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IV. dO

consciente des habitudes ancestrales, ou même à un réveil de la piété individuelle, le succès relatif qu'obtinrent en 1804 les exercices du jubilé, malgré les sarcasmes des beaux esprits et l'hostilité mal déguisée de certains fonctionnaires (1), malgré même les émotions de la conspiration de /jeorges? Pour obéir à la lettre des textes légaux qui interdisaient à Paris l'exercice du culte sur la voie publique, les fidèles des différentes paroisses se rendaient à Notre-Dame sans ordre réglé, à la suite du clergé eu soutane et en manteau : ce n'était qu'à la porte de la cathédrale que les processions se formaient, nombreuses, imposantes même, s'il faut croire un journal qui y signalait « des sénateurs, des généraux et autres membres des premières s^utorités (2) ». Les curés en étaient si réconfortés, que quelques semaines plus tard ils rétablissaient les processions des Rogations (3). — L'année d'après, avec le concours du curé de l'Abbayeau-Bois, on rachetait l'ermitage du Mont-Valérien, on y rétablissait un calvaire, et comme autrefois les paroisses de Paris et de la banlieue s'y succédaient en pèlerinage pendant l'octave de la fête de l'Invention delà Croix (4).

Le jubilé, les Rogations^ le calvaire même et les ermites, tout cela avait après la Révolution une saveur prenante d'archaïsme pour les âmes délicates; tout cela d'ailleurs avait été remis en honneur et presque à la mode par le Génie du christianisme. Mais s'il faut en croire les rapports de police, d'accord ici avec les réminiscences de beaucoup de contemporains, on s'en tenait

(1) Cf. les rapports du préfet de police, de pluviôse à. germinal an XII : F. 7, 3832.

(2) Journal det Déhatt, 24 ventôse an XII.

(3) Rapport du préfet de police, 20 floréal an XII : F. 7, 3832.

(4) Journal des Déhatt, 13 floréal an XIII.

en général à ces démonstrations extérieures et superficielles. Dans les débuts du régime concordataire, où les paroisses étaient fort pauvres, les catholiques parisiens se souciaient assez peu d'assurer les ressources nécessaires au service du culte : au printemps de 1803, le curé de Sainte-Marguerite était obligé de flétrir en chaire la parcimonie de ses paroissiens, comme cela se fait aujourd'hui, dit-on, dans certaines chrétientés anglosaxonnes, et de leur déclarer que les quêtes du mois de février suffiraient à peine à payer les chantres et les bedauds (1). D'autres manques d'empressement étaient plus graves et plus significatifs. Six mois après la promulgation du Concordat, les prêtres des plus grosses paroisses de Paris échangeaient entre eux cette triste constatation, que souvent quinze ou vingt jours se passaient sans qu'aucun liialade sollicitât leur ministère (2). Aux Pâques de 1803 (3) et de 1804 (4), une solitude significative régnait autour de la plupart des confessionaux. Le 10 août 1806, à la cérémonie de la translation de la Couronne d'épines à Notre-Dame, quand un certain nombre d'adolescents, membres de la Congrégation débutante, s'approchèrent de la Sainte-Table, la stupéfaction fut profonde non seulement dans l'assistance laïque, mais parmi les chanoines, dont l'un murn^rait à l'oreille de son voisin de stalle : « Mais d'où viennent-ils donc? d'où viennent-ils donc (5)? » Dans ce qui restait du monde d'autrefois, l'impression d'éton-

(1) Rapport, du préfet de police, 9 ventôse an XI : Aulard, Paris tous le Consulat, t. III, p. 704.

(2) Rapport du môme, 2i vendémiaire an XI : Ibidem, t. III, p. 312.

(3) Rapport du môme, 17 germinal an XI : Ibidem, t. III, p. 813-814.

(4) Rapport du môme, 11 germinal an XII : F. 7, 3832.

