IV
Le chapitre de Notre-Dame, extraordinairement assemblé dès le lendemain de la signature du décret de lïomination, put donc manifester sans hypocrisie aucune « un grand sentiment de reconnaissance envers la divine Providence et envers Sa Majesté l'empereur et roi (1) ». Le mandement de carême des vicaires capitulaires^ publié sur ces entrefaites, exprimait la même satisfaction en périodes un peu essoufflées, en y joignant de courageuses protestations d'attachement à l'unité catholique, que la politique italienne de Napoléon commençait à mettre en péril : « ... Vous rendrez avec nous des actions de grâces à Dieu, de ce qu'il nous destine pour premier pasteur un prince de l'Église que l'onction épiscopale a déjà revêtu de l'esprit de conseil et de force, de l'esprit d'intelligence et piété; qui a pris en main plus d'une fois, avec autant de zèle que de sagesse, la cause de la religion; dont le choix nous découvre toujours davantage les intentions religieuses de l'empereur^ et nous montre en même temps que Dieu ne cesse de veiller sur l'Église de France; sur cette Église illustrée dans tous les siècles par la science et le zèle de ses pontifes, par la pureté de sa foi, et par son attachement inébranlable à l'unité catholique (2). »
Dans leur séance du 1" février, les chanoines ne s'en tinrent point à des démonstrations de forme : « Le chapitre, » porte encore leur délibération, t se rendra en corps au palais de Son Altesse Éminentissime pour Lui porter l'hommage de ses félicitations et de son profond respect, et La supplier de vouloir bien prendre dès ce moment l'administration du diocèse (3). » Contrairement à ce qu'on pourrait induire des événements qui suivirent,
(i) Délibération du 1" février 1809 : Documents inédits,
(2) Reproduction partielle dans le Journal de VEmpire du 12 février 1809.
(3) Documents inédits.
cette démarche ne fut point l'effet, même indirect, d'une suggestion gouvernementale; après la chute de l'Empire, d'Astros avait la loyauté de déclarer que lui et ses collègues du chapitre, croyant d'ailleurs ne point déroger aux lois canoniques (1)^ s'étaient uniquement inspirés en 1809 du désir de donner à Fesch une marque de déférence et de se conformer à un vieil usage de l'Église gallicane (2).
En fait^ Fesch s'abstint constamment d'exercer cette administration diocésaine que les chanoines le priaient humblement de prendre en main. Pie VII semble bien s'être abusé en attribuant un peu plus tard sa réserve à des scrupules de conscience, et en l'opposant à l'ingérence anticanonique de Maury (3). Il est plus probable que le nouvel élu, très vain de sa double dignité de cardinal et de membre de la famille impériale, craignit de la compromettre en agissant comme le mandataire des chanoines, l'égal des vicaires capitulaires. Une négociation devait s'engager, en août 1810, pour déterminer au moins ces derniers à démissionner, de façon à ce que le cardinal fût seul à posséder des pouvoirs; elle échoua par le refus de d'Astros, qui avait été amené à étudier
(1) « Il ne s'était encore élevé aucun doute sur la canonicité d'une pareille mesure. » (Mémoire manuscrit de d'Astros : Caus- SETTE, Vie du cardinal d'Astros, pièces just., p. xliii.)
(2) « ... Quœ quidem absque ullo gubernii impulsu gessimus, de virtute et integritate supra laudati Gardinalis bene confidentes, et consuetudinem capitulorum Gallise sequi arbitrantes, quœ, ut aiebant, hune honorem Episcopis nominatis jam a longo tempore déferre solebant. » (D'Astros à Pie Vil, 23 novembre 1814 : Ibidem, p. lviii ; dans une réponse faite au nom du pape, le 9 mars 1815, le P. Fontana blâma expressément ce vote du chapitre [Ibidem, p. xlvii-xlviii].)
(3) Bref à Maury, 5 novembre 1810 : De Praot, les Quatre Concordats, t. II, p. 361.
de plus près le problème canonique^ et dont le sentiment intime s'était modifié (1).
