‹ Paris sous NapoléonChapitre 8 sur 53 · JEAN-BAPTISTE DE BELLOY · texte numérisé non relu

JEAN-BAPTISTE DE BELLOY

pastorales s'iDspiraient volontiers de l'idée qui lui était chère; en ce même automne de 1807, comme il s'était rendu au Calvaire du Mont-Valérien pour la fête de l'Exaltation de la Croix, avant de donner sa bénédiction aux pèlerins, il leur dit : < Mes enfants, j'ai bientôt cent ans ; je le sens au dépérissement de mes forces ; mais je ne m'en aperçois pas à la tendresse paternelle que j'éprouve pour vous. Priez Dieu pour votre évéque, qui, malgré sa vieillesse, le prie tous les jours pour vous. » Ce langage eût paru touchant à toutes les époques : en i8P7, il fit inévitablement couler les larmes (i).

Il courait dans les cercles royalistes des anecdotes très suspectes, d'après lesquelles le Premier Consul aurait eu avec le prélat des façons de sultan capricieux, le mandant par exemple à Pimproviste pour dire la messe aux Tuileries, et le laissant à jeun jusqu'à une heure et demie de l'après-midi (2) . Ceci est fort invraisemblable (3) : si impérieux^ si brutal m^me que le maître se montrât souvent, il se connaissait en hommes, et dès la première entrevue la déférence empressée de l'archevêque lui avait révélé que le gouvernement obtiendrait tout de lui par des attentions et des égards. Le fait est qu'à peine installé, Belloy était comblé d'honneurs, de présents, de paroles obligeantes. Le chef de l'État, qui considérait l'archevêque de Paris comme un

(1) Journal de V Empire, 20 septembre 1807.

(2) Remacle, RelatiOM teerètet det agents de Louit X VIU, p. 70.

(3) Ce qui est exact, c'est (fue de loin en loin Belloy officiait dans la chapelle des Tuileries (il y dit pour la première l'oi^ la messe le dimanche 9 mai 1802 : Journal det Débais, 21 floréal an X) : mais ce soin incombait d'ordinaire, sous le Consulat, à l'un des vicaires généraux, l'abbé de Mons, à qui une décision de Bonaparte attribua de ce chef la rondelette indemnité de 8,000 francs, en môme temps que 1,000 francs à chacun des deux préti*es qui l'assistaient à l'autel (8 frimaire an XII : AF. IV, plaq. 619).

grand fonctionnaire^ et qui ne lui aurait pas permis de vivre avec la simplicité apostolique, prenait un détour délicat pour lui faire cadeau d'un carrosse tout attelé (i). 11 saisissait, dès Tété de 1802, les occasions de lui prodiguer les compliments gracieux, mais empreints d'un accent déjà tout monarchique : « Je serai toujours fort aise, monsieur l'archevêque, de faire quelque chose d'avantageux à la religion et d'agréable à votre personne... (2). Je désire, monsieur l'archevêque, que vous continuiez à vous bien porter, car vos vertus et votre attachement à ma personne me sont nécessaires (3). » Vers la même époque, le prélat était nommé membre du conseil général des hospices de Paris, non point par un simple arrêté du ministre de l'intérieur, comme c'était la règle, mais par un arrêté consulaire précédé des considérants les plus élogieux (4); le jour où il venait prendre séance, Pastoret, qui tout enfant l'avait connu .à Marseille, rappelait aimablement ce souvenir, après s'être écrié sur un mode plus pompeux : « L'association d'un homme de bien est un encouragement nouveau pour les amis de la vertu (5). » — Quand^ usant du privi-

(1) Babeau, les Anglais en France, p. 164-165.

(2) 9 messidor an X (28 juin 1802) : Correspondance, 6148.

(3) 10 fructidor (28 août) : Ibidem, 6274.

(4) « Les consuls de la République, voulant témoigner à M. de Belloy, archevêque de Paris, leur haute estime pour sa personne et les vertus qu'il manifeste dans Texercice de ses fonctions... » (2 fructidor (20 août) : F. 15, II, Seine, 1917.)

