PARISIENNE
I. Les convictions et les pratiques religieuses. — II. La prédication; les conférences Frayssinous. — III. Débuts de la Congrégation. — ^ IV. Préventions antireligieuses. — V. Séjour de Pie VII à Paris.
Par une double conséquence quelque peu contradictoire, la tourmente révolutionnaire, en inclinant certaines âmes vers le christianisme, avait achevé de déraciner dans la foule les habitudes de piété; sur les vieillards de la classe cultivée, elle avait été généralement sans action à ce point de vue. Après huit années de régime concordataire, le jeune publiciste François Guizot, qui déjà s'intéressait aux problèmes moraux de son époque moins en huguenot désireux de miner ou de décrier l'influence catholique qu'en chrétien alarmé des progrès de l'indifférence, Guizot analysait ainsi l'état d'esprit de la société parisienne : « Prenez un enfant de nos jours; ses grands-parents, qui ont vécu dans le dernier siècle, sont incrédules; son père et sa mère croient qu'il ne faut pas l'être, et peut-être même ont dans le cœur une
disposition religieuse qui n'est cependant pas le fruit d'une conviction ferme; les domestiques sont ignorants, mais sans foi, car tel est, presque partout, le déplorable état de cette classe (1). »
En effet, malgré les leçons des événements et les avertissements de l'âge, malgré l'exemple de quelques conversions retentissantes, comme celle de Laharpe, la plupart des contemporains de ce dernier vieillissaient réfractaires à toute influence religieuse. Comme sous l'ancien régime, c'est par convenance mondaine et pour la forme qu'ils toléraient à leurs derniers moments le ministère souvent trop tardif d'un ecclésiastique (2). Ceux mômes qui extérieurement mettaient leur conscience en règle ne manifestaient point cette inquiétude de leur destinée future, ces velléités de réparation ou de restitution, qui avaient été la caractéristique des siècles de foi : «Aujourd'hui... » écrivait en 4808 un polémiste catholique encore inconnu, « sensible uniquement au regret de quitter la vie, on descend tranquillement dans la tombe, chargé des dépouilles de la veuve et de l'héritage de l'orphelin (3). > Le bonhomme Grétry, qui s'éteignit en 4843, n'avait jamais assurément dépouillé de veuve ni frustré d'orphelin : il n'en faisait pas moins
(1) Article publié en 1811 dans les Annales de V Éducation et reproduit dans le recueil intitulé Temps passé, t. II,- p. 283.
(2) Parmi les grandes dames philosophes du faubourg Saint- Germain, la maréchale de Beauvau, morte en 1807, perdit connaissance avant l'arrivée du prêtre qu'elle avait fini par laisser mander ; la comtesse de Tessé, qui avait recommandé à une personne de confiance de lui procurer les sacrements en temps utile, passa en 1814 dans une suffocation; cette double leçon entraîna la conversion de leur amie la princesse de Poix, qui vécut jusqu'en 1834 (Comte de Mérode-Westerloo, Souvenirs, 1. 1, p. 168).
(3) Réflexions sur l'état de l'Église en France (ouvrage anonyme des frères Jean-Marie et Féli de Lamennais), p. 110.
étalage à son lit de mort d'une fatuité aussi théâtrale que peu chrétienne, lorqu'en guise de confession, il débitait devant un témoin cette tirade au curé de Montmorency : « Je jure devant Dieu et dans toute l'effusion de ma conscience que, depuis que J'existe, je n'ai jamais fait aucun mal avec intention... et quand bien même j'aurais eu ce malheur, je crois avoir fait plaisir à tant de monde, que dans son immuable justice l'Éternel daignera compenser l'un par l'autre.»» Sur quoi le curé édifié, attendri, l'embrassait et lui donnait sans plus insister les derniers sacrements (1).
La génération suivante, celles des jeunes hommes du temps de Louis XVI, était moins ancrée dans le scepticisme. Chateaubriand n'était point le seul chez qui les catastrophes publiques ou privées eussent déterminé un ébranlement de la sensibilité au moins autant que de la raison (2). D'autres s'en tenaient à un déisme stoïcien, comme Ségur, le futur maître des cérémonies, qui écrivait galamment à une dame : « Je ne suis pas dévot, mais il suffit de sentir son âme et d'en connaître de sensibles et d'élevées comme la vôtre pour avoir la ferme conviction qu'il existe une intelligence suprême qui s'occupe de nous, et dont le spectacle favori est apparemment la lutte de la vertu contre le malheur, lutte qu'il (sic) prolonge souvent, qu'il répète en tout temps, en tout lieu, mais qu'il récompense certainement. Je ne connais rien de plus fol que les hommes qui aiment la gloire, c'est-à-dire qui vivent pour l'ave-
(1) BouiLLY, Mes récapitulations, t. III, p. 121-122.