Mais Fesch eut un autre motif encore de ne point s'immiscer dans l'administration du diocèse de Paris. Lors de la distribution de couronnes royales et grandducales qui suivit le triomphe d'Austerlitz, Napoléon avait voulu assurer à son oncle au moins l'expectative d'une principauté temporelle : il avait négocié pour lui la coadjutorerie de Dalberg, cet étrange prélat francmaçon, ancien coadjuteur lui-même de l'archevêque de Mayence, devenu primat de la confédération du Rhin, souverain de Ratisbonne, Aschaffenbourg, Wetzlar et Francfort (2). En ratifiant cet accord et en instituant Fesch coadjuteur de Dalberg, le Saint-Siège avait eu l'insigne faiblesse de l'autoriser à cumuler éventuellement la primatie et l'évêché de Ratisbonne avec son archevêché de Lyon (3). Fort de cette concession, le cardinal conçut en 1809 une bien autre ambition : soit qu'il fût hanté par le souvenir de ces Habsbourg et de ces Wittelsbach qui réunissaient plusieurs mitres sur leur tête, soit que dans ses courts séjours sur les bords de la Saône, il eût pris au sérieux le titre archaïque de primat des Gaules et l'aphorisme cher à la vanité lyon-
(1) Cf. la lettre précitée de d'Astros à Pie VII (Caussettb, p. Lvm-Lix), et un rapport d'ensemble de Savary à Napoléon sur les agissements de d'Astros, non daté, mais postérieur aux scènes de janvier 1811 (AF. IV, 1048) : où le ministre de la police doit se tromper, c'est quand il prétend que cette démission des vicaires capitulaires avait été suggérée par l'abbé Emery, désireux d'assurer la réalisation des volontés impériales; sans parler des objections tirées du caractère d'Emery, celui-ci était alors en disgrâce.
(2) GrOTAU, V Allemagne religieuse, le Catholicisme, t. I, p. 101 et suiv.
(3) Bulle du 21 octobre 1806 : Lyonnbt, le Cardinal Fesch, t. II, p. 30.
NOMINATION DU CARDINAL FEgCH 197
naise, Lugdunum prima sedes Galliarum, il déclara qu'il lui était impossible de descendre du siège de Lyon, et qu'il lui fallait le cumuler avec celui de Paris comme avec la coadjutorerie de Ratisbonne. Son conseiller spirituel^ l'abbé Émery, après avoir cherché en vain à le détourner d'une idée aussi malencontreuse, lui en imputait toute la responsabilité : « Il s'aheurte à vouloir garder l'archevêché de Lyon. Ce serait le premier exemple donné en France de la pluralité des évéchés depuis le concile de Trente... C'est lui qui veut cette pluralité, ce n'est pas l'empereur (4). »
Napoléon admit en principe la prétention de son oncle; il en fit peut-être officiellement part à la cour de Rome (2) : mais les rapports étaient déjà trop tendus alors pour que des bulles fussent expédiées ou acceptées. Fesch ne s'obstina que plus âprement dans son rêve, quand Tannée suivante les remaniements territoriaux de l'Allemagne lui firent perdre la qualité de coadjuteur de Dalberg (3). A l'automne de 4810 encore, pressé par Bigot de Préameneu de faire acte d'archevêque de Paris,
(1) A Bausset, février 1809 : Vie de M. Emery, t. II, p. 286. (Emery ajoutait que les évoques blâmaient cette prétention, mais n'osaient pas faire part de leur sentiment au cardinal.)
(2) La minute de la lettre impériale de présentation de Fesch au pape, datée seulement du 24 mars 1809, contient une phrase entre crochets, dont on ne peut savoir si elle a été maintenue dans l'original envoyé à Rome : « Nous n'avons pas voulu nous opposer à, ses bonnes intentions, et ne mettons aucun empêchement à ce qu'il retienne l'archevêché de Lyon en même temps qu'il serait archevêque-administrateur de Paris. » Une note jointe énumérait quelques exemples actuels ou récents : le cardinal de Bourbon était archevêque à la fois de Tolède et de Séville ; Dalberg, évêque de Ratisbonne et de Constance ; dans le passé, l'archiduc Maximilien avait cumulé l'archevêché de Cologne et l'évêché de MiSnster; Bernis, l'archevêché d'Albiet l'évêché suburbicaire d'Albano (AF. IV, plaq. 2697).
(3) Traité du 16 février 1810 : Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, t. VI, p. 229-230.
il donnait à entendre qu'il s'y résignerait sans trop de contrainte^ pourvu qu'on réservât expressément ses droits à demeurer nanti du siège de Lyon (1).
