PIE VU À PARIS
n'eut pour résultat que la fondation d'un service anniversaire par le chapitre, conformément aux traditions (i), et de la part du pape l'érection de la vieille cathédrale Notre-Dame en basilique mineure, avec droit au condpée dans les processions (2). Ce n'était pas là de quoi justifier les alarmes des protestants ou des philosophes.
Dans la soirée du 28 novembre 1804, à la nuit déjà noire, le pape arriva de Fontainebleau daQ3 la même voiture que l'empereur, à qui il put croire* que s'adressaient les acclamations (3). Mais le lendemain, après avoir eu la surprise de retrouver dans ses appartements du pavillon de Flore la fidèle reproduction des meubles et des objets familiers qui l'entouraient au Quirinal, il dut à plusieurs reprises se rendre sur le balcon, pour bénir la foule qui se renouvelait sous ses fenêtres.
Après cette journée donnée au repos, Pie VII reçut le 30 novembre les honmiages des grands corps de l'État. Le Sénat se présenta le premier, présidé par François de Neufchâteau, dont la situation ne laissait point que d'être épineuse : non seulement en effet, dans les assemblées politiques de la Révolution, il avait toujours préconisé et voté les solutions jacobines; mais ministre de l'intérieur à l'époque fructidorienne, il avait mis sa
(1) Sur ces traditions, le chapitre eut l'idée de consulter le curé de Notre-Dame de Reims, qui répondit de la meilleure grâce du monde : « Quelque regret que nous ayons de ne plus être la ville du sacre, nous serons toujours empressés de donner à celle qui a maintenant cet honneur tous les renseignements qu'elle désirerait à ce sujet. » (27 novembre 1805 : Documents inédits.)
(2) La bulle était datée du 3 des calendes de mars (27 février) 1805, mais la publication n'en fut autorisée que par un décret du 31 mai 1807. (O'Avenel, les Évêqties et archevêques de Paris, t. Il, p. 167.)
(3) Paris sous Pfapoléon, t. III, p. 25.
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passion de sectaire et son application de littérateur de province à rédiger une série de circulaires, réunies ensuite par ses soins en deux volumes, et pour la plupart consacrées à exalter le culte décadaire aux dépens des superstitions romaines. Mais ce personnage n'en était point à une palinodie près : après avoir déclaré que les Français c ont toujours aimé que leurs simples actes civils fussent sanctifiés parla religion, pour ajouter encore au frein public des lois le frein secret des consciences », il parla presque dévotement de « la fille aînée de l'Église romaine » . Fontanes, qui lui succéda à la tête du Corps législatif, était moins embarrassé par son passé officiel ; il fit explicitement amende honorable pour le compte d'autrui, montra la France « abjurant de trop grandes erreurs », et ne manqua point, par manière de contre-partie, de proclamer une fois de plus, en périodes noblement cadencées, la définitive et providentielle déchéance des Bourbons (1). Restait le Tribunat, dont le nom archaïque ne laissait point que d'inquiéter un peu le souverain débonnaire et absolu de la Ville Éternelle : il craignait qu'un orateur trop nourri du Conciones n'évoquât les souvenirs de la démocratie romaine, sinon même les aventureuses tentatives de Cola di Rienzo au moyen âge. C'était méconnaître un corps qui ne prenait plus que l'initiative de l'adulation : le visage de Pie VII s'épanouit quand Fabre (de l'Aude), soigneusement documenté, lui énuméra, en style de palmarès, les améliorations économiques et artistiques qui avaient déjà signalé son pontificat (2).
(1) « Elle (la religion) voit finir les familles des rois comme celles des sujets; mais, sur les débris des trônes qui s'écroulent et sur les degrés des trônes qui s'élèvent, elle admire toujours la manifestation successive des desseins éternels, et leur obéit avec confiance. » (Fontanks, Œuvres, t. II, p. 300-301.)
(2) Artaud, Histoire de Pie VII, t. I, p. 501-506.
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Le ton était donné désormais; durant les quatre mois qu'il séjourna à Paris après le sacre, le pape n'entendit point de note discordante dans les harangues officielles. L'astronome athée Lalande, parlant au nom du Bureau des Longitudes, fut aussi respectueux que le fameux médecin Guiïlotin, présentant le comité central de la vaccine, institution naguère condamnée ou tout au moins désapprouvée par les théologiens^. Le grand-vicaire défroquéLuce de Lancival, maintenant auteur dramatique et professeur de lycée, n'éprouva nul embarras à venir en tête d'une députatioji de ses élèves débiter au pape un discours latin, ni à lui faire hommage de l'éloge funèbre qu'il avait consacré à son ancien évoque, Noé. Au Jardin des Plantes, Fourcroy, qui depuis quelque temps déjà avait abdiqué les passions antireligieuses du conventionnel, tint un langage plus qu'empressé, véritablement édifiant : « Ce ne sont pas seulement les cieux qui racontent la gloire de Dieu, c'est la nature entière... Qu'if est flatteur pour nous, Très-Saint-Père, de pouvoir étaler à vos yeux ces monuments de la sagesse d'un Dieu dont vous êtes ici-bas une image si fidèle par votre dignité et par vos vertus ! » A l'imprimerie impériale, l'orientaliste Marcel, directeur, débita en latin, cbmme Luce de Lancival, un compliment des plus déférents, après quoi cent cinquante presses tirèrent simultanément l'Oraison dominicale en cent cinquante langues.
