I. Protestants. — II. Juifs. — III. Francs-Maçons
La loi du 18 germinal an X mettait les deux confessions protestantes qui comptaient en France des fidèles sur un pied de complète égalité avec l'Église catholique. Dans les débats législatifs, tous les orateurs avaient insisté sur cette innovation, les uns, comme Portails, pour mieux combattre les préventions si répandues contre le Concordat, d'autres, comme le tribun calviniste Jaycourt, pour exalter ce caractère officiel reconnu à un culte qui avait été longtemps proscrit ou réduit à une dédaigneuse tolérance.
Le Concordat ruinait les espérances de ceux qui avaient rêvé, avec Mme de Staël, de faire du protestantisme la religion d'État de la France moderne. On se flatta tout au moins que parmi les personnes brouillées de longue date avec la pratique du catholicisme, il y en aurait beaucoup qui, se croyant tenues par convenance ou par docilité politique à faire acte de religion, adhéreraient
au protestantisme (1). Cette idée prît assez de consistance lors de la promulgation du Concordat pour que le ministre de Prusse, Lucchesini, crût devoir la transmettre à son souverain (2). De son côté, après avoir annoncé tout d'abord que le nombre des néophytes était c très médiocre » (3), le préfet de police prétendait un mois plus tard que malgré la scrupuleuse réserve du pasteur Marron, qui s'abstenait de tout acte de prosélytisme, le nombre des fidèles ne cessait d'augmenter aux offices du temple Saint-Thomas-du-Louvre (4).
Dans cette période dés débuts, le culte r^/orme proprement dit, c'est-à-dire évangélique ou calviniste, parut seul compter à Paris des adhérents assez nombreux pour recevoir une organisation officielle, par l'établissement d'une église consistoriale. Cette organisation s'effectua d'ailleurs sans hâte : ce fut seulement le 12 janvier 1803 que Marron (5), maintenu en qualité de pasteur de l'église consistoriale de Paris, prêta entre les mains du préfet de police le serment prescrit par l'art. 26 des Organiques des cultes protestants (6). Un peu plus tard, le consistoire fut élu selon le mode de suffrage très censitaire qu'instituait l'art. 24 (7) ; il comprenait surtout des personnages officiels ou des notabilités parisiennes, comme le sénateur Sers, le conseiller d'État Pelet (de la
(1) Rapport du préfet de police, 23 germinal an X (13 avril 1802) : AuLARD, Parit sous le Consulat, t. II, p. 832.
(2) 9 avril 1802 : Boulât de la Mburthe, Documents sur la négociation du Concordat, t. V, p. 432.
. (3) Rapport du 2 floréal (22 avril) : Aulard, Paris sous le Conmlat, t. III, p. 2.
(4) Rapport du 8 prairial (28 mai) : Ibidem, t. III, p. 78.
(5) Sur ce personnage, cf. Paris sous Napoléon, t. I, p. 335-336.
(6) Journaux.
1 (7) Etaient seuls électeurs les vingt-cinq chefs de famille protestants les plus imposés au rôle des contributions directes.
Lozère), les tribuns Jaucourt et Boissy d'Anglas, le le'gislateur Rabaut le jeune, le conseiller général Bidermann, les banquiers Delessert père et Mallet aîné. Au début de mai 1803, le consistoire obtint une audience du Premier Consul : après une harangue du pasteur Marron, Bonaparte répondit gracieusement « qu'il n'ignorait pas que la morale prêchée dans leur temple était pure^ et aussi favorable au bon ordre qu'aux bonnes mœurs (1). • Cette audience de présentation fit précédent, et Portalis reconnut au consistoire de Paris le droit d'être reçu par le chef de l'État dans les circonstances solennelles (2).
A Paris comme ailleurs, les réformés, privés de temples depuis la révocation de l'Édit de Nantes, désiraient ardemment qu'on leur attribuât quelques-unes des églises désaffectées. Il s'était écoulé depuis la suppression des congrégations assez de temps, il s'était surtout passé assez d'événements pour que cette attribution pût avoir lieu sans blesser au vif les consciences catholiques. Un arrêté consulaire du 2 frimaire an XI mit à la disposition des réformés, outre l'église Saint-Thomasdu-Louvre (3), dont ils avaient déjà la jouissance, celles de l'abbaye de Penthemont, rue de Grenelle, et de la Visitation Sainte-Marie, rue Saint-Antoine. Dans ce dernier local, par suite de la ténacité d'un ancien curé constitutionnel, le culte protestant ne fut inauguré que le dimanche 1" mai 1803 (4).
(1) Journal des Débais, 20 floréal an XI.
(2) Portalis à Bonaparte, 24 prairial an XI (18 juin 1803) : AF. IV, 1044.
(3) L'ancienne église Saint-Thomas-du-Louvre, écroulée en 1739, avait été remplacée par une église dénommée Saint-Louis, mais le nom d'autrefois prévalait dans la pratique.
(4) Rapport du préfet de police, 11 floréal an XI (1«' mai 1803} : F. 7, 3831.
Les travaux entrepris pour relier le Louvre aux Tuileries entraînèrent la démolition de l'Église Saint- Thomas-du-Louvre. Il fut de prime abord admis qu'en compensation, les réformés recevraient la jouissance d'un autre édifice, mais on hésita quelque temps sur le choix, et il fut question de l'église des Billettes, au Marais (4). Les protestants se plaignirent sans doute d'un changement de quartier aussi marqué, et ils obtinrent, à la porte même du Louvre, la grande et belle église de l'Oratoire, rue Saint-Honoré : la succursale catholique qui y avait été érigée en 1802 n'avait jamais eu qu'une existence nominale (2), et l'église servait depuis la Révolution aux adjudications départementales. C'est le 34 mars 4844 que le culte protestant y fut célébré pour la première fois : par une délicate attention, le ministre qui officiait fit dans son discours d'inauguration l'éloge de l'ancienne congrégation de l'Oratoire et nommément de ses membres les plus illustres, tels que Malebranche et Massillon (3).