(5) Geovfrot de Grândmâison, la Congrégation, p. 66.

nement était la même en présence d'un chrétien se donnant ouvertement comme tel : « Mathieu [de Montmorency], » écrivait en 4803 une habituée de l'hôtel de Luynes, « a l'air d'un ange qui descend tous les dimanches dans ce salon pour voir un rassemblement d'êtres frivoles (1). »

Il faut dire que par un contraste qui depuis lors a été de part et d'autre en s'atténuant, tandis que l'ensemble de la société ne tenait nul compte des observances ou des prohibitions religieuses, les autorités ecclésiastiques et les personnes sérieusement pratiquantes en accentuaient le rigorisme. Mathieu de Montmorency, dont nous venons de parler, ne mettait plus les pieds au théâtre depuis sa conversion; père d'une grande jeune fille, il ne paraissait au bal que chez sa belle-mère, la duchesse de Luynes, parce qu'il demeurait dans l'hôtel, et encore sa présence était-elle de très courte durée (2). Quelques polytechniciens, membres de la Congrégation, ne croyaient pouvoir se rendre aux bals du gouverneur de l'École, bals officiels, uniquement fréquentés par c des demoiselles très honnêtes », qu'après avoir pris l'avis de l'abbé Delpuits. La réponse de l'ancien jésuite était empreinte d'une sévérité qui nous semble aujourd'hui invraisemblable : « Les élèves chrétiens sont autorisés à paraître à ces bals un moment, quand ils sont invités, sans danser, et en se retirant au plus vite (3). »

En matière d'abstinence, la règle était plus stricte encore et plus impitoyablement appliquée. On devait faire maigre non seulement les vendredis et samedis de

(1) Mme DE Gazenove d'Arlens, Journal, p. 121.

(2) Ibidem, p. 79.

(3) Lettre du jeune Teysseyrre à sa mère (1804) : Paguelle db FoLLENAT, M, Teysseyrre, p. 95.

toute l'année, mais pendant les quarante jours du carême, sans autre allégement à la discipline antique que la tolérance des œufs au principal repas. Maury, pourtant le moins rigide des hommes, exposait dans son mandement de 1812 comment^ malgré les réclamations qui se multipliaient, il croyait devoir maintenir l'intégrité du précepte, sauf aux curés ou confesseurs à accorder des dispenses individuelles. Mais ces dispenses se concédaient avec une parcimonie, une réserve bien différente de la pratique actuelle; le même polytechnicien que nous citions tout à l'heure écrivait à sa mère pendant le carême de 1803 : c Je suis toujours surchargé de travail. M. Delpuits n'a pas voulu me permettre de faire gras trois fois la semaine. Il m'a dit que l'ahstinence du carême était une loi expresse^ qu'il ne pouvait m'en dispenser à moins qu'elle ne nuisît positivement à ma santé (1). »

Par contre, le 'monde officiel pratiquait de propos délibéré le mépris ou plutôt la méconnaissance des règlements relatifs à l'abstinence. La table impériale était invariablement servie en gras, sauf le vendredi saint (2); certain vendredi d'août 1810, à Trianon, Mme de Montesquiou, «inopinément invitée à dîner à la droite de l'empereur, scandalisa fort les courtisans en ne mangeant que du pain et du beurre, jusqu'à ce qu'on lui eût apporté deux plats maigres de la table de service : il est vrai que ce trait de caractère lui valut d'être choisie pour gouvernante du roi de Rome (3). Demême^ Madame Mère offrait un vendredi un repas gras à son frère Fesch, et impatientée de voir le cardinal se condamner à la diète, elle s'excusait par une allégation très contestable : < Est-ce que vous ne savez pas que la cour

(1) Pagurllh db Follenàt, m, TeysseifYret p. 89.

(2) Frôdéric Masson, Napoléon chei lui, p« 213.

(3) Frédéric Masson» Napoléon et son fiU, p. 74-75^

iâO DISPOSITIONS RELIGIEUSES DES PARISIENS

de France a toujours été dispensée de l'abstinence (1)? » Le ministre Champagny, qui était personnellement bien disposé pour la religion et qui s'agenouillait à la messe de mariage de sa fille (2), choisissait le vendredi pour réunir toutes les semaines à sa table une trentaine de familiers (3). La masse de la population parisienne ne se piquait guère de plus de scrupule : lors du premier carême qui suivit le rétablissement du culte, l'affluence des demandes ne fit monter le prix du poisson que tout à fait à la fin, pendant la semaine sainte (4).

