‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 10 sur 60 · LA HAINE · texte numérisé non relu

LA HAINE

En voyant que tant de gens se querellent sans violence, s'insultent avec douceur, et s'égratignent sans se faire de mal, j'ai envie, pour me soulager, de m'en aller dans quelque forêt déserte et d'y pousser ce grand cri exaspéré : « Vive la Haine ! »

Mais il est trop tard; la vigoureuse, l'inspiratrice, la féconde Haine est morte en même temps que l'Amour; car ils ne peuvent exister l'un sans l'autre, et comme nous l'enseigne le grand Aristophane, l'Amour est né d\in œuf sans germe enfanté par la Nuit aux ailes noires. Pour savoir aimer, il faut savoir haïr, et cette délicieuse fleur enchantée, l'amour de Roméo et Juliette, est née de la haine séculaire entre les Gapulets et les Montaigus. C'est la haine des Dieux immortels qui, dans yjliadey acharnée comme une louve furieuse sur les héros troyens et argiens, leur donne la force de lutter contre les monstres, contre les éléments, contre les destinées, et leur met au cœur la vaillance intrépide.

Hélas ! il n'y a plus de haine. Qu'est-ce que came fait? est le dernier mot de tout, et l'on aime mieux tolérer les sots, les intrigants, les scélérats, les polichinelles, que prendre la peine de se mettre en colère. Vous vous rappelez, mon cher j.ouis , quels furent la floraison, l'éclosion furieuse, le jaillissement prodigieux des génies de 1830. Ils se multipliaient, se diversifiaient, se renou-

vêlaient comme des Protées. C'était à coups d'œuvres et de chefs-d'œuvre qu'ils répondaient aux négations, justes ou injustes. On ne cessait pas d'écrire contre eux, mais ils ne cessaient pas de vaincre. Et ovi trouvaientils le ressort qui les animait, et l'inépuisable inspiration créatrice? Dans la haine dont les philistins les poursuivaient sans trêve, et qui leur fouettait le sang, mieux que Xerxès ne fouetta la mer. En ce temps-là, un homme était insulté, bafoué, vilipendé, nommé par des noms odieux, plus maltraité que s'il eût volé des couverts d'argent ou coupé sa bonne en morceaux : quel était son crime? C'était d'avoir écrit les Méditations^ ou Hernani, ou les Contes cVEspag7ie et cV Italie, et d'avoir senti sur ses lèvres, comme un charbon ardent, le rouge baiser de la Muse.

Le drame se jouait, haï, discuté, sifflé, hué, triomphant, et ne faisait pas de recettes ; le poème se publiait chez Eugène Renduel, attaqué, déchiré, dépecé dans mille articles de journaux, et ne se vendait pas ; cependant le lendemain, le poète était célèbre, illustre, décoré d'une gloire immortelle. Aujourd'hui nous avons changé cela, et retourné la question sens dessus dessous. On veut bien que les pièces se jouent trois cents fois sans tumulte, et que les livres se vendent à cent mille exemplaires, et même, pour les aider à obtenir ce résultat^ on porte volontiers son argent au théâtre ou chez le libraire, mais à la condition expresse qu'il ne sera pas question de la pièce ou du livre, et qu'après en avoir très peu parlé on dira du récent chef-d'œuvre, comme de l'accident arrivé au crocodile : « N'en parlons plus ! »

La Haine est une torche qui brûle, mais elle éclaire aussi, et c'est à sa lueur seulement que nous pouvons constater l'évidence du génie ! Car un homme peut savourer toutes les ivresses du succès, remuer les foules, boire un vin qui ressemble au vin de la Gloire, faire de faux chefs-d'œuvre qui pour le moment ressemblent

aux vrais, et cependant n'avoir pas de génie ; il n'en a pas, s'il n'a pas excité contre lui la fureur, le mépris et la haine obstinés des sots, seul signe absolu auquel se reconnaissent les invincibles fils d'Orphée.