(5) Journal des Débats, 20 fructidor an X. Fidèle à son système de ne considérer aucune fonction comme purement honorifique, l'empereur, deux ans plus tard, enjoignit au prélat de faire « par lui-môme » une enquête à l'hospice des vieillards de Montrouge, au sujet duquel des plaintes lui étaient parvenues ; malgré ses quatre-vingt-quinze ans, Belloy alla dans les trois jours goûter l'ordinaire et interroger les pensionnaires. (Napoléon à Belloy, 25 thermidor an XII (13 août 1804) : Correspondance, 7922; Belloy à Napoléon, 29 thermidor (17 août) : AF. IV, 1045.)

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lège que lui accordait la révision constitutioimelle de l'an X, le Premier Consul commençait à nommer directement des sénateurs, l'archevêque de Paris faisait partie de cette promotion de début (28 fructidor an X-i5 septembre 1802), avec deux ministres dépossédés de leur portefeuille, Fouché et Abrial, un conseiller d'État jugé trop encombrant, Rœderer, et le vieux général d'AboviUe; pour lui seul cette nomination ne déguisait point une retraite ou une disgrâce. « Le citoyen de Belloy, > disait le message consulaire, • a été pendant cinquante ans d'épiscopat le modèle de l'Église gallicane. Placé à la tète du premier diocèse de France, il y donne l'exemple de toutes les vertus apostoliques et civiques. » Au Sénat comme au conseil des hospices^ le prélat fut accueilli c avec beaucoup d'empressement et de considération » par les vieux révolutionnaires qui formaient l'immense majorité de ses nouveaux collègues : mais comme il se mettait en devoir de débiter un petit discours de remerciement, Lebrun, bourru à son ordinaire, l'interrompit en l'invitant à prêter serment sans plus de phrases (i). Quelques jours plus tard, un arrêté consulaire autorisa exceptionnellement Belloy à cumuler les deux traitements de sénateur et d'archevêque (2).

Dans ces conditions, nul ne dut s'étonner de voir le prélat compris dans une autre promotion, celle des cinq cardinaux français qui furent proclamés au consistoire du 17 janvier 1803. Il partagea cet honneur avec Bayanne, auditeur de rote, nommé en vertu d'une ancienne tradition; Fesch et Cambacérès, choisis pour leur illustre parenté; Bpisgelin, pour qui. le chapeau était à la fois une récompense et un dédonunagement. Dès le

(1) Remacle, Relatiom secrète* det agents de Louit XVIIl, p. 130.

(2) 17 vendémiaire an XI (9 octobre 1802) ; AF. IV, plaq. 416.

1" février, selon l'étiquette, un garde-noble, le prince Giustiniani, se présentait à rarchevéché de Paris, après avoir fait halte à Lyon (i). Le prélat Doria, désigné comme ablégat, apporta un peu plus tard les barrettes, qui furent solennellement remises le 27 mars : c'est Belloy qui dans cette occasion harangua le Premier Consul au nom des quatre cardinaux-archevêques. Dans l'intervalle (7 ventôse-26 février), un arrêté consulaire avait attribué à chaque cardinal français une indemnité de 45,000 francs pour frais d'installation, plus un supplément de traitement annuel d^ 30,000 francs. L'impression fut d'autant plus vive dans le menu peuple que depuis la mort du cardinal de Noailles (1729), aucun archevêque de Paris n'avait porté la pourpre.

Quelques mois enfin avant sa mort, le cardinal de Belloy fut, comme on l'a vu, l'objet d'une dernière distinction. A l'automne de ^807, Napoléon l'appela à présider le collège électoral du département de la Seine. Ces présidences, partout confiées à des personnages considérables, étaient dans les départements les plus importants le lot des grands dignitaires, à qui Belloy se trouvait ainsi assimilé. La session précédente, celle de l'an XI, n'avait eu pour président rien moins qu'un prince en expectative, Lucien Bonaparte.

A côté des honneurs officiels, l'autorité avait pour le prélat de ces menues attentions, faites pour charmer le cœur d'un vieux prêtre. Ainsi la police, très exacte à empêcher à Paris, aux termes des Organiques, tout ce qui aurait ressemblé à une procession proprement dite, tolérait pourtant de temps à autre, les jours de confir-

(1) Portalis à Bonaparte, 12 pluviôse an XI (1" février 1803) : AF. IV. 1044.

