‹ Paris sous NapoléonChapitre 45 sur 53 · VI · texte numérisé non relu

VI

La circulaire impériale de convocation aux évâques de l'empire français et du royaume d'Italie indiquait le 9 juin comme date d'ouverture du concile national (5) : Napoléon tenait en effet, non seulement à rapprocher cette solennité du. baptême de son fils, mais à faire exactement coïncider les deux cérémonies; le baptême étant de longue date fixé à l'après-midi, il désirait que le concile s'ouvrît à' Noti*e-Dame dans la matinée du même jour. Ce fut très tard qu'il se rendit aux objections

(1) « Le chapitre,... voulant laisser à la postérité un témoignage de sa religieuse gratitude envers l'Etre suprême, de son dévouement très respectueux envers Leurs Majestés Impériales et Royales, de son zèle ardent pour tout ce qm peut concourir au bonheur de Sa Majesté le roi de Rome... » (Documents inédits.)

(2) Bulletin de police du 12 juin 1812 : AF. IV, 1522. (^Documents inédits.

(4) On ne se propose point d'entrer ici dans le détail des délibérations du concile national, mais seulement, conune pour les autres événements intéressant l'histoire générale, d'en signaler les épisodes ou les contre-coups « parisiens »,

(5) 25 avril 1811 : Correspondance, 17656.

aussi d'or... » Le compte rendu d'une messe pontificale et une description héraldique, voilà tout ce que les Français furent officiellement admis à savoir des travaux et des discussions du concile. Napoléon recommandait expressément à son ministre des cultes toutes les précautions susceptibles de maintenir le secret autour des délibérations : «... Ayez soin de ne rien laisser imprimer que je ne l'aie vu... Veillez à ce qu'il n'y ait dans l'assemblée aucun folliculaire ni étranger; il faut qu'il n'y ait que les évéques; quant aux prêtres qu'on propose d'y admettre, j'autoriserai, si cela est absolument nécessaire, l'entrée d'une douzaine de prêtres dont vous me remettrez avant la liste, avec des renseignements sur chacun d'eux; il faut que ce soit de bons prêtres, et non des réacteurs... Il est nécessaire que vous veniez souvent à mon lever me rendre compte de ce qui se sera passé (1). »

Malgré tout, les Parisiens connurent l'essentiel des séances tenues dans une des salles de l'archevêché : ils surent l'émotion des évéques en voyant les deux ministres des cultes de l'empire français et du royaume d'Italie siéger à côté du cardinal-président, en entendant Bigot de Préameneu débiter un discours agressif contre le pape prisonnier, discours composé ou remanié par Napoléon (2). Mais ce qui fit le plus d'effet sur l'opinion, ce fut la proposition de l'évêque de Chambéry^ Dessoles, d'aller en corps demander à Napoléon la mise en liberté de Pie VU, et l'enthousiaste adhésion de la majorité des prélats, qui ne consentiront à sur- Ideoir que pour des motifs réglementaires. Les témoins de la Révolution évoquaient, les uns avec un effroi

(1) 20 juin 1811 : Correspondanee, 17887.

(2) Ibidem, 17828.

affecté, les autres avec une joie mal dissimulée, le souvenir du serment du Jeu de Paume et des grandes journées de 1789; les membres du Corps législatif, qui venait précisément d'ouvrir sa session et de docilement reproduire dans son adresse les théories théologiques chères à l'empereur (1), prirent tout particulièrement ombrage de cette assemblée qui avait des velléités d'indépendance (2).

