‹ Paris sous NapoléonChapitre 40 sur 53 · MAURY EN POSSESSION DE L'AUTORITÉ · texte numérisé non relu

MAURY EN POSSESSION DE L'AUTORITÉ

 tous autres égards, Maury justifia, dépassa même l'attente de Napoléon, à qui il prodigua les marques de zèle et de fatigante adulation. N'osa-t-il pas proposer, à l'occasion du baptême du roi de Rome, d'installer en permanence à Notre-Dame un trône impérial, trône que le clergé serait toujours tenu de saluer, même vide, en traversant le chœur! Pour justifier ce beau projet, il alléguait que les choses se passaient ainsi au Latran et à Sainte-Sophie, du temps du bas-empire romain et byzantin (1). Sur un bruit vague, d'après lequel un ancien capucin, prêtre-sacristain de Saint-Louis-d'Antin, aurait tenu des propos irrévérencieux sur le compte de Sa Majesté Impériale, Maury le dénonçait à Savary et l'interdisait a divinis, avec tant de légèreté que le ministre des cultes croyait devoir prendre la défense du malheureux (2). Dans un précis de la doctrine chrétienne, destiné à être lu tous les dimanches au prône, et remarquable d'ailleurs par l'élégante concision des formules, le prélat n'avait garde d'omettre les devoirs envers l'empereur, ni « les liens qui nous attachent pour toujours à son auguste famille » (3). Proposant de rendre la Sorbonne à son ancienne destination, il suggérait à Napoléon d'y instituer pour tout l'Empire une sorte de séminaire supérieur, « que Votre Majesté regardera sans doute dans les circonstances actuelles comme le plus solide boulevard qu'EUe puisse opposer aux préjugés ultramontains » (4).

Très orgueilleux au fond et très entiché du prestige

suis fâché de cet (''vcnement, qui fournira matière aux clabaudeurs... » (Émery à Bausset, 19 mars 1811 : Papiers Émery.)

(1) Frédéric Masson, Napoléon et son fils, p. 103.

(2) Maury À Savary, 21 novembre 1811; Bigot de Préameneu à Savary, 2 avril 1812 : F. 7, 6534.

(3) PoujouLAT, le Cardinal Maury, p. 375-376.

(4) Note du 28 novembre 1813 ; AF. IV, 1048.

308 ADMINISTRATION DE MAURT

de son rang, comme il l'avait montré dans l'affaire de la réception académique, Maury faisait bon marché des scrupules de dignité dans ses rapports non seulement avec le maître, mais avec les dépositaires de la confiance impériale. Contrairement au protocole, contrairement aussi à l'usage des autres cardinaux, il donnait du < Monseigneur » aux ministres, et les assurait de son « respectueux attachement » (i).

Dans les cercles royalistes, dans les rares milieux où prédominaient les idées ultramontaines, cette ferveur gouvernementale achevait de discréditer Maury. Pie VII, si débonnaire d'accueil pour tout ce qui tenait au monde officiel, fit difficulté de le recevoir à Fontainebleau, et lui ferma la bouche quand il voulut entamer son apologie (2). Les perpétuelles quémanderies du cardinal produisaient dans Tentourage de Napoléon une impression d'impatience (3). Ses traits de ladrerie faisaient la joie de la société parisienne : il installait provisoirement des locataires dans une maison expropriée pour agrandir le jardin de l'archevêché, au risque de se faire citer par eux devant le juge de paix quand survenaient les démolisseurs (4); une personne qui répugnait à lui souslouer une propriété de campagne disait : « Je connais son faible, je lui proposerai un prix si élevé, qu'il ne voudra jamais y consentir (5). »

Avec cela, Maury avait des qualités de cœur qui lui conciliaient l'afl'ection, non seulement des nombreux

(1) Cf. une lettre à Bigot de Préameneu, du 3 juillet 1813 : DoeumerUi inédits,

(2) Jaufprbt, Mémoires historiques, t. II, p. 493.

(3) Cf. une note autographe de Duroc, 15 janvier 1811 : AF. IV,

(4) Bulletin de police du 18 avril 1812 :,AF. IV, 1521.

(5) Récit de l'abbé Gamier : Vie de M. Émery, t. II, p. 374.

