‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 16 sur 60 · PROPOS DE FOU · texte numérisé non relu

PROPOS DE FOU

Hier, mon cher Louis, je suis allé voir, à la maison de santé oii on le tient captif, le pauvre peintre Henri Ghaumeil, qui, il y a un mois à peine, a été si subitement frappé de folie. Je l'avoue, je ne [me rendais pas là sans appréhension et sans les affres d'une vague terreur. Mon pauvre ami, que j'ai connu avec sa douce chevelure blonde si semblable àHamlet, je m'attendais à le voir maintenant pâle, sinistre, pareil au roi Lear, échevelé dans la bise, les bras tragiquement levés vers le ciel, et effrayant les airs do quelque malédiction sauvage. Mais ces craintes furent heureusement trompées. Je trouvai Ghaumeil gai, de bonne humeur, correctement vêtu, assis dans un bon fauteuil et, tout en lisant La Faustln, savourant avec délices un excellent cigare. En me voyant, il manifesta les signes de la joie la plus cordiale et, avec la meilleure grâce du monde, me fit asseoir près de lui.

— « Ah ! me dit-il, c'est vous, mon cher Théodore ! Je suis bien enchanté de pouvoir vous serrer la main, car rien n'est meilleur que de retrouver un ami de tous les temps. » Puis Ghaumeil me regarda longuement avec une sorte de pitié attendrie.

— « Eh bien, mon vieux camarade, reprit-il enfin,

Page 1