Sans spécifier aucun chiffre, l'art. 7 des Organiques statuait : « Il sera pourvu au traitement des pasteurs des églises consistoriales. » Un arrêté consulaire du 45 germinal an XII proportionna ce traitement à la population des communes, et établit trois classes; mais auparavant, un règlement spécial était intervenu pour Paris, qui se trouva ainsi constituer une catégorie à
(1) Journal de V Empire, 15 septembre 1809.
(2) Grente, le Culte catholique à Paris, p. 284.
(3) Rapport du préfet de police, 1" avril 1811 : F. 7, 3835. Ces traditions de courtoisie se sont perpétuées : il y a quelques années, les successeurs de ce pasteur se sont prêtés de la meilleure grâce du monde aux recherches que désirait faire l'Oratoire de France reconstitué, pour retrouver les restes du second supérieur général, le P. de Gondren.
part. Le consistoire avait sollicité un traitement de 4,000 francs pour chacun des trois pasteurs de Paris, en alléguant assez judicieusement « que le culte protestant, qui ne consiste que dans la prédication, exige que l'exercice n'en soit confié, surtout dans la capitale et dans quelques autres villes principales, qu'à des hommes de lettres qui puissent se consacrer entièrement à l'instruction religieuse et au talent de la parole (1) ». Néanmoins, sur la proposition de Portails, l'arrêté du 3 messidor an XI fixa le traitement global des trois pasteurs de Paris à la médiocre somme de 9,000 francs, en laissant au consistoire le soin d'opérer la répartition (2).
A l'occasion d'un article de journal qui, sous couleur de prendre la défense des Irlandais opprimés par la perfide Albion, avait attaqué le principe même de l'anglicanisme. Portails écrivait à l'empereur : « J'eusse désiré qu'on eût laissé le culte protestant à l'écart, et qu'on eût évité tout ce qui peut inspirer quelque inquiétude aux protestants français, qui sont très susceptibles... (3). » Comme il arrive en effet aux minorités longtemps persécutées, les protestants, même affranchis, même pourvus d'un statut officiel, conservaient une ombrageuse susceptibilité, que le moindre incident suffisait à mettre en éveil (4). Le sacre, et surtout la
(1) Portalis à Bonaparte, 2 messidor an XI (21 juin 1803) : AF. lY, 1044. A la fin de 1801, lors de l'enquête officieuse faite par Portalis, les calvinistes avaient réclamé pour le^ pasteurs de Paris des traitements de 6,000 ou môme 8,000 francs. (Boulay de LA Meurthe, Documents sur la négociation du Concordat, t. IV, p. 390-391, note.)
(2) Cet arrêté, non inséré au Bulletin des lois, a été publié dans divers recueils. — Cf. Dalloz, Code des lois politiques et administratives, t. II, 3« livraison, p. 302, note.
(3) 17 juin 1807 : AF. IV, 1046.
(4) A rautomjie de 1804, en marge d'un bulletin de police qui
venue de Pie VII à Paris, les jetèrent dans les transes : plusieurs d'entre eux, pourvus de fonctions officielles, tinrent chez un membre du Corps législatif des conciliabules pour e'changer leurs inquiétudes sur le rétablissement d'une religion d*État et la suppression de la liberté de conscience (1); le bruit courait, assez conforme aux idées du dix-huitième siècle en matière de politique religieuse, que l'empereur se proposait de décréter d'office la fusion des diverses conununions chrétiennes (2). Par politique néanmoins ou par une de ces inspirations conciliantes qui lui étaient familières, le pasteur Marron organisa au temple Saint-Thomasdu-Louvre, un jour de semaine, un service solennel en l'honneur du couronnement : il eut soin de louer dans son discours les vertus apostoliques de Pie VII, et formula des vœux lui aussi en faveur d'une réunion future, fondée sur le libre assentiment de tous les croyants (3). Les protestants célébrèrent d'ailleurs ponctuellement la fête catholique du 15 août, devenue la fête patronale de l'empereur. Les discours prononcés par leurs pasteurs en cette circonstance égalaient en servilité ceux des prédicateurs de Notre-Dame, à côté desquels ils moisissent fraternellement dans un même carton des Archives Nationales (4) : en 1840, Rabaut-Pommier entreprit d'établir, par une démonstration en règle,
signalait la tendance des ôvêques à favoriser le retour aux anciennes pratiques et le rétablissement des confréries, Fouché ajoutait de sa main : « Uest certain que les protestants commencent à concevoir quelques inquiétudes. Ils se plaignent que le Concordat n'est pas observé. Ils craignent le retour des je suites. » (9 vendémiaire an XTII(1" octobre 1804) : AF. IV, 1491.)
(1) Rapport du préfet de police, 12 frimaire an XIII (3 décembre 1804) : F. 7, 3833.
(2) Rapport du même, 15 frimaire (6 décembre) : Ibidem,
(3) Journal de$ Débats, 10 nivôse an XIII.
(4) F. 1 c. III, Seine, 25 (au moins pour 1806).
que ravènement de Napoléon avait été annoncé par les prophètes (4).
Les luthériens de Paris n'avaient jamais formé de communauté distincte : de temps immémorial, les familles d'origine alsacienne ou allemande qui se rattachaient à la confession d'Augsbourg suivaient les offices dans la chapelle de la légation de Suède. En 4802, il parut superflu de rien innover à cet égard, quoique l'annexion à la France des départements rhénans et les multiples « déracinements » provoqués par la Révolution eussent incontestablement grossi la population luthérienne de la capitale.
Quatre ans plus tard, soit sur une réclamation des intéressés, soit sur une initiative directe de Napoléon, Portalis signalait officiellement « l'inconvenance qu'il y avait à ce que des sujets de Votre Majesté fussent exercer leur culte dans des chapelles étrangères (2). » Il évaluait le nombre des luthériens de Paris à quatre ou cinq cents familles, fixées surtout dans le Marais et le faubourg Saint-Antoine, sans compter un contingent mobile d' « ouvriers, garçons ou compagnons » . Conformément à ses conclusions, un décret du 45 août 4806 érigea à Paris un « oratoire ou maison de prières », rattaché à l'une des églises consistoriales de Strasbourg et desservi par un pasteur; mais tandis que Portalis proposait, par assimilation avec les ministres calvinistes, de donner 3,000 francs de traitement à ce pasteur, le décret le réduisit à 4,500. « Nos fidèles sujets de cette communion, » statuait l'art. 2 du décret, « exerceront leur culte dans le temple de cet oratoire, exclusivement à toute chapelle étrangère. »
(1) Grégoire, Histoire des sectes, t. II, p. 109.