MAURY £N POSSESSION DE L'ÀUtORITÉ 309

membres de sa famille logés sous son toit, mais de son proche entourage ecclésiastique. £n dépit de ses exigences, il était aimé de ses jeunes secrétaires, dont le dernier en date, Tabbé Menjaud, put apprendre à son école l'art d'être en faveur auprès d'un Napoléon (1). Loin de rougir de ses humbles origines, le cardinal faisait fête aux compatriotes de condition modeste qui se présentaient à l'archevêché; sa grande joie était de s'entretenir avec eux en langue provençale (2); en souvenir de son adolescence, il accueillait avec une particulière bienveillance ceux d'entre eux qui se destinaient à l'état ecclésiastique, comme en fit l'expérience le séminariste Dominique-Auguste Sibour, futur archevêque de Paris (3).

Dans le menu peuple de Paris, les solliciteurs maugréaient bien du peu de libéralité du prélat^ mais la masse était ravie de la rondeur de ses manières, flattée de son extraction plébéienne. Beaucoup pensaient comme cet homme qui, certain jour de grande fête, montrait à son petit garçon le cardinal officiant en pompe à Notre- Dame : « Eh bien ! ce n'est pourtant, comme toi, que le fils d'un bigre de savetier... Mais il a travaillé à l'école... Voilà pourtant ce que tu deviendrais si tu voulais travailler comme lui... (4). »

(1) D'après une tradition qui court les presbytères de Lorraine, et que conte à ravir un cardinal-académicien, Mgr Menjaud, évoque de Nancy en 1851, eut l'honneur, sinon le mérite, de mettre en circulation après le coup d'£tat la fameuse formule, $ortir de la légalité pour rentrer dans le droit ; il en fut récompensé par l'archevêché de Bourges et la charge de premier aumônier.

(2) En 1855, Poiyoulat disait plus simplement et peut-être plus véridiquement « en patois du Comtat ». (Le Cardinal Maury, p, 20). A reprendre aujourd'hui cette expression, on risquerait de déchaîner le bourdonnement de toutes les cigales du félibrige.

(3) PoujouLAT, Vie de Mgr Sibour, p. 13.

(4) Arnault, Souvenin d^un ieioagénaire^ t. I, p. 226.

810 ADMlNlSTËAtrON DE MAtîftY

Pour se concilier la partie la plus vénérable de son clergé, Maury eut l'adresse de combler d'honnêtetés son prédécesseur d'avant la Révolution, son collègue de la Constituante, Leclerc de Juigné. Très étranger à toute considération d'aînour-propre, très sincèrement rallié au régime napoléonien, et d'ailleurs nourri dans les doctrines gallicanes, le prélat octogénaire, malgré ses croissantes infirmités, fit acte de présence au dîner d'apparat que donna le cardinal le jour de son installation à l'archevêché (1); comme c'était la seule charité que son actuel dénuement lui permît d'exercer, il ne refusa point de transmettre quelques recommandations à « Monsieur le cardinal (2) » (car il ne lui donnait pas le titre d'archevêque). Lorsque, quelques semaines plus tard (19 mars 1811), Juigné termina sa carrière, Maury, par reconnaissance et par politique, s'employa à multiplier les honneurs funèbres; c'est à ses sollicitations que Napoléon concéda une sépulture dans la cathédrale (3). La messe d'enterrement fut dite à Saint-Thomas-d'Aquin, mais le 3 avril, le cardinal célébra en personne à Notre- Dame un service solennel, à l'issue duquel le vicaire général Jalabert prononça une oraison funèbre très élogieuse. Dix mois plus tard, dans son mandement de carême de 1812, le cardinal fit longuement mention de la mort de Juigné; il le loua môme en bons termes, au risque de s'attirer à soi-même des épigrammes, de son détachement des biens matériels : « On se souviendra toujours^ avec la plus respectueuse admiration, d'avoir vu dans cette capitale un ancien archevêque de Paris, l'un des pairs les plus opulents de l'ancienne monarchie,

(1) Journal de VEmpire, 25 janvier 1811 .

(2) Lambert, Vie de M. de Juigné, p. 178.

(3) Maury à Napoléon, 19 mars 1811 ; Maur:^ à Bigot de Priéa* meneu, 20 mars : AF. IV, 1048.