(2) Ginguené, si superficiel et si étriqué dans la plupart de ses objections contre le Génie du christianisme, n'avait point tout à fait tort quand il disait : • Il a pleuré et il a cru. S*est-il bien rendu compte de ce que c'est que de croire? Quel rapport y art-il entre la croyance d'un dogme ou d'un fait, et des larmes? » (Décade, an X, t. III, p. 537).
nir, et qui cependant veulent croire que tout meurt avec eux (4). »
Ce qui se répandait^ par discipline sociale encore plus que par sentiment du devoir chrétien, c'était l'habitude de donner aux enfants l'instruction religieuse. Ceux qui, sous la Convention et le Directoire, avaient le plus violemment déclamé contre la superstition n'étaient point les moins diligents à faire baptiser leurs petits Brutus ou Scévolas (2). Les directrices de pensionnats, pour acha> landerleur établissement^ faisaient insérer dans les journaux le récit de la première communion de leurs élèves (3). En rendant compte d'une cérémonie analogue à Saint-Eustache, un gazetier ajoutait gravement : « De pareilles fêtes sont d'un intérêt majeur par l'influence qu'elles ont sur les mœurs publiques (4). » Parfois c'étaient des adolescents, des hommes même, qui au nombre d'une vingtaine faisaient une première communion longtemps retardée par le boulerversement révolutionnaire (5).
Grâce aux œuvres de persévérance dont nous allons rappeler les débuts, grâce plus tard à l'esprit d'opposition contre la politique religieuse de Napoléon, quelquesuns de ces enfants chrétiennement élevés demeuraient pieux et zélés en avançant dans la vie. Mais quand Mme de Genlis, dans son enthousiasme de néophyte plus que mûre, s'écriait : « Tous nos jeunes gens bien nés sont religieux comme des anges (6), » son affirmation
(1) A Mme X..., 25 fructidor (sans date d'année) : Archives de M. le marquis de Ségu|!.
(2) Rapport du préfet de police, 9 ventôse an XI (28 février 1803) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IIl, p. 704.
(8) Journal de V Empire, 11 juillet 1806.
(4) Journal des Débats, 23 prairial an X.
(5) JourncU de l'Empire, 10 janvier 1806.
(6) 6 décembre 1810 : Lettres inédites à Casimir Baeeker, p. 82.
était aussi erronée au fond que ridicule dans la forme. Dans le milieu militaire, où les grands noms d'autrefois commençaient à affluer, au témoignage d'un camarade d'Alfred de Noailles. « ce bel et bon officier était peut-être le seul de l'armée exact à aller à la messe (1). » Il n'y avait de môme, dans la société civile, qu'une très petite minorité pour demeurer fidèle aux observances chrétiennes. Ceci n'était après tout, pour la noblesse et la haute bourgeoisie, que la continuation d'un état d'esprit qui remontait au dix-huitième siècle. Ce qui était nouveau, c'était, par suite de la suppression du culte pendant plusieurs années et de la lente infiltration des objections soi-disant philosophiques, c'était la disparition des convictions religieuses dans la masse de la population parisienne. Pessimiste sans ]doute par tendance et par politique, un des mystérieux correspondants de Louis XVIII expliquait finement par l'amour-propre cette incroyance des foules : « Les gens du peuple, du moins à Paris, se croient tous au nombre des âmes fortes. Ils disent, avec les orateurs du gouvernement, que la religion est excellente pour les esprits faibles et les étages subalternes de la société. Mais personne ne veut être rangé au nombre de ces esprits, ni appartenir à une de ces classes, et le cordonnier lui-même ne croit la religion nécessaire qu'au savetier (2). » A la fin de 4803, le curé de Saint- Etienne-du-Mont, apprenant que les reliques de sainte Geneviève avaient pu être soustraites à la profanation terroriste, ouvrait une souscription pour leur dédier une châsse dans son église (3); parmi les revendeuses du marché de la place Maubert, naguère si fidèles au culte de la patronne de Paris, c'était un concert de plai-
(i) Castellànb, Joumaly t. I, p. 61.
(2) Rbmaglb, Relations secrètes des agents de Louis XVIIl, p. 24.
(3) Journal des Débc^ts, 13 mvôse an XII.
santeries « grivoises »; révoquant en doute l'authenticité des restes retrouvés, elles déclaraient que le temps était passé < de les attraper ainsi (i) ».
En pareille matière plus qu'en toute autre, on doit se défier des conclusions trop catégoriques et des généralisations trop sommaires. Aux divers degrés de l'échelle sociale, il y avait des familles où les habitudes chrétiennes étaient demeurées en honneur, des âmes dans lesquelles l'épreuve, la réflexion, l'étude avaient individuellement rallumé la foi. Si* le respect humain était encore à peu près tout-puissant dans les milieux de militaires ou d'étudiants, et le préjugé antireligieux dans les cercles intellectuels, par contre, l'ouvrage de Chateaubriand et le rétablissement officiel du culte avaient créé dans la société aisée un courant de superficielle religiosité et comme une mode tout extérieure. C'était un sujet de polémique entre les journaux (2). A la veille de la bataille de Friedland, Portails ne croyait point importuner son mattre en lui faisant part de ses constatations à cet égard : t Les citoyens qui s'éloignaient des églises par incrédulité commencent à s'y montrer, au moins par convenance. On s'aperçoit d'une grande amélioration, même à Paris (3). » Les survivants d'entre les bedeaux de l'Encyclopédie en prenaient ostensiblement de l'humeur; le vieillard que par une inconsciente ironie ses amis persistaient à nommer < l'abbé » Morellet dénonçait le retour offensif du fana-
(1) Rapport du préfet de police, 4 nivôse an XII (26 décembre 1803) : P. 7, 3832.
