DÉBUTS DE LA CONGRÉGATION
assidus que possible aux offices de leurs paroisses respectives. Ils se retrouvaient pourtant, quand ils en avaient le loisir, au séminaire Saint-Sulpice : Émery en effet, avait tant d'estime pour ces jeunes laïques que, par un rare privilège, il leur donnait licence de participer aux récréations et aux promenades des séminaristes (1). ^
Les adhérents de la première heure, nous l'avons dit, étaient étudiants en droit ou en médecine. Celui qui inaugura la série des préfets ou présidents, Régis Buisson, cousin et élève de Bichat, succomba trop tôt pour justifier les espérances que ses maîtres et ses condisciples mettaient en lui ; mais un congréganiste de 1803, futur médecin lui aussi, devait donner mieux que des promesses, car c'était Hyacinthe Laënnec. — La Congrégation compta peu après ses débuts un certain nombre d'élèves de l'École polytechnique, recrutés principalement par Paul-Émile Teysseyrre, lui-môme élève, puis répétiteur à l'École, et bientôt prêtre : plusieurs de ces polytechniciens étaient appelés à fournir de brillantes carrières, et l'un d'eux, Augustin Cauchy, s'annonçait déjà comme un savant de génie. — Un troisième élément, moins uniformément jeune, plus en vue, plus compromettant peut-être aussi, fut fourni par le faubourg Saint-Germain. Avant une année révolue depuis la fondation, on admit Mathieu de Montmorency, qui avait alors dépassé la quarantaine, mais qui cherchait à multiplier les actes de piété .et de charité, en réparation de sa philosophique adolescence : cet exemple porta ses fruits, et plusieurs grands noms de la vieille France, Béthune-Sully, Breteuil, Séguier, s'alignèrent sur les registres de la Congrégation à côté de ceux des modestes étudiants. Alexis
(1) Vie de jM. Emery, t. II, p. H8-119.
de Noailles, fils du motionnaire de la nuit du Quatre Août, neveu de la Fayette, frère d'un aide de camp de Berthier, était dévoré d'un zèle si ardent qu'il songea quelque temps à embrasser la vie sacerdotale (1) : il resta définitivement dans le tiionde, et fut un des membres les plus actifs de cette opposition religieuse qui allait se manifester à partir de 1808.
Le vicaire général d'Astros fonda une association analogue pour les personnes de condition plus humble (2). Cette réunion ne doit point être confondue avec la Congrégation, iion plus que le comité fondé par l'abbé Legris-Duval pour venir en aide aux émigrés rentrés qui se trouvaient dans la détresse. Ce dernier groupement pouvait facilement devenir suspect d'intrigues ou tout au moins de regrets politiques : il fut toujours dirigé avec tant de discrétion, de tact et de vraie charité, que l'autorité n'en prit point de souci (3).
En regard de Tindifférence de la masse à l'égard de la religion, des dispositions favorables d'une minorité grossissante, et de l'ardente piété de quelques groupes isolés, il convient de signaler l'hostilité déterminée d'autres fractions de la société parisienne : savants, militaires, hommes politiques restaient en grand
(1) Le témoignage d'Emery est catégorique : « M. Alexis de Noailles est entré au séminaire. • (A Bausset, i*' novembre 1805 : Papiers Emery.)
(2) Geoffroy de Grandmaison, la Congrégation, p. 385.
(3) Leoris-Duval, Sermons, t. I, p. 79 (notice par le cardinal de Bausset). . i
nombre attachés à Tirreligion à la fois méprisante et soupçonneuse qui avait inspiré l'Institut dès sa fonda^ tion, animé les armées républicaines depuis les guerres de Vendée jusqu'au coup de force de Fructidor, caractérisé la politique du Directoire.
Sans doute, par un calcul de prudence ou par un scrupule d*équité, sinon par une velléité de couver-, sion, plusieurs personnages en vue rétractaient ou corrigeaient leurs déclamations anticléricales d'autre-, fois. En haranguant Pie VII, des jacobins de marque firent assaut de propos édifiants. Le c sénateur » Cabanis, réunissant en volume, dans Tété de 1802, les Mémoires médico-philosophiques dpnt l'apparition avait fait tant de bruit, se croyait obligé d'atténuer certaines affirmations matérialistes, certaines attaques contre le dogme chrétien : pour défendre la fameuse expression de < sommeil éternel > appliquée à la mort, il alléguait que c'était la traduction du Requiem œternam de la liturgie catholique (1). Par contre, dans leur chaire ou à leur clinique d'hôpital, certains professeurs continuaient à développer des théories ouvertement antireligieuses (2). Après la promulgation du Concordat et la réorganisation de l'Institut, la deuxième classe, correspondant à l'Académie française, s'empressait, en guise de protestation, d'attribuer un des premiers fauteuils vacants à Parny, dont le titre le plus récent n'était ni les stances erotiques à Éléonore, ni la scabreuse description des Déguisements de Vérms^ mais le poème blasphématoire de la Guerre des dieux : à la séance de réception, Garât mettait une lourde insistance à vanter ou du moins à excuser cette ignominie, comme une preuve de largeur
(1) PiCAVET, let Idéologues, p. 248-249.
