SIMPLIFICATION
Certains spectateurs, qui n'ont pas deviné le mécanisme de la Comédie Parisienne, se demandent pourquoi tous les romans sont de Xavier de Montépin et pourquoi toutes les pièces de théâtre sont de William Busnach. Je vous révélerai, mon cher Louis, ce secret et tous les autres secrets. Car j'ai la main pleine de vérités et je l'ouvre, pour vous du moins. 0 prodigieux, effrayant, insondable mystère ! par une de ces rares fortunes que produit la conjonction de beaucoup de causes diverses, notre siècle a pu créer un type comique égal à ceux de Molière et de Rabelais, assez grand et universel pour exciter la curiosité et l'envie de tous les hommes de génie : le fameux Robert Macaire. Copié, imité, reproduit dans les rpmans et dans les drames, toujours ce personnage épique tourmenta et hanta Balzac ébloui, qui, n'ayant pu l'inventer, imagina du moins à sa ressemblance l'immortel Vautrin, taillé en plein marbre comme un héros d'Homère. Eh bien, voilà qui va vous faire rêver, après tant d'années révolues, ce type dont tout chacun aurait voulu accoucher, quitte à se faire fendre le front i\ coups de hache, ce drame qui reste en fin de compte (avec Les Saltimbanques et Prudhomme) la seule comédie moderne, et qui fut jadis mis au jour par Benjamin Antier, par Frederick Lemaître et par le mythologique Polyanthe, se trouve aujourd'hui avoir pour auteur William Bus-
nach! Car la nature des choses doit être respectée, et voici ce qu'elle dit expressément. Axiome : Toutes les pièces de théâtre doivent être de William Busnach.
Je ne suis pas certain, malgré l'affirmation exacte de quelques amants du merveilleux, que William Busnach touche des droits chez l'agent pour les représentations de Phèdre et du Misanthrope ; cependant il y a gros à parier qu'il est pour quelque chose dans ces deux ouvrages, comme dans tous les autres ouvrages, car il est difficile de se figurer une pièce dont il ne serait pas l'auteur, de même qu'on troublerait beaucoup la tranquillité de plusieurs millions de Français, si on voulaitleur persuader que Xavier de Montépin n'a rien à prétendre sur Les Natchez, sur Manon Lescaut, et sur Paul et Virginie. Toutes les pièces sont de Busnach, et tous les romans sont de Montépin ; ainsi le veut la conscience publique, dont les conceptions ont force de loi.
Mais pourquoi cette simplification audacieuse, et ramenée à l'indigente et nette clarté d'un dessin linéaire? C'est, mon cher Louis, ce que je vais tenter de vous expliquer, si je le puis, avec une précision mathématique. Le peuple français est le moins révolutionnaire de tous les peuples. C'est une bête d'habitude ; au fond il participe de la nature des chats, et son plus grand désir est d'être tranquille. Il a cependant fait quelques révolutions, et notamment celle de 89 ; mais c'était dans l'espoir de pouvoir être tranquille après. Il veut avant tout qu'on lui donne la paix; et pour arriver à ce résultat il ne recule devant aucune résignation, devant aucun sacrifice. Qu'une chose ait duré longtemps, c'est une raison pour qu'il la tolère encore, afin de ne pas changer. C'est ce qui explique l'interminable durée du duc de Richelieu, et plus tard celle de Louis XIV et de monsieur Thiers. Ce mot de l'argot théâtral : Convenons-en! est notre argument suprême. Nous voulons bien n'importe quoi, pourvu que ce soit convenu, qu'on n'en parle i)lus et qu'il n'y ait plus à y revenir. C'est
ce que Robert Macaire exprimait par cet élan d'amour, exhalé avec une complète froideur : Embràssons-yious et que ça finisse I Nous désirons même que ça finisse sans nous donner la peine de nous embrasser ; car à quoi bon des formalités inutiles?