Le contraste entre l'étroite discipline du petit groupe des chrétiens zélés et le laisser-aller de la foule ne se bornait point aux observances du jeûne ou de l'abstinence. En face d'une société ardente, jouisseuse, passablement dissolue, la direction spirituelle et le ministère ecclésiastique en général continuaient à s'exercer avec une sévérité rébarbative, dont Tinspiration ne dérivait point tant du jansénisme, comme on se plaît à le répéter, que des traditions gallicanes. A Saint-Nicolas du Chardonnet, le prédicateur de la retraite de première communion faisait à ses petits auditeurs un tableau si effroyable des peines de l'enfer, que plusieurs d'entre eux se trouvaient mal d'épouvante (5). A Saint-Eustache, la cérémonie même de la première communion se prolongeait au point de faire tomber en pâmoison quelques enfants exténués (6). A l'égard des adultes, même d'habitudes chrétiennes et de mœurs recommandables, la pratique courante était dé différer l'absolution jusqu'après

(1) Lyonnet, le Cardinal Feseh, t. II, p. 41.

(2) Paris sous Napoléon, t. III, p. 234.

(3) Mme de Cbastenay, Mémoirei, t. II, p. 88-90.

(4) Rapport du préfet de police, 14 germinal an XI : Aulard, Pans ioui le Consulat, t. III, p. 806.

(5) Rapport du même, 13 floréal an XHI . F. 7, 3833.

(6) Rapport du même, 2 floréal an XI : F. 7, 3831.

CONVICTIONS ET PRATIQUES 15i

la seconde ou la troisième confession. Les prêtres d'esprit large, tels que le curé de Saint-Thomas-d^Aquin, Ramond de Lalande, n'allaient point jusqu'à s'écarter personnellement de cette méthode, mais ils admettaient la légitimité d'une conduite différente. Voici le dialogue qui s'échangeait en 1805 entre ce curé et un jeune gentilhomme flamand venu à Paris pour se marier : « Sans doute, monsieur, vous me demanderez une confession générale, car je vous avertis que toutes les absolutions que j'ai reçues par des prêtres belges ou allemands ont été données dès la première confession ?» — « Il y a deux méthodes dans l'Église, celle de saint Charles Borromée et celle de saint Philippe de Néri. En France, nous suivons la première; dans les autres pays on suit la seconde; vous voyez qu'on peut être tranquille sous l'une et sous l'autre, puisque l'une et l'autre sont appuyées par des saints (1). »

De cet état des esprits, il résultait tout naturellement que la communion fréquente n'était ni répandue, ni même encouragée, sauf à titre exceptionnel. La dévotion, portée à un degré éminent chez certaines âmes, participait à l'austérité dont il vient d'être question : avec les pénitences, les pratiques les plus en honneur étaient le chemin de la Croix et la commémoration de la Passion du Christ, dont les reliques ou « instruments » étaient solennellement transférés à Notre-Dame. Le culte du Sacré- Cœur ne cessait de se propager, mais il n'était encore qu'autorisé dans le diocèse de Paris, depuis une décision de l'archevêque Christophe de Beaumont; c'est en 1824 seulement que Quelen devait le rendre obligatoire.

Un certain nombre de dames pieuses, appartenant au

(1) Comte DE M^ode-Westerloo, Sauvenin, t. I, p. 161-162.

monde du faubourg Saint-Germain ou de Fancien Parle-, ment, avaient obtenu après la promulgation du Concordat la permission de conserver ou d'établir chez elles des chapelles privées. Ces chapelles étaient fréquemment des centres de dévotion^ où se réunissaient quelques personnes de la société de la maîtresse de la maison : la police les vit toujours d'un mauvais œil, et les dénonça, bien avant que les difQcultés ne se fussent aggravées entre le gouvernement impérial et le Saint-Siège, comme des foyers d'opposition politique, où s'échangeaient des propos subversifs (1). Pourtant jusque dans la période aiguë de la crise, les autorisations se multiplièrent, et l'usage des chapelles privées se répandit dans le monde gouvernemental : Fontanes. qui n'était pas précisément un dévot, crut devoir en installer une au Palais-Bourbon (2).

