‹ Paris sous NapoléonChapitre 27 sur 53 · PIE VII A PARIS · texte numérisé non relu

PIE VII A PARIS

Thomas-d'Aqûin prodiguer à Pie VII les marques de respect (1).

Le monde officiel s'en tint d'abord à la curiosité, mêlée de quelque défiance : pour ces enfants du dix-huitième siècle, un pape était toujours plus ou moins un « tyran mitre », fanatique ou hypocrite, chef d'un gouvernement ennemi des « lumières » . Mais tandis que la suite ecclésiastique ou laïque du pontife, par sa gourmandise, son indiscrétion et ses quémanderies, justifiait amplement la fâcheuse réputation acquiçe de longue date aux Romains (2), les plus prévenus furent non seulement frappés, mais touchés de la simplicité, de la mansuétude, de l'austérité personnelle de Pie VII : t II ne dit pas un seul mot qui pût prêter au ridicule, ou même au persiflage (3). » Avec cela, ce cénobite italien se montrait étonnamment au courant des nuances de la société parisienne : lorsque Mme de Genlis lui fut présentée dans la grande galerie du Louvre, il ne crut pouvoir se dispenser de la complimenter du caractère moral et religieux de ses derniers écrits (4) ; mais quand des femmes plus compromises et moins pénitentes, telles que Mme Tallien et Mme HameUn, vinrent solliciter sa bénédiction, sans faire d'esclandre, il demanda le soir à l'empereur si les Parisiennes entendaient tourner en dérision sa personne et son magistère (5). Au sortir des séances de pose où se préparait un chef-d'œuvre, le

(1) Bulletin de police du 7 nivôse an XIII (28 décembre 1804) : AF. IV, 1492.

(2) Baussbt, Mémoires, t. I, p. 22-24 (le témoignage du baron de Bausset tire ici sa valeur de ce qu'il fut chargé de vérifier les comptes de la dépense faite pour la maison pontificale).

(3) Ibidem,

(4) Journal des Débats, 12 nivôse an XIII.

(5) GouRGAUD, Journal inédit, U I» P- 473 (réminiscences de î^apoléon & Sainte-Hélène).

régicide et jacobin David se répandait en naïves exclamations d'enthousiasme : < Celui-là est vraiment un pape; c'est un vrai prêtre I... Il est pauvre comme saint Pierre; les dorures de ses habits sont fausses (4). »

Propagée de proche en proche, cette impression gagna l'ensemble de la société. Mme de Rémusat n'exagérait point en écrivant plus tard que t bientôt tout Paris retentit des louanges du pape » ; était-elle aussi véridique en ajoutant que « bientôt aussi l'empereur commença à en être jaloux (2) »? Ce qui est certain, c'est que Napoléon tint pour la galerie des propos qui voulaient être dédaigneux ou politiques, et qui n'étaient que malsonnants (3); c'est que de temps à autre il affecta de paraître avec le pape sur le balcon du pavillon de Flore, pour prendre sa part des acclamations populaires (4); c'est surtout qu'il n'insista point pour lui faire passer les fêtes de Pâques à Paris (5). Le 4 avril 1805, jeudi de la Passion, Pie VII prit congé de son hôte; Dubois, peu suspect d'enthousiasme hyperbolique, écrivait le lendemain : « Le départ du pape a fait hier l'objet des conversations. On ne parle de Sa Sainteté qu'avec beaucoup d'intérêt, et les personnes qui ont eu l'honneur de l'approcher en font le plus grand éloge. — Une affluence considérable s'est portée vers la voiture au moment du départ, et Ton a remarqué

(1) Delégluze, Louis David, p. 248.

(2) Mémoires, t. II, p. 66.

(3) « J'en fais ce que je veux : il ne jouera plus de la pantoufle. » (Yauthibr, Népomucène Lemercier, p. 21, note.)

(4) MÉNEVAL, Mémoires, 1. 1, p. 371 (La foule s'agenouillait dévotement sous le balcon pour recevoir la bénédiction.)

(5) Nap'oléon prit môme le prétexte de son propre voyage à Milan pour empocher Pie VII de passer la semaine sainte dans la pieuse ville de Lyon, comme le pape en avait exprimé le désir. (Caulaincourt à Fesch, 2 germinal an XIII (23 mars 1805) : Rinieri, Napoleone e Pio VII, t. I, p. 150, note.)

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que Sa Sainteté avait l'air touché de cet empressement (4). »

Alors que le voyage était encore en question, un de ceux qui avaient le plus efficacement travaillé à l'entente concordataire pronostiquait^ dans Tabandon d'une conversation familière : < Si le pape vient à Paris, et sait détacher patiemment cette écorce de frivolité française qui nous fait tant de tort^ il trouvera, sous ces filaments légers, le fond de gravité qui est aussi en nous (2). » Sans avoir le loisir de se livrer à ce travail de décortication morale, Pie VII, à défaut de gravité, discerna chez les Français et les Parisiens en particulier une dose de conviction ou tout au moins de déférence religieuse très supérieure à ce qu'il supposait. Il s'en retourna rassuré sur l'avenir du catholicisme français, et déterminé peutêtre à se montrer moins prodigue de concessions envers Napoléon.

Inversement, sa présence marqua en France et à Paris le début de cette dévotion au pape^ qui devait aller en grandissant pendant tout le cours du dix-neuvième siècle. Les épreuves et la captivité de Pie VI avaient passé presque inaperçues, non seulement par une tradition d'indifférence gallicane, mais parce qu'il s'agissait d'un personnage inconnu de la quasi-unanimité des Français. Au contraire, malgré les réticences et les impostures d'une presse domestiquée, on s'intéressa aux tribulations de ce pape dont tout Paris avait reçu la bénédiction, contemplé le grave sourire, admiré la douceur. Dès l'été de 1806, on s'inquiétait à la nouvelle qu'il allait contre

(1) Rapport du préfet de police, 15 germinal an XIII (5 avril) : P. 7, 3833.

(2) Paroles de Gacault en octobre 1804 : Artaud» Histoire de Pie VII, 1. 1, p. 483, note.

son gré être transféré à Avignon (4); l'année suivante, les bruits prématurés d'excommunication causiaient une profonde émotion dans le faubourg Saint-Germain (2); à l'annonce officielle enfin de l'entrée à Rome des troupes de Miollis, certaines gens déclaraient la religion perdue, tandis que d'autres affirmaient que l'empereur aurait exigé du pape « de sanctionner l'abolition de la confession, le mariage des prêtres et la loi sur le divorce (3). » L'absurdité même de ces propos prouve combien une partie de l'opinion était disposée à donner tort à Napoléon dans le conflit. La passion politique était assurément pour quelque chose dans l'opposition religieuse qui dès lors ne cessa d'aller croissant, mais elle ne saurait suffire à l'expliquer.

(1) Bulletin de police du 23 juin 1808 : AP. IV, 1497.

(2) Bulletin de police des 15-16 novembre 1807 : AF. IV, 1501.

(3) Bulletin de police du 19 février 1808 (note autographe de Fouché) : AF. IV, 1502.

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