(2) Rapport du 13 août 1806 : AF. IV, plaq. 4433.
n faut croire qu'il n'y avait point përil en la demeure, car le principe une fois posé, on mit fort peu d'empressement à venir à l'application. Ce fut seulement au bout de près de deux ans que le préfet de la Seine fut autorisé à acquérir < l'église des Carmes Billettes et les bâtiments contigus > pour les affecter au culte de la confession d'Augsbourg (1). Ce monastère, situé au Marais, dans une rue qui avait pris le nom des religieux (2), avait été édifié au moyen âge sur l'emplacement de la maison d'un juif qui avait voulu profaner une hostie consacrée. — Sur ces entrefaites, Bigot de l'réameneu, devenu ministre des cultes, exposa à Napoléon que son prédécesseur s'était mépris sur l'importance du groupe luthérien de Paris : au lieu de i,600 à 2,500 fidèles que comptait Portails, il y en avait en réalité environ 10,000. Dès lors, il convenait de créer pour la capitale et la région environnante non plus un simple oratoire, mais une église consistoriale, desservie par deux pasteurs, qui recevraient chacun 3,000 francs de traitement, comme les ministres du culte réformé (3). Un décret conforme fut rendu le 11 aoùtlSOS : comme, à la différence des calvinistes, les luthériens possédaient une hiérarchie, consacrée par la loi de l'an X, la nouvelle église consistoriale de Paris fut placée sous la dépendance du consistoire général de Strasbourg. Il fallut encore attendre au printemps de 1809 pour la nomination des deux pasteurs, Boissard et Gœpp, désignés À l'unanimité par le consistoire (4), et au mois de novembre pour l'inauguration du temple des Billettes. L'événe-
(1) Décret du 9 juillet 1808 : AF. IV. pl&q. 1310.
' (2) Depuis une quinz&ine d'années, la rue des Billettes a
absorbée dans la rue des Archives.
(3) Rapport du 8 août 1808 : AF. IV, plaq. i33T, (i) Décret du 13 avrU 1809 : AF. IV, plaq. 3759.
ment parut assez important pour être mentionné dans l'Exposé de la situation de l'Empire, lu par Montalivet à l'ouverture de la session du Corps Législatif; la communauté parisienne des fidèles de la confession d'Augsbourg y était désignée sous le nom de « luthériens du faubourg Saint-Antoine » (1). Pendant plusieurs années, ceux-ci célébrèrent solennellement l'anniversaire du jour où la munificence impériale les avait mis en possession d'un temple (2).
Il se perpétua à Paris, sous la domination napoléonnienne, des réunions clandestines de quelques sectes qui se rattachaient plus ou moins au christianisme. Les convukionnaires se réclamaient à tort ou à raison des doctrines jansénistes (3). A l'extrémité opposée, les quiétistes, dont la propagande devait se développer surtout pendant la Restauration, faisaient circuler des cahiers manuscrits où était contesté le dogme de l'éternité des peines (4). Un groupement plus bizarre encore était celui des chrétiens de saint Jean VÊvangéliste^ qui tenaient au Pré Saint-Gervais ou à Ménilmontant, sous la présidence d'un cordonnier, des conventicules où ils prétendaient que l'apôtre Jean leur apparaissait; ils ne se recrutaient guère que dans le menu peuple; pourtant, le mathématicien Mauduît était au nombre de leurs adeptes (5). On signalait aussi au faubourg Saint-Marceau, en 1805, des réunions clandestines où les transports extatiques se mêlaient à des scènes de débauche; le chef, un prêtre concubinaire, promettait aux plus
(1) 12 décembre 1809.
(2) Cf. le bulletin de police du 26 novembre 1811 : AF. IV, 1S18.
(3) Grégoire, Histoire des sectes, t. II, p. 193.
(4) Ibidem, t. II, p. 183.
(5) Ibidem, t. II, p. 88-89.
fervents d'entre ses fidèles le don d'impeccabilité (4). L'existence de ces sectes, très clairsemées et très ignorées de la foule, atteste le cours ininterrompu, au début du dix-neuvième siècle, des excentricités ou des dépravations du sentiment religieux : mais les conditions générales leur étaient alors trop manifestement contraires pour qu'elles pusseât prendre un développement appréciable. Ce n'est qu'à titre de curiosité que l'histoire doit les mentionner (2).
En présentant au Corps Législatif le projet qui devait devenir la loi du 18 germinal an X, Portalis expliquait, avec son ingénieuse et abondante éloquence, pourquoi le gouvernement s'était abstenu de réglementer l'exercice de la religion juive : « Elle doit participer, comme les autres, à la liberté décrétée par nos lois. Mais les Juifs forment bien moins une religion qu'un peuple; ils existent dans toutes les nations sans se confondre avec elles. Le gouvernement a cru devoir respecter l'éternité de ce peuple, qui est parvenu jusqu'à nous à travers les révolutions et les débris des siècles, et qui, pour tout ce qui
(1) Rapport du préfet de police, 5 pluviôse an XIII (25 janvier 1505) : F. 7, 3833.
(2) Si je n'ai pas parlé de la Petite Église, si nombreuse et si vivace dans certaines régions, c'est qu'à Paris, par suite de l'attitude très nette de Tarchevôque démissionnaire Juigné, elle n'exista réeUement pas, et que l'opposition au Concordat fut toute politique ; si par exemple au commencement de 1805 la police saisissait chez un abbé de Laneuville des brochures et des écrits anticoncordataires, c'était avec des exemplaires d'ime oraison funèbre du duc d'Enghien. (Rapports du préfet de police, nivôse-pluviôse anXin : F. 7,3833).
