ÊTES-VOUS ÏOU.IOURS FOU
Puis, comme cette question inattendue me laissait interdit, il manifesta un peu d'impatience.
— « Oui, fit-il, ne vous étonnez pas. Je vous demande
si, par exemple, vous avez conservé l'habitude risible de composer des vers sans les assujettir au chant, et sans les accoupler à une musique vivante, qui en précise le rhythme et l'accentuation. Enfin, des vers écrits sans plus, et tout bonnement avec de l'écriture ?
— Il est vrai, dis-je, que j'ai conservé cette habitude.
— Oh I rare, inouïe, extraordinaire démence ! s'écria le peintre. Yoyez-vous un aigle qui ne se servirait pas de ses ailes, et qui marcherait à petits pas sur le trottoir, comme un receveur des contributions ? Et un vautour qui, au lieu de s'élancer en plein ciel, s'amuserait à picorer dans le jardin, comme une poule? Et si Orphée avait tout bonnement récité ses poèmes, comme les charmeurs du Palais-Bourbon récitent leurs discours, pensez-vous qu'il aurait arrêté les torrents et adouci les tigres ? Mais n'importe ! continua Chaumeil en me serrant sur son cœur et en m'embrassant avec effusion, je ne saurais garder rancune à un homme sur qui pèse une menace fatale.
— Gomment cela ? demandai-je avec une inquiétude que je ne cherchais pas à dissimuler.
— Eh bien! dit mon ami, n'êtes-vous pas Français? Or je ne sais quel dieu ils ont offensé ni quelle est la loi qui les frappe ; car, sans doute par prudence, on n'a pas jugé à propos de promulguer cette loi, qui a dû rester secrète ; mais il est certain que tous les Français sans exception sont condamnés. A la vérité, on en gracie quelques-uns, principalement ceux qui ont coupé des vieillards en morceaux ou assassiné des enfants en bas âge ; mais quant aux autres, il faut qu'ils subissent leur peine. Seulement, comme on ne veut pas exaspérer l'opinion, on se contente de livrer les victimes à des tourmenteurs et à des bourreaux déguisés, exerçant manifestement des professions en apparence innocentes, mais par les mains de qui la mystérieuse Justice n'en est pas moins satisfaite.
Au premier rang de ces exécuteurs de hautes et basses
œuvres, il faut compter les conducteurs des tramways et des omnibus à trois chevaux ! C'est par leurs soins qu'un grand nombre de Français naïfs se cassent les reins, ou tombent à plat ventre sur le macadam, proie offerte aux fiacres effarés qui s'avancent pour broyer leurs têtes coupables. L'avez-vous remarqué, mon ami? ces conducteurs sont toujours sur l'impériale, occupés à contempler les nuées et le vaste azur; mais si par hasard ils redescendent sur la plate-forme, ils s'appliquent à tourner fidèlement leur visage vers l'intérieur de la voiture, de telle sorte que ce qui se passe dans la rue, sur la chaussée, est pour eux non avenu. 0 infortuné voyageur ! tu peux crier, gesticuler, tordre tes bras douloureux, te livrer à des appels désespérés, c'est comme si tu essayais d'arrêter le vol effréné des étoiles, ou de retenir un ifulgurant oiseau, qui fend l'air avec la rapidité d'une flèche irritée et sifflante.
Si tu es jeune, agile, fort comme Hercule, si, tout petit enfant, tu as reçu une éducation de clown ; si tu sais désarticuler tes os et faire ployer tes nerfs comme des lames d'acier, élance-toi alors, franchis l'espace, et par un bond vertigineux il n'est pas impossible que tu tombes dans le tramway, aussi bien qu'ailleurs ! Néanmoins, c'est en voulant exécuter ce tour de force que Féna, le célèbre clown irlandais, s'est rompu les deux jambes, et quelques vieillards obèses peuvent aussi le manquer. l*our les femmes et les jeunes filles, vous pensez s'il leur est possible d'escalader, sans donner vingt fois leur vie, l'horrible machine roulante ! Cependant le conducteur impassible regarde pensivement à l'intérieur de la voiture, songeant probablement î\ ses amours et à la première femme qui a murmuré à son oreille les deux mots : «Je t'aime», au bord de la source froide, alors que la brise de mai soupirait mystérieusement dans les feuilles.
— (Juoi, dis-je, vous pensez que tous les conducteurs de tramways...
