pour son compte à une tenue bien édifiante pendant la messe^ le maître avait en particulière déplaisance cette forme de désordre. Certaine nuit de Noël, à Saint-Roch, Lavalette, le ménage Junot et le ménage Marmont, anticipant sur le réveillon, débitaient de bruyantes folies et s'amusaient à scandaliser les dévotes du quartier, quand soudain Napoléon, entré à l'église incognito, réprimanda durement la joyeuse bande (2). Les tapageurs de condition infime n'en étaient pas quittes pour une semonce; voici comment le conseil supérieur de police statuait à l'égard de trois garnements, < prévenus d'avoir causé du scandale à la messe de minuit dans l'église de Saint-Médard et de s'y lUo comportés avec la dernière irrévérence. — Taupin, âgé de dix-neuf ans, a demandé à s'enrôler. Remettre ce dernier à la disposition de la gendarmerie pour être conduit au corps qu'il a choisi. Déposer les deux autres à Bicêtre pour un mois (3). »
A ces répressions arbitraires, il fut question de substituer des châtiments légaux. Dans l'été de 1806, Portalis rédigea un rapport et le Conseil d'État adopta un décret en vue d'obliger quiconque entrait dans une église pendant les offices à c se conformer à ce que les pratiques et les rites de ce culte exigent de la part des assistants » . Toute personne qui troublait une cérémonie, qui négligeait de se tenir debout et découverte sur le passage d'un cortège religieux ou funèbre, devait être « livrée
(1) Reichardt, Un hiver à Paris, p. 64.
(H) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. VI, p. 439.
(3) BuUetin de police du 15 janvier 1806 : AF. IV, 1496 a.
aux tribunaux pour être punie, par voie de police municipale ou correctionnelle^ des peines portées contre ceux qui troublent le libre exercice des cultes ou Tordre public » (1). Par crainte^ sans doute^ d'indisposer une partie de l'opinion, l'empereur hésita, et finit par ne point donner sa signature.
Il se refusa également, malgré de vives sollicitations, malgré l'exemple de la plupart des grandes villes et de Lyon en particulier (2), à autoriser la sortie dans les rues de Paris des processions de la Fête-Dieu. Une interruption de dix années n'avait fait qu'aviver dans le peuple le regret de ces somptueuses et traditionnelles manifestations : on murmurait dans les cercles de dévots, un curé osa même se plaindre en chaire (3) de ce que la solennité du Saint-Sacrement était renvoyée au dimanche suivant, au lieu d'être chômée comme jadis. Dès 1802, la procession fut suivie dans l'intérieur des églises par « les maires, les juges de paix et autres fonctionnaires » (4); dans l'aristocratique paroisse de Saint- Thomas-d'Aquin, on avait même eu le projet, qui fut prudemment abandonné, de placer quatre cordons bleus aux coins du dais et de les faire porter par quatre anciens chevaliers du Saint-Esprit (5). Mais la masse du petit peuple, profitant du beau temps, associant au charme d'un très cher souvenir la distraction d'une partie de
(1) 30 août 1806 : Portalis, Discours, rapports et travattx inédits sur le Concordat, p. 575-579. Ce projet de décret parait bien être l'œuvre de Portalis, quoique M. Frédéric Masson en ait donné le texte, avec le préambule un peu écourté, dans une collection de lettres inédites de Napoléon {Miscellanea Napoleonica, 1806, cxii).
(2) Journal des Débats, 6 messidor an XUI.
(3) C'était de Cagny, curé de Bonne-Nouvelle (rapport du préfet de police, 25 prairial an X : Adlard, Paris sous le Consulat, t. III, p. 109).
(4) Rapport du môme, 2 messidor an X : Ibidem, t. III, p. 117.
(5) Rapport du même, 28 prairial an X :. Ibidem, t. 11^ p. 113.
campagne, se répandit dans les villages de banlieue pour y assister aux processions en plein air (1). L'année suivante, bravant des plaisanteries faciles à prévoir, Louise Contât, la célèbre actrice des Français, fit édifier un magnifique reposoir dans son parc dlvry, et organisa un grand dîner pour le soir (2). Bien que tous ces indices témoignassent de la durable popularité des processions, Napoléon, craignant des contre-manifestations, des rixes, des bagarres, maintint son veto : ce ne fut qu'après sa chute que les rues de la capitale se rouvrirent aux processions (3).
Pendant la Terreur, les prêtres avaient dû remplacer leur costume traditionnel par de véritables déguisements, que la plupart d'entre eux conservèrent sous le Directoire, pour échapper aux menaces de déportation. Après Brumaire^ ils avaient généralement adopté de longs vêtements noirs^ qui les rendaient assez aisément reconnaissables.
Quand le rétablissement du culte fut décidé^ il parut impossible de ne pas imposer au clergé un costume distinctif, une sorte d'uniforme qui marquât le caractère officiel des prêtres, qui en même temps les mît en garde contre toute démarche irréfléchie et rendît leurs faits et gestes plus faciles à surveiller. Cette considération disciplinaire était puissante sur l'esprit du chef de l'État; plus tard, au cours de sa visite à Brienne, il interpellait vivement un curé de campagne qui avait cru pouvoir se présenter devant lui en redingote brune : t La soutane a été donnée et imposée aux prêtres, afin que de près ou
(1) Rapport du préfet de police, 2 messidor an X : Aulard, Paris tous le Consulat, t. III, p. 117.
(2) Rapport du même, 22 prairial an XI : F. 7, 3831.
(3) Note d'Angles, 12 juin 1814 : Georges Firmin-Didot, la France M 1814, p. 37-39.
de loin on les reconnaisse toujours, et que chacun puisse savoir d'où ils viennent et où ils vont (1). » Mais en 1802, les rédacteurs des Organiques estimèrent que la réapparition de la soutane choquerait trop violemment les préjugés « philosophiques » ; le costume qu'ils prescrivirent fut l'ancien « habit court », avec rabat, soutanelie, culotte et bas, qui, avant la Révolution, était d'étiquette à la cour, et qui, à Paris même, était couramment arboré par les abbés mondains. < Tous les ecclésiastiques, • statuait l'article 43, « seront habillés à la française et en noir. Les évoques pourront joindre à ces costumes la croix pastorale et les bas violets. »
La tenue laïque fut désormais interdite aux prêtres. Au milieu des préoccupations de tout ordre qui l'assié-, geaient à l'automne de 1803, le Premier Consul trouvait le temps de faire enjoindre au cardinal de Belloy de mander chez lui un certain abbé de Damas, « afin de savoir pourquoi cet ecclésiastique ne porte pas Phabit de son état (2). » Mais si 1' « habit court » ne constituait pas alors un afTublement aussi baroque que nous serions tentés de le croire avec nos habitudes d'à présent, le souvenir des abbés de ruelles et de salons le discréditait dans les milieux zélés pour la religion : même au dix-huitième siècle, les prélats les plus pieux ne l'endossaient qu'à regret quand il fallait faire acte de présence à la cour. Le vœu à peu près général des bons prêtres concordataires était de porter la soutane dans la rue comme dans l'église. Quelques audaeieux donnèrent l'exemple, entre autres le jeune chanoine d'Astros, qui
(i) NoRviNS, Mémorial, t. III, p. 119.
(2) Maret à Portalis, 19 vendémiaire an XII (12 octobre 1803) : Corretpondanee de Napoléon, 7197 ; Portalis à Bonaparte, 27 vendémiaire (20 octobre) : AF. IV, 1044 (l'abbé fit valoir qu'il avait abandoimé toute fonction ecclésiastique).
eut'la fâcheuse inspiration d'arborer sa soutane pendant les jours gras de 1803 : déshabitués de ce spectacle, les passants crurent à une mascarade de carnaval, s'attroupèrent malgré les protestations du pauvre abbé, l'escortèrent avec force lazzis, et ne furent détrompés qu'à la porte de Notre-Dame (1).
Le mouvement d'opinion était si accentué dans les cercles ecclésiastiques qu'un prélat très bien en cour et profondément respectueux de l'autorité civile. Charrier de la Roche, évêque de Versailles, se décida à confier ses scrupules à Portails : pouvait-il porter la soutane sans enfreindre les dispositions très précises de l'article 43? Sur l'ordre ou avec l'assentiment du Premier Consul, Portails répliqua par une lettre destinée à la publicité, et qui n'allait à rien moins qu'à modifier l'article en question sous couleur de l'Interpréter : « ... Je m'empresse de vous annoncer qu'il (le gouvernement) ne volt nul Inconvénient à ce que chacun porte l'habit de son état. Rien n'empêche, en conséquence, que vous ne portiez la soutane violette dans toute l'étendue de votre diocèse. Les curés et desservants peuvent également porter la soutane qui leur est propre dans le territoire qui leur est assigné. C'est un moyen pour que les ecclésiastiques obtiennent le respect qui est dû à leur ministère, et*qu'lls soient Invités par leur propre costume à se respecter euxmêmes (2). » Cette décision, publiée dans les journaux, eut naturellement pour effet de généraliser le port de la soutane : malsl^s « exaltés » crièrent tant à l'Illégalité (3), que le gouvernement crut devoir prendre et livrer égale-, ment à la publicité un arrêté explicatif (17 nivôse an XIT- 8 janvier 1804) : dans le ressort où s'exerçaient leurs fonc-
(1) Gaussette, Vie du cardinal d'Astroi, p. 105.