On colportait un mot naïvement significatif échappé au cardinal Fesch pendant une délibération : c Messeigneurs, afin que le concile ait Tair d'être libre... » Bigot de Préameneu mettait ce racontar sous les yeux de Napoléon, car il le jugeait caractéristique des disposi* tions des évoques, partagés entre la peur de déplaire au maître et la répugnance à se déconsidérer : c ... En général, il y a dans le concile une force d'inertie, une crainte de l'empereur, une plus grande crainte de l'opinion, qu'aucun de ces messieurs n'a cherché à dominer ni à ramener et qu'ils ne veulent point, disent-ils, s'exposer à braver... (3). » Cette spirituelle analyse psychologique était incomplète, car le ministre aurait dû faire une place aux scrupules de conscience qui dominaient les résolutions de beaucoup de prélats; un informateur anonyme de Desmarest^ un ecclésiastique assurément, à en juger par certaines formes de style, voyait plus juste

(1) « ... La religion, Sire, ne prétend & aucun empire sur la terre : fiUe du ciel, elle rejette tous les droits étrangers à sa sublime origine, et satisfaite de donner & Tobéissance un caractère plus auguste, elle ne veut être indépendante que de nos vices et de nos faiblesses. « (Adresse présentée à Napoléon par Montesquiou le 30 juin 1811.)

(2) Thiers, Hittoire du Contulat et de VEmpire, t. XIII, p. 156. (L*assertion de Thiers, fondée sans doute sur des témoignages contemporains, est indirectement confirmée par un passage de la note inédite de Desmarest que j'ai mentionnée un peu plus haut.)

(3) Note intitulée : Esprit du concile, 24 juin 1811 : AF. IV, 1047.

tiù ADMINISTRATION DE MAURY

OU était plus sincère quand il écrivait : < ... La nomination de la commission pour juger l'adresse à l'empereur et répondre à son ministre prouve les alarmes des consciences inquiètes. — On a pris les plus scrupuleux, Tournai, Gand, Bordeaux, Limoges, Trêves (1), Troyes, Conmiachio, etc. — Les hommes dévoués comme Halines (2) n'ont eu que 25 voix... (3). »

« L'énergie et la résistance du concile, » a écrit Napoléon à Sainte-Hélène, « furent agréables à l'empereur; l'esprit d'opposition pouvait seul donner de la considération à des assemblées si contraires à l'esprit du siècle (4). » Destinées à flatter l'opinion libérale, en qui le captif mettait son suprême espoir, ces assertions étaient en absolue contradiction avec ce qu'avait réellement pensé et voulu l'autocrate de 1811. Le rapport de révêque de Tournai le jeta dans une profonde irritation; il s'en prit au ministre des cultes, comme en témoigne cette lettre d'excuses : « . . . J'ai été ce matin extrêmement sensible aux reproches de Votre Majesté, mais je La prie de considérer combien la commission s'est toujours obstinée au plus profond secret, et combien il y avait peu d'apparence qu'elle fît un rapport aussi peu juste et convenable (5). » Savary était beaucoup plus près de la

(1) C'était une erreur complète de compter au nombre des « scrupuleux » Mannay, ami intime de Talleyrand et partisan déterminé du gouvernement; son attitude au concile allait précisément lui valoir le titre de conseiller d'Etat.

(2) De Pradt.

(3) Sans date : F. 7, 65ê7.

(4) Correspondance, t. XXX, p. 550. Il osait ajouter que s'il avait dissous le concile, c'était pour « lui donner, en le frappant par l'autorité, l'intérêt que l'imbécillité et le cagotisme d'un bon nombre d'évôques français lui ôteraient ».

(5) Bigot de Préameneu à Napoléon, 10 juillet 1811 : AF. IV,

vérité que son maître, quand après avoir décrit à sa manière les tendances subversives des évoques, il ajoutait, en son style de gendarme littéraire : « L'empereur ne pouvait, sans un grand danger, ne pas y mettre ordre. C'est seulement alors qu'il m'ordonna de tourner les regards de mon administration vers le concile, qu'il m'avait expressément recommandé de laisser à luimême (1). »

On sait comment se manifesta cette intervention de la police. Le 10 juillet au soir, un décret impérial, déclara le concile dissous; le 12, à trois heures du matin, les évoques de Tournai, de Gand et de Troyes, ces deux derniers aumôniers de l'empereur, peut-être dénoncés par une indiscrétion involontaire de Fesch (2), furent arrêtés dans leur lit et écroués à Vincennes.