S'acquitter, moyennant le moins de frais possible, avec le génie, avec la science inventive, avec l'esprit de liberté, avec la beauté immortelle, voilà le plan. Paris et la France, qui sont, je le répète, essentiellement simplificateurs, ne veulent admettre qu'une seule personne dans chaque spécialité ; ils ne sont pas difficiles du tout sur le choix du premier titulaire ; mais ensuite c'est le diable pour obtenir une nomination nouvelle. En vertu de cette convention tacite, un homme vient et à brûle-pourpoint dit : « Je veux tenir l'emploi des grands poètes tragiques ; je veux être Pierre Corneille ! » Pourvu qu'il sache un peu d'orthographe, qu'il ait quelque teinture de la règle des participes, on lui répond : « Nous voulons bien, ne te gêne pas ; sois Pierre Corneille! » Par exemple, il ne faut pas qu'un autre vienne après lui et prétendre être aussi Pierre Corneille; celui-là on le reçoit sous une pluie de trognons de chou et avec des coups de balai dans le dos, parce qu'on n'aime pas à être ennuyé deux fois pour le même motif.
Arrive une petite femme noire, maigre, au nez retroussé, les cheveux achetés chez le marchand de cheveux, le sourire effronté et la bouche coloriée en rose vif. Elle dit : « Je veux être Cléopâtre », et on lui répond : « Sois Cléopâtre! » D'autres personnages accourent et veulent être, celui-là Alexandre le Grand, cet autre Pindare, cet autre Michel-Ange, ou Talma, ou Olivarès ; à la bonne heure, on ne les chicane pas pour si peu, et on les accepte pour ce qu'ils veulent être, à condition qu'il ne viendra après eux aucune sous-Cléopâtre, aucun sous-Michel-Ange, aucun sous- Pindare, et qu'une fois les rôles distribués et les places prises, il y en aura pour longtemps.
62 JARIS VECU.
Nestor Roqueplan, qui voyait vite et bien, avait tout de suite deviné cette tendance de l'esprit français, et se gouvernait en conséquence. Un compositeur venait-il lui parler d'un opéra? Au lieu de lui imposer le supplice de l'antichambre, il le faisait entrer tout de [suite, et l'accueillait avec les démonstrations de la plus vive joie. Il écoutait avec ravissement l'analyse du poème, la description des décors, la distribution éventuelle des rôles, et même tout ce que le compositeur voulait lui jouer au piano et lui chanter avec une voix de chat qu'on écorche. Il louait tout, approuvait tout, manifestait l'enthousiasme le plus ardent, et en guise de conclusion, finissait par dire qu'il mettrait la pièce à l'étude lundi prochain ! Le visiteur se confondait en remerciements; mais l'ironique Roqueplan l'assurait que ces remerciements étaient de trop, et qu'en acceptant un chef-d'œuvre avec reconnaissance, il ne faisait que son devoir. Puis, comme cet infortuné, prêt à sortir et marchant dans son rêve étoile, allait franchir le seuil de la porte, le directeur dandy le rappelait d'un ton léger, comme ayant oublié un détail de peu d'importance.
— (( Pardon, disait-il, encore un mot. Vous êtes bien monsieur Meyerbeer?
— Mais non, répondait le compositeur abasourdi. Je suis Dupieu!
— Ah ! vous n'êtes pas monsieur Meyerbeer? Eh bien! j'en suis désolé, mais il n'y a rien de fait, parce que, voyez-vous, le musicien à présent c'est Meyerbeer! »
Parole profonde! En effet, il y à la fois un musicien, un poète, un général, un ministre, un peintre, un homme d'Etat, un tailleur, un chaussetier, mais jamais deux, et lo public paresseux que nous sommes ne veut -pas apprendre deux noms pour le même emploi. Ce système semble offrir des difficultés d'application; mais il n'en est rien, parce que dès qu'un des titulaires dis-
paraît, on le remplace immédiatement, sans embarras ; le tout est de restreindre et de classer la série des idoles. Il y a eu les temps où on ne pouvait pas se passer de Frédéric Soulié, d'Eugène Sue, de Rachel, de mademoiselle George, de Scribe, de Déjazet, de Léon Gozlan; mais on ne les avait pas plutôt perdus que, sans nul interrègne, on mettait à leur place d'autres talents et d'autres génies. Voilà pourquoi la féroce mystification de Roqueplan était bonne. Un de ses amis, étonné d'un tel injuste parti-pris, lui disait un jour :
— « Mais enfin Meyerbeer, physiquement du moins, n'est pas immortel ! Et le jour où il viendrait à mourir, qui mettrez-vous à sa place?