(2) 30 brumaire an XII (22 novembre 1803) : Journaux.
(3) Rapport du préfet de police, 26 frimaire an XII : F. 7, 3832.
tions^ les ecclésiastiques devaient « continuer > à porter < les habits convenables à leur état, suivant les canons, règlements et usages de l'Église » ; ailleurs, ils devaient être habillés t à la française et en noir », conformément aux Organiques; autrement dit, le fameux « habit court » n'était plus qu'un costume de voyage (1). — En conséquence, il fut à partir de 1805 sévèrement interdit de faire figurer la soutane dans les mascarades du carnaval (2); il senible bien que les frocs de religieux et religieuses, très nombreux encore dans les divertissements de l'année précédente (3), furent compris dans la môme proscription.
A l'ouverture de la session législative qui suivit la mise en vigueur du Concordat, l'Exposé officiel de la situation de la République débuta par énumérer les bienfaits du nouveau régime : « L'Église gallicane renaît par les lumières et par la concorde, et déjà un changement heureux se fait sentir dans les mœurs publiques : les opinions et les cœiu*8 se rapprochent ; l'enfance redevient plus docile à la voix de ses parents, la jeunesse plus soumise à l'autorité des magistrats; la conscription s'exécute aux lieux où le nom seul de la conscription soule-
(1) Émery, qui dès la réorganisation du séminaire avait vivement conseillé le port de la soutane, le déclara obligatoire à la rentrée de 1804 (Vie de M. Emery, t. IT, p. 120-122V L'autorisation officielle pour les séminaristes ne fut donnée r-ie par un décret du 9 avril 1809.
(2) Bulletin de police du 4 ventôse an XIII (23 février 1805) : AF. IV, 1492.
(3) Rapport du préfet de police, 19 pluviôse an XII (9 février 1804) : F. 7. 3832.
ïV. 7
vait les esprits, et servir la patrje est une partie de la religion (1). »
C'était moins d'une année après l'organisation de rÉglise concordataire que Bonaparte vantait ainsi publiquement Tappui donné par le clergé à ses agents de recrutement. Cet appui ne tarda point à être instamment demandé : t Partout, » écrivait Portalis au début de la campagne d'Ulm et d'Austerlitz, « partout je ne cesse d'écrire, non seulement aux évoques, mais aux curés les plus marquants, pour les inviter à redoubler d'efforts relativement à l'exécution de la conscription (2) » . La docilité fut générale (3), et on a vu plus haut que le cardinal de Belloy s'exécuta comme ses collègues : mais le diocèse de Paris était un de ceux où la conscription rencontrait le moins de difficultés, un de ceux aussi où l'action du clergé était le moins efficace en pareille matière; on n'y fit appel qu'avec discrétion, surtout tant que vécut Portalis. Ce ministre avait en effet pour système de ne point provoquer trop souvent les interventions sacerdotales, et de leur ménager soigneusement une apparence de spontanéité : « L'influence des ecclésiastiques serait perdue et la religion deviendrait un ressort nul, si l'on pouvait croire que les orateurs chrétiens ne parlent et n'agissent que sous l'impression de l'autorité (4). »
(1) 1" ventôse an XI (20 février 1803) : Correspondance de JVapoléon, 6591.
• (2) A Napoléon, 13 vendémiaire an XIV (5 octobre 1805) : AF. IV, 1045.
(3) « Tous les évoques dans leurs instructions pastorales, tous les pasteurs dans leurs prônes, tous les ecclésiastiques dans leurs sermons, ont prêché, comme ils le devaient, sur le devoir sacré de la conscription. » (Portalis à Fouché, 17 mars 1807 : Portalis^ Discours, rapports et trava-ux inédits sur le Concordat, p. 589.)
(4) A Gambacérès, 17 mars 1807 : Ibidem, p. 586.
Avant môme la reprise de la guerre continentale, et peut-être sans invitation directe de la part du gouvernement, la rupture de la paix d'Amiens fut pour Tépiscopat l'occasion de manifestations qui firent assez de bruit. Jaloux sans doute d'étaler leur loyalisme, les évêques publièrent tous des mandements qui flétrissaient à l'envi la « perfidie d'Albion » et appelaient les bénédictions divines sur la future armée de débarquement. Cette belliqueuse littérature eut, au moins par extraits, les honneurs du Moniteur, et Portails se persuadait que l'impression générale était excellente : t ... Le sénateur Laplace me disait hier soir que jamais il n'avait mieux senti l'importance de la mesure du rétablissement du culte... Les journalistes anglais écument de rage contre les évêques de France (1). » La presse britannique faisait surtout valoir que plusieurs d'entre ces prélats avaient trouvé en Angleterre une généreuse hospitalité pendant la crise révolutionnaire, et que leur devoir de fidélité présente ne leur commandait point d'injurier ceux dont ils demeuraient les obligés. Ce fut également l'opinion des salons du faubourg Saint-Germain, où sans doute on saisissait volontiers les occasions de critiquer le gouvernement et ses partisans^ mais où se gardait davantage aussi le sens de certaines convenances (2).
La préoccupation d'imposer au clergé une plus étroite discipline politique dicta le décret du 5 février 1806, qui fusionnait d'autorité les trois journaux ecclésiastiques existants; la nouvelle feuille, dite Journal des curés pour mieux éloigner la clientèle laïque, devait avoir un directeur désigné par l'archevêque de Paris; mais Napo-
(1) A Bonaparte, 14 et 22 messidor an XI (3 et 11 juillet 1803) : AF. IV, 1044.
(2) Rapport du préfet de police» 7 messidor an XI : F. 7, 3831*
léon, trouvant que Pesprit en était trop ultramontain, ne tarda point à la supprimer (1).
Dans un autre ordre d'idées, c'était probablement sans arrière-pensée politique, et par suite du besoin alors dominant de centralisation, que lun des articles organiques avait édicté le principe de Tunité de liturgie et de catéchisme « pour toutes les Églises de France »; en réponse aux plaintes de la cour de Rome sur ce point, Portalis invoquait le vœu séculaire des pasteurs et des fidèles, du même ton et par les mêmes arguments qu'il eût justifié l'unité d'administration ou de législation (2). L'Empire tomba sans qu'on se fût sérieusement occupé de composer une liturgie nationale (3); s'il s'établit une relative et partielle uniformité, c'est que plusieurs évéques adoptèrent le missel, le bréviaire et le rituel parisiens, dits « de Vintimille *, du nom de l'archevêque qui les avait fait éditer au dix huitième siècle. Le catéchisme au contraire fut rédigé, publié et imposé : on sait assez l'émotion que provoqua ce petit livre, à cause de l'extension inattendue donnée aux devoirs envers le souverain; Napoléon, personnellement et nommément désigné, avait droit d'exiger de ses sujets « l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés... »; ceux qui se déroberaient à cette obligation « résisteraient à l'ordre
(1) Jadfpret, Mémoires historiqnei, t. II, p. 64-65.
(2) Rapport du 5« complémentaire an XI (22 septembre 1803) : Ditcourt, rapporté et travaux inédits sur le Concordat, p. 265.
(3) D'après mi rapport du préfet de police, les milieux orthodoxes furent assez naïfs pour s'alarmer, à l'automne de 1802, d'un bruit absurde d'après lequel le soin de composer la liturgie aurait été confié à Grégoire» à « im autre évêque constitutionnel non placé > et à l'archiviste Camus (5 briunaire an XI-27 octobre 1802 : AuLARO, Parts sous le Consulat, t. III, p. 345) f
MESURES DE MAINMISE iOi
établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle (4) ». Nous n'en parlerons ici que pour préciser quelques points de détail, se rattachant à l'histoire ecclésiastique parisienne.