MAURt EN POSSESSION DE L*AUTORITÉ 311

trouver dans ses seules vertus le supplément de la considération attachée à ses dignités. » *

Les mandements de Maury (1), très adulateurs quand il s'agissait de célébrer un événement politique, n'étaient dépourvus ni d'onction ni de chaleur lorsque l'auteur visait simplement à édifier ses ouailles; de bons juges en ont gardé un favorable souvenir (2). Un peu trop brillant peut-être, le style en était oratoire, « noble », conforme en un mot à l'idéal que dès Taube du Concordat le Premier Consul s'était fait de la prose d'un archevêque de Paris. Maury, dont la vanité littéraire était un des péchés mignons, faisait hommage de ses épîtres pastorales à tous ses collègues de l'épiscopat; tel d'entre eux, qui se piquait de garder sur un siège concordataire l'austérité constitutionnelle, ripostait par des louanges platement écœurantes, et non content d'attribuer au cardinal une sorte de patriarcat, d'hégémonie sur l'Église gallicane (3), lui souhaitait la tiare à mots couverts.

Dans l'exercice de Tautorité disciplinaire, le cardinal se montra zélé, presque rigoriste; nous avons déjà signalé sa fâcheuse tendance à recourir sans cesse au bras séculier. Par égard pour les réclamations des curés, par défiance aussi de milieux où il se savait dis* cuté) il interdit expressément, en avril 1811, la prédica-

(1) Poujoulat en a donné l'analyse, avec des extraits. (Le Cardinal Maury, p. 363-380.)

(2) Pasquier, Mémoires, t. I, p. 415.

(3) « Vous voulez bien. Monseigneur, envoyer vos mandements à tous les évoques de France, vous en avez le droit, peut-être l*obligation; une des vues du Seigneur, en vous élevant, me parait avoir été de nous offrir à tous un digne et éclatant modèle, et de nous dire, comme autrefois à Moïse : Inspice et fac secundum exemplar. » (Le Coz à Maury, 21 juin 1813 : Correspondance, t. II, p. 355*356).

dl2 ADMINISTRATION DE MAURY

tion, la confession et l'administration des sacrements dans les chapelles privées, sous peine ipso facto de fermeture pour la chapelle et de suspension pour le prêtre. Comme néanmoins un ecclésiastique, sans faire renouveler des pouvoirs qui dataient de 1808, s'était permis non seulement de dire la messe^ mais de confesser dans des chapelles de couvents, Maury le- signala sans vergogne à la police, et Pasquier lui délivra un passeport pour son diocèse d'origine, qui se trouvait être Digne (i). Malgré les prescriptions du cardinal de Belloy et contre la volonté notoire de Napoléon, beaucoup de prêtres parisiens, par fidélité aux habitudes contractées sous la Révolution, par crainte des quolibets populaires, parfois par un goût assez suspect d'élégance ou d'indépendance, se dispensaient de porter même la soutanelle. A la suite d'une longue tournée dans les paroisses, Maury crut devoir faire une circulaire (12 janvier 1813) pour témoigner à son clergé quel déplaisir il avait eu à constater t l'usage habituel des vêtements de couleur, dont les formes sont absolument laïques, ainsi que des bas et des gilets assortis à ce nouveau costume, des cols blancs, des chapeaux ronds, des perruques et des coiffures enfin qui n'ont jamais été d'usage parmi les bons ecclésiastiques (2) ». Le mal fut enrayé : il ne devait tout à fait disparaître que sous la Restauration.

Pendant les trois années que dura son administration, Maury fit de nombreuses nominations aux postes impor-

(1) Bulletin de police du 8 août 1811 : AF. IV, 1517.

(2) PoujouLAT, le Cardinal Maury, p. 371-372.

tants. Sans parler des vides que multipliait la mort, Napoléon, décide à pourvoir les sièges épiscopaux vacants^ prit quelques-uns des élus dans le clergé parisien.

