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LE SÉMINAIRE

regardait, avec raison, comme l'un des ornements les plus vénérés, de notre second ordre... Il faisait revivre dans sa personne les vénérables régénérateurs de l'Église gallicane, animés de l'excellent esprit de leurs deux premiers chefs, le cardinal de BéruUe et saint Vincent de Paul... M. Émery avait fait de la religion, qui était pour lui sa famille, le centre de toutes ses affections et l'objet continuel de ses pensées (i). »

La mort d'Émery et l'émotion qu'elle provoqua valurent quelque répit à ses auxiliaires; l'attention de l'empereur était d'ailleurs absorbée par les préparatifs et la tenue du concile, dans les délibérations duquel les sulpiciens ne semblent point avoir été compromis; le statu quo subsista donc au séminaire jusqu'à l'automne. Soudain, pendant son voyage en Hollande, à la suite sans doute de quelque nouvelle dénonciation, Napoléon écrivit à son ministre des cultes : « Je ne veux point de sulpiciens dans le séminaire de Paris. Je vous l'ai dit cent fois, je vous le répète pour la dernière; prenez des mesures telles que cette congrégation soit dissoute (2).'»

Il résulte de la correspondance de Bigot de Préameneu (3) que Maury s'efforça d'éluder l'application de cet ordre : mais les volontés impériales étaient trop nettement, trop sèchement exprimées pour que le ministre osât se dérober à l'exécution. Sa courtoisie se réduisit à tolérer que le départ des sulpiciens fût échelonné, et que les derniers ne quittassent le séminaire qu'après l'ordination de Noël (4); de plus, tout en se vantant

(1) PouJOULAT, le Cardinal Maury, p. 389-390.

(2) 8 octobre 1811 (d'Utrecht) : Correspondance, 18168.

(3) Cf. notamment sa lettre à Napoléon du 11 décembre 1811 : AF. IV, 1048.

(4) Vie de M. Émery, t. II, p. 365-368.

auprès de son maître d'exiger la sortie des « aides-sulpiciens », il ne protesta point quand le nouveau corps professoral fut presque exclusivement composé déjeunes prêtres se destinant à entrer dans la compagnie de Saint-Sulpice, comme les abbés Tharin, Gosselin, Teysseyrre (1), de Mazenod, Lacombe. Gomme Maury objectait son embarras de trouver un supérieur, Bigot de Préameneu lui suggéra de mettre provisoirement à la tête de la maison un de ses vicaires généraux : « M. Jalabert, » écrivait le ministre à Napoléon, « s'est présenté de la meilleure grâce pour ces fonctions pénibles... (2). » Ce qu'il n'ajoutait point, c'est que Jalabert, disciple et ami d'Émery, n'avait sans doute accepté le poste que pour maintenir autant que possible les traditions des sulpiciens; il fut d'ailleurs bientôt remplacé par Tharin. Ainsi qu'il lui arrivait trop souvent, le cardinal Maury, après un premier mouvement de délicatesse et de générosité, se laissa aller à ses manies d'autoritarisme, et prétendit improviser des réformes au séminaire. Convaincu, à juste titre sans doute, qu'une bonne écriture était utile aux futurs prêtres, il eut l'idée saugrenue de remplacer la seconde demi-heure d'oraison par une leçon de calligraphie. Les élèves, suivant leur tour d'esprit, s'indignèrent ou tournèrent la chose en plaisanterie : il courut des libelles manuscrits, qui raillaient le cardinal ou dénonçaient l'invalidité de ses pouvoirs. Au lieu d'affecter l'indifférence, Maury se donna l'odieux d'implorer l'assistance de la police : il émit la proposition que des agents provocateurs fussent envoyés au séminaire, pour amener à se trahir ceux des élèves qui frondaient son autorité (3) !

(1) Paguelle de Follbnay, m. Teysseyrre, p. 225-226.

(2) 11 décembre 1811 : AF. IV, 1048.

(3) Cf. sa lettre du 3 novembre 1811 au ministre des cultes,

LE SEMINAIRE S27

Quelques semaines avant le moment où les derniers sulpiciens quittaient l'établissement de la rue du Pot-de- Fer, on avait comblé une lacune signalée depuis plusieurs années déjà, en ouvrant un petit séminaire, destiné à grouper les adolescents qui montraient des dispositions pour l'état sacerdotal, et à leur assurer l'enseignement classique tout en les maintenant dans une atmosphère de piété qui n'était point précisément celle des lycées. Le gouvernement avait acquis et mis à la disposition de l'archevêché les bâtiments de Saint-Nicolas-du- Chardonnet (4). Mais l'entretien de ce petit séminaire, qui comptait une centaine d'élèves, appartenant presque tous à des familles très modestes, ne laissait point que d'être une lourde charge, coïncidant avec la notable aggravation de celles qui se rapportaient au grand séminaire. Comme le ministre des cultes l'expliquait un peu plus tard, non seulement les sulpiciens ne réclamaient point d'émoluments, mais ils pourvoyaient à l'entretien de l'immeuble de la rue du Pot-de-Fer; de plus, « ils avaient par eux-mêmes des ressources qu'ils n'ont point communiquées, et leur éloignement a interrompu des secours dus sans doute à la bienfaisance, mais aussi à l'attachement des partisans de cette congrégation (2) . » On estimait que pour les deux séminaires, les frais annuels montaient à environ 105,000 francs, sur lesquels 48,200 seulement étaient assurés par les pensions des élèves payants et les bourses gouvernementales.

publiée en appendice de mon livre sur la Domination française en Belgique, t. II, p. 399-400 ; les documents d'archives n'indiquent point quelle suite fut donnée à cette affaire.