On a dit que pour se prémunir contre les objections possibles du côté de Rome, Napoléon avait demandé un premier projet à un théologien italien de la suite du cardinal Caprara. Sans compter que le procédé eût dénoté de sa part une déférence inaccoutumée, nous savons, d'autre part, que si la complaisance du légat était depuis longtemps légendaire (2), le gouvernement suspectait les dispositions de son entourage; à propos précisément du catéchisme, Portails écrivait à l'empereur : < Je connais le bon esprit de ce cardinal, mais je me méfie toujours de l'ergotisme de ses théologiens (3). > Quoi qu'il en soit, le principal auteur ou compilateur du texte définitivement adopté paraît bien avoir été le jeune chanoine et vicaire général d'Astros, neveu du ministre des cultes (4).
Une tradition suspecte fait honneur à l'abbé Émery de l'idée de prendre pour base le catéchisme composé jadis par Bossuet pour son diocèse de Meaux(5). Or, d'une part, la correspondance intime d'Émery le montre dès le
(1) D'Hausson VILLE, V Eglise romaine et le Premier Empire, t. II, p. 255-295. En mettant pleinement en lumière le rôle équivoque de Caprara, le feu comte d'Haussonville, faute de pouvoir recourir à tous les documents originaux, s'est laissé entraîner à des appréciations contestables sur le compte d'autres personnages.
(2) Un opposant royaliste écrivait le 27 août 1802 : « Ce qui achève de désespérer les amis de la religion, c'est le pitoyable rôle que joue ici le cardinal légat. » (Rbmacle, Relations secrètes des agents de Louis X VIII, p. 113).
(3) 11 mars 1806 : d'Haussonville, op. cit., t. II, p. 441.
(4) Caussbtte, Vie du cardinal d*Astros, p. 110-111.
(5) Lyonnbt, Histoire de Mgr d^Aviau du Bois de Sanza , t. II, p. 548, note.
iOÎ ATTITUDE DÈS AUTORITÉS CIVILES
début très prévenu contre le principe même du catéchisme national eu impérial (4); de l'autre, Portails, dont nous n'avons point ici de motif de mettre en doute la véracité^ s'est attribué formellement Tinitiative en question. Il vaut la peine de rapporter en quels termes ce ministre expliquait naïvement qu'on avait tout à la fois imité et amélioré Bossuet : « ... Gomme Bossuet est rhomme le plus distingué que l'Église gallicane puisse compter parmi ses évéques, j'ai proposé de prendre pour modèle le catéchisme de cet homme supérieur. Le nom de Bossuet fixe toutes les opinions dans le clergé; il en impose même aux philosophes. La proposition a été acceptée. — En conséquence, on travaille d'après le catéchisme de Bossuet. Il n'a été question que de mettre un plus grand ordre dans la distribution des matières, parce que, du temps de Bossuet, l'esprit de méthode n'était peut-être pas encore porté au point de perfection où il est arrivé de nos jours. On a retranché quelques expressions vieillies. On a mis à l'écart quelques questions, utiles en leur temps, mais qui ne le seraient plus aujourd'hui. On ajoute d'autres matières dont les circonstances exigent le développement, et dont on ne parlait pas alors. Votre Majesté a un exemple de ces matières dans le développement des devoirs des sujets. — L'ouvrage de Bossuet est d'ailleurs conservé dans les expressions et dans le fond des choses pour tout ce qu'il y a d'essentiel, parce que les évêques conviendront euxmêmes qu'il leur serait difficile de faire mieux que n'a
(1) « On recommence à parler de catéchisme universel. C'est, j'imagine, le voisin de M. l'archevêque de Tours (Duvoisin ou Dernier?) qui remue cela; il est ici. Quelle utilité peut-on tirer de cela? et quels terribles inconvénients cette nouveauté n'entralnet-elle pas, si l'occasion s'en présente I » (A Bausset, 21 juillet 1804 : Papiers Emery.)
fait ce prélat, dont les lumières et les talents ont si fort honoré l'episcopat français... (4). »
Au lieu d'un mot placé par Bossuet dans une énumération, le « développement » sur les devoirs des sujets comprenait une leçon tout entière^ avec les exagérations de langage qui ont été rappelées plus haut : si Napoléon n'était point à proprement parler l'auteur d'une aussi étrange innovation, il l'avait sûrement inspirée (2), comme il la fit agréer au légat, qui ratifia tout, malgré les instructions romaines qui lui prescrivaient, au nom du droit traditionnel des évéques, de contester le principe même d'un catéchisme imposé à ces prélats. Pour les contemporains comme pour l'histoire, la prodigieuse, la monstrueuse leçon sur les devoirs des sujets a relégué dans l'oubli ce qu'il pouvait par ailleurs y avoir d'estimable dans l'adaptation élaborée par d'Astros. Avant môme la publication officielle, on en chuchotait dans les milieux bien informés; la veille du jour où Portails allait annoncer à l'empereur qu'il s'était mis d'accord avec Caprara, Émery écrivait à son confident de prédilection : « Je sais indirectement qu'on veut incessamment faire paraître le catéchisme unique. Quand je vous aurai raconté tout ce qui en est, tinnient amhae
(1) Rapport confidentiel du 11 mars 1806 : AF. IV, 1045 (l'extrait ci-dessus a été publié en 1845, par le petit-fils de Portails, dans les Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, p. 264- 265). Le feu comte d'Haussonville, qui a reproduit un autre fragment de ce document (VEglise romaine et le Premiei" Empire, t. II, p. 441-442), n*a sans doute connu ni le texte intégral ni la publication du vicomte Portails : autrement il n'aurait pas écrit (t. II, p. 262) que Portails réservait l'autorité de Bossuet pour ses rapports d'apparat, et qu'il n'était « pas question » dans sa correspondance particulière avec l'empereur « de la prétendue identité qui existerait entre le travail de la commission présidée par le ministre des cultes et l'ouvrage sorti des mains du grand évoque de Meaux. »
(2) Jauffret, Mémoires historiques, L II, p. 163.
aures^ et vous vous écrierez : pauvre Église gallicane (1) ! » Un décret du 4 avril 1806, publié seulement au bout d'un mois,' portait qu' « en exécution de Tarticle 39 de la loi du 18 germinal an X, le catéchisme annexé au présent décret, approuvé par Son Excellence (sic) le cardinal légat, sera publié et seul en usage dans toutes les églises catholiques de l'Empire » . Le catéchisme ne fut effectivenent mis en circulation que dans la première quinzaine d'août. Le cardinal de Belloy n'hésita pas à en ordonner l'adoption, mais dans le mandement qu'il publia à cet effet (15 août 1806), il prit soin d'aller au devant des objections qui n'osaient point se formuler à haute voix. Il insista sur ce que les droits de l'Église avaient été sauvegardés, et il expliqua comme Portails l'innovation capitale : « Les devoirs des sujets envers les princes qui les gouvernent y sont expliqués avec plus d'étendue qu'ils ne l'ont été jusqu'à ce jour, parce que les circonstances du temps où nous vivons ne ressemblent point à celles des temps qui ont précédé (2). >
En dehors de tout calcul politique, Portalis était porté par tradition gallicane, comme son maître par caractère,
(1) A Bausset, 10 mars 1806 : Papiers Emery. Il faut reconnaître, d'autre part, que l'abbé Rauzan, le futur supérieur des missionnaires de la Restauration, tout en prévoyant dans une lettre confidentielle le parti que les opposants tireraient de la fameuse leçon, n'hésitait pas à la déclarer irréprochable au fond : « L'empereur a bien eu le droit d'y mettre son nom ; il fait seulement en cela l'application du principe. > (Dblaporte, Vie du T, R. P. Rauzan, p. 45, note.)
(2) Journal de VEmpire, 22 août 1806.
à accroître sans cesse le pouvoir disciplinaire et réglementaire de l'autorité civile en matière religieuse. Rien de plus topique à cet égard que le rapport par lequel le conseiller d'État concluait à la publication du jubilé de 1803 (1) : tout en se défendant énergiquement d'empiéter sur le domaine spirituel, Portails s'ingéniait à découvrir et à aligner les motifs qu'avait le gouvernement de contrôler cette dispensation d'indulgences ; la conclusion donnera une idée de l'ensemble : « ... Enfin, c'est à l'État de juger, dans toutes les occurrences, si les prières extraordinaires que l'on ordonne conviennent aux temps et aux circonstances et si elles n'ont aucuns dangers pour l'ordre public; c'est à lui à déterminer le plus ou le moins de solennité de ces prières, à en fixer la durée et le terme, pour qu'elles n'aient pas l'effet de trop distraire les hommes des travaux utiles de la société, et à juger si les lieux dans lesquel les citoyens se rassemblent pour prier n'ont rien d'inquiétant pour la police; car aucune assemblée extraordinaire ne peut être faite sans l'aveu formel du magistrat politique, t Que parlions-nous de gallicanisme? C'est ici du pur joséphisme.