ils eurent le tort, ainsi que leurs collègues^ de ne point répudier une promotion que le Saint-Siège n'avait pas consacrée^ et d'aller en qualité de vicaires capitulaires administrer les diocèses qui leur étaient attribués; mais pour juger impartialement leur conduite, il faut tenir compte des doctrines qui prévalaient alors^ et surtout de l'atmosphère de contrainte qui pesait sur les meilleurs esprits. En 1820, l'évéque de la Rochelle, recommandant l'un d'entre eux à Siméon, conseiller d'État de Napoléon devenu ministre de Louis XYIII^ notait avec plus de justesse que de diplomatie : « Votre Excellence sait comme moi qu'il n'était pas toujours sûr de se refuser aux volontés de l'ancien gouvernement (i). » En 1816 déjà, en pleine réaction ultra-royaliste, un autre fonctionnaire impérial devenu ministre de la Restauration rendait officiellement hommage aux évêques nommés pendant la dernière période du régime impérial : «... Tous ont acquis, par une sage administration, des titres à la reconnaissance de leurs diocèses. Par politique, et vu la résistance de la cour romaine, Bonaparte les avait choisis avec beaucoup de soin (2). »

Outre le vicaire général Lejeas, nommé à Liège dans les conditions que nous avons rapportées, trois autres Parisiens d'origine ou d'adoption furent appelés à l'épiscopat. En remplacement de d'Osmond, envoyé contre son

(1) 13 octobre 1820 : F. 19, 1148.

(1) Rapport de Vaublanc à Louis XVIII, avril 1816 : F. 19, 1172. (Conformément aux conclusions de ce rapport, chacun des évé(iues nommés par Napoléon et non institués reçut une pension de 2,000 francs.)

314 ÀDMlNlSTtlAtlON DE MÀUftY^

gré à Florence (1), un décret du 31 octobre iSiO nomma à Nancy le curé de la Madeleine, Gostaz, cet ancien prêtre du Bugey dont les hautes destinées après le Concordat demeurent inexpliquées. Cette élévation éphémère servit d'ailleurs bien mal ses intérêts, car il se trouva démuni de situation en 4814, lors du retour de d'Osmond à Nancy, et vécut près de trente années dans la retraite à Paris. A Orléans, où l'évêque Rousseau venait de mourir, le même décret nommait l'abbé Haillon, chanoine titulaire de Notre-Dame et professeur à la Faculté de théologie. Lettré et disert, il avait dû son canonicat à sa situation de précepteur dans la famille Portails; sa nomination épiscopale fut la récompense de quelques discours d'apparat, prononcés dans les solennités officielles du 15 août ou du premier dimanche de décembre (2). Une fortune qui ne se démentit point fit que, seul des évéques nommés et non institués, Raillon ne vit point son avenir brisé après 1814. En sus de sa pension indemnitaire de 2,000 francs, Frayssinous lui fit attribuer en 1827 et 1828 deux allocations de 1,500 francs chacune, < pour lui faciliter les moyens de composer l'histoire de saint Ambroise, l'un des plus illustres évoques qui aient honoré l'Église d'Occident (3). » En 1829, un autre de ses anciens amis, Feutrier, l'arrachant à ses travaux hagiographiques, fit agréer au roi et au pape sa nomination à l'évêché de Dijon; à la fin de 1830, le gouver-

(1) Comtesse de Boigne, Mémoires, t. I, p. 283-285.

(2) On en conçut quelque jalousie' dans le clergé; l'abbé de Toumefort, grand- vicaire de Metz, écrivait à d'Astros : « ... J'ai fait mon compliment à l'abbé Raillon. Je suis ravi pour lui et comme lui. Mais U faut convenir que c'est faire son noviciat à bon marché que de le faire avec deux discours, tandis que je vois d'autres rcclésiastiques voués à l'administration depuis trente ans, qui sont réduits à avoir 1,500 francs de traitement et à être sous la dépendance. » (3 novembre 1810 : F. 7, 6536.)

(3) Frayssinous à Charles X, 25 janvier 1828 : F. 19, 1168.

NOMINATIONS FAITES PAR MAURY Zit

nement de Louis-Philippe le transféra à Tarchevôché d'Aix, où, comme à Dijon son talent de parole et son esprit de conciliation furent fort appréciés.