L'effet fut déplorable, même sur les personnages les plus attachés à la politique impériale : « Que signifie, » a écrit plus tard l'un d'entre eux, « d'assembler un concile pour emprisonner ceux qui ne sont pas de votre avis! Interroger les hommes, c'est reconnaître en eux jusqu'au droit d'errer (3). « Pour essayer de donner le change à l'opinion, on fit mine d'imputer aux trois évêques des relations avec les ennemis de l'État, et de ressusciter les poursuites contre d'ABtros, pour les y impliquer (4). Ce subterfuge, bientôt abandonné, ne trompa personne : le gouvernement ne frappait en eux

(1) RoviGO, Mémoires, t. V, p. 157. Un peu plus haut, Tancien ministre de la police racontait sa tristesse en constatant « combien les sièges épiscopauz étaient occupés par des hommes médiocres, sans lumières et sans études. »

(2) C'est ce que raconte de Pradt, sur la foi de Savary (les Quatre Concordats, t. II, p. 499 et note) : les deux autorités sont suspectes.

(3) De Pradt, les Quatre. Concordats, 1. 1|« p. 500. \^

(4) Pasquier, Mémpires, t. I, p. 483« note.

Ui ADMINISTRATION DE MAURT

que les meneurs de l'opposition conciliaire, et ne cherchait qu'à avoir leur démission, qui fut obtenue ou extorquée après quatre mois de détention rigoureuse (1). Ils se montrèrent dans l'épreuve moins héroïques que ne l'ont prétendu certaines légendes familiales ou diocésaines (2), mais rien ne saurait excuser les plaisanteries d'un de Pradt, disant que « jamais on ne vit martyrs plus embarrassés de leurs palmes^ ni plus désintéressés ; car ils en auraient fait part à qui aurait voulu s'en charger (3) » . La vérité est que cette claustration prolongée, sans livres, sans papier ni encre, sans échange de pensées avec âme qui vive, était de nature à briser les tempéraments les plus énergiques. Maurice de Broglie, évoque de Gand, n'avait d'autre tort que de prendre Savary pour confident quand il écrivait : « ... Quatre mois de secret ont été quatre siècles d'une torture auprès de laquelle la mort tant désirée m'eût semblé un lit de roses : on ne peut rien comparer à cet horrible bannissement, à cette interdiction de la société et du culte public de la religion (4). » Ces détails furent mal connus sur le moment: mais la société parisienne jugea sévèrement l'indifférence des autres évêques pour le sort de leurs confrères. Mmes de Lameth et de Murât, tante et sœur de Maurice de Broglie, tentèrent vainement d'obtenir l'intervention de Fesch et de Duvoisin; comme elles faisaient observer à l'évêque de Nantes que sous l'ancien régime, un corps constitué se serait cru obligé d'honneur à solliciter la mise en liberté de ses membres

(1) Cf. le long et curieux rapport de Janzé, gendre de Bigot de Préameneu et secrétaire général du ministère des cultes, chargé d'aller à Vincennes faire signer les démissions (22 novembre 1811 : AF. IV, 1047).

(2) La Domination française en Belgiqtnê, t. II, p. 240-250.

(3) Let Quatre Concordats, t. II, p. 500.

(4) A Savary, 13 novembre 1811 : F. 7, 6567.

incarcérés, le prélat repartit piteusement : < Oui, cela est vrai, mais ce qui se faisait autrefois ne se fait plu8(i). »

L'arrestation de Tévêque de Troyes entraîna celle d'une dame à laquelle il avait confié un certain nombre de lettres^ < dont une, relative au concile, était d'un mauvais esprit > : après une semaine de détention arbitraire aux Madelonnettes^ on lui infligea le châtiment assez spirituel d'une mise en surveillance... chez son mari, manufacturier à Elbeuf (2). Vers la même époque, Gapelle, le très actif et inquisiteur préfet de Genève, dénonça un professeur de la Faculté de théologie de Paris, l'abbé Burnier-Fontanel, coupable d'avoir écrit à un curé du département du Léman... que le concile était dissous et que la majorité d'entre les évéques s'étaient montrés favorables au pape; Pasquier fut invité à mander ce théologien trop bien renseigné et à lui prêcher la circonspection (3).