IV, ii
concerne son sacerdoce et son culte, regarde comme un de ses plus grands privilèges de n'avoir d'autres règlements que ceux sous lesquels il a toujours vécu, parce qu'il regarde comme un de ses plus grands privilèges de n'avoir que Dieu même pour législateur (i). >
 côté d'un hommage pompeux, ces belles phrases contenaient une menace, car «i les Juifs étaient considérés comme un peuple distinct, on pouvait en tirer argument pour leur contester l'égalité civile et politique qui leur avait été octroyée par la Révolution. De là des appréhensions, qui, à Paris du moins, furent accrues par une maladresse des bureaux de Frocbot; dans l'été de 4802, un Israélite au nom très exotique, mais fixé depuis longtemps dans la ca^Htale, écrivait tout effaré au Premier Consul : c ... Le préfet du département de la Seine adressa mystérieusement à deux de mes confrères une longue série de questions sur leur état civil et religieux, et il demande, entre autres, à connaître toutes les lois rendues contre nous sous l'ancien régime. Je lui ai écrit pour lui demander le motif de sa curiosité^ qui inquiète beaucoup non seulement les Juifs, mais encore les autres noncatholiques qui craignent quelque changement dans la Constitution (2)... > Des explications du préfet, il résulta que cette enquête à l'apparence inquisitoriale n'était destinée qu'à permettre d'établir la description statistique du département (3).
Quoique leur culte ne fût ni réglementé ni subventionné par l'État, les Juifs parisiens étaient très exacts à soleÏÏ-
(1) Discours du 5 avril 1802 : Boulât de la Mburthb, Documents sur la négociation du Concordat, t. V, p. 387-388.
(2) Zalkind Hourwitz à Bonaparte, 30 thermidor an X (18 août 1802) : F. IcIIl, Seine, 29.
(3) Frochot au ministre de l'intérieur, 12 fructidor (30 août) : Ibidem^
nîser, dans leur synagogue de la rue Sainte-Avoye, au Marais^ les grands événements politiques : c'est ainsi qu'ils organisèrent des fêtes d'actions de grâces, avec chants hébreux et discours français, pour commémorer un peu tardivement la proclamation de l'Empire (1) et le couronnement (2).
La question de la capacité civile et commerciale des Juifs ne tarda point à se poser, à propos des dettes usuraires qui accablaient les populations rurales du pays rhénan, de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine (3). Après une vive et brillante polémique de presse, où les Juifs furent surtout attaqués par Bonald et défendus par Grégoire, le conseil d'État fut saisi. Malgré l'opposition quasi-unanime des légistes de cette assemblée, qui répugnaient à déroger aux principes de l'égalité, Napoléon fit rédiger, sur la proposition de l'auditeur Mole, le décret du 30 mai 1806, suspendant pour un an, dans certains départements de l'est, l'exigibilité des dettes contractées par les cultivateurs non-négociants, « lorsque les titres contre ces cultivateurs auront été consentis par eux en faveur des Juifs. »
Pour grave que fût cette décision, elle ne touchait pas directement les israélites parisiens. Mais un article du même décret convoquait à Paris pour le 15 juillet (cette date fut ensuite abandonnée pour le 29) < une assemblée d'individus professant la religion juive et habitant le
(1) Rapport du préfet de police, 5 thermidor an XII (24 juillet 1804) : F. 7, 3832.
(2) Cette seconde cérémonie eut lieu le 30 janvier 1805 : Journaux.
(3) En dehors de l'intéressant récit de Pasquier (Mémoires, t. I, p. 270-289), on peut consulter une très complète monographie de M. Ph. Saonac, les Juifs et Napoléon, publiée de 1900 à 1902 dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine.
territoire français i . Les délégués, désignés par les préfets, ne tardèrent point à arriver, émus et intrigués : c Les Juifs convoqués à Paris, > écrivait-on au ministère de la police, « paraissent ignorer l'objet de cette convocation. Leur opinion commune est qu'il s'agit de changements importants dans leur culte (1). • En réalité, l'assemblée, présidée par le Bordelais Furtado, fut saisie par les commissaires impériaux, Mole, Portails fils et Pasquier, d'une série d'interrogations, tendant à établir si la loi de Moïse était compatible avec les principes essentiels des mœurs et des institutions de l'Empire. Tout en se déclarant personnellement portés vers l'affirmative, les délégués, commerçants ou banquiers pour la plupart, ne déguisèrent point leur incompétence : pour trancher d'aussi graves questions doctrinales et disciplinaires, il faudrait l'intervention du Grand Sanhédrin, où l'élément rabbinique prédominerait.
Rapportée à Napoléon, cette idée lui agréa, et il ordonna la réunion du Sanhédrin, qui avec les délégués déjà réunis à Paris comprendrait des représentants de toutes les synagogues de l'Empire (2). Après une cérémonie religieuse à la synagogue de la rue Sainte-Avoye, les séances s'ouvrirent le 10 février 1807 à la salle Saint- Jean, contiguë à FHÔtel-de-Ville, et se poursuivirent jusqu'au 9 avril, au milieu d'une très vive curiosité; bien qu'en principe le Sanhédrin siégeât à huis clos, bon nombre de badauds parvinrent sous un prétexte quelconque à violer la consigne (3).
Malgré les dispositions très satisfaisantes dont avaient fait preuve les membres du Sanhédrin, au sujet notamment du service militaire, du code Napoléon, de la ré-
(1) Bulletin de police du 25 juiUet 1806 : AF. IV, 1497,
(2) Note du 3 septembre 1806 : Correspondance, 10725*
(3) MÈNE VAL, Mémoires, t. II, p. 145-146.
JUIFS zn
probation' de l'usure et de la polygamie, le premier des deux décrets organiques du 17 mars 1808 restreignait la complète égalité civile acquise aux Juifs depuis la Révolution. A l'exception de ceux de la Gironde et des Landes, considérés comme complètement assimilés, ils ne jouissaient désormais que d'une capacité commerciale limitée : de plus, ceux qui tiraient un mauvais numéro à la conscription devaient le service militaire personnel, et seuls entre tous les citoyens français, il leur était interdit de se faire remplacer, même par des coreligionnaires.