Malgré le peu de place que tenaient les préoccupations religieuses dans l'esprit de la plupart des contemporains et des sujets de Napoléon, le talent ou la réputation de certains prédicateurs attiraient une nombreuse assistance dans les églises de Paris. Nous avons déjà dit comment, après la détention et l'exil infligés par la police, l'abbé Fournier, rentré en grâce auprès du maître, avait repris ses sermons avec un succès croissant (3) : aumônier de

(1) Cf. les bulletins de police des 15 germinal, b et 14 floréal et 18 prairial an XIII : AF. IV, 1493.

(2) Le décret d'approbation fut signé le 10 mars 1809 (AF. IV, plaq. 2676).

(3) Paris sous Napoléon, t. I, p. 328-335.

l'empereur, évoque de Montpellier, baron de la Contamine, il continua de temps à autre à paraître dans les chaires de Paris. Un de ses collègues de l'aumônerie impériale et de l'épiscopat, l'abbé de Boulogne, eut une vogue égale et une destinée inverse, car c'est à la fin du régime que son attitude au concile de 1811 lui valut d'être interné à Vincennes, puis exilé à Falaise : ses sermons et ses panégyriques, dont l'allure déclamatoire et la sentimentalité ont vite fait de rebuter le lecteur moderne, produisaient grand effet sur les contemporains (1). Plus simple et plus solide, Duvoisin, l'évêque de Nantes, prêchait plus rarement à Paris et était moins goûté. Après la dispersion des missionnaires que Fesch avait tenté de grouper à Lyon, leur chef, l'abbé Rauzan, obtint dans les éghses de Paris des succès qui allaient s'étendre sous la Restauration (2). Il faudrait encore nonmier l'abbé Guillon, le même qui devait donner les derniers sacrements à Grégoire, être vainement désigné par Louis-Philippe pour l'évêché de Beauvais, et recevoir en guise de dédommagement le titre pompeux d'évèque in partibus du Maroc : à l'époque qui nous occupe, sa notoriété était déjà suffisante pour lui faire attribuer le sermon de la Saint- Napoléon à Notre-Dame, mais son talent était discuté (3) . En dehors de ces prédications, qui ne s'écartaient guère du type classique fixé par les sermonnaires des dixseptième et dix-huitième siècles, il se produisait çà et là des tentatives pour fournir du dogme catholique une exposition mieux appropriée à l'état présent des esprits. Au carême de 1803, le curé de Sainte-Marguerite, un

(1) Cf. un article non signé du Journal des Débats, 8 thermidor an XI.

(2) Comte de Merode-Wbsterloo, Souvenirs, t. I, p. 289.

(3) Cf. dans le Journal de V Empire du 28 décembre 1806, im article signé D. (Dussault ou Môly-Janin).

ancien missionnaire lazariste, attirait en foule les habitants du faubourg Saint- Antoine à des conférences dialoguées sur la loi divine; il argumentait contre un de ses vicaires, qui assumait le rôle d'avocat du diable. « Il eût suffi il y a douze ans, i disait sans ambages ce curé à la séance d'ouverture^ « de donner quelques développements à ces principes, mais l'impiété a fait tant de ravages, qu'il faut nous y prendre autrement (1). »

C'étaient également des conférences dialoguées qu'avait inaugurées en 1801, avant même la promulgation du Concordat, l'abbé Frayssinous, professeur au grand séminaire : ces conférences, à l'usage de la jeunesse des écoles, se donnaient dans l'église des Carmes, qui abritait alors le clergé non-jureur de Saint-Sulpice; l'interlocuteur de Frayssinous était un de ses compatriotes du Rouergue, l'abbé Glausel (2). Bientôt on supprima la mise en scène du dialogue, mieux appropriée à un auditoire enfantin ou populaire, et Frayssinous discourut seul : mais il conserva à ses entretiens la dénomination de conférences, appelée à une si brillante destinée dans l'éloquence et la littérature religieuses du dix-neuvième siècle. En 1803, les exercices furent transportés dans la chapelle dite des Allemands, contiguë à l'église Saint- Sulpice, rue Palatine. Il y avait chaque année une quinzaine de conférences, données tous les huit ou quinze jours, et consacrées soit à expliquer les éléments de la doctrine, soit à réfuter les objections courantes (3).

