IV
suggérée à Tempereur par le succès du récent sanhédrin des israélites. Quelque singulière que leur parût la nouveauté^ les intéressées obéirent, mais en dissimulant mal leur émoi (1). Avec beaucoup de bonne grâce, les agents du gouvernement s'employèrent à les rassurer : une fois les séances terminées, Gretet réunit les déléguées au ministère, leur adressa un discours élogieux où il les appelait c Mes Sœurs », et leur distribua des médailles destinées à reconnaître leur dévouement (2). Dans les délibérations mêmes, il semble bien que la contrainte officielle fut très modérée, puisque le rapport signé de Madame Mère et rédigé sans doute par Boulogne (3) repoussait nettement l'unification absolue, se bornait à déclarer désirable une certaine fédération dans chaque diocèse, et sollicitait surtout pour les associations charitables diverses franchises à Tégard des autorités civiles et des directeurs d'hôpitaux.
Le décret du 3 février 1808, qui accordait de larges subventions et d'importantes concessions d'inuneubles, consacrait implicitement l'existence légale de cinquantesix associations charitables ou hospitalières, dont la plus importante, celles des Filles de la Charité, comptait 1,598 religieuses réparties entre 260 maisons. Mais ce document prescrivait une revision des statuts, et le lendemain, une lettre impériale, adressée à Madame Mère dans les termes les plus affectueusement courtois, montrait que le souverain n'avait point renoncé a son projet
(1) tf Les religieuses convoquées arrivent à Paris, et sont fort en peine de savoir ce qu'on veut faire d'elles. Les autres religieuses sont encore toutes en l'air. Vous savez qu'il faut peu de choses pour les troubler; mais il est vrai cependant que tous les rassemblements sont menacés. » (Emery à Bausset, 9 novembre 1807 : Papiers Emery.)
(2) 5 décembre 1807 : Journaux.
(3) Ce document fut publié dans les journaux.
de centralisation : c J'ai fait connaftre à mon ministre des cultes ma volonté, que les règlements de ces différentes institutions fussent revisés et arrêtés définitive ment par mon conseil dans Tannée. Je désire que les chefs des différentes maisons sentent la nécessité de réunir des institutions séparées, autant que cela sera possible; elles acquerront plus de considération, trouveront plus de facilité pour leur administration et auront droit à ma protection spéciale (i). » Néanmoins, les traditions, les tendances analysées par Portalis, furent plus fortes que la volonté impériale, et le décret organique du 48 février 1809, en édictant quelques mesures communes sur le protectorat de « Madame, notre très chère et honorée mère » , sur l'âge des novices, sur la durée des vœux^ sur les pouvoirs disciplinaires des évèques, respectait une fois de plus la diversité des statuts^ qui devait être approuvés et insérés au Bulletin des lois avant le i»' janvier 1810 (2). Cette dernière prescription ne semble point avoir été appliquée à la lettre, mais plus les affaires religieuses allaient s'envenimant et plus Napoléon se déûait même des congrégations hospitalières. C'est au ministre de la police qu'il écrivait en
(1) Correspondance, 13523.
(2) En ce qui concernait les Filles de la Charité, un décret du 8 novembre 1809 confirma les lettres-patentes royales de novembre 1657, à. Texception de l'autorité reconnue au supérieur général de la Mission, « dont la congrégation a été supprimée par notre décret du 26 septembre dernier ». D'autre part, comme la maison-mère se trouvait à l'étroit rue du Vieux-Colombier, un décret du 25 mars 1813 décida que la Ville de Paris achèterait aux hospices et mettrait gratuitement à la disposition des Sœurs le vaste hôtel de Châtillon, rue du Bac : « On peut, » écrivait Montalivet, « regarder leur logement comme une charge de la Ville de Paris, dans laquelle l'établissement principal est formé. » (Rapport de mars 1813 : AF. IV, plaq. 6036.) De plus, \m décret du 26 mai 1813 ordonna des travaux d'appropriation s'élevant à plus de 150,000 francs (AF. IV, plaq. 6105).
iSil : « Qu'est-ce que c'est que les Filles de Saint- Thomas? Dans quel quartier sont-elles? Ont-elles des lettres patentes? Font-elles profession? Enfin, il se fait à Paris beaucoup de choses contraires aux lois de l'État. Partout on rétablit des couvents de religieuses (1). 9
De leur côté, plusieurs communautés enseignantes s'étaient reconstituées sans bruit avant même la publication du Concordat, grâce à la tolérance du gouvernement et aux encouragements de certains personnages haut placés : le consul Lebrun notamment leur avait confié une de ses filles (2). Certaines congrégations, dont l'enseignement n'était point la destination essentielle, se mirent elles aussi à recevoir quelques élèves, pour augmenter leurs ressources et faciliter leur recrutement. La paix religieuse aidant, ces maisons se multiplièrent, surtout dans le quartier Saint- Jacques et dans le Marais. Les écrivains à tendances jacobines, comme l'ancien théophilanthrope Publicola Chaussard, dénonçaient à grand fracas un tel scandale : < Ces femmes se chargent ostensiblement de l'éducation des enfants... Dans l'intérieur, et les portes fermées, elles reprennent avec l'habit toutes les lois de la profession (3). »
Les bureaux de Fouché prodiguaient de leur côté les accusations mélodramatiques : « Il paraît, » écrivait-on d'une communauté de la rue des Postes, « qu'on y reçoit des sujets, qu'on leur fait faire des vœux de chasteté et d'éternelle clôture, et qu'une jeune personne que ses goûts porteraient à rester dans le monde est sur le point d'y être ensevelie par l'égoïsme et l'insensibilité de ses
(1) A Savary, 31 janvier 1811 : Correspondance, 17311.