On fit à Pie VII les honneurs de tous les établissements profanes qui pouvaient lui ofirir quelque intérêt : la Bibliothèque impériale; les Gobelins; THÔtel-Dieu, où il tint à faire le tour de toutes les salles; le musée Napoléouj où une assistance d'élite était groupée dans la grande galerie; VersaUles, où la foule amassée sur la
terrasse reçut sa bénédiction d'un des balcons du château; l'Hôtel des Invalides, où beaucoup de pension- ' naires, fidèles aux préventions antireligieuses des armées de la Révolution, eurent une attitude gouailleuse (1).
Par convenance autant que par attrait naturel, le pape était surtout porté à visiter les églises. A son départ d'Italie, Maury lui avait conseillé d'aller un jour inopinément dire la messe dans la chapelle des Carmes, pour rendre hommage aux prêtres massacrés naguères à cause de leur attachement à l'orthodoxie (2). Sans oser réveiller ce sinistre souvenir^ Pie VIÏ voulut du moins se montrer dans les principales églises paroissiales de Paris et y offrir le saint sacrifice (3). Il retourna le jour de Noël à Notre-Dame (4), et se rendit deux fois à Saint-Sulpice, la seconde pour donner lui-même la consécration épiscopale à un personnage qui devait bien mal justifier cette prévenance, Doniinique de Pradt. Désireux de parfaire l'œuvre de conciliation concordataire, le pape ne s'arrêtait point au passé des curés : sll ne parut pas à Saint-Sé vérin, il officia à Saint-Louis-enrile, où l'ancien jureur CoroUer lui fit fête (5). Ces visites, placées autant que possible le dimanche, étaient
(1) Rapport du préfet de police, 28 frimaire an XIII (19 dé* cembre 1804) : F. 7, 3833.
(2) Artaud, Hisloire de Pie VII, t. I, p. 489.
(3) Cf. les journaux et les rapports du préfet de police : F. 7»
(4) En ce jour de Noël, le pape ne célébra à Notre-Dame qu'une messe basse : on se souvint que Joseph II avait prétexté ime indisposition pour ne pas assister à la messe pontificale dite par Pie VI dans la cathédrale de Vienne le jour de Pâques 1782, et aJfin d'éviter toute difficulté, on convint que Pie VII n'officierait pas pontificalement à Notre-Dame. (Rinibri, Napoleone e Pio Vil, 1. 1, p. 142 et note.)
(5) Pour masquer les dégradations de l'église, on avait dû emprunter des tapisseries ides Gobelins. (G rente, le Culte catholique à Paris, p. 375.)
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entourées d'une grande solennité : le pain bénit était « rendu » par quelque dame haut placée, qui faisait ensuite la quête (à l'Assomption Mme Régnier, femme du grand-juge (i); à Saint-Louis-d'Antin Mme Regnaud de Saint- Jean -d'Angely). Après la cérémonie religieuse, on présentait au pape les fabriciens, les paroissiens de marque, les membres des associations pieuses : ainsi, lors de la première visite à Saint-Sulpice, les jeunes gens de la Congrégation furent admis à cet honneur, et une allocution latine fut débitée en leur nom par Maximilien Séguier, le futur marquis de Saint- Brisson (2).
Dans la plupart de ces cérémonies, l'attitude de l'assistance peut être caractérisée par la note laconique d'un document de police, à propos de la visite à Saint-Louisen-l'ïle : « Affluence considérable, ordre et décence (3). » A l'Assomption, en raison sans doute de l'exiguïté de l'édiûce, on n'admit que les, personnes munies de billets. A Saint-Eustache, on eut la malencontreuse idée de percevoir un droit d'entrée de trente sous, ce qui n'empêcha point d'horribles bousculades dans l'église (4), mais ce qui détermina les dames de la Halle à organiser, en manière de protestation, un charivari sous les fenêtres du curé. A Saint-Nicolas-des-Champs, un jour de semaine pourtant, l'encombrement fut tel que plusieurs assistants faillirent être étouffés. A Saint-Merry, comme la foule grossissait sans cesse, le pape dut par prudence, une
(i)Le cure Costaz pria le pape d'entretenir l'empereur du dénuement où se trouvait l'église paroissiale des Tuileries; loin de s'offenser de cette intervention, Napoléon lit compter au curé 20,000 «t écus ». (Antonelli à Consalvi, 19 janvier 1805 : Riniëri, Napoleone e Pio Vif, t. I, p. 140.)
(2) Geoffroy de Grandmaison, la Congrégalion, p. 51-54.
(3) Bulletin de police du 20 ventôse (11 mars) : A*\ IV, 1492.
(4) Bulletin de police du 8 nivôse (29 décembre 1804) : Ibidem,