Le 5 janvier 4844 enfin, JaufTret, nommé archevêque d'Aix après la mort de Champion de Cicé, était remplacé à Metz par l'abbé Laurent, curé de Saint-Leu à Paris. Ce dernier était un homme distingué et un confesseur de la foi; docteur de Sorbonne, vicaire général de Chartres, détenu comme insermenté, en 4792, au couvent de Saint- Firmin, il avait frisé la mort lors des massacres de Septembre, dont il a laissé une précise et émouvante relation. Ce prêtre très régulier avait dans le personnel supérieur de la police des relations intimes, dont il usait du reste pour rendre service à ses confrères. Lors du concile de 4844^ c'est lui qui évita la prison au saint archevêque de Bordeaux, d'Aviau, en représentant à Real que c'était < un ignorant, mais non pas un factieux (4) » . L'ancien substitut de la Commune révolutionnaire, devenu conseiller d'État et comte Real, se mêlait à présent de faire des évêques, et sa recommandation n'avait pas été étrangère à la nomination de Laurent. L'année suivante, c'était à Desmarest que celui-ci s'adressait pour obtenir l'élargissement de son ancien vicaire général, l'abbé de Tournefort : « Adieu, » disaitil en terminant, « mon très cher monsieur. Mille choses honnêtes et respectueuses à Madame Desmarest. . . Tout à vous du plus profond de mon cœur (2). » Pour donner à cette conclusion toute sa saveur, il faut rappeler que Desmarest était un prêtre défroqué et marié. — En 4844, Laurent fut assez modeste pour accepter la cure de

(1) Jauffret, Mémotres historiques, t. II, p. 454, note. (Faut-il rappeler que ce livre n'est pas l'œuvre de Tévéque de Metz, mais de son neveu, chef de bureau au ministère des cultes?)

(a) 18 jum 1612 : F. 7, <»3d.

816 ADMINISTRATION ÛÊ MAUftY

Sedan, dépendant alors de ce diocèse de Metz qu'il venait d'administrer pendant deux ans : la seconde Restauration l'en éloigna, et le contraignit de se retirer dans les environs de Paris.

Lejeas avait été remplacé comme vicaire capitulaire par l'abbé Jean-Jacques Maury, que son frère nomma premier vicaire général le 4 janvier 4844, et qui reçut la décoration de la Légion d'honneur en 4842. Le cardinal eut la délicatesse de ne pas donner incontinent un successeur à d'Astros. Mais deux vicaires généraux, dont l'un n'avait pas l'expérience des hommes et des localités, c'était vraiment trop peu pour une administration aussi chargée que celle du diocèse de Paris. Le 46 mars 4842, Maury adjoignit à son frère et à Jalabert le chanoine de la Myre-Mory, ancien vicaire général de Carcassonne, qui ne céda qu'à des instances plus qu'impérieuses (4) ; sous la Restauration, il devait être nommé évêque de Troyes, puis transféré au Mans avant d'avoir pris possession.

C'est le 25 novembre 4840 que Raillon, partant pour Orléans, avait pris congé de ses collègues du chapitre, qui le nommèrent chanoine d'honneur (2). Faut-il croire que Maury nomma alors à la stalle vacante un de ses compatriotes de Valréas, l'abbé Turine, ancien prévôt de la collégiale de Conques, en Rouergue, et que l'élu se récusa presque immédiatement par scrupule de conscience? Il n'en subsiste d'autre preuve qu'un récit postérieur du principal intéressé, récit si affirmatif et si

(1) C'est du moins ce que d'Astros affirmait plus tard à Pie VII : «... Qui eo munere nullo modo l'ungi voluit nisi post saepe iteratas invitationes, ne dicam potius minas. » (23 novembre 1814 : Gaussettb, Vie du cardinal d'Astros, p. lx-lxi.)

(2) Docufiunti inédit».

précis qu'on a peine à y voir une œuvre d'imagination, même d'imagination méridionale. Voici ce qu'en 1825 racontait Turine, parlant de lui-môme à la troisième personne : «... En 1809, il accepta un vicariat à Saint- Quentin, diocèse de Soissons. L'année suivante il en fut arraché par M. le cardinal Maury, son compatriote, peu de jours après sa nomination à l'archevêché de Paris. — L'Éminence pourvut l'exposant d'un canonicat de Notre- Dame, dont il prit possession le quatrième dimanche de l'A vent, avec le sentiment pénible qu'on éprouve toujours lorsqu'on fait une démarche qui inspire une certaine répugnance. — Tourmenté par la pensée que celui à qui il devait une stalle aussi distinguée n'avait pas le droit de l'y faire siéger, il crut prendre le parti le plus sûr, en cédant au cri de sa conscience. Il revint à Saint- Quentin et, vers la mi-janvier 1811 (moins d'un mois après sa mise en possession du canonicat de Paris), il en adressa la démission au frère du cardinal et reprit avec joie ses modestes fonctions de vicaire... (1). »