(1) C'est sous Louis-Philippe seulement qu'un second petit séminaire fut ouvert rue Notre-Dame-des-Champs, dans des bâtiments dont la majeure partie vient d'être emportée par le percement du boulevard Raspail.

(2) Rapport de septembre ou octobre 1812 : AF. IV, plaq. 5576,

m ADMINISTRATION DE MAURY

Pour combler le déficit, Maury eut d'abord une idée plus ingénieuse que conforme à la rigoureuse légalité (1). Un décret du 13 thermidor an XIII permettait d'appliquer au soulagement des prêtres âgés et infirmes le sixième du produit de la location des bancs et chaises dans les églises. Cette disposition était demeurée jusque-là inexécutée dans le diocèse de Paris, où les quêtes et offrandes des fidèles avaient fourni annuellement une vingtaine de mille francs, somme suffisante pour entretenir les invalides du sacerdoce. Le cardinal proposa de ne rien changer à cette pratique, mais de prélever le sixième des chaises et de l'appliquer directement, par une sorte de virement, à l'entretien des séminaires; il faisait valoir que par une heureuse coïncidence, la majoratîoif inespérée qu'on venait d'obtenir lors du renouvellement du traité des pompes funèbres (2) fournirait aux fabriques une compensation. Les bureaux des cultes ne firent point d'objection sérieuse; les scrupules de légalité vinrent de Napoléon, qui refusa net de signer le décret d'approbation qu'on lui présentait (3).

Maury se. voyait forcé de transporter aux séminaires les libéralités qui avaient servi jusqu'ici à soulager les vieux prêtres, et de consacrer à ceux-ci, comime le voulait la lettre du décret organique, un prélèvement opéré sur le produit des chaises : ce fut l'objet d'un règlement qu'il signa le 16 août 1812. Tandis que le décret de l'an XIII permettait de fixer ce prélèvement à un «mm^,

(1) Cf. sa lettre à Bigot de Préomeneu, du 19 octobre 1811 : AF. IV, 978.

(2) Paris sous Napoléon, t. III, p. 357. (La lettre de Maury prouvé que je me suis trompé dans le précédent, volume en donnant conune date de l'adjudication le 7 janvier 1812, ou que tout au moins les offres des ajudicataires étaient connues dès octobre 1811.)

(3) Feuille de travail du 11 décembre 1811 : AF. IV, 978.

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Maury, pour ménager les fabriques, le limita à un dixième; on calculait que ce dixième donnerait une moyenne de 22,600 francs, somme suffisante pour subvenir aux besoins des prêtres âgés ou infirmes (4).

Pour faire entrer en vigueur le règlement archiépiscopal, il fallait la ratification de l'empereur, qui guerroyait en Russie. Justement impatient d'affecter aux séminaires les fonds qui se trouveraient ainsi libres d'emploi, Maury, malgré la gravité des événements politiques, multipliait les démarches; entre la conspiration de Malet et le retour de Napoléon, il adressait au secrétaire d'État Daru une lettre pressante^ topique, mais qui dut paraître intempestive : < Les besoins du diocèse de Paris viennent de s'accroître depuis un an par la fondation du petit séminaire, ainsi que par le payement nouveau et indispensable de l'administration, de l'enseignement et du service du grand séminaire. Ces deux établissements ne nous coûtaient absolument rien, tandis qu'à présent ils consomment et au delà tous mes sacrifices personnels et toutes les ressources charitables du diocèse... Les prêtres ne suffisent plus au service des paroisses. Je ne puis recevoir que de l'empereur les moyens d'élever dans de bons principes un clergé fidèle et dévoué, qui ne se donne heureusement aucun tort dans les épreuves auxquelles il est soumis... (2). » Ces instances ne furent point tout à fait perdues, puisque Napoléon, rentré précipitamment à Paris le 18 décembre, accablé d'affaires et de soucis, signait dès le 22 le décret sollicité par Maury.

(1) Note de Gambacérès, préparatoire au décret du 22 décembre 1812 : AF. IV, plaq. 5576.

(2) 4 novembre 1812 : Ibidem.