(1) Rapport du préfet de police, 11 ventôse an XI (2 mars 1803) : AuLARD, Parts sous le Consulat, t. III, p. 711-712.

(2) Il ne doit point s'agir ici du futur évêque de Chartres, qui n'était encore que sous-diacre, mais de son frère, qu'un autre Aveyronnais, Villaret, allait nommer vicaire général d'Amiens en résidence à Beauvais.

(3) Henrion, Vie de M Frayssinous, t. I, p. 37-49.

Souvent réimprimées sous le titre de Défense du Chris» tianisme^ les conférences de Frayssinous ne nous semblent aujourd'hui dépourvues d'originalité que parce qu'elles ont précisément créé un genre, constamment cultivé et perfectionné depuis un siècle. Ce fut une capitale innovation, goûtée et signalée par les contemporains (1), que de substituer dans la chaire catholique la méthode de controverse à la méthode d'autorité : « Le genre de M. l'abbé Frayssinous, » écrivait Portalisj « ne ressemble à aucun de ceux de nos prédicateurs ordinaires; ses discours ne sont pas des sermons; il présente des développements oratoires qui tiennent le milieu entre une discussion qui ne serait que philosophique et une simple prédication (2). »

Le ministre parlait en connaissance de cause, car il avait tenu, à la suite d'une conversation avec Émery. à se rendre un jour à la chapelle des Allemands, « à pied et dans un costume qui ne pouvait être remarqué. Je fus très content, » rapportait-il à l'empereur, t des principes et du ton de l'orateur; je le fus de la solidité des instructions, et de la décence qui régnait dans une assemblée toute composée de jeunes gens de toutes les conditions et de toutes les classes, dont la plupart étudiaient à l'École polytechnique ou dans les écoles dé droit et de médecine; plusieurs d'entre eux avaient du papier et un crayon pour noter ce qu'ils entendaient et proposer à l'orateur des objections, auxquelles celui-ci répondait à la conférence [suivante] (3). »

Les rares adolescents chrétiens étaient tout heureux.

(4) Lbgris-Duval, Sermons, t. I, p. 82-83 (notice par le cardinal de Bausset).

(2) A Napoléon, 44 mai 1807 : Portalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, p. 582.

(3) Ibidem.

tout réconfortés de voir un prédicateur si en vogue (1); les autres, venus par curiosité, sinon même pour prendre en défaut et tourner en dérision Targumentation de l'orateur (2), étaient presque toujours intéressés, souvent ébranlés, parfois subjugués. Un étudiant en médecine, Arnaud d'Argenteuil, si dénué d'éducation religieuse qu'il n'avait même pas fait sa première communion, entra par hasard un dimanche à la chapelle des Allemands; ce qu'il entendit fut le point de départ d'une transformation de ses idées et du cours même de sa carrière, car il devait mourir supérieur d'un séminaire (3). Frayssinous fut peu à peu si absorbé par la préparation de ses conférences et par les entretiens ou correspondances qui s'engageaient avec les auditeurs, que pour s*y consacrer exclusivement, il abandonna en 1806 ses fonctions de professeur au séminaire (4). D'autre part, en raison de l'affluence grandissante, et surtout pour prévenir l'accusation toujours menaçante de conciliabules clandestins, Portalis lui-même l'engagea à changer encore une fois de local et à parler désormais dans l'église même de Saint-Sulpice, « où tout le monde pourrait juger et entendre >. C'est ce qui eut lieu à partir de janvier i807, tous les dimanches à l'issue de la messe d'une heure : la majeure partie de la nef était réservée aux hommes. La note publiée à l'occasion de ce transfert rappelait que les conférences étaient « destinées