Mortifié sans nul doute par cette mésaventure, Maury jugea prudent de laisser s'écouler un certain délai, pour permettre aux esprits de se calmer et au fait accompli d'exercer son influence. Les nominations qui se succédèrent à partir de la fin d'avril 1811 ne provoquèrent aucun refus, et portèrent généralement sur des hommes de mérite. La stalle de Haillon échut définitivement à l'abbé de Montmignon, vicaire général de Soissons avant la Révolution et de Poitiers en 1802, très répandu dans la société du faubourg Saint-Germain, où il négociait et bénissait des mariages (2) ; il fut plus tard grand-vicaire

(1) A Frayssinous, 19 février 1825 (lettre apostillée par Villèle, évoque de Soissons et archevêque nommé de Bourges) : F. 19,

(2) Comte de Mérodk-Westsrloo, Souvenin, 1. 1, p. 155-163.

Si8 ADMINISTRATION DE MAURY

du cardinal de Périgord. Maury appela encore au chapitre Boilesve, l'official, qui pendant la Révolution, caché à Passy avec Tévèque de Saint-Papoul, Pavait assisté dans son périlleux apostolat parisien, et qui devait être vicaire général de Quelen; Tabbé Junot, parent du duc d'Abrantès; l'abbé de Belloc, un compatriote du Midi et un ami personnel; Cottret, professeur à la Faculté de théologie, évêque in partibus sous la Restauration et évêque de Beauvais sous Louis-Philippe; Tharin enfin, qui devait être évêque de Strasbourg et précepteur du duc de Bordeaux. Ce dernier, nommé chanoine tout jeune, comme supérieur du séminaire, n'en fut pas moins l'instigateur du retrait des pouvoirs du cardinal, lors des événements de 4844.

Quand son amour-propre n'était point en jeu, Maury se montrait avisé et obligeant. Non content d'introduire au chapitre des recrues destinées à lui faire honneur, il se préoccupa d'améliorer la situation pécuniaire des chanoines, qui demeurait bien précaire. Peu après son installation, il réclamait à cette intention un crédit supplémentaire annuel de 80,500 francs au budget des cultes (4). Déçu de ce côté, il s'efforça tout au moins de faire augmenter au budget l'allocation du département : « J'ai représenté à M. le préfet de la Seine que tous les départements de l'empire affectent au moins 4,000 francs à chaque chanoine de cathédrale; que ce taux en apparence égal se trouvait fort inférieur à Paris, où les logements, l'entretien et la table coûtent beaucoup plus cher; qu'en m'accordant cette augmentation, on n'assurerait point encore aux chanoines de cette métropole un traitement aussi avantageux que celui des moindres professeurs des basses classes dans l'Université impé-

(1) Note autographe de Duroc, 15 janvier 1811 : AF. lY, 1048.

riâle; que le chapitre de Paris était le seul de l'empire qui assistât tous les jours à l'office canonial; que cette exactitude, si convenable à la dignité du culte dans cette capitale, méritait la plus juste considération; que mes chanoines étaient presque tous réduits à Punique revenu de leurs prébendes, et que cette pénurie, dont j'étais sans cesse témoin^ m'afOigeait continuellement (i). > Le département en 1813 n'était pas plus disposé que l'État à augmenter ses dépenses^ et malgré les instances du cardinal, les chanoines demeurèrent réduits h une maigre prébende de 2,000 francs.

Maury ne fit à Paris pas moins de seize nominations de curés. Les pouvoirs de ceux qu'il désignait ainsi étaient, en droit canon, aussi contestables que les siens propres, si contestables qu'en 1815 la cour de Rome engagea les vicaires capitulaires à revalider individuellement et en secret, par une mention sur les registres paroissiaux, les mariages contractés en présence de ces curés (2). Mais il ne fut jamais question de révoquer les nominations, car dans le personnel paroissial comme au chapitre, le cardinal procéda en général à d'excellents choix (3).