(2) Cf. un article dans le PublieUte du 4 nivôse an XIV (« La religion est redevenue un maintien... *), et une vive riposte dans le Journal de V Empire du 7.
(3) 7 juin 1807 : AF. IV, 1046.
tisme : < La dévotion politique et l'intolérance font des progrès sensibles (1). » Mme de Staêl^ naguère si ardente contre le catholicisme, mais si femme au fond et si accessible aux impressions ambiantes^ ne donnait-elle pas ce scandale, de décrire complaisammentdans Corinne les rits de TÉglise romaine : « Elle paraît adopter ce grand et prétendu principe de la nécessité d'un culte pour le peuple, qui est aujourd'hui le cheval de bataille des dévots contre les philosophes (2). » Qu'eût dit Morellet, s'il avait su que le sénateur Destutt de Tracy, le pontife de Vidéologie, avait la faiblesse de faire à la paroisse d'Auteuil une fondation de messes pour le repos de l'âme de sa mère (3) I
L'usage se rétablissait dans certaines corporations, dans certaines professions tout au moins, puisqu'il n'existait pour ainsi dire plus de corporations, de se grouper pour une cérémonie religieuse. Les avoués au tribunal de cassation fondaient à Notre-Dame un service annuel pour leurs confrères décédés (4); les jardiniers des faubourgs et de la banlieue^ au nombre de sept à huit cents, fêtaient la Saint-Fiacre à Saint-Sulpice (5); les étalagistes et revendeurs du Temple faisaient célébrer à Sainte-Elisabeth, « pour la prospérité de leur commerce », une messe à laquelle ils assistaient en foule, défilant môme à l'offrande (6).
D'une façon générale, la foule affluait dans les églises toutes les fois que la traditionnelle curiosité des Parisiens pensait y trouver un aliment. Selon l'usage immé-
(1) A Rœderer, mars 1807 : Lettre» inédite», p. 49.
(2) Au môme, 12 mai 1807 : Ibidem, p. 81.
(3) Le décret d'approbation est du 9 vendémiaire an XIII (AF. IV, plaq. 825).
(4) Journal de» Débat», 20 fructidor an XI.
(5) Journal de VEmpire, 15 fructidor an XIII.
(6) Bulletin de police du 22 février 1813 : AF. IV, 1526.
morial^ on s'ëtouffait à la messe de minuit dans les paroisses du centre (1), pour contempler les illuminations et entendre les chants. Le jour de Pâques 1803^ on accourait à Saint-Roch pour voir quêter la femme du banquier Delarue : un comte russe lui donnait la main, deux valets de pied en livrée portaient sa queue, et un nègre « richement habillé » fermait la marche (2). Au sortir d'une grand'messe solennelle à Notre-Dame, un étranger notait que la cathédrale était comble, mais il ajoutait : « Il n'y avait que très peu de dévots, presque tous avaient l'air d'être au spectacle (3). »
En dehors de ces occasions exceptionnelles^ les églises n'étaient que médiocrement fréquentées. Dès l'hiver qui avait suivi la réorganisation du culte, un autre étranger observait que Cambacérès donnait en pure perte l'exemple de l'assiduité à sa paroisse, et que les dimanches ordinaires l'assistance était partout clairsemée (4). Ces impressions de touristes sont confirmées par les chiffres : avant la Révolution, alors que les chapelles de couvents étaient nombreuses dans le quartier, le produit des chaises de Saint-Sulpice était affermé pour un loyer annuel de 22,500 francs; à la fin de 1803 (6 nivôse an XII-28 décembre)^ le bail était adjugé à 20,300 francs; au bout de trois ans (45 décembre 1806), le fermier se trouvait si sensiblement en perte que la fabrique jugeait équitable et prudent d'abaisser la i'edevance à 47,000 francs (5).
Faut-il attribuer à la curiosité, à la survivance à demi
(1) Rapport du préfet de police, 3 nivôse an XII : F. 7, 3882.
(2) Rapport du même, 21 germinal an XI : Aulard, Paru tous le Contulat, t. III, p. 827.
(3) KoTZEBUB, Souvenirs de Paris, t. II, p. 331-332.
(4) Reighârdt, Un hiver à Paris, p. 325.
(5) Hamel, Histoire de Véglise Saint-Sulpice, p. 229, note.