— Il y a aussi, reprit Chanmeil, les directeurs des établissements de bains, dont il est malaise de tromper la rage, et qui, pareils à des thugs, travaillent patiemment à l'extermination universelle, ordonnée par le terrible dieu Siva. Une fois que le Français confiant est emprisonné dans la baignoire, où on a eu soin de lui verser un bain mille fois trop chaud et assez bouillant pour cuire des homards, il lui est difficile, parlons franc, impossible d'échapper à la colère de son hôte, car le garçon a eu soin de fermer solideaient la porte, et c'est en vain que rougissant, étouffant, en proie aux battements désordonnés de son cœur, le patient tourne le robinet d'eau froide d'où l'eau froide ne coule pas, et se pend à la sonnette qui n'appellera personne, et qui chante pour rien, pour le plaisir, pour chanter, comme un poète lyrique î Toutefois, lorsqu'il y a mille probabilités pour qu'il ait succombé à l'étouffement ou à la rupture d'un anévrysme, comme il convient alors de l'achever dans le cas où il respirerait encore, à ce moment-là le garçon se présente enfin, ouvre la porte, la garde toute grande ouverte, et offre des sels, des savons, des guimauves, des pâtes d'amande à sa malheureuse victime qui, si elle n'a pas encore exhalé son dernier souffle, ne saurait cette fois se soustraire à la fluxion de poitrine. Sans approuver complètement de pareilles rigueurs, on comprend qu'elles soient déployées contre un être subversif qui au tort d'être Français a joint celui de se laver et de vouloir être propre. »
Ici, je voulus interrompre Ghaumeil, et défendre les directeurs des établissements de bains. Mais il ne m'en laissa pas le temps et il reprit :
— « Cependant, il faut songer à tout ! Il existe des gens riches qui, ayant des voitures à eux, ne montent jamais en tramway et qui, habitant des hôtels bien outillés, prennent leurs bains dans leur baignoire personnelle. Au premier abord, il semble que ceux-là doivent
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déjouer les précautions prises pour anéantir entièrement le peuple français ; mais c'est là une erreur, et la loi qu'on applique avec soin, bien qu'elle n'ait jamais été promulguée, atteint les Rothschild comme les autres citoyens. Car il est presque impossible que, par un jour de beau temps, par un de ces premiers soleils qui vous emplissent l'âme d'espoir et de joie, ils n'aient pas l'idée de sortir à pied ; et alors, s'ils se laissent aller au caprice de vouloir visiter les collections et les musées du Louvre, ils seront infailliblement écrasés dans la rue de Rivoli, devant les grands magasins dont les façades, assiégées par une foule en délire, se prolongent indéfiniment, comme les représentations de La Mascotte ! Car c'est là le rendez-vous, la cohue, le tumultueux combat des fiacres qui escaladent les fiacres, des omnibus qui entrent dans les autres omnibus, des chevaux étouffés par les chevaux, qui se tordent comme des Laocoons, des tohus-bohus, où se mêlent les bouches, les naseaux, les jambes et les crinières, et si un homme s'aventure au milieu de cette assourdissante et furieuse bagarre, lors même qu'il aurait commis cent mille crimes, il n'aura plus à craindre d'être reconnu par les sergents de ville, car les roues, les sabots, les gueules sanglantes auront eu soin de le rendre méconnaissable, comme le héros Hippolyte, pour l'œil même de son père.
Et cet état de choses se perpétuera ! On a bien parlé de nous construire des chemins aériens, comme il en existe à New-York ; mais, ainsi que vous avez pu le lire dans les journaux, ce projet est à l'étude, dans les commissions et dans les bureaux des ministères ; n'est-ce pas dire en bon fi'an(;ais qu'il ne sera jamais réalisé ? Et dans la rue de Rivoli les chevaux coutinuei'oiit à poser les pieds sur les poitrines des promeneurs, comme les dames posent les leurs sur les coussins de soie, et à en faire ce que Racine appelle : un horrible mélange.
— Pourtant, dis-je à Chaumeil, les gens qui passent
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dans la rue de Rivoli ne sont pas tous mis en compote, et il en est même qui après cet événement persistent à vivre.