Cet état d'esprit suffit à expliquer comment Fesch ne voulut pas exercer l'administration parisienne, tant qu'une décision du pape ou tout au moins de l'empereur ne lui garantissait point expressément la conservation du siège de Lyon : il craignait que tout acte d'administration à Paris ne fût interprété comme un abandon de la qualité d'archevêque de Lyon. De leur côté, les chanoines, sans retirer leur délibération, tinrent à marquer que du moment où le cardinal n'en avait point usé, c'étaient eux et leurs délégués qui continuaient à être en possession des pouvoirs. C'est ainsi qu'à l'approche de la fête anniversaire du sacre et d'Austerlitz, le chapitre décida d'envoyer une députation à Fesch pour r t inviter » à entonner le Te Deum. D'Astros, chargé de porter la parole, tout en prodiguant les formules de respect (2), marqua bien le caractère de pure courtoisie de la démarche qu'il accomplissait; il prit soin d'ailleurs de communiquer aux journaux une note conçue dans le même sens (3). Napoléon irrité parla de l'exiler : d'Astros para le coup en alléguant que le cardinal étant en même temps grand-aumônier, le chapitre avait craint qu'il ne parût officier de plein droit à Notre-Dame en cette qualité (4) : les prétentions respectives de la grande-
(1) Fesch à Bigot de Prôameneu, 30 août et 4 septembre 1810 : d'Haussonville, VEglise romaine et le Premier Empire, t. III, p. 433-435.
(2) « En nous accordant cette faveur, Votre Altesse adoucira le veuvage d'une Eglise dont Elle sera un jour le pasteur, et Elle ajoutera à. la pompe de la cérémonie par l'éclat de ses dignités et de ses vertus. » (Lyonnet, le Cardinal Fesch, t. II, p. 172.)
(3) Journal de V Empire, 3 décembre 1809.
(4) Mémoire manuscrit de d'Astros : Caussbtte,^ Vie du cardinal d'Aitros, p. XLiii-xLiv.
aumônerie et de Tarchevêché de Paris faisaient en effet l'objet d'une contestation séculaire, qui devait se renouveler sous la Restauration. De même, quand le 16 juin 1810 Fesch donna les ordres à Saint-Sulpice, il fut bien spécifié qu'il agissait à la demande des vicaires capitulaires, et non comme archevêque de Paris (1).
Si le cardinal attendait l'institution pontificale pour exercer à Paris ses pouvoirs spirituels, le décret impérial lui paraissait suffisant pour faire socialement et mondainement figure d'archevêque, surtout pour formuler des sollicitations pécuniaires qui ressemblaient à des exigences. Nommé le 31 janvier 1809, il adressait à Napoléon, dès le 11* février, cette lettre toute bouffie de naïve vanité : « L'archevêque de Paris a besoin d'être environné d'une grande considération et de la représentation qui en impose aux grands et aux petits. L'humiliation n'est pas l'humilité. Le clergé et les fidèles de la capitale n'ont applaudi à ma nomination que dans l'espérance de voir le siège de Paris se relever dé l'état d'humiliation où le réduisirent feu M. Portails et le caractère faible de feu M. l'archevêque... Sire, que je devienne l'archevêque de Paris, mais que je le sois avec dignité. Il faut que je sois votre oncle, si vous voulez que je me rende utile (2). »
• (1) Son attitude fit d'ailleurs l'édification du public, au moins celle des journalistes : « La dignité et le recueillement avec lesquels ce prélat officie ajoutaient à l'impression de cette cérémonie, si imposante par elle-même. » {Journal de V Empire, 21 juin 1810.) (2) Frédéric Masson, Napoléon et sa famille^ t. IV, p. 420-421.
L'empereur n'avait point attendu cette invitation, hautaine sans dignité, pour prendre des mesures en faveur de son oncle, qui cumulait déjà de très gros traitements ou pensions. Le 7 février, un décret avait prescrit au ministre de la police, par une affectation bizarre, de verser à son collègue des cultes plus de 600,000 francs (1) sur le reliquat de son budget de 1808. Une lettre du même jour indiquait à Bigot de Préameneu que cette somme devait servir t partie au rétablissement de l'archevêché de Paris » et partie à diverses dépenses ordonnées au cours du récent voyage dans le sud-ouest (2). Le 10, nouvelle lettre, pour exprimer au ministre des cultes le désir que la somme afférente à l'archevêché soit de 400,000 francs, « et qu'on y travaille le plus tôt possible (3). »
Ceci ne faisait qu'à demi le compte de Fesch. En mars 1800, quand il n'était encore qu'un avisé et heureux spéculateur, fort éloigné de toute velléité d'endosser à nouveau la soutane jetée aux orties, il avait fait l'acquisition, au coin des rues Saint-Lazare et du Mont-Blanc (Ghaussée-d'Antin), de la maison Hocquart (4). D'emblée, il s'était fort attaché à ce logis de financiers d'ancien régime; la maison du citoyen Fesch, remaniée sur les plans de son propriétaire, qui avait des prétentions d'architecte, était devenue l'hôtel du cardinal-archevêque de Lyon, puis le palais de Son Altesse Éminentissime. Après sa nomination d'archevêque de Paris, Fesch, mis au courant des généreuses intentions de son neveu, suggéra que le mieux serait d'appliquer les 400,000 francs
(1) Exactement 641. 227 fr. 28. (F. 19, 319.)