Le plus souvent tracassière, presque toujours déconcertante pour notre conception présente des rapports réciproques de l'Église et de l'État, cette ingérence du pouvoir civil avait parfois des résultats heureux en fait. Napoléon pourchassait les abus dans le corps ecclésiastique aussi activement que dans l'armée ou l'administration. Il lui était par exemple venu aux oreilles que sous prétexte d'exécutions musicales ou de cérémonies extraordinaires, on s'était permis de percevoir un droit à l'entrée
(1) PoRTALis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, p. 37S-380.
même des églises de la capitale; un jour que Portalis était venu lui faire signer des décrets, il dicta cette note : « Observer confidentiellement à l'archevêque de Paris que plusieurs fois on a fait payer l'entrée des églises, que le temple du Seigneur doit dans tous les cas être accessible à tout le monde (i). » Le bien fondé de la remarque était incontestable. Belloy tout effaré se mit en devoir de publier une circtdaire, dans laquelle il avait la naïveté ou l'humilité de déclarer que son intervention était provoquée par la plainte personnelle de l'empereur : il interdisait non seulement de jamais exiger une rétribution ou un billet à l'entrée des églises, mais d'annoncer le nom ou même le nombre des musiciens et chanteurs (2). Un peu plus tard. Napoléon se passa de l'intermédiaire des évêques pour étendre à tout le territoire français le principe de Ja gratuité à l'entrée des églises (article 1" du décret du 18 mai 1806, confirmé par l'article 65 du décret organique du 30 décembre 1809 sur les fabriques). -
Plus encore, qu'à l'observation des vieilles traditions d'égalité chrétienne, l'administration veillait au respect des principes sur lesquels était fondée la législation moderne. C'est assurément sur un mot d'ordre qu'à la première Fête-Dieu célébrée après le Concordat, tous les prédicateurs s'abstinrent, contrairement à l'usage invétéré d'avant la Révolution, d'attaquer les protestants, ces négateurs du dogme de la présence réelle (3). Un peu plus tard. Bossu, l'ardent curé de Saint-Eustache, fut dénoncé
(1) Feuille de travail du ministre des cultes, 42 thermidor on XIII (31 juillet 1805) : AF. IV, 940.
(2) Journal de l'Empire, 7 fructidor an XIIl.
■ (3) Rapport du préfet de police, 2 messidor an X : Aularo, Paris sous le Consulat, t. III, p. 117.
pour avoir dit, en bénissant un mariage, que la consécration religieuse était l'essence môme de l'union nuptiale (1). Sur cette délicate matière du mariage, un contemporain attribue à Tarcbevêque un trait d'insigne faiblesse : t Le ministre ayant demandé au cardinal de Belloy que le clergé de Paris s'abstînt, dans ses actes ecclésiastiques, de l'expression qui indiquait et consacrait l'administration et confection du mariage, une circulaire obséquieuse, que nous avons vue, obligea le clergé des paroisses à ne parler que de bénédiction (2). > Le fait n'a rien que de conforme à l'attitude générale du prélat, qui montra une pareille docilité à propos des fêtes supprimées. Le gouvernement napoléonien, très opposé par préjugé philosophique et par tempérament laborieux à la multiplication des chômages, tenait d'autant plus sévèrement la main à la non-célébration de ces fêtes, que dans certaines classes de la population on en regrettait la disparition. Un règlement des sonneries de cloches, concerté entre Belloy et Dubois, avait décidé qu'on pourrait sonner pour chaque office les dimanches et fêtes conservées, et pour la seule messe paroissiale tous les autres jours. Par une interprétation aussi correcte qu'innocente, les curés et desservants du diocèse de Paris s'étaient mis d'accord pour ne rien sonner les jours ordinaires, et sonner la messe paroissiale aux fêtes supprimées. Il y eut, paraît-il, des réclamations de la part de certains propriétaires et chefs d'industrie : « Cette conduite, » écrivait Portails, t a laissé entrevoir une différence qui a choqué et qui a fait croire que Ton voulait continuer à chômer les fêtes supprimées. — J'ai
(1) Rapport du préfet de police, 26 messidor an X : Aulard, Parii sous le Consulat, t. III, p. 153.
(2) Biographie universelle (Michaud), t. LXXXIII, p. 122, note (art. Tabaraud, aigné Badichb). , .
prévenu le cardinal-archevêque, qui a tout de suite pourvu à l'exécution littérale des règlements (i). »
Les ingérences dont nous venons de citer des exemples firent peu de bruit en dehors des cercles ecclésiastiques^ et ne reçurent même de publicité que par suite du maladroit empressement de l'archevêque. Il en fut autrement d'un incident qui agita fort les Parisiens à l'automne de 1802^ et où l'autorité intervint de façon cassante, presque brutale.
Le 46 octobre 1803, six mois environ après le rétablissement du culte, on procédait aux obsèques d'une des plus jolies danseuses de l'Opéra. Mlle Ghameroy; le traditionnel engouement des Parisiens pour les gens et les choses de théâtre avait attroupé une foule nombreuse, où l'on échangeait des regrets sur cette mort prématurée, des confidences et des commentaires sur l'accouchement malheureux qui avait déterminé la catastrophe. Le cortège débouchait devant l'église Saint-Roch, quand les portes apparurent closes, démunies de tentures blanches, et quand le bruit se répandit que le curé Marduel refusait de recevoir le corps, en raison non point de la vie peu édifiante et de la fin médiocrement chrétienne de la défunte, mais de l'antique interdit jeté par l'Église gallicane sur les comédiens. Une manifestation s'ébaucha, trop bien réglée pour être tout à fait spontanée : on fit mine de vouloir défoncer les portes, mais Dazincourt, l'acteur des Français, se mit en frais d'éloquence et ramena le calme sans beaucoup de peine (2). Puis le convoi prit le chemin d'une autre église, celle des Filles Saint- Thomas, où le curé Rivière (3) se trouva à point nommé
(1) A Bonaparte, 20 floréal an XI (10 mai 1803) : AF. IV, 1044.
(â) Mémoires sur le Comulat (par Thibaodbâu), p. 167.
(3) On a vu qu'il était curé des Petits-Pôres, mais que pendant
pour procéder aux prières d'usage avec son clergé (1). Dans la soirée, une députation d'acteurs de l'Opéra et du Théâtre de la République (Français), vinrent avec indignation se plaindre à Portalis de Taffront fait à leur profession. Le conseiller d'État n'eut point de peine à leur faire avouer que le curé de Saint-Roch, pressenti dans la matinée^ avait répondu < qu'on ferait bien de ne pas faire cette présentation, parce qu'il se verrait obligé de la refuser » , et que les comédiens s'étaient de même assurés par avance du consentement du clergé des Filles Saint-Thomas. Comme il l'écrivait le lendemain au Premier Consul, « tout eût été fini là, si l'on n'avait pas voulu exciter quelque rumeur ». Après avoir reproché aux comédiens d'avoir combiné et exécuté ce scénario, quand ils auraient dû conduire directement le corps aux Filles Saint-Thomas, Portalis estima qu'il y avait quelque chose à faire pour prévenir le retour de semblables contestations : « ... Comme sur pareil objet il faut une règle sûre, surtout dans une ville comme Paris^ où il existe un si grand nombre de théâtres, je vais écrire à M. l'archevêque pour m'entendre avec lui sur les principes d'après lesquels il doit diriger la conduite des curés de son diocèse. L'Église de France était la seule qui considérât comme excommuniées les personnes consacrées au théâtre. Cette manière de voir... est aujourd'hui inconciliable avec les idées qui se sont établies sur l'état civil des acteurs, depuis les règlements de l'Assemblée constituante. D'ailleurs, dans les principes d'une saine théologie, les curés doivent présumer
cette première période lui et son clergé officiaient aux Filles Saint-Thomas.
(1) En relatant les faits, Dubois ne manquait pas d'ajouter : « On profite de cet événement pour crier de nouveau contre le clergé. » (AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 322.)
llo ATTttUbXDÈS ÀUTORltËS CIVILES
que le défunt dont on présente le corps à l'église est mort dans des dispositions qui le rendent digne de l'application des secours spirituels. De plus, après la mort les hommes n'ont plus rien à juger; ils ne peuvent savoir ce qui s'est passé dans les derniers moments dans l'âme du défunt; ils ne doivent point affliger les vivants par des mesures indiscrètes, ni se permettre de s'expliquer sur des choses dont le jugement n'appartient qu'à Dieu... (4). »
Quand le récit des scènes de Saint-Roch arriva à Saint-Cloud, Bonaparte eut un premier mouvement de vrai libéralisme : « Pourquoi a-t-on présenté le corps à l'église? Le cimetière est ouvert à tout le monde, il fallait l'y porter tout droit (2). » Cette affaire ne lui en parut pas moins importune et fâcheuse; il se trouva alors des nouvellistes pour attribuer son mécontentement à cette circonstance, que la Ghameroy avait été en dernier lieu maîtresse d'Eugène de Beauharnais (3) : si large que fût sa conception des affections de famille, elle ne s'étendait point jusque-là; il énonçait ses vrais motifs d'humeur quand il écrivait à Portails : « Le curé de Saint-Roch s'est très mal conduit, religieusement et politiquement (4). » L^incident Ghameroy avait à ses yeux le grave inconvénient de fournir un argument à ceux qui accusaient le Goncordat d'avoir encouragé l'intolérance sacerdotale.