(1) Un polytechnicien écrivait à sa mère, en 1803 ou 1804 : « Depuis le premier dimanche de carême jusqu'à celui de la Pentecôte, nous avons eu à Saint-Sulpice des conférences sublimes, qui ont été suivies avec ardeur par une foule de jeunes gens de seize à vingt-quatre ans, de tout état, et surtout de la première classe. » (Pagdblle de Follbnat, M. Teyiseyrre, p. 72).

(2) Mme de Genlis, Mémoiret, t. V, p. 178, note.

(3) Histoire des catéchismes de Saint-Sulpice, p. 173. — Cf. Geoffroy PE Grandmaison, la Congrégation, p. 82, note.

(4) Henrion, Vie de M, Frayssinous, 1. 1, p. 50-53.

principalement pour (sic) des jeunes gens en état, par leur âge et leur éducation, de suivre des discussions approfondies sur la religion (i). » Mais la jeunesse ne fut point seule à répondre à l'appel qui lui était spécialement adressé; comme le racontait trente-cinq ans après, en évoquant ses souvenirs personnels, le successeur de Frayssinous à l'Académie française, t des hommes d'un âge plus mûr, des hommes graves dans toutes les professions, dans toutes les situations, ne tardèrent pas à venir juger par eux-mêmes du mérite d'un enseignement dont le retentissement n'avait pu leur échapper, et le jugement qu'ils en portèrent fut une éclatante confirmation des impressions dont ils se trouvèrent environnés (2). » Sur le moment même, en termes moins alambiqués, Portalis écrivait à un maître qui aimait les comptes rendus nets et précis : « Le nombre des auditeurs est prodigieux : il y a à chaque conférence plus de quatre mille jeunes gens de diverses écoles. On y voit, à côté de cette jeunesse, des savants, des hommes de lettres, des fonctionnaires publics, les évoques qui se trouvent à Paris, des professeurs et des hommes de toutes les classes un peu distinguées par leur éducation et par leurs lumières : c'est vraiment un auditoire choisi (3). » C'était aussi un auditoire empressé : malgré les vastes dimensions de l'église, il fallait arriver plusieurs heures d'avance pour être convenablement placé (4).

Une telle vogue devait naturellement inquiéter et

(1) Journaux.

(2) Discours de réception du chancelier Pasquier à l'Académie française, 8 décembre 1842.

(3) A Napoléon, 14 mai 1807 : Discours, rapports et travaux inédits *ur le Concordat, p. 580-581 .

(4) Ciomte de Mérode-Westerloo, Souvenirs, t. I, p. 197.

mécontenter les adversaires de tout bord. Les survivants de l'Encyclopédie affectèrent l'ironie; le vieux Morellet, dans une lettre à son ami Rœderer^ alors à Naples auprès de Joseph^ se gaudissait « du succès prodigieux d'un M. Fressinous (sic), missionnaire d'une espèce nouvelle, qui fait tous les dimanches à Saint-Sulpice, de deux heures à quatre, une catilinaire ou une verrine, comme il vous plaira l'appeler, contre les conjurateurs et les brigands qu'on appelle philosophes. Il a pour auditeurs, plus que bénévoles, toutes les dames du faubourg Saint- Germain, et même celles qui se sont retirées dans notre faubourg Saint-Honoré, et tous les jeunes gens de même étoffe (1). »

Infiniment plus redoutable que la mauvaise humeur de Vabbé philosophe, le mauvais vouloir de la police se manifesta dès qu'il se fit quelque bruit autour des conférences transférées à Saint-Sulpice. Dubois, on l'a vu, était systématiquement en défiance contre toutes les manifestations de l'esprit et surtout du prosélytisme religieux; de plus, ainsi que beaucoup de fonctionnaires de ce temps, il considérait la prédication comme un enseignement de morale sociale et politique, et estimait qu'un orateur sacré manquait à son devoir quand il s'écartait de certains thèmes; il avait enfin le tort de s'en rapporter en ces délicates matières à des informateurs d'esprit borné et de culture rudimentaire.