(2) Ibidem (inédite.)
(3) Lettres inédites, éd. Brotonne, 410.
(4) Frédéric Masson, Napoléon et ta famille, t. II, p. 3.
à rembellissement de cet hôtel de la rue du Mont-Blanc, qui deviendrait ainsi une magnifique résidence (1).
Mais Napoléon avait toujours été choqué que son oncle, une fois redevenu d'Église, conservât son domicile dans la région la plus mondaine du Paris d'alors. En vain Fesch protestaiMl que s'il demeurait dans ce centre peu dévot, c'était « pour y ranimer par de bons exemples le feu sacré de la religion (2) » ; sans être dupe de ces propos édifiants, l'empereur reprenait sèchement : « La Chaussée-d'Antin n'est pas un quartier convenable pour un cardinal. » Quelques jours après l'avoir nommé à Paris, il affecta d'aller demander Fesch à l'archevêché, et sur la nouvelle, à quoi il devait s^attendre, que Son Altesse était toujours domiciliée rue du Mont-Blanc, il dit très-haut, d'un ton de mauvaise humeur : t Quand j'ai besoin de l'archevêque de Paris, je veux le trouver sous les tours de Notre-Dame (3). >
Le cardinal n'avait qu'à s'incliner : il insista du moins pour que l'habitation de l'île de la Cité fût rendue digne de lui. Converti pendant la Terreur en hôpital pour les détenus malades (4), l'archevêché n'avait été l'objet en 1802 que d'une remise en état sommaire : on s'était contenté de faire disparaître ce qui avait par trop conservé l'appareil d'une prison, et d'élever d'ailleurs un mur de séparation pour isoler les parties retranchées au profit de l'Hôtel-Dieu contigu (5). Mais il n'avait point été exécuté de sérieux travaux de restauration, et le
(1) Frédéric Misson, Napoléon et sa famille, t. IV, p. 421.
(2) Lettre du 14 août 1807 : Du Casse, Histoire des négociatioks diplomatiqites, t. I, p. 134-140.
(3) Artaud, Vie de Pie VII, t. II, p. 287, note.
(4) Cf. Léon Le Grand, VHospice national du tribunal révolutionnaire (Extrait de la Revue des questions historiques, juiHet 1890).
(5) Camus, Rapport sur les hospices, p. 34.
202 VAGANGË DU SIÈGE ARGHIËPISGOPAL
cardinal de Belloy, très simple dans ses goûts^ très éloigné de toute espèce de représentation, n'avait rien sollicité dans cet ordre d'idées. Aussi, au dire de Poyet, qui à la vérité était ici orfèvre, c'est-à-dire architecte, mais dont le témoignage ne peut être négligé, en 1809 < ce palais était dans un état de ruine tellement dangereux que si l'on eût retardé d'y mettre les ouvriers, il serait arrivé des malheurs (1) » .
D'importantes réparations s'imposaient donc. Mais Fesch^ Altesse et membre de la famille impériale, ne pouvait se contenter de ce qui avait suffi comme installation aux archevêques du dix-huitième siècle, ducs de Saint- Gloud^ titulaires de nombreux et opulents bénéfices. Il exigea surtout des dépendances en rapport avec son train de maison et avec le confort moderne. « Le prince, » écrivait l'architecte avec un mélange d'admiration et d'inquiétude, t le prince désire des écuries pour 40 chevaux, 14 remises, une sellerie, une cour à fumier, 2 escaliers, un logement de portier, 26 chambres de domestiques, des latrines, un puits, une auge et une cour pavée (2). » Pour édifier ces communs grandioses, on dut acheter et démolir plusieurs maisons voisines. Bientôt l'Altesse Éminentissime prit l'habitude d'adresser directement aux entrepreneurs des commandes de travaux. L'architecte se serait gardé de protester, s'il n'avait point été comptable en dernière analyse envers un maître qui ne tolérait guère les dépassements des crédits; en faisant au ministre des cultes la longue énumération des exigences de Fesch, il concluait d'un ton consterné : t Vous voyez. Monseigneur, que s'il fallait faire tout ce que Monseigneur le cardinal ordonne, la dépense doublerait (3). »
(1) A Bigot de Préameneu, 29 mars 1809 : F. 19, 318.
(2) Ibidem,
(8) 9 mai 1809 : Ibidem.