(2) Paris sous Napoléon, t. I, p. 317.
(3) Nouveau diable boiteux, t. II, p. 29.
parents (1). » Vérification faite, il s'agissait d'une maison de refuge, où les vœux étaient absolument interdits (2). Un autre grief était plus invraisemblable encore au printemps de 1805 : « Quinze à dix-huit communautés de femmes, portant le costume des religieuses, et qu'on dit établies rues des Postes, d'Enfer et dans le Marais, sont désignées conmie ayant ajouté aux anciens vœux celui de prier plusieurs fois chaque jour pour la conversion des pécheurs, à la tête desquels elles mettent Sa Majesté, la famille impériale et les autorités (3). »
Plus que de ces billevesées. Napoléon s'émut d'un rapport de Dubois : « Des religieuses de la Miséricorde sont au nombre de douze ou treize rue de la Chaise. Elles ont quinze ou seize élèves, à qui elles montrent à coudre et à broder. Dans l'intérieur de leur maison elles suivent la règle de saint Augustin, et le dimanche elles portent leur habit religieux. Il parait certain qu'elles viennent de faire faire à une de leurs anciennes novices des vœux non solennels, mais pour une année seulement. — Des religieuses de la Congrégation, réunies rue Notre-Dame-Saint-Étienne, se livrent à l'instruction et elles ont beaucoup d'élèves. Elles portent aussi l'habit religieux dans leur intérieur et le font porter à de jeunes personnes qu'elles n'osent appeler publiquement novices, mais qu'elles disent demeurer avec elles pour les aider. — Ces deux espèces de communautés sont reconnues par Son Éminence le cardinal-archevêque de Paris, qui leur a donné pour directeur M. la Myre-Mory, chanoine de Notre-Dame (4). »
(1) Bulletin de police du 26 brumaire an XIII : AP. IV, 1491.
(2) Bulletin de police du 21 frimaire an XIII : Ibidem.
(3) Bulletin de police du 11 prairial an XIII : AF. IV, 1493.
(4) Rapport du 5 vendémiaire an XIII (27 septembre 1804) : F. 7, 3833.*
134 ATTltUDÈ DES AUTORITÉS CIVILES
Napoléon trouva le rapport « clair et précis •, etfit immédiatement part de cette appréciation à Fouché, pour stimuler son zèle ou irriter sa jalousie. L'empereur rappelait qu'en dehors des Sœurs de charité, les religieuses n'étaient pas autorisées à avoir des novices; pour éviter que dans les maisons d'enseignement on ne formât des novices sous le nom d'élèves, il interdisait à l'avenir de faire porter l'habit aux élèves et surtout de les garder au-dessus de dix-huit ans. Se rendant compte que l'observation de ces prescriptions était subordonnée à un bon service d'inspection, le souverain ajoutait : « Mais il faudrait avoir des ecclésiastiques dévoués et sages, avoués par l'archevêque, qui visiteraient ces maisons et les inspecteraient; ou que M. Portails commît des hommes demi-religieux pour cet objet (1). »
Outre les dénonciations des fonctionnaires antireligieux, les couvents enseignants eurent à subir les critiques intéressées des directrices de pensionnats laïques. Mme Campan se distingua dans cette campagne de dénigrement, où furent mis en avant les arguments bien connus sur l'incapacité des moniales à former des femmes du monde et des mères de famille. Les polémiques devinrent assez vives pour que Portails crût devoir intervenir auprès de l'empereur. Sans se contenter de prendre la défense des religieuses, il dirigeait contre les pensionnats laïques une vigoureuse riposte, que Mme Campan ne lui eût point pardonnée si elle en avait eu connaissance (2).
(1) A Fouché, 15 vendémiaire an XIII (7 octobre 1804) : Correspondance, 8099.