L'interruption ab irato des délibérations des séances du concile n'apportait point de solution aux graves questions qui avaient .motivé la convocation de l'assemblée. Napoléon fut un des premiers à s'en apercevoir, et dans son embarras, il toléra peut-être que de Pradt, toujours inconsolable de n'être point archevêque de Paris, lui reprochât d'avoir livré le clergé de France tour à tour « à l'exemple de l'opposition journalière de M. le cardinal Fesch^ à la débilité séculaire de M. le cardinal de Belloy, au dévergondage du cardinal Maury (4) ». Il

(i) Récit de Mme de Murai : o*Haussonville, l'Eglise romaine €t le Premier Empire, t. IV, p. 493.

(2) Bulletin de police du 20 juillet 1811 : ÂF. IV, 1516.

(3) Capelle & Savary, 18 juillet 1811 ; note ministérielle à Pasquier, 8 août : F. 7, 6567.

(4) Les Quatre Concordats, t. Il, p. 498.

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prêta surtout l'oreille aux propos de ce même Maiaory : le cardinal, qui s'était flatté de retrouver au concile ses succès oratoires de la Constituante^ avait été très mortifié de l'accueil à peine déférent qu'avaient reçu ses harangues; une fois, on Pavait si violemment interrompu qu'il s'était rassis tout déconcerté, sans achever sa démonstration. Aussi, prenant aisément son parti de la dissolution* du concile, il s'en allait répétant à tous les échos unade ces métaphores triviales qu'il affectionnait : « Notre vin n'a pas été trouvé bon en cercle, vous verrez qu'il sera meilleur en bouteilles. » Après avoir ri du propos, on s'avisa qu'il contenait un utile conseil. Les évoques furent officieusement détournés de quitter Paris, puis individuellement convoqués chez le ministre des cultes, qui les chapitra de son mieux et leur présenta une formule à signer. Dans ces intimidants têteà-tête, l'insinuante et courtoise dialectique de Bigot de Préameneu trouva bien peu de résistances irréductibles. Quand on se fut assuré d'un nombre respectable d'adhésions, les signataires furent réunis en une assemblée préliminaire, pour demander la réouverture des séances du concile, qui fut autorisée par décret impérial. Le 8 août, sans discussion, sans vote secret^ l'assemblée mutilée adopta un décret qui, en cas de refus ou d'abstention du pape, donnait après six mois au métropolitain ou au doyen des évêques de la province le droit de conférer l'institution canonique aux évêques nommés; il y eut 80 suffrages favorables contre 13 hostiles (4).

Ce pitoyable résultat une fois obtenu, sans se réunir de nouveau officiellement, la plupart des évêques demeurèrent à Paris^ pour attendre le retour d'une

(1) Welschingerj le Pape et V Empereur, p. 281.

députation envoyée à Savone. Le 20 septembre. Pie VII^ circonvenu, dénué de renseignements complets, sincèrement désireux d'ailleurs de mettre fin au veuvage de tant d'églises, signa un bref qui acceptait en fait les résolutions du 5 août. Napoléon, mécontent de certaines expressions de* cette pièce, décidé à l'utiliser sans l'accepter officiellement (4), jugea que la présence des évêques devenait gênante à Paris. De Gorcum, près de Rotterdam (il venait d'improviser un voyage en Hollande), il manda impérieusement à Bigot de Préameneu de les renvoyer au plus tôt dans leurs diocèses, même les aumôniers de la cbapelle impériale, même les évêques nommés qui espéraient enfin recevoir leurs bulles (2). Le pauvre Lejeas, toujours optimiste et toujours déçu, répondait à l'invitation du ministre : « ... Demain mardi, je pars sans faute à neuf heures du matin pour Liège. Il aurait été bien beau d'y retourner sacré, au moins avec les bulles; la cérémonie du sacre serait moins coûteuse à Paris et plus facile pour nous (3). » Les bulles de Lejeas, ou plutôt le bref qui en tenait lieu, finit par arriver, mais Napoléon le fit retenir à Paris comme attentatoire aux libertés gallicanes; ce fut seulement le 4 juillet 1814 que l'abbé de Montesquiou, ministre de Louis XVIII, l'adressa au destinataire (4) ; mais alors les difficultés vinrent du Saint-Siège et du gouvernement des Pays-Bas, de sorte que Lejeas ne coiffa jamais la mitre.