L'émoi fut très vif dans le groupe des Israélites parisiens. L'année précédente déjà, sur le seul bruit qu'il se préparait au conseil d'Etat un décret tendant à les rendre solidaires des délits et méfaits de leurs coreligionnaires du reste de l'Empire, ils avaient parlé de mobiliser leur fortune et de s'expatrier, comme leurs pères l'avaient fait à tant de reprises dans le passé (1). Le danger se précisait cette fois : ils demandèrent immédiatement à bénéficier de la dérogation accordée aux juifs bordelais.
Napoléon, alors à Bayonne, reçut tout un dossier sur cette affaire (2). Le ministre de l'intérieur, Gretet, faisait valoir dans un rapport détaillé (6 avril 1808) que les Israélites de Paris ne donnaient lieu à aucune plainte de la part des personnes avec lesquelles ils étaient en relations d'affaires; plusieurs d'entre eux jouissaient d'une véritable considération; plus de 150 suivaient de leur plein gré la carrière militaire. Une lettre du préfet de police au ministre (2 avril) attestait qu'il y avait à Paris à peine quatre juifs faisant l'usure, et encore sans prêter
(1) Bulletin de police des 21-22 juin 1807 : AF. IV, 1500.
(2) AF. IV, plaq. 2202.
»74 jmps
sur gages; à cet égard, Pamëlioration était considérable depuis 1790. Une note de i'archichancelier abondait dans le même sens : c ... Il est certain que le très grand nombre des juifs qui résident dans la capitale s'y conduisent fort bien. Plusieurs d'entre eux tiennent des maisons de banque ou de commerce fort considérables. D'autres ont des enfants dans les armées de Sa Majesté, et dans les écoles spéciales. Presque tous ont manifesté de bonne heure des opinions conformes aux vues de Sa Majesté; ils sortent en grande partie des juifs appelés autrefois Portugais, et ceux qui viennent de juifs allemands ou avignonnais ont perdu l'esprit de rapine qui semblait caractériser leurs aïeux... » Comme Cambacérès concluait qu'un décret spécial semblait inutile, Tempereur, le 26 avril, se contenta d'écrire le mot oui, avec un paraphe, en tète du rapport de Gretet, et cette décision impériale suffit à épargner aux juifs parisiens les incapacités ou les sujétions qu'ils redoutaient.
Un second décret, pareillement daté du 17 mars 1808, codifiait et commentait le projet de règlement du culte Israélite voté le 10 décembre 1806 par l'assemblée des délégués. Contrairement à l'avis de sa section de l'intérieur, le conseil d'Etat avait refusé de mettre le traitement des rabbins à la charge de l'État (1); mais le culte israélite était officiellement reconnu, avec des synagogues particulières, des synagogues consistoriales, un consistoire central pour tout l'Empire et le royaume d'Italie. Un décret ultérieur (11 décembre 1808) fixa le nombre des synagogues consistoriales à treize, dont une à Paris; un autre décret (19 octobre) établit la formule du ser-
(1) Cet état de choses ne devait être modifié que par la loi du S février 1831*
ment que devraient prêter les membres des consistoires^ en tenant compte des prudentes recommandations de Cambacërès, qui, pour prévenir c d^s observations malignes >^ avait déconseillé de calquer de trop près la formule sur celle des serments épiscopaux (1).
Le consistoire central devait se composer de trois rabbins et de deux laïques (2), nommés pour la première fois par l'empereur^ sur la présentation du ministre des cultes, c parmi les membres de l'assemblée générale des juifs ou du grand Sanbédrin > . Un décretdu 17 mai 1808, daté de Bayonne, désigna les rabbins David Sintzbeim, de Strasbourg, qui avait présidé le Sanhédrin; Segre, de Yerceii; Abraham Cologna, de Mantoue; les deux laïques au contraire furent deux habitants de Paris, Baruch Cerf-Beer et Jacob Lazare.
La plupart des juifs, à Paris du moins, accueillirent avec une triomphante gratitude la reconnaissance ofiicielle 6t en quelque sorte la naturalisation de leur culte. Ce sentiment se reflétait expressivement dans une adresse du consistoire de Paris, en juillet 1809 : c ... C'est à vous. Sire, que le ciel a réservé après tant de siècles le pouvoir et la volonté de ranger l'homme à régal de l'homme et de protéger tous les sujets de votre Empire^ sans distinction dé culte. Dans cette conception divine, Votre Majesté n'a point oublié le culte Israélite, et grâce à son puissant génie^ nous ne sommes plus étrangers au sol qui nous a vus naître. >
Plus que jamais^ les juifs s'appliquèrent à célébrer par des fêtes religieuses les grands événements politiques et militaires : mais à ces fêtes, le concours de la force armée, sinon des autorités^ vint donner désormais
(1) Note sans date : AF. tV, pla(|. îiiS.
(2) Cette disposition a été modifiée en 18â3> puis en 1944*
un caractère officiel ; c'est ainsi qu'à la cérémonie qui suivit la naissance du roi de Rome, on remarqua fort la présence d'un piqj^et de douze grenadiers en armes (1). Le premier grand-rabbin de France fut David Sintzheim. Quand il mourut à l'automne de 1812, le pasteur calviniste Marroù crut devoir, en signe de tolérance et de fraternelle sympathie, non seulement assister aux obsèques, mais prendre la parole au cimetière.
A Sainte-Hélène, où pour faire diversion à l'accablante monotonie des journées on évoquait les plus variés souveni|*s d'un prestigieux passé, un médecin irlandais que Napoléon avait pris en affection s'avisa de lui demander s'il n'avait pas encouragé les francs-maçons : t Un peu, » riposta le prisonnier, t parce qu'ils combattaient le pape (2). »
Ceci n'était vrai que pour les dernières années de l'Empire, et surtout dans les anciens États pontificaux. Le général Radet, ce gendarme qui avait enlevé Pie VII du Quirinal, était dans une certaine mesure l'interprète de la politique impériale, quand, en qualité de vénérable de la Loge Marie-Louise^ il présidait le 23 juin 1810 une tenue solennelle dans le palais désaffecté de la Propagande, et quand, après avoir tiré de cette coïncidence matérielle de faciles antithèses, il s'écriait : « ... Je proclame dans cette fête l'empereur comme protecteur de la Maçonnerie, et j'ajoute ce nouveau titre de gloire à
(1) Rapport du préfet de police, 25 mars 1811 : F. 7, 3835.