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mation, qu'un cortège solennel reconduistt l'archevêque de Téglise au presbytère de la paroisse; si, comme à Popincourt, les < exclusifs » s'avisaient de murmurer^ ils étaient énergiquement rappelés i l'ordre (i). — Mais ces politesses sans grande portée n'empêchaient point le gouvernement ou ses agents de multiplier les exigences (2), devant lesquelles Belloy s'inclinait presque toujours, ni de tenir pour non avenues les réclamations du prélat, dont le souriant et déférent optimisme ne se démentait point. Lors de la démolition du séminaire Saint-Sulpice, exécutée d'urgence en dépit des bonnes paroles données au nouveau cardinal, Émery, personnellement atteint dans ses souvenirs et ses espérances, trahissait quelque impatience : < On s'est visiblement moqué de notre archevêque, qui ne s'en aperçoit et ne s'en émeut pas... Ce n'est pas assurément la bonne volonté qui manque, mais avec un caractère naturellement si doux, avec tant de respect pour tout ce qui tient au gouvernement, avec un âge si avancé, etc. (sic). . . (3). » Le tempérament personnel de Belloy le portait en effet à outrer les traditions gallicanes, dans lesquelles il avait mûri et vieilli, et qui, au précepte évangélique de la déférence envers le pouvoir civil, substituaient une sorte de culte. Par gratitude autant que par conviction, le prélat avait transporté cette soumission prosternée des descendants de saint Louis au restaurateur des autels : « M. l'Archevêque, » pouvait-on écrire, « a sans cesse à la bouche l'éloge du Premier Consul, et ses discours font beaucoup d'impression sur les prêtres de son diocèse, auxquels il ne cesse de recommander le plus pro-

(i) Rapports du préfet de police, 21 prairial et 12 messidor an XI : F. 7, 3831.

(2) Il en sera question dans un chapitre ultérieur.

(3) À Bausset, 13 février 1S03 : Papiers Emery^

fond respect et la plus vive reconnaissance pour le gouvernement (1). » Ce n'étaient pas seulement les prêtres qu'il catéchisait de la sorte; dans sa première visite au Prytanée, après que les élèves avaient militairement défilé devant lui, il leur présentait en ces termes leur aumônier : < Mes chers enfants, voilà le digne ecclésiastique que j'ai chargé du soin de vous diriger dans le chemin du salut : écoutez sa voix; il vous apprendra la vraie sagesse^ celle qui consiste à aimer Dieu et à honorer ceux qu'il a placés sur la terre pour nous gouverner (2).» Lorsque l'empereur eut résolu de faire annuler par les deux offîcialités diocésaine et métropolitaine le mariage américain de Jérôme, non seulement l'archevêque ne souleva aucune objection^ mais il se prêta docilement à toutes les suggestions de Portails, qui écrivait cette phrase naïvement significative : < J'ai pris ce matin, avec ses vicaires généraux, les mesures convenables (3). » C'était une autre tradition de l'Église gallicane que d'offrir libéralement des subsides au Trésor public, en cas surtout de péril extérieur. Malgré la différence des temps et des revenus, le prélat n'hésita point, lors de la rupture de la paix d'Amiens, à suivre l'exemple de tous les personnages haut placés et à contribuer aux dépenses de la future descente en Angleterre par un don patriotique de 2,400 francs (100 « louis > d'autrefois) : sur quoi le chapitre de Notre-Dame, « pour témoigner au gouvernement son attachement et sa reconnaissance », crut devoir, de son côté, offrir 600 « livres » (4). — 11 était

(1) Rapport du préfet de police, 30 messidor an X (9 juillet 1802) : AuLARD, Paris mous le Cofuulai, t. III, p. 145.

(2) Journal des BibaU, i^ messidor an X.

(3) A Napoléon, s. d. (fin septembre ou début octobre 1806) : AP. IV. 1045.