(1) Cf. sa lettre à Bigot de Préameneu, 26 octobre 1811 : Lettres inéditet, éd. Lecestre, 890.

(2) 6 et 26 octobre : Correspondance, 18163 et 18205.

(3) 21 octobre 1811 : F. 19, 1172.

(4) Ibidem.

L'incarcération des trois évèques indociles fit impression sur les esprits, à cause du rang élevé des prisonniers et de la coïncidence avec les débats du concile : mais le traitement qu'ils subirent était le même en somme qui, à partir de 1808 ou 1809, fut appliqué à un nombre croissant de prêtres suspects ou rebelles. Ceux-ci étaient surtout originaires de Belgique ou d'Italie, et c'étaient les forteresses de Ham ou de Fenestrelle qui en hébergeaient la majeure partie. Paris pourtant fournit aussi son contingent de prêtres arbitrairement détenus; après l'affaire de d'Astros et de ses prétendus complices, ce fut une mésaventure caractéristique que celle de l'abbé Hubault de Malmaison, du clergé de Saint-Merry (1).

Le 3 août 1811, à la suite de quelque dénonciation dont le texte ne nous est point parvenu. Napoléon écrivait à Savary : « Faites arrêter un nommé Malmaison, vicaire à Paris. — Cet homme porte plusieurs noms; il s'appelle aussi Hugot (2); il est vicaire à Saint-Merry à Paris. Il doit être à Paris ou à Bolbec, dans le pays de Caux. Il est le chef d'une association clandestine où il paraît qu'il y a beaucoup de filles. On fait prononcer des vœux; on impose des pratiques de religion; on fait déposer des fonds. Il faut donc de l'adresse pour déjouer

(1) Les pièces dont je ne spécifie point la provenance sont empruntées au dossier personnel de l'abbé (F. 7, 6568).

(2) Hugot est une évidente déformation de HubauU; M. Lecestre a lu et imprimé Lugo, qui se comprend moins.

cette obscure (1) cabale, saisir le chef avec (2) ses papiers, et savoir ce que veulent ces gens-là (3). »

Arrêté le 4 à son domicile parisien, et interrogé le 5, probablement par Desmarest^ l'abbé s'expliqua de la façon la plus simple et la plus plausible sur la façon dont il s'aquittait de son ministère de direction spirituelle. Le 6, le ministère de la police rédigeait un « premier compte rendu à Sa Majesté », conçu en termes favorables : < . . . Ses papiers ne présentent qu'une seule circonstance de quelque intérêt, et qui ait rapport à la prévention élevée contre lui. C'est une liste de cinq femmes reçues par lui de la confrérie du scapulaire... M. le curé de Saint-Merry rend les témoignages les plus favorables à l'abbé Malmaison, à son caractère religieux, mais sans fanatisme; homme très laborieux, chargé des catéchismes; étant à son confessionnal à cinq heures du matin jusqu'à son dîner, et y revenant de suite jusqu'à neuf heures... Le seul point où il aurait un peu de passion serait contre les jansénistes... »

Ce rapport semblait devoir être le prélude d'une prompte mise en liberté; mais le 30 août, Malmaison datait de la Force une réclamation : « Voilà un mois, du moins bientôt, que je suis en prison et au secret... » Son curé, qui dès le 19 août avait écrit à Desmarest, se décida vers la mi-septembre (le 14) à s'adresser directement à Napoléon. Ce curé était Fabrègues, ancien vicaire épiscopal à Nîmes du temps de la constitution civile, sincèrement rétracté; sa lettre à l'empereur était en somme une démarche généreuse, mais avec le vif désir de procurer la liberté à un collaborateur apprécié,

(1) «c Petite » (éd. Lecestre).