Le 14 mars 1807, sans en avoir référé ni à Portails ni même à Fouché, Dubois manda Frayssinous à la préfecture de police, pour lui adresser un avertissement comminatoire, et lui reprocher « de prêcher le cagotisme et les pratiques superstitieuses, de n'avoir jamais parlé de la conscription militaire, de la gloire de l'empereur et de

(1) Mars 1807 : Lettrei inédites, p. 47-48.

celle de nos armées » . Assez interloqué, le conférencier eut l'idée d'aller rendre compte de cette mercuriale à Portalis, qui adressa une lettre très vive à son collègue Fouché, accusant le préfet d'insubordination^ d'inconvenance et de légèreté : « M. le Préfet de police ferait bien de réformer tous les agents qui lui font des rapports, ou du moins de ne pas les prendre pour juges de discours qu'ils n'entendent pas. » A titre d'auditeur, Portalis attestait que Frayssinous avait congrûment exalté le génie et les victoires de Napoléon; s'étant jusqu'ici borné à établir les dogmes fondamentaux, sans parler encore « ni de culte, ni de dévotion, ni de simples pratiques de piété », il n'avait pu encourager les actes de superstition; et quant à la conscription, Portalis déclarait très nettement, très courageusement peut-être, qu'en s'abstenant d'aborder ce sujet dans des entretiens d'apologétique, le conférencier avait fait preuve de tact et de bon esprit : « Un ecclésiastique annoncerait de mauvaises intentions et de la malveillance, s'il allait, à tort et à travers, parler de la conscription quand cet objet n'est pas naturellement ramené par celui que l'on traite. » — Fouché, tout heureux de donner tort à un subordonné qu'il n'aimait guère, convint de très bonne grâce que Frayssinous était irréprochable, et pria son collègue de le rassurer. Le ministre des cultes n'en prit pas moins la précaution d'envoyer copie de sa lettre non seulement à l'archichancelier Cambacérès, mais à l'empereur, qui hivernait en Pologne (1).

C'est en effet au quartier général de la Grande-Armée que, sans se décourager, les ennemis de Frayssinous adressèrent désormais leurs dénonciations. Le 4 mai,

(1) 17 mars 1807 : Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, p. 583-590.

Napoléon, qui n'avait peut-être pas lu ou qui avait oublié les précédentes communications de son ministre des cultes, lui adressait un questionnaire soupçonneux et inquiétant : « Quel est l'abbé qui prêche à Saint-Sulpice? Quel est son âge? Quelles sont ses opinions? ses talents? » Portalis répliqua le 14 par un historique aussi complet qu'élogieux de l'œuvre entreprise : « Ce qui est certain, » disait-il en terminant, « c'est que M. l'abbé Frayssinous fait un grand bien; il n'offense jamais personne dans ses discours; il est tolérant sans indifférence; il jette des semences d'ordre et de moralité dans de jeunes têtes auxquelles une éducation révolutionnaire avait rendu ces idées étrangères; il réussit à parler de la religion, et à en parler sans ennui, à des hommes qui ne paraissaient pas même dans nos églises et qui dédaigneraient un sermon (1). »

La correspondance en resta là, mais non les dénonciations policières contre Frayssinous. Un mois plus tard, au lendemain de Friedland, un Bulletin apportait à Tilsit l'analyse très tendancieuse d'une conférence : pour excuser les supplices de l'Inquisition et la Saint-Barthélémy, l'orateur aurait dit que tout cela était anodin en comparaison des horreurs de la Révolution (2). Cette fois encore, le souverain ne donna pas gain de cause aux délateurs ; c'est dans la période suivante, après la disparition de Portalis et grâce à l'aggravation du conflit avec le Saint-Siège, que les policiers devaient obtenir l'interdiction des conférences Frayssinous.

(1) Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat , p. 579-

(2) Bulletin de police du 23 juin 1807 : AF. IV, 1600.

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