— Mais, dit Roqueplan, n'importe qui, la portière, madame Grosnier! Le choix de la personne n'est rien. L'important, c'est que, si un intrus veut entrer dans le temple de la Gloire, il trouve le verrou mis en dedans, et que de l'intérieur, une voix quelconque lui réponde : Il y a quelqu'un! »
Savez-vous, mon cher Louis , combien il y a de femmes à la fois dans Paris? Il y en a une, une seule, et comme dit Médée, c'est assez! C'est pour elle que l'architecte Grindot construit les hôtels et que Léon de Lora les décore; c'est pour elle, à la fois duchesse, go thon et courtisane, que Lyon tisse ses lourdes étoffes et que le Japon nous envoie ses plus merveilleux caprices, peints avec des soies d'une harmonie musicale et avec des ors mystérieux. C'est pour elle que les jeunes hommes pleurent d'amour et que les vieillards tordent leurs bras éperdus ; c'est elle que les romanciers copient, que les poètes chantent; elle est la mère des désespoirs et des sourires, et c'est elle qui donne et reçoit tous les baisers qui se reçoivent et se donnent. Et elle suffit à cette tâche? Parfaitement, tout comme y suffirent en leur temps le héros Héraklès et le moine Amador, qui avalaient des femmes comme un collégien en vacances les cerises à l'eau-de-vie. Mais si par hasard elle dis-
paraît et s'effondre, elle est à l'instant même remplacée dans l'adoration des hommes, et son nom devient plus oublié que les chansons avec lesquelles une vieille nourrice endormait, petit enfant dans son berceau, le roi Nabuchodonosor.
Il n'y a pas longtemps que le rôle de l'unique Parisienne était encore joué par Aglaure Henni, alors fameuse. A force d'avoir été jeune comme l'Aurore, puis jeune comme le printemps, puis tout bonnement jeune, puis jeune comme une reine qui veut l'être, puis longtemps et éternellement jeune, elle avait fini par devenir jeune d'une façon qui n'est pas la vraie. Un jour qu'elle se déshabillait et s'habillait devant son amie à qui elle n'a rien à cacher, pas môme son âme ! Lucette lui fit voir comme sa peau devenait réfractaire au blanc et ses rides profondes, et lui demanda si elle ne craignait pas d'être abandonnée bientôt par son amant Paris, pour le moment toujours fou d'amour.
— ((Oh! dit Aglaure, il n'y a pas de danger. La question est d'être dans le joint. Gomme l'a si bien dit le maréchal, j'y reste parce que j'y suis. Si on me changeait, il faudrait changer trop de choses! »
Ce qui est généralement ignoré, mon cher Louis, c'est qu'une société secrète de Simplification, organisée pour éviter tout ennui et tout sursaut aux âmes parisiennes, fonctionne régulièrement et tient des séanceshebdomadaires. Dans une de ses dernières réunions, elle avait adopté le projet de diminuer le nombre des écrivains et de le restreindre au seul Glaretie, dontla spirituelle et féconde imagination suffirait certainement à notre consommation littéraire. De temps en temps, elle tâche de s'arranger avec un poète, en faisant une cote mal taillée. C'est ainsi qu'elle avait fait demander à Sully-Prudhomme et à François (^oppée s'ils consentiraient à un compromis, au moyen duquel Paris serait tenu quitte envers eux de toute admiration, h la condition de connaître seulement Le Passant et Le Vase brisé; mais
comme ils avaient d'autres œuvres dans le ventre, ni l'un ni l'autre des deux poètes n'accepta cette solution élémentaire. C'est la même société de Simplification qui jadis priait Balzac de n'avoir pas fait La Comédie Humaine, et de consentir à être seulement l'auteur d'Eugénie Grandet. S'il avait adopté cette version essentiellement simple, il aurait été accablé d'honneurs. Mais, comme on le sait, il ne fut pas même académicien! et à la grande confusion de messieurs les grands-officiers, il mourut simple chevalier de la Légion d'Honneur, absolument comme Musset et Lamartine.