Portails cependant continuait à vouloir établir ce qu'il considérait comme un équitable partage des responsa-
(1) A Bonaparte, 25 vendémiaire (17 octobre) : Discours, rapports et travaux tTiédits sur le Concordat, p. 539-540.
(2) Mémoires sur le Concordat (par Thibaudbau), p. 167.
(3) Remacle, Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 161-162.
(4) 26 vendémiaire (18 octobre) : Correspondance, 6380.
MESDREfe DE RÉGLEMENTATION lli
bilités : « Hier encore, je me suis parfaitement entendu avec l'archevêque de Paris sur la même affaire; et en me chargeant de semoncer fortement le curé, j'ai instruit mon collègue Fourcroy (4) des petites menées des acteurs, qui ont voulu du bruit, qui ont négligé de s'adresser à l'autorité (2). » Documenté peut-être par le conseiller d'État, le Journal des Débats soutenait que le scandale avait été sciemment provoqué par les parents et amis de la défunte : « Voulaient-ils constater le tort du curé? Il le faut bien, puisqu'un huissier marchait sur leurs pas, armé d'une sommation (3). »
Mais les cris et les démarches ne cessaient point dans le camp opposé. Dubois annonçait que l'on discutait passionnément jusque dans les rangs du clergé, où cette affaire ressuscitait les vieilles divisions entre constitutionnels et insermentés (4). Exaspéré d'une agitation qui allait directement à rencontre de sa politique d'apaisement, le Premier Consul jugea à propos de donner une leçon au clergé et une satisfaction aux philosophes; le Moniteur du 30 vendémiaire publia une note anonyme qui exposait succinctement les faits, en passant sous silence les démarches officieuses des comédiens, et qui résumait en quelques lignes cinglantes les soi-disant principes théologiques développés dans la lettre confidentielle de Portails : « ... L'archevêque de Paris a ordonné trois mois de retraite au curé de Saint-Roch, afin qu'il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de prier même pour ses ennemis, et que, rappelé à
(1) Chargé, au ministère de Tintérieur, de la division de l'instruction publique et des beaux-arts.
(2) A Bonaparte, 26 vendémiaire (18 octobre) : AF. IV, 1044.
(3) Numéro du 28 vendémiaire an XI.
(4) Rapport du 28 vendémiaire : Aulard, Paru sous le Consulut, t. III, p. 331.
ses devoirs par la méditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses, conservées par quelques rituels, et qui, nées dans les temps d'ignorance ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leurs niaiseries, ont été proscrites par le Concordat et par la loi du 18 germinal. »
La retraite ainsi ordonnée fut toute morale : ce n'est que plus tard, sous l'administration du cardinal Maury, que le séminaire de Paris devint une sorte de salle de police à l'usage des membres du clergé. Mais si Marduel ne quitta point son presbytère, il demeura trois mois sans paraître dans son église : les assertions contraires d'un contemporain (l) sont formellement démenties par une lettre où Portalis se préoccupe de la reprise de ses fonctions par le curé, et propose de la fixer à un autre jour qu'un dimanche, pour mieux prévenir toute manifestation (2).
On peut en croire Dubois, quand il affirme que la.note officielle, dont le ton décelait l'auteur, fut lue « avec avidité » (3) : mais le préfet de police se flattait ou flattait son maître en annonçant que cette publication allait instantanément faire renaître le calme. Le clan philosophique, le parti de l'Institut, sans s'embarrasser de scrupules de libéralisme, eut le triomphe exubérant. On prédisait déjà la prochaine disgrâce de Portalis (4), et bien petit était le nombre de ceux qui, comme Fiévée, osaient dénoncer les encombrantes prétentions et les menées des comédiens (5). « Les renards de la théologie, » écrivait
(4) Rem AGLE, Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 174.
(2) A Bonaparte, 28 nivôse an XI (18 janvier 1803) : AF. IV. 1044.
(3) Rapport du 30 vendémiaire an XI (22 octobre 1802) : Aulase, Parts sous le Consulat, t. III, p. 336.
(4) Remâcle. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 173.
(3) « Depuis le Concordat, il est certain que les comédiens
Cabanis exultant, < ont reçu quelques coups.de cravache sur le dos du curé de Saint-Roch (i). » Il n'était point jusqu'à des étrangers de passage, désireux de passer pour affranchis dé préjugés (2), qui ne prissent part à ce concert de railleries peu généreuses et médiocrement spirituelles. Marie-Joseph Chénier, qui avait à venger son exclusion du Tribunat, rimait une nouvelle qui voulait être impie et qui n'était qu'ennuyeuse sur saint Rock et saint Thomas. L'imprésario d'un petit théâtre de la rue Saint-Jean-de-Beauvais se permettait même d'imprimer à la fin de son afiBi^he : Incessamment le Tartuffe, ou le Curé de SainirRoch (3); mais ici la police mit le holà.
L'émotion^ l'agitation même n'étaient pas moindres dans le clergé. L'affaire ne rehaussait point le prestige de l'archevêque, dont l'intervention disciplinaire avait été évidemment provoquée, commandée par le Premier Consul. On alla jusqu'à prétendre que le curé de Saint- Roch s'était conformé aux instructions épiscopales en refusant de recevoir le corps^ et qu'à l'apparition de la note du Moniteur^ trouvant le prélat balbutiant et désemparé, il lui avait dit: « Monseigneur, je vois bien qu'il faut une victime; je me soumettrai volontiers à en servir (4). > — D'autre part^ l'orthodoxie quelque peu hautaine du curé
attendaient Toccasion de lutter contre TEglise, et qu'après avoir désiré être enterrés comme tous les hommes, ils ont feint d'oublier que c'est l'état civil et non l'Eglise qui enterre aujourd'hui, et que conséquemment ils pouvaient se dispenser de s^y présenter. » (Note à Bonaparte, novembre 1802 : Correspondaneet t. 1, p. 24.)
(1) A Roger Martin, 10 brumaire (1*^ novembre) : Guillois, le Salon de madame Helvétius, p. 170.
(2) Rapport du préfet de police, 1«' brumaire (23 octobre) : AvLARD, Parie sous le Consulat, t. III» p. 337.
(3) Journal des Débait, 6 brumaire an XI.
(4) Rbmacle, Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 161 et 174.
rr. 8
fton église une messe pour la Sainte-Cécile (1). La Duchesnois^ alors une des étoiles de la troupe tragique des Français, rendait le pain bénit et faisait la quête à Saint- Ambroise (â), malgré son passé plus que trouble et sa médiocre réputation présente (3).
C'est sans doute aussi le souvenir de l'enterrement Chameroy qui fit insérer dans le décret du 23 prairial an XII, sur les funérailles, cette (tisposition comminatoire, d'une application singulièrement épineuse : « Lorsque le ministre d'un culte^ sous quelque prétexte que ce soit, se permettra de refuser son ministère pour l'inhumation d'un corps, l'autorité civile, soit d'office, soit sur la réquisition de la famille, commettra un autre ministre du même culte pour remplir ces fonctions. > (Art. 19.) Dès l'été de 1805, il fut établi que cette disposition n'imposait point au clergé l'obligation absolue de procéder dans tous les cas à la cérémonie funèbre. Un malade parisien avait repoussé^ avec force propos injurieux et blasphématoires^ le prêtre qui s'était présenté à son chevet : Frochot crut néanmoins devoir porter plainte contre le cuifé pour refus de sépulture religieuse; Portalis donna raison au curé, en établissant une distinction ingénieuse entre la société actuelle et celle de l'ancien régime, où le catholicisme étant religion d'État et religion universelle, les obsèques devaient avoir un caractère forcément cultuel : « A présent, les consciences étant libres, les temples ne sont communs qu'aux personnes qui professent la même foi. > Ce raisonnement était l'équité même, mais il n'aurait point fallu beaucoup le
(1) Rapport du préfet de police, 2 frimaire an XII (24 novembre 1803) : F. 7, 3832.
(2) Rapport du même, 17 nivôse an XIII (7 janvier 1805) : F. 7,
(3) Frédéric Màsson, Napoléon et les femmes, p. 98-99.
presser pour en tirer la justification de la conduite du curé de Saint-Rochen 1802. Portalisprit du reste la précaution d'écrire à Belloy pour lui recommander à nouveau une très large tolérance pratique (1).