La Haine marche à coup sûr, elle ne divague pas, elle ne s'égare pas, elle ne se trompe jamais. Elle n'a pas pardonné à Shakespeare qu'elle traite encore de sauvage ivre, ni à La Fontaine qu'elle continue à mettre au-dessous de Florian ! Dernièrement, chez un académicien où se trouvaient réunis, entre autres personnes, un poète et un critique, fut par hasard prononcé le nom de Pindare. En l'entendant, le poète eut dans les yeux des pleurs d'amour, tandis que le critique s'écriait d'un ton de mauvaise humeur : « Assommant, Pindare ! Un animal qui a écrit pour les cochers I » Évidemment, ni le poète ni le critique ne connaissaient le chanteur des Némée7i7ies^ puisque personne ne sait le grec ; mais l'un et l'autre étaient sûrement guidés par leur amour et par leur haine.

Vous savez, mon cher Louis, quelles fortunes diverses eut le drame d'Alfred de Vigny, ChatteiHon. A la création, du temps de madame Dorval, toutes les femmes dans la salle acclamaient et adoraient le sublime enfant; plus tard, quand madame Plessy reprit le rôle, la vogue était à la richesse, au bonheur facile, et les dames trouvèrent bien impertinent ce petit jeune homme qui se permet d'être à la fois pauvre et amoureux. Gautier qui, à trente ans de distance, avait vu l'une et l'autre de ces premières représentations, raconta dans un feuilleton merveilleux cet absolu revirement. Mais à la récente reprise par madame Broisat, ce fut bien autre chose ; les demoiselles modernes, telles que les dessine Forain, parlant argot et ne voulant pas qu'on la leur fasse au génie ^ regardèrent comme une licorne bleue ou comme un mouton à cinq pattes le pâle rimeur qui ose se montrer fier vis-à-vis des lords en habit rouge. Elles étaient très bien conseillées et

éclairées par leur haine légitime contre quiconque n'a pas de quoi payer à sa femme des robes de Worth.

A ce moment-là, Chatterton indigna positivement les gens du monde. Le lendemain de la représentation, je me trouvais dans un salon oii un financier de Garabas, qui dédaigne d'être marquis ou baron, et qui avec raison estime qu'e ses chiens seraient trop pauvrement attachés avec des saucisses, raillait de la plus agréable façon le vieux drame romantique. — « Monsieur Alfred de Vigny, disait-il, veut que j'empêche de se suicider les jeunes gens de dix-huit ans qui n'osent pas déclarer leur amour aux pâtissières, et dont on ne veut pas acheter les poèmes. Le poète gentilhomme est bon là ; seulement, ajouta le financier en se tournant vers moi et en me prenant à partie directement, à quoi diable veut-il que je reconnaisse le futur homme de génie?

— Mais, dis-je, vous pouvez le reconnaître, sans crainte d'erreur, à la haine que vous avez pour lui. »

Certes, mon cher Louis, on ne niera pas que la Rose et la Femme soient et restent, en dépit des lieux communs madrigalesques, les deux plus magnifiques inventions de l'homme. De la pàleéglantine des bois il a fait la noble fleur au cœur sanglant dont la voluptueuse couleur et le parfum délicieux excitent en nous une formidable joie, et de l'être qui d'abord fut seulement une femelle, il a fait la créature surnaturelle et divine, Hélène, Omphale, Cléopâtre, au delà de laquelle nos sens ne supposent rien, car rien ne peut dépasser l'impression qu'éveillent en nous ces trois mots réunis : une Femme belle ! Mais comment pouvons-nous savoir qu'elle l'est, et comment la Femme elle-même peutelle savoir qu'elle est belle ?

Cela a l'air très facile, et en fin de compte, cela ne l'est pas du tout. Les adorations, les amours, les richesses, les diamants, les trésors prodigués aux pieds d'une idole prouvent bien quelque chose, et c'est pourquoi les filles d'Eve sont très friandes et désireuses des

étofFes de couleurs diverses brodées d'or, d'argent, de perles, et aussi des cailloux colorés et transparents ; mais enfin, on a vu des Gothons maigres comme un clou, ayant de très petits yeux sans expression et des nez en trompette, obtenir sans difficulté et posséder à profusion ces preuves de noblesse, car nous avons des caprices bizarres et il y a des quarts d'heure où Roxelane monte la tête à un peuple entier mieux que Sémiramis. Mais ce à quoi une femme reconnaît qu'elle est incontestablement belle, c'est à la haine des autres femmes !