(S) « Avoir » (éd. Lecestre: il y a quelques autres variantes sans importance).

(3) Lettres inédites, éd. Lecestre, 850»

us ADMINISTRATION DE MAURY

on y discernait la non moins vive préoccupation d'écarter de lui-même tout soupçon. C'est ainsi que pour établir d'emblée la pureté de ses propres sentiments, il joignait à sa missive un discours patriotique prononcé par lui onze ans auparavant, au lendemain de Marengo,. « C'est le plus soumFs de vos sujets, » protestait-il, « le plus fidèle à votre gouvernement, le plus attaché à votre personne sacrée, qui prend la respectueuse liberté de vous supplier de rendre à ses fonctions aussi utiles qu'édifiantes M. Malmaison, mon coopérateur, qui, quoique simple prêtre habitué, est l'édification de ma paroisse par ses vertus, une espèce de providence par sa charité, et que je crois entièrement innocent. Comme aucune opinion ultramontaine n'a jamais souillé mon esprit,... Un prêtre qui penserait mal ne travaillerait pas longtemps avec moi... >

Cependant, on avait demandé des renseignements en Normandie. Le 5 octobre 1811, Savoye-RoUin, préfet de la Seine-Inférieure, répondit à Savary que l'abbé de Malmaison était venu à plusieurs reprises à Bolbec comme représentant ou fondé de pouvoirs d'un abbé des Mares, jadis éloigné de cette ville et du diocèse de Rouen à la demande du cardinal Cambacérès; Malmaison visitait les familles amies de des Mares, et en obtenait de l'argent « pour secourir des ecclésiastiques de Paris ». Le préfet ajoutait que ses voyages à Bolbec avaient cessé depuis deux ans, ce qui prouve bien qu'il ne s'agissait point de venir en aide aux cardinaux noirs.

Néanmoins, il n'en fallut pas davantage pour prolonger indéfiniment sa détention, sans d'ailleurs qu'il fût interrogé sur ce nouveau grief. A Bigot de Préameneu, exposant, le 29 mai 1812^ qu'il était assailli des sollicitations du curé de Saint-Merry, Savary répondit (6 juin) que Napoléoû avait différé, sa décisioxi^ .Le

19 janvier 1813, le malheureux fut transféré à Sainte- Pélagie, ce qui était un adoucissement, mais ce qui montrait aussi que la mise en liberté n'était point imminente. Le ministre des cultes revint à la charge le 15 février 1813 : « ... Dix-huit mois de prison paraissent d'ailleurs suffire pour modérer son zèle... » Savary invoqua cette fois (2 mars 1813) la convenance d'attendre le rapport des deux conseillers d'État chargés, aux termes du décret du 3 mars 1810, de faire annuellement la visite des prisonniers. Le ministre de la police n'était même plus d*accord avec ses agents sur les charges imputées au pauvre abbé : tandis que Savary le déclarait « prévenu d'être le chef d'une association non autorisée » , une note des bureaux le traitait de « prévenu de correspondance avec les ennemis du gouvernement »^ grief aussi imaginaire que dangereux. Le 29 avril 1813 enfin, sur un certificat médical qui attestait de sérieuses douleurs rhumatismales, Savary autorisa non pas la libération, mais le transfert dans une maison de santé. Il semble bien que l'abbé Hubault de Malmaison ne recouvra l'indépendance et ne fut rendu à ses fonctions qu'après la chute de l'Empire; il occupa plus tard la cure de Saint-Louis-en-l'ïle, et sa mémoire est encore en vénération chez les doyens des habitants de l'île Saint-Louis (1).