Postérieurement à la mort du cardinal, un autre fâcheux incident^ qui fit infiniment moins de bruit, vint troubler une cérémonie funèbre. Comme on enterrait une jeune fllle à l'église des BlancB-Manteaux, le premier vicaire reprocha publiquement aux parents de la défunte de l'avoir laissée mourir sans sacrements et les menaça de la colère divine (2) . Les vicaires capittdaires se préparaient à réprimer par une peine disciplinaire cette intempérance de langage, quand ils apprirent que Tabbé était arrêté par mesure administrative (3).
La question des congrégations (qui ne doit être envisagée ici que sous son aspect parisien) met 'en évidence plus qu'aucune autre sans doute les hésitations et les oscillations de la politique religieuse de Napoléon.
Sans parler de ceux des conseillers du chef de l'État qui étaient violemment ou sourdement hostiles. Portails croyait la résurrection des ordres monastiques d'hommes aussi peu réalisable en pratique que peu désirable. Ce gallican déterminé redoutait de la part des moines une docilité sans réserves à la papauté, des manœuvres
(1) Jauppret, Mémoires historiques, jt. II, p. 25-27 et note (la lettre de Portalis à Frochot est du 4" fructidor an XIII (19 août
(2) Bulletin de police du 25 mai 1809 : AF. IV, 1505.
(3) Bigot de Préameneu à, Napoléon, sans date : AF. IV, 1046.
aboutissant à contrecarrer ou à absorber Fautorité épiscopale. Il avait d'ailleurs été, dans sa jeunesse, le témoin sincèrement attristé de la décadence tantôt silencieuse et tantôt trop bruyante de beaucoup de monastères, en proie à « un état d'inertie et de défaveur qui était pire que l'anéantissement (1) ». Tout au plus admettait-il l'utilité éventuelle d'un très petit nombre de refuges pour les désespérés de la vie, pour quelques esprits inquiets, malheureux et dangereux; il développait non sans complaisance cette conception du cloître, compris moitié comme un hôpital et moitié comme un lieu d'internement : a Dans quelques années, il sera peut-être sage de favoriser des établissements qui pourront servir d'asile à toutes les têtes exaltées, à toutes les âmes sensibles ou dévorées du besoin d'agir ou d'enseigner, car dans un vaste Etat comme la France, il faut des issues à tous les genres de caractère et d'esprit que les cloîtres absorbaient autrefois, et qui fatiguent aujourd'hui la société civile. Tel est Un factieux dans le monde, qui n'eût été jadis qu'un moine obscur et turbulent (2) » . Mais Portails se hâtait d'ajouter que l'ouverture de ces maisons de retraite devait être ajournée à l'époque indéterminée où le pouvoir des évêques se serait suffisamment fortifié pour défier tout empiétement.
A l'automne de 1803, on dénonçait avec indignation
(1) PoRTALis, Discours, rapports et travatix inédits sur le Concordat, p. 40, 231 et passim. Dans sa note à Gaprarad'u 15 nivôse an XII (6 janvier 1804), note tout récemment retrouvée aux Archives du Vatican, Portalis disait : « Ces ordres ont été utiles ; ils le sont ou peuvent l'être encore dans d'autres contrées de la chrétienté. Mais en France, on ne peut se dissimuler qu'ils étaient tombés dans l'avilissement longtemps avant la Révolution. » (Revue d'Histoire diplomatique, 1907, p. 299.)
(2) A Bonaparte, 25 fructidor an X (12 septembre 1802) : Dis» cours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, p. 450-451.
lis ATTITUDE DES AUTORITÉS CIVILES
l'existence au faubourg Saint-Marcel d'un noviciat de jésuites : le plus curieux est que la dénonciation s'adressait à Louis XVIII, et qu'elle émanait d'un des fidèles royalistes qui osaient entretenir avec ce prince une correspondance clandestine (i). La nouvelle était sans doute très exagérée pour le moins : mais il y eut certainement des tentatives pour opérer une ébauche de reconstitution, sur laquelle on demanderait au pouvoir civil de simplement fermer les yeux. Fesch, alors à Rome, fut mêlé à cette affaire: < Je sens, > lui écrivait l'abbé Émery, < que le moment peut n'être point encore venu, où le Premier Consul pourrait rétablir l'ordre (des jésuites) en France; mais il peut ne point s'opposer à ce qu'on l'établisse ailleurs. Aucune société n'est plus favorable aux gouvernements; et c'est la plus puissante digue qu'ils puissent opposer au torrent de l'impiété (â). >
Ces suggestions étaient incapables de contre-balancer les préventions dont l'entourage du chef de l'État était imbu et qui le dominaient lui-même. Quelques mois plus tard, c'est sur l'ordre formel de l'empereur que Portails rédigea un rapport tendant à dissoudre les Pèr$$ de la Foty Pacanaristes et autres réunions qui faisaient revivre dans une certaine mesure les règles et l'esprit des jésuites (3); c'est le souverain qui dans le projet de décret préparé par Portails et adopté par le Conseil d'État, faisait ajouter un article de principe, pour proclamer que les vœux perpétuels demeuraient proscrits (4)..
(1) RsiUClK, RelaUoni tecrétéi d$$ ag^is âe Louis XVitt, p. 40i.
(2) 25 décembre 1803 : Vie de M. Emery, 1. 1, p. 402.
(3) 19 pr&irial an XII (8 juin 1804) : Portalis, Diseouri, rapporU et travaux inidiU sur le Coficordat, p. 451-461.
(4) « Les lois qui s'opposent à l'admission de tout ordre religieux dans lequel on se lie par des vœux perpétuels continueront
CONGRÉOATIONS ET MISSIONS 119
Le décret du 3 messidor an XIT menaçait les contrevenants de poursuites judiciaires qui n'eurent pas lieu de s'exercer. En 1808, sur le simple soupçon que le P. Yarin, < ancien membre des Pères de la Foi et désigné comme le chef de cette association >, réunissait quelques adeptes, Fouché lui faisait intimer l'ordre de se retirer dans sa province natale; en rendant compte de cette sentence d'exil, les bureaux de la police ajoutaient : t On n'a découvert aucun autre membre de cette congregation dans la capitale, ni les environs (1). >
L'hostilité du personnel gouvernemental contre les ordres religieux d'hommes s'étendait aux confréries de laïques^ jadis si florissantes et tombées avant la Révolution dans un plus grand discrédit peut-être que les monastères. A propos de l'ancienne confrérie des pèlerins de Saifd-JacqueSj supprimée par lettres-patentes dès 1781, l'un des hommes les plus modérés du régime napoléonien^ Montalivet, dénonçait l'incompatibilité de la législation et de la société modernes^ non seulement avec l'existence légale des confréries, mais avec la pratique même des pèlerinages; son langage était caractéristique des préventions alors dominantes : < ... Le but de leur institution^ leurs règlements, leurs pratiques étaient essentiellement en opposition avec les principes désormais en vigueur. Ces déplacements, ces courses, ce vagabondage, s'il faut le dire, loin d'être protégé ou toléré, est sagement repris et ne peut que continuer à l'être (2). »
A défaut des ordres religieux masculins, interdits en
d^ètre exécutées selon leur forme et teneur. » (Art. 3 du décret du 3 messidor an XII.)
, (1) Bulletin de police du 9 novembre 1808 : AP. IV, 1504. (2) Rapport du 20 février 1811 : AF. IV, plaq. 4202.
iîù ATTITUDE DES AUTORITÉS CIVILES
droit et inexistants en fait, la période napoléonienne vit tolérer et même temporairement approuver quelques associations, où les vœux étaient temporaires et le but étroitement limité. (Test ainsi que les Frères des Écoles chrétiennes furent incorporés à PUniversité. Malgré les entraves que la guerre maritime apportait aux communications avec le Levant et l'Extrême-Orient, l'empereur songea aussi à reprendre les traditions d'expansion morale de l'ancienne France, en encourageant les missions catholiques en pays lointain. Un décret du 7 prairial an XII, rendu presque au lendemain de la proclamation de l'Empire^ autorisa le rétablissement de la société de la Mission ou des lazaristes, en restreignant son activité à l'apostolat au dehors, et en statuant qu'on lui donnerait comme maison-mère à Paris un ancien couvent dont l'église, érigée en succursale, serait desservie par les missionnaires. Un décret subséquent (15 thermidor an XII) affecta aux lazaristes < l'église Saint-Louis et les bâtiments des ci-devant jésuites 9^ rue Saint-Antoine^ en rapportant l'arrêté, non encore exécuté, qui avait consacré ce local au lycée Charlemagne (i). Sur les instances sans doute de la direction de l'instruction publique, ce décret fut à son tour tenu pour non avenu, sinon ofiSciellement abrogé, et le lycée s'ouvrit rue Saint-Antoine. Après avoir refusé aux lazaristes le bâtiment des Minimes du Marais^ qu'il trouvait trop vaste pour eux (2), Napoléon signa à Varsovie, le 6 janvier 4807, un décret qui leur attribuait, rue du Vieux-Colombier, une maison devant être abandonnée par les Sœurs de charité; on
(4) AF. IV, plaq. 784 (Un rapport de Portalis, du 13 thermidor, proposait de transférer le lycée aux Minimes.)