(2) « Je ne nie pas que des institutrices libres, c'est-à-dire des institutrices qui ne tiennent à aucune association religieuse, ne puissent donner une bonne éducation. Mais je soutiens que les pensionnats particuliers, régis par ces institutrices, ne sont, en général, que des entreprises intéressées, de véritables spécula-
Mais Portalis mourait peu après, au moment où une nouvelle attaque plus redoutable^ plus imprévue, menaçait les couvents. De Pradt, aumônier de l'empereur^ récemment devenu évèque de Poitiers^ mécontent sans doute de quelques résistances éprouvées dans son diocèse, généralisait ses griefs contre les communautés, les montrait en révolte sournoise contre le pouvoir civil et l'autorité épiscopale; avec son habituel manque de tact, ce prélat prenait pour confident le ministre de la police^ qui était trop heureux de communiquer au souverain des accusations formulées par un évéque : « Toutes (les communautés) ne veulent que leurs anciens statuts : on ne les sortira pas de là. Elles trompent le gouvernement quand pour obtenir leur approbation elles se présentent sous les seules couleurs qu'elles savent lui plaire. Toutes se disent également vouées au service des pauvres, malades et à l'instruction publique. C'est là le prétexte : le fond de la -chose est l'ancienne règle monastique. — ... On ne peut décider ces femmes à sortir de la ville pour se rendre dans les parties du diocèse qui manquent de moyens d'instruction et de soulagement pour les infirmes. — Ces maisons sont des foyers de mysticité, de petit esprit, qui ont une grande influence^ et qui rendent impraticables toutes les mesures qui tendent à épurer, à anoblir l'exercice du culte... (1). »
lions de commerce ; ces pensiomiats se succèdent rapidement ; ils s'élèvent et ils tombent, au gré des intérêts privés des personnes qui les ont fondés. Pendant leur coiu'te durée, ils ne sont régis que par des maîtresses salariées que Tinstitutricc principale a choisies au rabais, et qui ne sont unies entre elles par aucun lien commun. De pareils pensionnats n'ont aucun caractère de stabilité ; ils inspirent peu de confiance : j'en appelle au témoignage des pères et des mères de famille qui sont les seuls et vrais juges dans cette matière. » (Rapport du 24 mars 1807 : Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, p. 503.)
(1) Extraits reproduits dans le Bulletin de police du 16 sep-
Sans estimer le caractère de Tabbé de Pradt, Napoléon accordait quelque crédit à ses renseignements et à ses dénonciations. Il convoqua une réunion spéciale de ministres et de conseillers d'État^ pour la plupart mal disposés à l'égard des congrégations (i); à ce petit conseil^ Portails fils^ qui gérait le ministère des cultes en attendant la désignation du successeur de son père, devait communiquer un état de toutes les maisons de Sœurs régulièrement autorisées : < Il présentera en même temps^ » poursuivait la dictée impériale, « un rapport faisant connaître, en réalité et sans fard, le but véritable de ces institutions, qui n'ont jamais été approuvées par Sa Majesté avec connaissance de cause : Elle a cru ne signer que pour autoriser des associations pour des maisons de charité, et il y a peu de jours encore qu'Ëlle était dans l'opinion qu'il n'en existait pas d'autres dans son empire (2). »
L'orage pourtant n'éclata point; à Paris du moins, cette revision ne paraît pas avoir entraîné de sanctions violentes : les documents ne relatent aucune fermeture de couvent ni aucun retrait d'autorisation. Il y eut môme des communautés enseignantes qui se fondèrent ou se développèrent dans la période postérieure. Après avoir <;onfié à des laïques les deux premières maisons d'éducation de la Légion d'honneur, Écouen et Saint- Denis, pour les quatre suivantes Napoléon fit appel, en
tembre 1807 : AF. IV, 1601. Le rédacteur du Bulletin ajoutait un commentaire dont la conclusion au moins doit être citée : « Le clergé de France est dévoué et a de bonnes intentions : mais il manque de discernement et de lumières ; il a besoin d*étre détaché du vague et de la tpiritualité pour s*attacher davantage à la pratique des vertus utiles, à. la marche du gouvernement. »
(1) Régnier, Fouché, Regnaud de Saint- Jean-d*Angely, Bigot de Préameneu, Treilhard.
(2) 19 octobre 1807 : Correspondance, 13272.
1810, à la congrégation de la Mère de Dieu, reconstituée par une ancienne visitandine, Mme de Lezeau (1). La chapelle de l'établissement de la rue Barbette, qui devait servir de maison-mère, fut solennellement bénie par Fesch le il août 1811, en présence du grand chancelier Lacépède (2).
Gomme congrégation purement et exclusivement contemplative, il n'y eut à Paris pendant la période napoléonienne que les carmélites groupées autour de la Mère de Soyecourt dans l'ancien couvent des Carmes de la rue de Vaugirard. Sur le conseil des supérieurs ecclésiastiques^ elles n'avaient point rétabli la clôture dans sa sévérité réglementaire, et ne revêtaient l'habit du Carmel que pendant les quelques jours de la retraite annuelle, portant le reste du temps un très simple costume laïque. Mais loin de s'entourer de mystère^ on recevait des novices, on leur donnait même le voile avec une certaine solennité (3). Sans être dotée d'une autorisation administrative qu'elle ne sollicitait pas, la communauté de la rue de Vaugirard fut toujours tolérée, même lorsque Mme de Soyecourt se vit personnellement en butte aux rigueurs de la police après l'affaire d'Astros : il y a dans cette persistante longanimité^ de la part d'une autorité si facilement soupçonneuse, comme une sorte de mystère, dont le secret se dérobe à notre curiosité.
(1) BoNNEViLLE DE Màrsan6T« la Légion d'honueuT, p. 359-361.
(2) Journaux.
(3) Vie de la R. M. Thérèse-Camille de Soyecourt, p. 179-180.