IV
honneur en présentant dans un des plus élégants salons de Paris son vieux savetier de père, venu à l'improviste de Valréas; «depuis son retour, il s'était chargé de l'éducation et de l'établissement des filles d'un de ses frères, guillotiné pendant la Terreur. Il entendit installer dans les dépendances de l'archevêché non seulement son frère l'abbé, mais ses nièces mariées, avec leur famille et leur train de maison, alléguant que les archevêques de l'ancien régime logeaient dans des bâtiments de la première cour, démolis depuis lors, outre de nombreux grands-vicaires, < trois ou quatre branches de leur famille (1) ». 11 oubliait que la Révolution était intervenue depuis lors, et qu'une de ses raisons d'être avait été la suppression des abus, particulièrement en matière ecclésiastique. Quoi qu'il en soit, il paraît bien que les deux nièces, mariées à deux auditeurs au Conseil d'État, habitèrent effectivement l'archevêché.
On se rappelle que Fesch, dominé par ses goûts pour le faste, avait exigé de vastes communs, pour l'édification desquels il avait fallu acheter et abattre plusieurs maisons; ces travaux se poursuivaient avec une lenteur qui exaspérait Maury, mais qui lui donnait l'occasion de se complaire dans le naïf étalage de son luxe : < ... Je me plains de ne pas pouvoir mettre à couvert la moitié de mes voitures, d'entreposer d'un côté mes chevaux et de l'autre mes domestiques d'écurie (2). »
De même qu'il avait fallu à Fesch des écuries et des remises, Maury réclama un jardin, dont s'étaient passés les archevêques grands seigneurs des dix-septième et dix-huitième siècles; c'était pour lui une question d'hygiène : «... Ne sachant où me promener pendant
(1) A Bigot de Préameneu, 8 avril 1811 : F. 19, 320,
(2) Au même, 21 septembre 1811 : F» 19« 319,
TRAVAUX AU PALAiS ARCHIÉPISCOPAL 355
un quart d'heure, je suis absolument privé de toute espèce d'exercice, sans lequel je ne puis conserver ma santé... Toute promenade me devient impossible, pour ne pas attrouper le peuple autour de moi, et je ne fais aucune espèce d'exercice. Ma santé s'en ressent par une diminution toujours croissante d'appétit et de sommeil... (1). » Le jardin une fois dessiné et planté, le cardinal batailla pendant des mois pour obtenir un bassin d'arrosage, qu'on lui chicanait malgré la proximité de la Seine, et dont l'absence le contraignait de recourir à des moyens héroïques : < ... Environné d'eaux de tous les côtés, je n'en ai pas une seule goutte dans le jardin, et je sacrifie le réservoir destiné à la baignoire et à la garde-robe de mon appartement pour faire arroser à grands frais et d'une manière insuffisante les nouvelles plantations (2). »
Une affaire tragi-comique fut celle des glaces (3). Fesch avait peut-être payé de ses deniers celles qu'il avait commandées : ce qui est certain, c'est qu'il les avait fait enlever quand il s'était définitivement désisté de toute prétention au siège de Paris. Le 19 mars 1811, avec une désinvolture affectée, Maury avisa Bigot de Préameneu qu'à la suite d'une conversation avec lui et avec le préfet de la Seine, il s'était cru autorisé à faire poser des glaces, et que le mémoire du miroitier se montait à la bagatelle de 27,000 francs. Le ministre se récria : « ... Je n'ai jamais été dans le cas de dire cela... Je n'ai reçu aucuns nouveaux ordres qui me permettent de dépasser les 450,000 francs pour réparations de l'archevêché. » Le cardinal redoubla les instances (7 mai et 11 juillet 1811), sur un ton qui devenait beaucoup plus
(1) A Bigot de Préameneu, 3 mai et 21 septembre 1811 : F. 19, 319.
(2) Au môme, 10 avril 1813 : F. 19, 318.
(3) Elle remplit tout un petit dossier, dans le carton F. 19, 318.
356 ADMINISTRATION DE MAURT
humble : « ... Je vous supplie de ne plus m'exposer par un plus long délai à être assigné moi-même comme débiteur de ces glaces. La menace m'en a été faite avec beaucoup de politesse et de fermeté. » Sans se laisser troubler par cette perspective, Bigot de Préameneu renvoya le prélat à Frochot, représentant du département, et conclut en termes assez secs (13 août 1811) : « Ce serait inutilement, monsieur le cardinal, que vous solliciteriez de nouveau auprès de mon ministère le prix des glaces fournies par le s. Lamy ». Sur les fonds départementaux ou sur les deniers personnels de Maury, le miroitier reçut un à-compte de près de 7,000 francs, qui le fit patienter pendant quelques mois; mais le 23 avril 1812, Montalivet, que le cardinal avait su gagner à sa cause, écrivait à son collègue des cultes que ce commerçant menaçait, non plus de faire un procès^ mais de reprendre les glaces fournies par lui. On finit sans doute par le désintéresser.