En matière d'associations religieuses ou de congrégations, le gouvernement, en effet, était pendant cette période particulièrement défiant et rigoureux. Maury lui-même, qui pourtant avait fait ses preuves de docilité, était accusé par Bigot de Préameneu de faiblesse à

(1) Sur ce dernier point, des renseignements personnels m'ont permis de contrôler et de confirmer les assertions contenues dans le livre d^ M. Vabhé Collignon.

l'égard de celles d'entre les Sœurs de Charité qui continuaient à reconnaître en secret l'autorité de leur ancien supérieur, le lazariste Hanon, exilé à Amiens par mesure administrative (1). Pour mieux consacrer la dispersion des religieux du Mont-Valérien, qu'il traitait à tort de « trappistes » , Napoléon tint à transformer leur résidence en asile d'orphelines (2), et résolut d'y établir une des maisons d'éducation de la Légion-d'Honneur (3).

Aussi bien qu'aux personnes, Pinquisition s'étendait aux estampes suspectes d'ultramontanisme. On faisait les honneurs du bulletin de police, destiné à passer sous les yeux de l'empereur, à une gravure qui, par une de ces allégories déjà et toujours trop en vogue dans l'imagerie religieuse, représentait les trois vertus théologales à bord d'un esquif battu par la tempête : Pie VII tenait le gouvernail et dirigeait l'embarcation vers le port que lui montrait du doigt la • religion i, perchée sur un rocher (4). Le général Pommereul, directeur général de l'imprimerie et de la librairie, se vantait comme d'un haut fait d'avoir fait saisir la planche et les épreuves d'une estampe représentant le pape en prières dans une chambre devant un crucifix.

(1) Bigot de Préameneu à Napoléon, 14 février 1811 : AF. IV,

(2) « J'avais destiné la maison du Mont-Valérien pour en faire une maison d'orphelines ; on a allégué de vaines raisons pouf ne pas lui donner cette destination. » (A Montalivet, 6 août 1811 : Coi'respondance, 17997.)

(3) Il visita les travaux avec Marie-Louise en 1813, fut mécontent de la mesquinerie des bâtiments, et dit à Fontaine : « Allez vite trouver le ministre de l'intérieur, et concertez-vous avec lui pour qu'on ne fasse rien ici qui soit ridicule et déshonorant. » (Bausset, Mémoires, t. IV, p. 252-253.)

(4) Bulletin de police du 26 janvier 1811 : AF. IV. 1513.

avec une légende latine : t Ce sont, » expliquait-il, « les circonstances qui rendent le sujet de l'estampe scabreux, et surtout les mots de l'inscription (clauso super se ostio, la porte fermée sur lui) dont l'équivoque laisse entrevoir l'idée de la captivité, qui m'ont déterminé à faire saisir, d'autant qu'on se proposait d'en faire des dessus de tabatières, qui avec cette figure devenaient ainsi des signes de reconnaissance... (1). >

La surveillance n'était pas moins tracassière ni moins défiante sur les livres mêmes de religion. Quand le cen- , seur était un diplomate de carrière et un ancien chargé d'affaires à Rome, comme Artaud, il y mettait encore des formes; ainsi, en annonçant qu'il avait exigé force suppressions dans un recueil d'instructions à l'usage du clergé, il ne laissait pas que de conclure : « J'ai délivré un procès-verbal d'approbation absolue. La main du gouvernement, quand elle croit devoir trancher dans ces matières délicates, doit agir secrètement et ne laisser aucune trace de sa volonté et de la direction qu'elle donne à la pensée publique (2). » — De tels ménagements étaient inconnus au directeur général Pommereul, militaire de profession, voltairien de doctrine, qui tenait à prendre le contre-pied des pratiques de son prédécesseur Portails, et à désobliger le clergé et le monde religieux en exécutant rigoureusement ce qu'il considérait comme une consigne. A un libraire qui venait d'éditer des Règles chrétiennes, il ordonnait de éupprimer en tête la mention de l'autorisation épiscopale, < attendu que ces sortes de permissions ne doivent avoir pour objet que les livres de liturgie et non les livres de morale, dont la surveillance exclusive appar-

(1) A Savary. 8 mai 1811 : F. 7, 6530.