(2) Journal des Débats, i" floréal an XI.
d'esprit et d'amour de la tolérance. Sans outrepasser autant que Parny les bornes de la décence, beaucoup d'entre ses nouveaux confrères, poètes ou prosateurs, Chénier, Andrîeux, Guinguené, et bien d'autres, prodiguaient contre la religion les épigrammes ébréchées, les insinuations défraîchies, les périodes déclamatoires. Le plaisant de l'affaire était que lors du rétablissement du culte ces mêmes membres de l'Institut s'étaient représentés comme placés entre le silence et le bûcher : < Ils disent, > rapportait un fonctionnaire peu éloigné de partager leurs appréhensions, « qu'ils n'oseront plus écrire, parce que le système religieux l'emporte, qu'ils redoutent les prêtres et leur vengeance, et qu'ils veulent conserver leurs têtes (1). »
L'intolérance de l'Église, de ses ministres et de ses fidèles, tel était en effet le thème que développaient le plus volontiers les disciples attardés de Voltaire, sans prendre garde que l'aspect comme le fond des choses s'était totalement renouvelé depuis la Révolution, et que sous le régime napoléonien ce grief n'était point soutenable. Certains hommes en place, les policiers surtout, n'en faisaient pas moins chorus avec eux. Nous avons dit avec quelle vigilance on épiait et souvent on dénaturait le langage et les actes du clergé. Les laïques dévots n'étaient point à l'abri de l'espionnage ni des dénonciations : en novembre 1803, deux pauvresses, qui vivaient ensemble, ayant eu le malheur de se pendre, la police imputa la responsabilité de leur suicide à Mathieu de Montmorency, membre du comité de bienfaisance de l'arrondissement; on prétendit que mal satisfait de leurs
(1) Rapport du préfet de police, 4 floréal an X (24 avril 180S) : ÂULARD, Paris sous le ConsukU, t. III, p. 8.
réponses à des questions sur le catëcbisme^ il avait volontairement intercepté les secours qui leur étaient destinés. Cette ineptie fut gravement colportée des bureaux du grand-juge à ceux du ministre de l'intérieur, et on ouvrit une enquête, d'où il résulta que Mathieu était commissaire dans un autre arrondissement, et n'avait jamais vu les deux suicidées (1). Trois ans plus tard, c'était le bureau de bienfaisance de la division de l'Arsenal qui était mis en cause, pour une affiche qui exigeait le baptême comme condition d'admission à l'école de charité (tenue sans doute par des religieuses), et qui engageait les concubins à faire régulariser leur union à Péglise comme à la municipalité (2). Tout en imputant ces faux bruits aux < malveillants >; les agents de Dubois notaient avec complaisance l'indignation des soldats de la garnison de Paris à la nouvelle qu'on allait leur imposer des aumôniers, et l'humeur des officiers contre les trop fréquentes cérémonies religieuses (3). Les journaux de l'ancien parti jacobin affectaient pareillement l'inquiétude; à propos d'un mandement épiscopal qui interdisait de donner la bénédiction nuptiale à des divorcés remariés, la Décade éperdue implorait l'intervention du bras séculier : < Les ministres de la religion veulent, en plusieurs endroits, régner par la crainte
(1) Rapport du préfet de police, 29 brumaire an XII (21 novembre 1803) : P. 7, 3832. — Cf. Remagle, Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 453-454.
(2) Bulletin de police du 16 octobre 1806 : AF. IV, 1498. Ce qui dans cette affiche parait le plus étrange au lecteur moderne, c'est le style ; « Toute union illicite, qui voudra rentrer dans le sentier de la vertu et participer aux secours que le gouvernement accorde à l'honnôte indigent, pourra «'adresser au bureau, à Teffet d'être mariés (sic) gratuitement, tant civilement que religieusement. »
(3) Rapport du préfet de police, 11 floréal an X : âulard, Paris sotu le Consulat, t. III, p. 27.
plus que par la persuasion... Le Compelle eos intrare deviendrait bientôt leur devise, si la sagesse du gouvernement ne parvenait à les retenir dans les limites tracées par le Concordat et la raison (1). > Dans Tété dç i804, le Citoyen français engageait une violente et interminable polémique, que les bureaux de Dubois signalaient plutôt qu'ils ne la critiquaient : < Le plan constamment suivi par les rédacteurs de cette famille, toujours ombrageux sur le chapitre de la religion, est d'attribuer à l'influence des prêtres la majeure partie des maux qui ont désolé la société (2). > Le personnel de la préfecture de police était alors ferré sur les classiques; le scribe qui a tracé ces lignes songeait sans doute au vers de Lucrèce ;
Tantum relligio potuit suadere malorum !