(2) Relation d'O'Méara, reproduite dans la Coin^espondance de Napoléon, t. XXXIÏ, p. 394.
tous ceux que lui ont déjà décernés tous les hommes dont il fait le bonheur (1)... » Mais c'étaient là des circonstances de temps et de lieu bien exceptionnelles. — Tout en se tenant plus près de la réalité, le poète Arnault exagérait en sens inverse quand il disait qu'à ceux qui le mettaient en garde contre la francmaçonnerie, le Premier Consul aurait simplement répondu : « Ce sont des enfants qui s'amusent, laissezles faire et surveillez-les (2). » — La note exacte nous semble avoir été donnée par Portails, rappelant dans un rapport confidentiel qu'on avait multiplié pour la maçonnerie les attaches officielles, afin d'esquiver la tâche irréalisable de la supprimer : < ... Il serait impossible^ en France, de détruire les réunions d'hommes et de femmes connues sous le nom général de loges maçonniques : en les traitant comme des réunions suspectes, on ne réussirait qu'à les rendre dangereuses... Le vrai moyen de les empêcher de dégénérer en assemblées illicites et funestes a été de leur accorder une protection tacite, en les laissant présider par les premiers dignitaires de l'État. Votre Majesté, dont le génie embrasse tout, a donné par là à ces établissements une impulsion invincible, qui était seule capable de prévenir tous les dangers et tous les abus (3). »
Désorganisée par la Terreur et par le supplice de son dernier grand-maître, Philippe-Égalité, la maçonnerie française avait été sauvée d'une totale disparition par les discrets et patients efforts d'un de ses membres, dépourvu d'ailleurs de notoriété profane, Roëttiers de
(1) La Révolution française (revue), 1905, t. I, p. 427 (article de M. Bourgin). — Cf. Madelin, la Rome de Napoléon, p. 351-352.
(2) Souvenirs d*un sexagénaire, t. I, p. 450.
(3) A Napoléon, 27 janvier 1807 : AF. IV, 1046.
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Montaleau. Il avait depuis 1795 reconstitué le Grand- Orient et rouvert la correspondance avec les Loges de province, refusant d'accepter la dignité vacante de grand-mattre et se contentant du titre de grand-vénérable. En 4802^ en comptait 114 Loges françaises^ et en 1804 plus de 300 (1).
Au début du Consulat^ Dubois, franc-maçon influent lui-même^ faisait ou laissait pourtant dénoncer les Loges par ses bureaux comme des centres d'agitation tantôt royaliste et tantôt jacobine (2). Ce grief inattendu se reproduisit à plusieurs reprises après l'établissement du Consulat à vie (3), mais la préfecture de police ne mettait plus en cause qu'une partie des Loges, n faut dire que le grand développement que prit alors la maçonnerie fut dû pour beaucoup à l'implantation d'une sorte de schisme, le rite écossais, réorganisé ou importé par de Grasse-Tilly. C'étaient les Loges de ce rite que Dubois incriminait non sans perfidie : < Les maçons tranquilles et qui ne s'occupent véritablement que de la maçonnerie cherchent dans ce moment-ci à réorganiser le Grand- Orient, et à faire tomber petit à petit les Loges suspectes et surtout celles qui observent le rite écossais, parce que leur correspondance s'étend chez l'étranger et que d'ailleurs elles ne sont pas toujours très tranquilles (4). 9
La réorganisation du Grand-Orient se fit en effet vers la fin de 1803, de manière à ôter toute inquiétude à l'autorité, puisque Joseph Bonaparte fut proclamé grandmaître^ avec Cambacérès pour adjoint^ et que le conseil
(1) Faute de mieux, j'emprunte ces détails à un article anonyme de la Grande Encyclopédie, article qui parait Tœuvre d'un honune compétent en la matière.
(2) ParU iou$ Napoléon, t. I, p. 337.
(3) Cf. les rapports des 7 frimaire, 25 nivôse et 30 nivôse an XI : AcLARD, Paris som le Consulai, t. III, p. 433, 573-574 et 586.
(4) Rapport du 19 thermidor an XI (7 août 1803) : F. 7, 3831.
fut en majeure partie composé de généraux et àe grands fonctionnaires. L'attitude générale devint dès lors nettement gouvernementale : « La plupart des Loges, » écrivait-on en 1804, « ont célébré leur fête de la Saint-Jean, et l'on y a exprimé en général beaucoup d'attachement au gouvernement. Les deux mots de semestre sont : Élévation en contentement (1). » Sans doute, lorsqu'il fut question pour Joseph de ceindre la couronne de roi d'Italie, la Loge de l'hôtel d'Aligre, réunie en un banquet, rejeta le toast habituel au grand-maître, sous prétexte que les statuts interdisaient d'avoir pour grand-maître un prince régnant (2). Mais cette manifestation demeura isolée, et le Grand-Orient prit l'habitude^ tout comme les religions reconnues, de commémorer les victoires impériales par des réunions extraordinaires, avec chants de circonstance (3).
Pour soutenir une périlleuse rivalité et pour s'assurer, pareillement la bienveillance du gouvernement, les Loges du rite écossais eurent l'idée de prendre pour grand-maître un autre frère de l'Empereur, Louis, et d'annoncer l'accession de nombreux personnages officiels, qui allaient donner à leur ordre « un nouveau lustre et un nouvel éclat (4) » . Peut-être par la volonté de Napoléon, qui entendait faire régner l'ordre et l'unité dans la franc-maçonnerie comme partout ailleurs, des négociations s'engagèrent à l'automne de 1804 en vue
(1) Rapport du préfet de police, 29 messidor an XII (18 juillet 1804) : F. 7, 3832.