Ceci n'est qu'un épisode, pris entre bien d'autres. Dès l'automne de 1811, Bigot de Préameneu, mécontent et inquiet de l'importance des dépenses engagées, réprimandait l'architecte Poyet, qui répliquait : «... S. Ém. M. le cardinal Maury commandait lui-même, ou faisait commander par M. son neveu ou M. son frère les ouvrages dont il s'agit, et c'était directement aux ouvriers que ces messieurs donnaient des ordres, non pas à moi, puisque j'avais reçu de Votre Excellence celui de ne plus rien faire, les fonds étant épuisés... (1). » Frochot cependant prenait la défense du cardinal, en faisant valoir qu'il avait reçu de l'empereur l'ordre de s'installer d'urgence au palais archiépiscopal, et que pour pouvoir simple-
(1) Novembre 1811 : F. 19, 318.
ment placer son mobilier il avait dû faire achever un certain nombre de travaux (1). Le ministre des cultes, qui savait son maître inflexible en matière de comptabilité, s'en tenait rigoureusement aux chiffres : par exception, Napoléon avait consenti à affecter 400,000 francs à la restauration de l'archevêché, puis à allouer un supplément de 50,000 francs; ce double crédit était épuisé : «... Désormais toutes dépenses concernant cet édifice restent comme auparavant à la charge du département (2). » Sans se laisser rebuter, ni sans comprendre combien sa considération souffrait de ces perpétuelles quémanderies, Maury dès le printemps suivant sollicitait des travaux assez importants : < ... Il est pour moi du plus grand intérêt que les fonds destinés à cette dépense soient assignés par l'empereur avant son départ (3). Une année de jouissance est pour moi d'une haute importance à mon âge (4). »
Poyet, l'architecte, qui s'était peut-être prêté sans trop de résistance aux coûteuses fantaisies de Fesch et de Maury, en devint indirectement victime : sur les crédits ainsi épuisés, il ne resta plus de quoi régler ses honoraires. Dès le 5 janvier 1811, avec mille circonlocutions, il demandait un à-compte à Bigot de Préameneu, en prétextant le désir de faire un placement exceptionnellement avantageux, conseillé par son notaire : «... J'avoue, Monseigneiu*, que j'ai été arrêté par la crainte de n'être pas accueilli favorablement par Votre Excellence; mais Madame la comtesse (6), à qui j'ai pris la liberté d'en parler, ayant eu bonté de me conseiller
(1) A Bigot de Préameneu, 7 novembre 1811 : F. 19, 318.
(2) A Frochot, 29 novembre 1811 : Ibidem.
(3) Pour la campagne de Russie.
(4) A Bigot de Préameneu, 28 avril 1812 ; F. 19, 318.
(5) Mme Bigot de Préameneu.
de vous en écrire, j'ai Thonneur de vous supplier sous ses auspices de vouloir bien faire droit à ma demande... (1). > Cette diplomatie se heurta moins à une mauvaise volonté caractérisée qu'au manque de ressources : trois ans plus tard, la campagne de France déjà commencée, le malheureux n'avait encore rien touché de ce qui lui était dû, et faisait le candide aveu de sa détresse : « ... Je suis réellement très embarrassé de me trouver absolument sans fonds, mon notaire ne pouvant d'ailleurs me faire de prêt (2). »
Si Napoléon consentit malgré tout dans une large mesure à embellir et à agrandir le palais archiépiscopal de Paris, ce fut moins pour complaire à Maury que pour ménager une demeure princière au pape, dans le cas où celui-ci, réalisant le rêve impérial, viendrait à habiter Paris.
« Tout avait été préparé pour que ce palais fût meublé avec plus de magnificence que les Tuileries mêmes; tout devait y être or, argent ou tapisseries des Gobelins, retraçant des événements tirés de l'Histoire sainte... En 1813^ sans les événements de Russie, le pape eût été évêque de Rome et de Paris, logé à l'archevêché; le Sacré-Collège, laDaterie,la Pénitencerie,les Missions, les Archives, eussent été placés autour de Notre-Dame et dans l'île Saint-Louis; Rome eût été transportée dans l'ancienne Lutèce... (3). » En ajoutant qu'il regrettait de ne pouvoir aussi transporter à Paris l'église Saint-Pierre^ et qu'il avait toujours été « choqué de la mesquinerie de Notre-Dame » , le prisonnier de Sainte-Hélène trahissait la hantise du gigantesque qui déformait alors ses sou-
(2) A Bigot de Préameneu, 19 janvier 1814 : Ibidem.
(3) Correspondance de Napoléon, t. XXX, p. 556-557.
venirs. L'archevêché, très convenablement restauré, ne reçut jamais la luxueuse décoration décrite ici, et qui n'avait été prévue que pour le palais du roi de Rome; jamais non plus il ne fut question de l'installation du pape à Paris comme d'un événement imminent.
Ce qui est vrai, c'est qu'un décret du 8 novembre 1810, rendu en ox^cution du sénatus-consulte du 17 février, attribua Parchevéché comme résidence au pape, lors des séjours éventuels qu'il ferait dans la capitale; un article du décret ajoutait : « L'archevêque de Paris ne pourra demeurer dans ce palais que pendant le temps qu'il ne sera point occupé par le pape. » Maury parut d'abord fort pe^gi s'inquiéter de cette perspective : puis soudain, lots du transfert du pape à Fontainebleau (juin 1812), il se mit précipitamment en quête d'un domicile pour le jour où il lui faudrait quitter l'archevêché, et jeta son dévolu sur l'hôtel de Nivernais, rue de Tournon (aujourd'hui la caserne de la garde républicaine) (1). Sur ses instances, le ministre des cultes envoya une proposition conforme au quartier général de Wilna, d'où revint un laconique ordre d'ajournement (2); l'idée pourtant, encore agitée à plusieurs reprises dans la correspondance de Maury, ne fut définitivement abandonnée qu'en 1813.
(1) Plusieurs pièces relatives à ce projet sont dans le carton F. 19, 319. — Cf. Jauffrkt, Mémoires histdriqueSy t. II, p. 492-493«
(2) FeuiUe de travail du 15 juillet 1812 : AF. IV, 981.