. Dans les cafés du Palais-Royal, quelques frondeurs chuchotaient des plaisanteries sur la dévotion de Cambacérès et des autres grands personnages qui allaient à la messe (3) : mais ils se sentaient surveillés, et n'osaient donner libre cours à leur verve. Le théâtre se prêtait à des manifestations plus bruyantes et moins périlleuses, parce qu'elles étaient collectives et quasi anonymes. Le parterre du Théâtre-Français (nous aurons à le dire * ailleurs) se composait alors d'amateurs très lettrés, très imbus des préventions philosophiques, très experts à saisir les allusions et au besoin aies supposer. Les comédiens, se croyant pour la plupart engagés d'honneur et d'intérêt à seconder le mouvement antireligieux, s'em-
(1) An X. t. IV, p. 254.
(2) Rapport du préfet de police, 14 fructidor an XII (l" septembre 1804) : F. 7, 3832.
(3) Rapport du même, 19 prairial an X (8 juin 1802) : Aulard, Parit sous le Consulat, t. III, p. 100.
lojèrent de leur mieux à provoquer les applaudissements tendancieux, dont ils ne manquaient point de
rendre une part pour eux-mêmes. Au printemps même de 18(KS^ ils reprirent les Précepteurs, très médiocre comédie posthume de Fabred'Églantine, pour permettre à Tauditoire d'acclamer une tirade contre les détracteurs de Rousseau, et surtout d'accueillir par < des transports convulsifs d'admiration > un vers qui avait perdu pourtant tout à-propos depuis la disparition de l'opulence ecclésiastique :
Car il est sensuel comme nn homme d'Ëglisç (1).
Ce succès détermina sans doute les sociétaires à exhumer une tragédie d'un vivant, le Fénelon où Marie- Joseph Chénier avait travesti le pieux archevêque de Cambrai en un ennemi du « fanatisme > et en un censeur de l'institution monastique. Le parterre brava le mortel ennui qui se dégageait de ces cinq actes, pour le plaisir de guetter et d'applaudir quelques maximes comme celle-ci :
Dieu créa les mortels pour s'aimer, pour s'unir. Les cloîtres, les cachots ne sont pas son ouvrage ; Dieu fit la liberté, l'homme a fait l'esclayage (2).
Chénier encouragé eut la hardiesse de réimprimer son œuvre avec une épître dédicatoire à Daunou, alors en disgrâce comme lui : après avoir revendiqué, non sans courage, l'indépendance de l'art dramatique, il donnait la mesure de son sens historique en traitant de c philo-
Ci) Journal des Débats, 29 floréal an X (feuilleton de Geofi&oy). — df. Décade, an X, t. III, p. 428-429.
(2) Journal des Débats, 24 frimaire an XI (feuiUeton de Geoffroy). -* Cf. Reichardt, Un hiver à Paris, p. 174-i75, et Décade, an XI, t. I, p. 565. •'■•'.
i7a DISPOSITIONS RELIGIEUSES DES PARISIENS
sophe illustre > le précepteur du duc de Bourgogne. Le bruit fait autour de Fénelon engagea les comédiens à donner des représentations de Charles /X, où le même Chénier avait, avec la même exactitude, mis en scène la préparation de la Saint-Barthélémy. Les protestations furent très vives dans la presse (1); mais au théâtre, le parterre témoigna d'un tel enthousiasme que l'année suivante les acteurs, désireux d'exploiter un filon lucratif, commirent une grosse inconvenance : sans tenir compte des rétractations que Laharpe converti avait multipliées dans les dernières années de sa vie, ils montèrent le drame de Méianie^ consacré à flétrir les abominations des couvents (2). — La première tragédie nouvelle qui réussit avec éclat, les Templiers de Raynouard, dut son succès sans doute à la nouveauté relative du sujet, au pathétique des situations, mais pour une bonne part aussi, pour emprunter le langage des policiers, aux « maximes relatives aux ministres de la religion » , toutes « accueillies par de vifs applaudissements » (3).
Dans le répertoire courant, c'était une tradition qui avait survécu à la Révolution, et que pour rien au monde le parterre n'aurait laissé perdre, que d'applaudir avec fracas le sentencieux et prosaïque distique de Philoctète, dans VŒdipe de Voltaire :
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; Notre crédulité fait toute leur science (4).
Quant au Tartufe de Molière, que Napoléon blâmait
(1) Boulogne, Mélanges de religion, t. III, p. 48-55.
(2) Journal des Débats, 22 frimaire an XII (feuilleton de Geoffnûy).
(3) Rapport du préfet de police, 25 floréal an XÎH (15 mai 1805) : F. 7, 3833.
(4) Cf., entre de nombreux témoignages, le feuilleton de Geoffroy dans le Journal de VEffipire du 24 septembre 1807,