LE SÉMINAIRE
de Talleyrand. L'empereur, étonné d'abord et mécontent, prit plaisir à prolonger la discussion, et leva la séance sans avoir interrogé aucun autre membre. Comme quelques prélats courtisans se croyaient obligés d'excuser l'audace de l'ancien supérieur, le souverain les reprit vivement : «... Je ne suis aucunement fâché contre M. Émery. Il a parlé en homme qui sait son affaire, et c'est ainsi que j'aime qu'on me parle. Il est vrai qu'il ne pense pas comme moi; mais ici chacun doit avoir son opinion libre (i). »
Ces gracieusetés imprévues ne pouvaient faire trêve aux soucis qui minaient l'abbé Émery, et qui aggravaient pour lui le poids d'une longue et fatigante carrière : les caresses de l'empereur n'empêchaient point que sa congrégation ne fût condamnée, que l'avenir même de l'Église n'apparût bien sombre. Le 26 avril 4811, il conférait une sorte de coadjutorerie au supérieur du séminaire de Baltimore, de façon à maintenir au moins en Amérique * l'esprit de notre vocation, qui est un esprit de prière, de silence, et de dévouement au service du clergé »; il lui écrivait : < Vous êtes comme moi au bout de votre carrière et je suis plus avancé que vous. Puisse notre mort être précieuse devant Dieu! Si notre association doit mourir comme nous, sa mort sera honorable devant Dieu, car nous mourrons dans la foi et dans la simplicité de nos pères (2). » Le surlendemain (28 avril 1811), il expira presque sans agonie, dans sa quatrevingtième année.
Sa mort fut cruellement ressentie dans tous les milieux où l'on avait à cœur les intérêts de l'Église; beaucoup
(i) Vie de M. Émery, t. II, p. 296-311. — Cf. o'Haussonvillb, VEglUe romaine et le Premier Empire, t. IV, p. 80-91.
(2) D'Haussonville, l'Egliie romaine et le Premier Empire, t. lY, p. 383-384.
d'esprits sans doute furent hantés de la pensée que Frayssinous exprimait familièrement le lendemain des obsèques : « C'est le clergé de France qu'on enterre là (4). » En dehors môme du monde religieux^ l'impression de respectueuse sympathie fut générale. Il fallut user de diplomatie pour détourner l'empereur de près* crire l'inhumation au Panthéon (2)^ comme pour empêcher Grégoire de venir à la cérémonie en costume épiscopal (3).
Le 30 avril, Fournier, évoque de Montpellier et cousin du défunt, chanta à Saint-Sulpice la messe de l'enterrement, après laquelle le convoi s'engagea dans la longue rue de Vaugirard ; la barrière une fois dépassée, les séminaristes revêtirent leurs surplis, qu'ils avaient jusque-là portés sur le bras, et ce fut un vrai cortège religieux qui conduisit la dépouille d'Émery à sa propriété d'Issy, où une décision administrative venait d'autoriser l'inhumation. Sa tombe fut la première de ce petit cimetière de communauté où ses successeurs l'ont rejoint durant le cours du dix-neuvième siècle, et qui demeure un des champs de repos à la fois les plus humbles et les plus vénérables de l'agglomération parisienne.
Maury, qui depuis longtemps avait jugé à propos d'oublier les vieux dissentiments, fit célébrer le 6 mai un service solennel à Notre-Dame. Dans son mandement de carême de 4812, il associa au souvenir de Juigné celui d'Émery, et loua en excellents termes « le vertueux supérieur du séminaire diocésain que toute la France
(1) Henrion, Vie de M, Frayssinous, t. I, p. 78.
(2) Paris sous Napoléon, t. III, p. 383.
(3) Les sulpiciens le firent convoquer à la dernière minute par une lettre où l'abbé de Janson avait soin de l'appeler « Monsieur le Sénateur. » (Vie de M. Émery, t. II, p. 341-342.)