(2) Note pour Portalis, 6 août 1806 : Lettres inédites publiées par M. Frédéric Masson dans les Mitcellanea Napoleoniea, 1806, GIV.
GONÔRÉGàTIÛNS et missions 121
abandonnait l'idée de leur faire desservir une paroisse. Un an après la résurrection des lazaristes, un décret du 2 germinal an XIII restaurait < les établissements des Missions^ connus sous les dénominations des Missions- Étrangères et du séminaire du Saint-Esprit > ; les Missions-Étrangères étaient autorisées à recevoir en donation des tiers acquéreurs, qui étaient en fait des prêtenoms (1), leur ancien immeuble de la rue du Bac, et l'État restituait à la congrégation du Saint-Esprit une propriété en Orléanais. Mais la coexistence indépendante de trois institutions consacrées à la même œuvre était faite pour choquer un mattre épris de l'unité et des auxiliaires tous ardents partisans de la centralisation. Portalis n'avait cessé, contre le gré des intéressés, de préconiser une fusion, et le décret de rétablissement des lazaristes leur avait attribué d'autorité le nom de MissianB'Êtrangères^ ce qui avait donné lieu à des confusions et à des protestations (2). Après avoir fait cette concession au passé, de reconnaître les trois sociétés^ le gouvernement voulut du moins restreindre leur autonomie et leur indépendance^ en les fédérant sous la commune direction du grand aumônier : ce fut l'objet du décret du 5 germinal an XUI, qui^ grâce à la bienveillance de Fesch^ demeura à peu près inappliqué (3).
Portails eût voulu obtenir davantage, et favoriser les missions à l'intérieur même de la France. Dans un rapport du 4 août 1806, il développait les arguments classiques sur l'utilité de renforcer de temps à autre l'action du clergé paroissial par l'intervention de prédicateurs
(1) Launay, Histoire de la Société des missions étrangères, t. Il, p. 850.
(2) Ibidem, t. II, p. 355-373.
(3) Ibidem, t. II, p. 420-422.
in ATTITUDE DES AUTORITÉS CIVILES
moins familiers à l'auditoire^ dont les scrupiiles seraient ainsi réveillés et le zèle religieux stimulé : il proposait d'établir le siège de la future association de missionnaires à Lyon, sous l'autorité de Fesch et sous la direction effective de l'abbé Rauzan, alors chanoine de Bordeaux (i). Au lieu de signer le décret joint au rapport^ Napoléon dicta une note qui méconnaissait le rôle des missions intérieures, en les cantonnant^ par assimilation avec les Missions-Étrangères, dans une tâche de civilisation et de francisation des régions reculées ou arriérées : c L'utilité des missions se réduit aujourd'hui à quelques départements de montagnes et à ceux de l'ouest. Il faudrait donc avoir une vingtaine de prêtres qu'on élèvQ;rait non point à Lyon, mais à Paris, et qui parleraient le bas-breton et les idiomes particuliers des habitants des montagnes du Languedoc. Ce n'est ni dans les villes, ni dans les autres départements que les missions peuvent être utiles (2). » Ramené i ces proportions étriquées^ le projet ne présentait plus guère d'in-» térét : on s'abstint d'y donner suite, et si quelques prêtres continuèrent à mener la vie de missionnaires ambulants, ce fut à titre individuel et isolé.
Leur succès les rendit d'ailleurs toujours suspects à la police; à la suite d'une mission prêchée à Toulouse au printemps de 4809, Fouché écrivait : « Aucune ne peut être utile : les missionnaires discréditent les curés, causent de l'incertitude et des troubles (3). » C'était l'époque où les rapports étaient devenus tout à fait tendus avec le Saint-Siège; les chefs des associations
(1) PoRTALis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concor* dat, p. 176479.
(2) 6 août 1806 : Lettres inédites publiées par M. Frédéric Masson dans les Miseellanea Napoleoniea, 1806, QIY.
(3) BuUetin de police du 11 juin 1809 : AF. IV, 1506.
CONGRÉaATlONS ET MISSIONS iSt
vouées aux missions extérieures, sans se livrer à aucun acte d'opposition ou même d'improbation déclarée, laissaient voir que leurs sympathies étaient du câté de la papauté. Napoléon^ exaspéré, recourut à un bien pauvre et bien vulgaire argument pour annoncer une proscription générale : « Je ne veux plus de missions quelconques. J'avais permis un établissement de missionnaires à Paris, et je leur avais accordé une maison; je rapporte tout. Je me contente d'exercer la religion chez moi^ mais je ne me soucie pas de la propager à l'étranger (i). » Le docile Bigot de Préameneu notifia immédiatement aux évèques l'interdiction de faire prêcher les missionnaires; sa circulaire développait l'exacte antithèse du rapport de son prédécesseur : c Ces prêtres errants ne connaissent ni les habitudes ni les mœurs du peuple devant lequel ils parlent; ils ne font que l'agiter par un zèle outré et inconsidéré, sans utilité pour la religion : l'ordre public en soufire (2). » Quelques jours plus tard (26 septembre 1809), un décret daté de Schœnbrunn révoquait toutes les dispositions tendant à reconnaître ou à confirmer les associations consacrées aux missions hors de France. Ce traitement de rigueur dura jusqu'à la chute de l'Empire : en 1811^ le supérieur des lazaristes, Hanon, relégué en surveillance à Saint-Pol^ fut convaincu d'exercer clandestinement certains offices de sa charge, et notamment de s'inmiiscer dans la direction des Filles de la Charité ; Napoléon ordonna de l'interner à Fenestrelles comme prisonnier d'État (3).
Il convient 4^ mentionner à part les sulpiciens^ qui,
(1) A Bigot de Préameneu, 12 septembre 1809 (de Schœnbrunn) : Correspondance^ 15795.
(9) 19 septembre 1809 : AF. IV, 1046.
(3) BnUetins de police de U fin d'avril 18ii : AF. IV, 1518,
iÈi ATTITUDE DES AUTORITÉS CIVILES
non autorisés alors comme association, n'en exerçaient pas moins en fait leur ministère traditionnel de formation des séminaristes, sous l'autorité et la juridiction des évéques. Nous avons dit que Napoléon, tout en prisant fort le caractère et la science de leur supérieur, nourrissait des préventions invétérées contre cet institut : t Qu'est-ce que les sulpiciens? » écrivait-il encore en 1807. c Les uns assurent que ce sont des jésuites, les autres des molinistes. Combien sont-ils? Quelle est leur doctrine? Ont-ils des correspondances avec les cours étrangères (4)? » Au début de 1808, il médita un projet de dispersion, qui fut conjuré par la double intervention du ministre Bigot de Préameneu et du cardinal Fesch (2). Les menaces ne devaient se réaliser qu'un peu plus tard, pendant la vacance du siège archiépiscopal de Paris.
Contrairement aux ordres d'honmies, les congrégations de femmes, plus vivaces à la fin de l'ancien régime, moins durement traquées peut-être pendant la Révolution, avaient en assez grand nombre tenté de se reconstituer dès que la persécution avait diminué d'intensité. Réparties d'abord en petits groupes dans d'humbles logements, les religieuses s'étaient risquées ensuite à se réunir dans d'anciens couvents ou hôtels particuliers, qu'on trouvait alors si aisément à acheter ou à louer. Elles hébergeaient parfois des pensionnaires, selon une coutume du temps jadis : c'était un moyen d'augmenter leurs ressources et de donner le change sur le vrai but de leur institution. Carbon, l'un des auteurs de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, avait été découvert
(i) Note du 19 octobre 1807 : Qorrapondance, 13272. (2) Le rappof't de Bigot est du 5 février 1808, et le mémoire de Feseh du 24 mars. (Vie de M. Emery, t. II, p. 193-198.)
par la police dans une maison de ce genre en janvier iSOl (1).