(4) Délibération du 5 juin 1803 : Doeumenis inédits, Portalis écrivait à. ce propos : « Ce don, de la part d'un clergé à la simple

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moins conforme aux précédents de mettre l'autorité religieuse au service des agents du recrutement : ici encore Belloy s'inclina; après léna, quand le fardeau de la conscription commençait à s'alourdir, il envoya à ses curés et desservants une lettre pastorale « sur les instructions à donner aux peuples relativement à la guerre (i). > (C'est justice d'ajouter qu'il insistait, en termes vraiment apostoliques, sur les recommandations morales et religieuses à adresser aux conscrits.)

L'archevêque alla-t-il plus loin dans la voie des bons offices? Prenant à la lettre la formule de son serment, se crut-il obligé de participer à des besognes policières? Ceux qui l'en ont accusé ont travesti la signification de ses visites fort peu machiavéliques quai Malaquais; s'il y fréquentait davantage que dans les autres ministères^ c'est que Mme Fouché^ très flattée, lui faisait un accueil particulièrement gracieux, et lui redemandait souvent, quand le temps en serait venu^ de donner la bénédiction nuptiale à sa fille (2). On a également abusé d'une démarche au fond très innocente. Lors de la dramatique arrestation de Cadoudal, le cardinal passait en voiture près du carrefour de l'Odéon : il eut l'idée d'aller incontinent offrir ses félicitations au Premier Consul^ à qui il se trouva apporter la nouvelle, car les agents perdirent du temps à chercher le préfet de police^ qui dtnait en ville. Quand Dubois, essoufflé et rayonnant, se présenta aux Tuileries, Bonaparte lui apprit que l'arrestation du chef chouan était déjà pour lui de l'histoire ancienne, et ajouta d'un ton goguenard : « Vous voyez, sans reproche,

congrue, prouve, sinon ses moyens, au moins son zèle. C'est le denier de la veuve, qui est apprécié par le sentiment qui le fait offrir. » (A Bonaparte, 27 prairial an XI (16 juin) : AF. IV, 1044.)

(1) 23 décembre 1806.

(2) Mme de Chastenay, MémoireSt t. II, p. 51.

que la religion est aussi une bonne police (1). » Le mot était ici d'une justesse très relative, ce qui ne l'empêcha point de faire fortune. Fouché devait le de'velopper en termes particulièrement impertinents après sa rentrée au ministère (2), et Maury fut assez dépourvu de tact pour le prendre à son compte le jour de sa nomination à Tarchevéché de Paris (3). Appliqué à Belloy, il est tout à fait immérité : ce prélat, qui eut ses faiblesses de courtisan et de vieillard^ ne compromit jamais sa dignité dans des collaborations policières, comme Bernier et Pancemont, ou comme Rousseau, successeur de Bernier à Orléans, qui rendait compte à Fouché de ses recherches pour découvrir chez ses prêtres des pamphlets d'opposition, et qui terminait sur cette phrase : < Monseigneur conclura de l'harmonie qui règne entre M. le préfet et moi tout le bien qu'elle peut produire sans secousse et sans éclat. Nous avons l'un et l'autre le même dévouement pour le gouvernement et toujours le même empressement à le servir (4). »

La destinée, clémente jusqu'au bout pour le cardinal

(1) Bibliothèque nationale, nouv. acquis, fr., 3556, fol. 114.

(2) « Il y a plus d'un rapport, monsieur, entre mes fonctions et les vôtres... Notre but commun est de faire naître la sécurité de l'Empire du sein do l'ordre et des vertus. » (Circulaire de Fouché aux évoques, 5 fructidor an XII (23 août 1804).

(3) 11 répétait à Pasquier, nommé en même temps préfet de police (14 octobre 1810) : « L'empereur vient de satisfaire aux deux plus grands besoins de sa capitale. Avec une bonne police et un bon clergé, il peut toujours être sûr de la tranquillité publique, car un archevêque est aussi un préfet de police. » (Pasquier, Mémoires, t. I, p. 415.)

(4) 11 novembre 1809 : F. 7, 6534. C'est ce personnage qui, nommé évéque de Goutances au Concordat, répondait à une dame lui demandant comment il fallait l'appeler : « £n public, Montieur, mais entre amis on peut m'appeler Monseigneur, » (Remacle, Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 44.)

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