(2) Bulletin de police du 6 pluviôse an XIII (26 janvier 1805) : AF. IV, 1492 (le bulletin du 16 pluviôse-5 février rétracte ce renseignement, mais on a Timpression d'un démenti de forme).
(3) Cf. le rapport du préfet de police du 7 nivôse an XIV (F. 7, 3834) et le bulletin de police du 13 janvier 1806 (AF. IV. 1496 a).
(4) Rapport du préfet de police, 9 brimiaire an XIII (81 octobre 1804) : F. 7, 3833.
d'une fusion : le Grand-Orient unifié garda Joseph pour grand-maître, avec Louis pour adjoint, et pour dignitaires principaux Murât, Soult, Masséna, Lannes, Bacciochi, Gambacérès, Lebrun, Fouché, Ghoiseul-Praslin (1); mais il y eut dès cette époque des protestations (2), et si l'union fut officiellement maintenue pendant toute la durée de l'Empire, les représentants attitrés du rite écossais la dénoncèrent précipitamment en 1814 (3).
« Quant au rôle réel du Grand-Orient et de la maçonnerie parisienne, » écrivait-on très judicieusement naguères, t c'est évidemment dans les archives de la rue Cadet qu'on pourra l'étudier (4). » A défaut de documents inaccessibles aux profanes, et qui d'ailleurs n'apporteraient sans doute pour la période napoléonienne que des révélations de médiocre intérêt, force nous est de nous contenter des nomenclatures contenues dans les calendriers maçonniques de la fin de l'Empire et des indications fournies par les contemporains.
En 1813, Joseph était toujours grand-maître du Grand-
Ci) Rapport du préfet de police, 15 frimaire an XIII (6 décembre 1804) : F. 7, 3833.
(2) Bulletin de police du 4 germinal an XIII (25 mars 1805) : AF. IV. 1493.
(3) Extrait du livre d'or du suprême conseil pour la France des puissants et souverains grands inspecteurs généraux, 33* et dernier degré du rite écossais ancien et acceptée Cette pièce, dont un exemplaire m'a été communiqué par M. le marquis de Ségur, est surtout intéressante par la liste des signataires de la délibération : général comte de Valence, Pyron, Thory, Hacquet, chevalier Gliallan, comte Clément de Ris, général comte de Beurnonville, maréchal comte de Pérignon, comte Muraire, chevalier d' Aigrefeuille, comte Le Peletier d'Aunay, maréchal duc de Dantzick, comte de Ségur, comte de Laugier-VlUars, baron Freleau de Peny, général Rouyer, de Joly, général baron Desfourneaux.
(4) La Révolution française, 1905, t. II, p. 52, note (article de M. Bourgin).
Orient, avec deux grands-mattres-adjoints, Cambacérès et Murât; le maréchal Kellermann était grand-administrateur général, Masséna grand-conservateur général, Valence grand-représentant du grand-maître : les postes plus modestes de représentants particuliers du grandmaître étaient occupés par les deux restaurateurs et les véritables chefs des deux obédiences, Roëttiers de Montaleau^ simple adjoint au maire du XI« arrondissement de Paris, et de Grasse-Tilly, aide de camp d'Augereau. Les grands-officiers d'hcyiine^ir, munis de titres divers et formant l'état-major de la franc-maçonnerie, appartenaient à l'élite du monde militaire et gouvernemental : citons seulement Lacépède, Ganteaume, Junot, le premier président Muraire, Maret, Siméon, Ernouf, Miot, Clément de Ris, Beurnonville, Macdonald, Ségur, Marescalchi, le sénateur de Beauharnais, Augereau, Jaucourt, Sebastiani, Lefebvre, Girardin^ Jaubert^ Serurier, Brune, Mortier, Régnier, Pérignon, Gardane, Soult, Ghaptal, Dubois-Dubais, d'Harville, Laplace. Venaient ensuite les grands-experts, parmi lesquels on comptait l'ancien préfet de police Dubois, les deux princes d'Ysembourg, Fabre (de l'Aude), Lacuée, le comte de Gavre, Moreau de Saint-Méry, le même qui avait joué en 1789 un rôle important et encore imparfaitement élucidé.
Les noms dé personnages politiques contenus dans ces^ listes suggèrent diverses réflexions. On n'y trouve qu'un seul montagnard de 1793, Fouché; un seul également de ces jacobins nantis dont la hargneuse intolérance médita et accomplit le coup d'État de Fructidor, François de Neufchâteau. La très grande majorité comprend des constitutionnels de 1791, des conventionnels de la Plaine, des modérés de l'an V. Parmi eux, il n'y a guère que Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, grand-orateur de la Grande-Loge d'administration, pour repré-
senter cette hantise maladive du péril clérical, qui est aujourd'hui le trait dominant de la franc-maçonnerie en France et dans l'ensemble des pays latins (1).
Outre 58 Loges < dont les travaux ne sont point en vigueur y», 9 Loges < en instance de constitution > et un certain nombre de Loges exclusivement militaires^ le calendrier maçonnique de 1813 indiquait pour Paris 91 Loges en activité, en donnant le nom des Vénérables. A côté des vocables gréco-orientaux qui n'ont cessé d'être en honneur dans ce milieu de classique badauderie, comme Mercure et Tkémis, les Nomophiles, les TriJmtaires d'Hiram^ certaines Loges portaient de véritables noms de confréries pieuses, tels que les Disciples de saint Vincentde-Paul, Sainte-Thérèse des Amis de la Constance^ Saint- Antoine du Parfait Contentement, Saint-Victor des Amis de la Victoire, et ainsi de suite.
Plusieurs Loges avaient des Vénérables d'honneur, pris parmi les grands personnages qui viennent d'être mentionnés. Mais quant aux Vénérables en exercice, à l'exception de quelques magistrats de l'ancien Parlement ou de quelques officiers supérieurs, ils appartenaient presque tous à la moyenne ou petite bourgeoisie, employés de ministère ou de mairie, commissaires de police, instituteurs, officiers ministériels, petits commerçants et même limonadiers; il y avait aussi parmi eux un certain nombre d'artistes, parmi lesquels le graveur Ponce et l'architecte Peyre.