Napoléon avait trop le sens pratique du gouvernement et celui de l'économie pour faire fi du concours que les religieuses pouvaient apporter à certains services publics, conmie l'assistance. Mais pas plus qu'aux rares congrégations d'hommes tolérées par lui, il n'entendait leur laisser une existence indépendante de sa volonté et de de la surveillance de son gouvernement. Son esprit utilitaire n'admettait que les associations vouées à des œuvres agissantes, à l'exclusion des ordres contemplatifs ou < mystiques »^ comme on disait dans son entourage avec une nuance d'hostilité et de dédain; son amour de l'unité lui faisait déplorer la pluralité des instituts consacrés à une tâche analogue; enfin, son souci du développement de la population lui faisait adopter les préventions des philosophes et économistes du dix-huitième siècle contre les vœux perpétuels. Ce grand prodigue de vies humaines sophistiquait les statistiques pour démontrer que la multiplication de la race était moins compromise sur les champs de bataille que dans les cloîtres : < Les couvents de femmes attaquent la population dans la racine. On ne peut pas calculer la perte, pour un État, de dix mille femmes cloîtrées; la guerre nuit très peu, parce que le nombre des mâles est d'un vingt-cinquième au moins en sus des femmes. On pourrait tout au plus permettre les vœux à cinquante ans; à cette époque leur tâche est remplie (2). »
Plus d'un an avant la promulgation du Concordat,
(1) Pari» sous Napoléon, 1. 1, p. 136.
(2) Mme Campan, Journal, p. 18-19 (si suspecte que soit la véracité de Mme Gampan, j'incline à considérer cette conversation comme authentique, car l'inspiration comme la forme en sont bien napoléoniennes).
Tarrété consulaire du 1" nivôse an IX, signé sur la proposition de Chaptal^ avait autorisé et encouragé le rétablissement à Paris des Sœurs de la Charité, comme s'exprimait le document officiel en employant l'appellation populaire, c'est-à-dire des Filles de la Charité on Sœurs de Saint' Vincent de Paul (i). Pour apprécier la portée de cet acte. Portails recourait plus tard à une double comparaison, dont la solennité n'était point exempte de quelque grâce virgilienne, ou plutôt racinienne : < Les bumiliations dont elles avaient été abreuvées quelques mois avant les troubles révolutionnaires peuvent être comparées à l'éclair qui précède la tempête; leur retour, antérieur au rétablissement du culte, a été comme le signe heureux de la prochaine alliance du ciel avec la terre (2). * Cette reconnaissance fut confirmée par un nouvel arrêté du 25 vendémiaire an XI; quand la supérieure générale, Mme Deleau, mourut le 30 janvier 1804, les gazetiers purent écrire, en rendant compte de ses obsèques : < Le convoi était formé de sa nombreuse communauté, composée de plus de cent personnes, tant professes que novices (3). »
Plusieurs autres congrégations charitables ou hospitalières, qui pendant la Révolution c avaient plutôt été dispersées que dissoutes (4), » et dont le ministère bienfaisant n'avait jamais subi de totale interruption, furent également autorisées à poursuivre en paix la tâche reprise. Le décret du 3 messidor an XII, le même qui dissolvait les Pères de la Foi, qui confirmait l'interdiction
(1) Pari» tous Napoléon, 1. 1, p. 316-317.
(2) Rapport du 24 mars 1807 : Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, p. 509.
(3) Journal des Débats, 12 pluviôse an XII.
(4) Rapport précité de Portalis : Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, p. 509-510.
des vœux perpétuels et qui subordonnait à une autorisation impériale la formation de toute association religieuse, ce décret comportait un article S ainsi conçu : c Néanmoins, les congrégations connues sous le nom de Soeurs de la Charité, de Sœurs hospitalières, de Sœurs de Saint- Thomas^ de SoBurs de Saint-Charles et de Sosurs VatelotteSy continueront d'exister. . ., à la charge par lesdites agrégagâtions de présenter, sous le délai de six mois^ leurs statuts et règlements^ pour être vus et vérifiés en conseil d'État... » Neuf mois plus tard, quand Letizia, rentrée en grâce auprès de son fils^ reçut le titre de Son Altesse Impériale Madame j mère de P Empereur^ un décret du même jour (2 germinal an Xni-23 mars i805) la nomma < protectrice des Sœurs hospitalières et des Sœurs de charité dans toute l'étendue de l'Empire (i) », nouveau témoignage de la bienveillance impériale pour ces congrégations.
A l'instigation sans doute de son frère Fesch, Madame Mère^ comme on l'appela désormais, prit à cœur cette sorte de surintendance, à laquelle son passé l'avait médiocrement préparée. Dés le surlendemain de sa nomination (25 mars 1805), elle assistait chez les Soeurs de Saint-Vincent de Paul à une messe célébrée par Fesch pour fêter la solennité de l'Annonciation, et surtout la reprise par les religieuses du costume traditionnel, robe de bure grise et cornette blanche aux grandes ailes (2). C'est à sa demande qu'un décret daté de Varsovie (6 janvier 1807) transféra la maison-mère de l'étroit immeuble de la rue du Vieux-Colombier dans l'ancien couvent des Dames de la Croix^ rue de Charonne (3). (Cette mesure demeura d'ailleurs sans exécution, et quand en 1813 les
(1) Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, t. III, p. 67.
(2) Journal des Débats, 1 germinal an XIII.
(3) Baussbt» Mémoires, t. IV, p. 160.
Sœurs durent abandonner aux pompiers la maison de la rue du Vieux-Colombier, ce fut pour s'installer rue du BaC; dans l'immeuble que leur communauté occupe encore aujourd'hui). — Loin de restreindl'e à une seule congrégation les marques de sa sympathie, Madame Mère assistait par exemple, le 16 décembre 1806, à la bénédiction par son frère de l'ancien couvent de la Visitation de la rue Saint-Jacques, gracieusement concédé par le gouvernement aux dames de Saint-Michel ou du Refuge^ qui accueillaient et s'efforçaient de ramener au bien les filles repenties (1).
De même que sous la dénomination générale de MissùmS'Étrangères, Napoléon avait médité d'unifier les trois associations d'hommes vouées à l'apostolat au dehors, il rêva de fondre en un seul institut des Soeurs de la Charité toutes les congrégations féminines charitables ou hospitalières. Portails^ pressenti à cet égard au printemps de 1805, eut le courage d'exposer à son mattre que la réalisation d'un tel projet serait presque impossible, et en tout cas fâcheuse. Pour la commodité de son énumération, il rangeait les congrégations existantes en sept classes^ dont la plupart comprenaient à leur tour de nombreuses subdivisions. 11 montrait que d'une classe à l'autre, et même entre des associations similaires, il y avait de sensibles différences dans le régime intérieur, la discipline^ la circonscription territoriale.
(1) Journal de V Empire, 18 décembre 1806. Portalis écrivait dixhuit mois auparavant, au sujet des dames de Saint-Michel : « Votre Majesté, convaincue de Futilité de l'établissement qu'elles ont à Paris, leur fait payer un loyer (c'ett-à^dire leur attribue pour leur loyer un subside) de 8,000 francs jusqu'à ce qu'on ait pu leur procurer une maison nationale. » (Rapport du 13 prairial an XIII (2 juin 1805) : Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, p. 484.)
CONGRÉGATIONS ET MISSIONS i20
le mode de recrutement. Une réunion imposée, par exemple par incorporation d'office dans les Filles de la Charité, provoquerait en foule les défections individuelles; elle serait d'ailleurs (et ici le ministre se révélait pénétrant psychologue) aussi peu conforme aux précédents qu'aux besoins permanents de la nature humaine, de la nature féminine en particulier. Cette majestueuse unité, qui faisait la force et le prestige de l'empire napoléonien, risquait de ne point avoir d'attrait pour des imaginations de religieuses : « Chez les femmes surtout, on doit s'attendre à une plus grande variété de goûts et à une multitude de petits caprices incessants qui se mêlent toujours plus ou moins à leur piété et à leur vertu (4). •
Napoléon se rendit momentanément aux raisons déduites de façon si persuasive : mais après la mort de Portails, il voulut, sinon unifier complètement les congrégations charitables, du moins les fédérer, comme il avait fait pour les sociétés de missionnaires. Tel fut le but du décret du 30 septembre 4807 : t II sera tenu un chapitre général des établissements des Sœurs de la Char rite et autres consacrées au service des pauvres. — Ce chapitre se tiendra à Paris dans le palais de Madame, qui présidera ledit chapitre, assistée du grand aumônier; M. l'abbé de Boulogne, aumônier de Sa Majesté, fera les fonctions de secrétaire. — ... Ce chapitre sera invité à faire connaître ses vues sur les moyens les plus propres à étendre ces institutions, de manière qu'elles fournissent à la totalité des établissements consacrés aux malades et aux pauvres (2). »
L'idée de ce congrès de moniales avait peut-être été
(1) Rapport précité : Ditcaurt, rapports et travaux inédits tur le Concordat, p. 480-494.
(2) Correspondance, 13197.