(2) Rapport du l»' juillet 1812 : Bibl. nat., nouv. acquis, fr.,

85â ADMINISTRATION DE MAURY

tient à Tautorité civile (1). » Par contre, Pommereul intimait à rimprimeur Marne défense de vendre un paroissien tant qu'on n'aurait pas modifié le calendrier du début, « parce qu'il contient l'indication en petites capitales de plusieurs fêtes supprimées par le Concordat, et qu'il ne rappelle pas, au nombre des fêtes mobiles, l'anniversaire du couronnement de Sa Majesté, fixé au premier dimanche du mois de décembre (2). »

% Avec cela, la religion et ses ministres étaient plus que jamais officiellement honorés, mais comme une institution d'État et comme des fonctionnaires. Le grandmaître de l'Université impériale, Fontanes, daignait prendre la parole à l'ouverture des Cours de la Faculté de théologie : après avoir rappelé, sur le ton de la commisération, les débats qui avaient jadis divisé les docteurs, il énonçait avec assurance la thèse de l'infaillibilité, telle qu'on la concevait alors dans beaucoup de cercles politiques, judiciaires, et même ecclésiastiques : « ... Le danger de ces disputes est bien loin de nous. La théologie, appuyée sur les principes de l'Église gallicane et sur le génie de Bossuet, ne peut plus s'égarer (3). » — La décoration de chevalier de l'ordre de la Réunion, décoration peu prodiguée et par cela même assez enviée (4), fut attribuée au printemps de 1813 au vicaire général Jalabert, aux archiprêtres de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève, à l'official Boylesve et à quatre curés, choisis parmi les plus méritants et les plus en vue : Marduel, de Saint-Roch; Bossu, de Saint-Eustache; Du-

(1) Ordre à l'inspecteur Gaudefroy, i5 mai 18H : Bibl. nat,, nouv. acquis, fr., 1362.

(2) Ordre au môme, 29 novembre 18H : Ibidem.

(3) 17 avril 1811 : Journaux.

(4) BoNNEViLLE DE Marsangy, la Légion d'honneur, p. 90, note.

bois, de Sainte-Marguerite, et Jerphanion, de la Madeleine. — D'autre part, dans les églises comme ailleurs, on remettait en évidence les souvenirs de l'ancienne monarchie, qui n'étaient plus jugés offusquants pour la « quatrième dynastie *; c'est ainsi qu'on replaçait, au fond du chœur de Notre-Dame-des-Victoires, la toile où Vanloo avait représenté Louis XIII offrant à la Vierge le plan de ce sanctuaire (1).

Conformément aux ordres de Napoléon, Maury s'était installé à l'archevêché le 22 janvier 1811, et avait ce jour-là même < pendu la crémaillère », en donnant un grand dîner officiel (2). Il s'en fallait de beaucoup pourtant que les réparations entreprises à la demande de Fesch fussent terminées, et que le vieux palais des archevêques de Paris offrît une habitation confortable : sans parler du mobilier, pour lequel l'empereur venait d'allouer des crédits spéciaux (3), bien des choses restaient à achever ou à créer. Ce fut, sans exagération, un des grands soucis de l'administration de Maury : il engagea à ce sujet une vaste correspondance autographe, où se peignent au vif certains de ses ridicules*

Ses qualités mêmes l'entraînaient parfois à d'indiscrètes sollicitations. Très homme de famille, il s'était jadis fait

(1) Journal de V Empire, 21 novembre 1811.

(2) Ibidem, 25 janvier 1811.

(3) Maury tenta vainement de profiter du baptême du roi de Rome pour obtenir uji supplément de décoration. (Frédéric Masson, Napoléon et son fH^, p. 10^-103.)

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