Une des raisons d'être de la maçonnerie et un des motifs de la vogue dont elle jouit fut assurément l'assistance mutuelle que les membres étaient tenus à se
(1) « Le côté faible de son esprit (à Regnaud) était une frayeur puérile des prêtres et de la puissance religieuse. » (Pasquier, Mémoiru, t.I, p. 264.)
prêter dans la vie profane : il était dès lors profitable de s'agréger à une association qui comptait dans ses rangs de grands personnages officiels. Bouilly, qui joignait à ses autres ridicules celui d'être franc-maçon et de s'en glorifier^ nous a transmis à cet égard des aveux très explicites (1); Arnault a écrit plus naïvement encore : c Plus d'un fonctionnaire public se fit aussitôt recevoir maçon; et je ne fus pas peu flatté de siéger en Loge entre frère Cambacérès^ Second Consul^ et frère Dubois, préfet de police (2) . »
Mais les Loges parisiennes servaient surtout à satisfaire deux grandes passions de la société d'alors, la gastronomie et la littérature. Au témoignage d'un contemporain probablement initié et dans tous les cas bien renseigné, les francs-maçons de la capitale « lisent des vers et de la prose, font de la musique, tiennent un ou deux banquets par mois... Les francs-maçons des départements... regardent tous les francs-maçons de Paris comme des profanes qui s'occupent de futilités (3). >
Parfois, quand on avait l'imprudence de commencer par le banquet^ cette « cbaleur communicative » qu'a célébrée un politicien du vingtième siècle atteignait une telle intensité qu'il était impossible ensuite de procéder à une tenue régulière et de < former la chaîne > (4). Mais en général on savait mieux vivre dans le monde maçonnique, et sans négliger là bonne chère, on n'y faisait de débauche que de bel esprit. L'auteur dramatique Picard raillait en 1809 un ridicule fort répandu quand il mettait en scène un personnage disant d'un air affairé : < Je
(1) Met récapitulations, t, III, p. 360-365.
(2) Souvenirt d*un sexagénaire, t. I, p. 150.
(3) Prudhommb, Miroir de Paris (1807), t. I, p. 296.
(4) Bulletin de police du 2 germinal an XIII (23 mars 1805) : AF. ly, 1493.
suis dans ce moment le Vénérable de ma Loge; nous avons demain loge d'adoption, et je voudrais des couplets galants pour nos dames (1). »
Si la Loge des Neuf-Sœurs (2), comme son nom l'y invitait, faisait une large place à ces exercices littéraires, la Loge Sainte-Caroline^ qui avait l'archichancelier pour Vénérable d'honneur et Le Peletier d'Aunay pour Vénérable en exercice, se distinguait entre toutes par l'élégance de ses réunions^ qui défrayaient la chronique mondaine et policière. En mars 1806, elle tenait une loge d'adoption, présidée par la princesse de Vaudémont : Cambacérès, retenu par ses devoirs profanes, s'excusait au dernier moment, mais la fête n'en était pas moins très brillante : après la réception de quelques initiées, notamment de la princesse de Carignan(lamère du futur roi de Sardaigne Charles-Albert), le bal s'ouvrait, accompagné d'une partie de creps, où l'ex-duchesse de Luynes se faisait naturellement remarquer parmi les plus gros joueurs (3). L'année suivante, l'archichancelier trouvait le temps de venir prendre en main le maillet et proposer un serment de fidélité à l'empereur, prêté d'enthousiasme (4). Avant le bal, où quatre cents dames étaient conviées, on tenait sous la présidence du réputé gastronome une < Loge de table >, et Dupaty chantait au dessert des vers de son cru, dont il sera plus que suffisant de reproduire ici le premier couplet :
De ce beau jour Nous consacrerons la mémoire ; Vous embellissez ce séjour;
(1) Le* Oisifs, scène 28.
(2) Cf. Amiable, La R.\ L.'. les Neuf Sœurs, passtm.
(3) Bulletin de police du 12 mars 1806 : AF. IV, 1496 a.
(4) Bulletin de police du 28 janvier 1807 : AF. IV, 1499.
Et TOUS voir ici de retour, Pour les maçons, c'est de la gloire Le point du jour (4).
La fête se renouvelait en 1809, avec d'autres couplets, et il en était rendu compte comme nous pourrions le faire aujourd'hui d'une solennité mondaine : « Il y avait d'invités, comme visiteurs, les princes de Wurtemberg et de Hohenlohe; MM. Lacépède et Muraire, Vénérables de Loges. On a vu là réunis tous les anciens noms. On a remarqué qu'il n'y avait point de Montmorency, toute cette famille étant absente pour le mariage de M. Thibaud de Montmorency (2). »
Bien loin, comme on l'a prétendu, que des prêtres appartenant à la hiérarchie concordataire aient sous Napoléon figuré dans les Loges, le clergé parisien tint la main à ce que les emblèmes maçonniques fussent exclus des cérémonies religieuses : comme à l'enterrement d'un maçon de marque, ses frères avaient émis la prétention d'entrer à l'église revêtus de leurs insignes, l'autorité ecclésiastique recourut à l'intervention de Portalis pour faire interdire cette manifestation (3).
Par contre, la présence des plus grands personnages de l'Empire dans les rangs de la franc-maçonnerie commandait en fait une certaine réserve. Le même Portalis taxa d'imprudente et d'indiscrète la démarche de certains prêtres belges, qui avaient officiellement rappelé les censures portées contre les francs-maçons (4). A Paris même, on toléra dans les conseils de fabrique des hommes notoirement attachés à la secte, et même grands-
(1) Journal de VEmptre, 4 février 1807.
(2) Bulletin de police du 9 février 1809 : AF. IV, 1505.
(3) Jaupfret, Mémoiret hisioriquet, t. II, p. 24.
(4) A Napoléon, 27 janvier 1807 : AF. IV, 1046.