A la cure de la Madeleine, vacante par la promotion de Costaz à l'épiscopat, il fit par exemple passer Jerphanion, l'un des meilleurs prêtres du diocèse. Un autre ancien vicaire à Saint-Sulpice avant la Révolution, Marguerin de Gueudeville, incarcéré pendant la Terreur, devint curé de Saint-Louis-d'Antin. Citons encore, parmi les membres du clergé parisien insermenté de l'ancien

(1) A Bigot de Préameneu, 2 juillet 1813 : Documents inédits.

(2) Fontana à d'Astros, 9 mars 1815 : Caussette, Vie du cardinal d^Astros, p. Lxix.

(3) Les détails biographiques qui suivent m'ont été obligeanmient fournis par M. le chanoine Pisàni.

320 ADMINISTRATION DE MAURT

régime, Frazey, docteur de Navarre et maître de Hyacinthe de Quelen, qui, après avoir refusé une cure en 1802, accepta tout au début de 1814 celle de Saint-Gervais, et devait mourir en 1854 doyen des curés de Paris; Malbeste, qui sous la Révolution avait revêtu l'uniforme de garde national pour pouvoir continuer son ministère, et qui avait de même décliné une cure lors de la réorganisation concordataire; Boucher, ancien aumônier des carmélites et biographe de la Bienheureuse Marie de l'Incarnation; Leriche, jadis professeur à Sainte-Barbe et précepteur des enfants du marquis de Juigné, qui s'était compromis en 1804 en assistant au pied de l'échafaud le jeune Cadoudal; Abeil, qui devait donner à la Restauration un admirable exemple de désintéressement en restituant à Desjardins la cure des Missions-Étrangères, pour redescendre au rang de simple vicaire (il fut plus tard archiprêtre de Notre-Dame). Parmi les ecclésiastiques fixés en province avant la Révolution, Maury choisit un de ses collègues à la Constituante, ancien génovéfain, et un grand-vicaire de Coutances, de Baudre de Bavent.

Ce fut également un souvenir du passé, plus touchant encore, qui fit appeler à la cure de Saint-Germainl'Auxerrois l'ancien curé de Valréas à la fin du règne de Louis XVI, l'abbé Valayer. Celui-ci s'était probablement laissé aller à prêter le serment constitutionnel : mais il se révéla homme de mérite, et après la disgrâce de son protecteur, fut successivement pourvu des cures importantes de Saint-Nicolas-des-Champs et de Saint-Thomasd'Aquin, puis d'un emploi de vicaire général; Louis- Philippe le nomma à l'évêché de Verdim, que ses infirmités lui firent bientôt abandonner; il mourut presque nonagénaire en 1850.

Maury crut devoir appeler à la cure de Saint-Philippe-

LE SÉMINAIRE 32d

du-Roule, vacante par le transfert de Fernbach à Notre- Dame-des-Victoires, un autre ancien constitutionnel^ Couguet du Boisset, qui lui aussi pendant la Terreur avait eu un accès d'insigne défaillance, car il avait consenti à livrer les registres paroissiaux de Saint-Merry. Réconcilié depuis longtemps^ et curé d'un village de Seine-et-Oise au Concordat (J), il devait rester à Saint- Philippe pendant toute la durée de la Restauration^ et ne mourir qu'en 1832*

C'était quelque chose assurément que de bien choisir les nouveaux curés . mais à l'époque où le cardinal Maury avait en main l'administration du diocèse, un autre problème devenait préoccupant, angoissant môme, celui du recrutement du clergé. De 1808 à 1813, cent un prêtres étaient morts, et onze jeunes gens seulement avaient reçu l'ordination sacerdotale (2) : si distinguées que fussent la plupart de ces recrues, la disproportion n'était pas moins effrayante; on pouvait entrevoir le moment où, môme en faisant appel aux sujets d'autres diocèses, il deviendrait impossible de combler les vides dans le clergé parisien.

La question ne devait ôtre résolue que sous la Restauration, où le zèle de Quelen et de ses collaborateurs

(1) Pendant toute la période napoléonienne, par un ressouvenir de l'ancien état de choses, où le diocèse de Paris s'étendait sur presque toute la banlieue, il se fit d'assez fréquents échanges de personnel entre les diocèses de Paris et de Versailles.

(2) PiSANi, le Recrutement du clergé de Paris pendant et après la Révolution, (Revue du clergé français, i^ mai 1904.)

Page 1