Sous Tadministration du cardinal Maury, la vie religieuse demeura à peu près telle qu'elle a été décrite dans les périodes précédentes. Au point de vue du développement de la ferveur, l'effet de la suppression des congrégations et associations fut compensé dans une certaine mesure par la captivité du pape, qui exalta la piété d'une élite; mais la masse, celle même des catholiques pratiquants, indifférente à des événements qu'elle connaissait mal, demeurait satisfaite d'avoir recouvré l'exercice public et officiel du culte, dont la pompe allait sans cesse en augmentant. Les messes de minuit attiraient toujours une foule plus empressée que recueillie (1). On ressuscitait certains rits accessoires delà vieille liturgie, comme le baptême des cloches, avec un personnel et une assistance où se mêlaient les deux aristocraties, l'ancienne et la nouvelle : dans une cérémonie de ce genre à Notre-Dame-de-Lorette, le parrain fut le ministre plénipotentiaire de Saxe, la marraine la belle comtesse Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, l'officiant un Rohan- Guéménée, cet ancien archevêque de Cambrai qui avait accepté d'être aumônier de l'impératrice, et l'orateur l'abbé Guillon, le futur évêque du Maroc, qui se répandit en dithyrambes impérialistes (2).

Il n'était naturellement point question de permettre la reprise des conférences Frayssinous. Parmi les prédica-

(1) Rapport du préfet de police, 25 décembre 1811 : F. 7, 3835.

(2) Rapport du môme, 5 septembre 1811 : Ibidem.

teurs goûtés du public qui cherchait vraiment à s'édifier, un des plus suivis était l'abbé Legris-Duval, directeur depuis 1812 de qc qui subsistait de la Congrégation et véhémentement soupçonné de sympathies royalistes. Le jeune secrétaire général delà grande-aumônerie, Feutrier, débutait brillamment comme orateur de la chaire : à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 15 août 1811, il transporta l'assistance par une chaleureuse péroraison, qui appelait les bénédictions du ciel sur « Leurs Majestés Impériales et Sa Majesté le roi de Rome (1) » . Mais parmi les prédicateurs à tendances gouvernementales, le plus couru était de Pradt^ qui, peu soucieux de résider à Malines, se consolait de ses déboires d'ambition par des succès d'éloquence à Paris. Quoiqu'il ait surtout laissé une réputation de verve et de faconde, il paraît qu'il eut parfois en chaire d'heureuses inspirations. Le jour de Noël 1811, à Saint-Roch, il fut si pathétique qu'à deux ou trois reprises une partie des auditeurs se soulevèrent de leurs chaises (2). Trois semaines plus tôt, à la solennité officielle du premier dimanche de décembre, chargé dû discours à Notre-Dame, il avait, dans une apostrophe aux armées françaises, lancé un mot destiné à devenir célèbre, et qu'on attribue généralement à d'autres qu'à lui : « ... Lorsque la discorde, agitant d'aveugles citoyens, changeait nos cités et nos champs en arènes teintes du sang fraternel, l'honneur de la nation parut réfugié tout entier sous vos drapeaux, comme dans son asile naturel. »

Un très vif sentiment de curiosité s'empara des Parisiens, quand ils surent que le Vendredi-Saint de 1811, le cardinal Maury prêcherait la Passion à Notre-Dame.

(1) Rapport du préfet de police, 16 août 1811 : F. 7, 3835.

(2) Journal de l'Empire, 2S décembre 1811.

Sans doute, l'auditoire académique de 1807 avait été déçu : mais il s'agissait là d'un genre tout spécial, tandis qu'en chaire Maury se retrouvait suç le terrain môme de ses premiers succès. Au jour dit, la vaste nef était si pleine, que le silence fut difficile à établir; la princesse Schwarzenberg, femme de l'ambassadeur d'Autriche, n'ayant pu trouver de place, gravit les degrés de la chaire à la suite de l'orateur et se plaça en évidence derrière lui; il en résulta une hilarité qui se prolongea même après qu'on eût fait retirer la dame (1). Déjà énervée et distraite, l'assistance fut désappointée en voyant le cardinal déplier un rouleau de papier : sa prodigieuse mémoire avait faibli, et il dut lire la majeure partie de son sermon. Ce détail accentua le mauvais effet de son débit, qui n'avait jamais été très bon, et qui était devenu fatigant (2). Avec cela, il eut le tort, comme à l'Académie, d'imposer un effort démesuré à l'attention de ses auditeurs, et de garder la parole près de deux heures (3). Aussi, malgré certains passages vraiment éloquents (4), faisait-on à la sortie force rapprochements avec les homélies de la vieillesse de l'arche- ,vêque de Grenade (5).

Maury, pourtant n'avait débité que la moitié du sermon préparé par lui; il lut la seconde partie l'année suivante, à la même époque, devant un auditoire infiniment plus clairsemé.

(1) Rapport du préfet de police, 12 avril 1811 : F. 7, 3835.

(2) De Pradt, les Qualre Concordats, t. II, p. 47, note.

(3) Journal de V Empire, 14 avril 1811.

(4) PoujoDLAT a reproduit un de ces passages {le Cardinal Maury, p. 365-568).

(5) Pasquibr, Mémoires, t. I, p. 416.

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