L'an dernier on s'occupait beaucoup de la très courtisée Rosine Elva. Née dans la boue du ruisseau, elle s'était appris l'élégance, la grâce, l'esprit même ; au bout de très peu d'années, elle possédait les joyaux, les bibelots, l'hôtel et le million réglementaires, et ses écuries étaient tenues comme celles d'un pair d'Angleterre. Tout cela n'était pas de la première venue, et la petite Rosine avait eu des amours assez enviables pour en arriver à faire figure ; cependant elle n'était pas contente d'elle-même, parce que chaque fois que leurs voitures se croisaient, Èveline Hasto, la toute-puissante reine du monde où l'on se distrait, la regardait avec un petit sourire ironique et tranquille.

Rosine s'appliqua encore plus ; ce qui en elle était bien devint mieux. Jadis on voyait sa robe ; à présent on ne voit plus que ses lèvres fleuries et ses prunelles qui s'emplissent d'astres ; on admirait sa belle tournure*, on ne la remarque plus, seulement on est subjugué, envahi par le charme. Enfin, on ne dit plus : « Comme elle est spirituelle ! » mais on l'écoute avec ravissement. L'autre soir ces deux chasseresses se sont rencontrées au bal de mademoiselle Elluini, et comme Rosine attirait à elle les yeux, les désirs, les âmes, si bien qu'il n'y en avait que pour elle et qu'on buvait ses discours enfantins et charmants, de colère Eveline Hasto devint plus rouge que les habits rouges des jeunes seigneurs invités à cette fête.

PARIS VÉCU. Tl

« — Ah I dit-elle à Rosine, taisez-vous, car à la fin je vous hais !

— Et moi, je t'adore ! » s'écria Rosine en se jetant au cou de son ennemie, qui cette fois lui décernait l'indéniable diplôme de beauté.

Vive la Haine ! Si l'Indignation fait bien les vers, elle les fait encore mieux, et quand notre art languissait énervé par l'indifférence d'un public revenu de tout sans y être allé, elle a dicté ces fulgurants Châtiments dont les strophes éclatèrent comme des tonnerres. Que la farouche Déesse grandisse encore un HugO;, en somme, cela n'a rien de surprenant ; mais il y a des hommes chez qui elle arrive à suppléer tout le reste I Je vois encore dans le café du Théâtre Français Gustave Planche non pas débraillé, ce serait trop peu dire, mais avec une chemise sans boutons et verte I (comment une chemise peut-elle devenir verte ?) écrivant sur une de ces planchettes couvertes d'étoffe qui servent à jouer aux cartes. Certes, il fut mauvais prophète, les gens qu'il a tués se portent effroyablement bien, son esthétique était médiocre et sa logique infidèle ; cependant sa haine contre les romantiques lui a suggéré des pages presque belles. L#e tout est de bien savoir ce qu'on hait et ce que l'on aime ; Planche, lui, aimait les classiques, morts depuis assez longtemps pour n'être plus tentés de braver la Revue des Deux-Mondes,

A force de méchanceté, un autre critique, beaucoup moins savant que Sainte-Beuve, mais pas plus joli que ce grand écrivain et encore plus chauve, avait fini par conquérir une influence redoutée.

(( Ah çà, lui dit un jour le doux et olympien Théophile Gautier, comment avez-vous fait pour devenir si féroce ?

— Mon cher maître, répondit le critique, il faut que je vous mette mon cœur à nu ! J'ai du succès, je suis riche, on m'a nommé officier de la Légion d'honneur, les femmes qui me dédaignaient me veulent à présent ;

mais j'exècre l'humanité tout entière, car ce n'est pas tout cela que je voulais : j'aurais voulu être un beau capitaine de hussards !

— Eh bien, fit le sage Gautier, il fallait vous engager dans les hussards ; avec de la conduite vous seriez devenu capitaine. Vous vous seriez un peu serré dans votre uniforme, vous vous seriez fait friser la moustache, et si vous aviez pris soin de vous dire beau, on aurait cru que vous l'étiez I »

En parlant ainsi, le poète ù.\\lbertus ne songeait pas à l'inéluctable Destin, qui avait condamné son ami le critique à être une marionnette toujours exaspérée et pantelante entre les doigts agiles de la Haine.

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