— Alors, répondit vivement le peintre, contre ceuxlà on est forcé d'employer le grand moyen, et de leur tendre la suprême embûche contre laquelle il n'y a pas de recours î Par une série de démarches diplomatiques, dont la progression est connue, on les décide à accepter une invitation à dîner dans le monde, c'est-à-dire chez des amphitryons sans le sou, qui, à tort, passent pour être riches, et dont les maisons servent au même usage que le palais de la princesse Negroni, à Ferrare. « Je viens vous annoncer une nouvelle, c'est que vous êtes tous empoisonnés, messeigneurs, et qu'il n'y en a pas un de vous qui ait encore une heure à vivre. Ne bougez pas. » Comme il faut de la probité en tout, on leur sert fidèlement le surtout de boutons de rose, les cristaux havane et bleuâtres, les couteaux japonais, et le service de Bracquemond, où il y a sur les assiettes des raies, de grands lépidoptères et de sombres oiseaux ; mais quant à la nourriture, elle est empruntée aux meilleures traditions de l'empoisonneuse Locuste, augmentées de tout ce qu'ont pu fournir de nouveau les effrayantes ressources de la Chimie moderne. C'est les poissons conservés comme de vieilles soubrettes, les volailles engraissées par des moyens inavouables, les filets de bœuf embaumés comme des Pharaons d'Egypte, les légumes fossiles tirés de boîtes plus redoutables que celle de Pandore ; les glaces où ont été émiettés d'anciens macarons fidèles ; les petits-fours obtenus par la ruse, les fruits aux chairs de légumes, et les vins ! des muscat, des sillery, des château-margaux, des nuits, des hermitage bons à administrer à des morts qu'il faut qu'on tue, et dont la seule vue fait danser les chèvres ! Et si, par hasard, le convive a l'àme si bien vissée et chevillée au corps qu'il résiste à cet ensemble de drogues...
— Eh bien? fis-je curieusement.
— Eh bien, dit Ghaumeil, tout n'est pas fini là, et on le repince encore ! Au moment oii, fier d'avoir bravé tant de trépas divers, mais croyant devoir assurer son salut par une fuite rapide, le condamné saisit son chapeau de satin noir et met ses gants, un essaim de jeunes femmes, instruites àces jeux folâtres, viennent se placer entre la porte et lui, et en lui débitant les plus adorables balivernes, en jetant dans ses prunelles les rouges roses de leurs lèvres et les lys de leurs épaules nues, le retiennent captif jusqu'à l'heure du thé. Livré alors à la maîtresse de la maison, c'en est bien décidément fait do lui, car s'il n'est pas étouffé, hypothèse inadmissible ! par la brioche, le baba et le plumcake, la bière faite avec des infusions de buis et d'autres choses, le thé composé d'herbes cueillies au clair de la lune par quelque Médée aux mains sanglantes, et le chocolat fabriqué avec de l'ocre rouge chez le marchand de couleurs, ont enfin raison de lui.
C'en est fait, ce misérable Français a dit son dernier mot ; il n'assistera plus aux duels de Slosson et de Vignaux, ni aux reprises des diverses pièces de Ponsard, ni aux Courses, ni aux expositions, ni aux séances de la Chambre, ni à tout ce qui faisait sa joie ; il est désormais comme s'il n'avait jamais été, phénomène évanoui, vision disparue, et il a subi le sort inéluctable réservé par une Justice voilée et impitoyable à tout le i)euple français.
— Mais enfin, dis-je, me laissant entraîner malgré moi à écouter sérieusement (Ghaumeil et à lui répondre comme à une personne naturelle, quel est donc le crime que selon vous expie si durement la France? De quoi est-elle coupable, et pourquoi est-elle si cruellement ])unie ?
— C'est, me dit le fou eu lelevantson front échevelé, parce qu'elle se laisse trop docilement gouverner ])ar le Lieu commun, et parce qu'elle a trop aimé la pein-
ture au cold-cream, les vers badins, la musique pour chiens fous, la sandaraque, la bureaucratie, les manches vertes, les conspirateurs^, la photographie et les gendarmes. )) /
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LE MINISTERE KRSVLÏZ
Lorsque, dans im pays libre, un citoyen par son génie, par son éloquence, par son dévouement au progrès, par son esprit d'initiative, est arrivé à s'emparer des âmes et des consciences ; lorsque c'est en lui que s'incarnent les aspirations de tout un peuple; lorsque chez les puissances étrangères il est, à tort ou à raison, accepté comme représentant d'une manière exacte la nation dont il régit les destinées, il devient alors indispensable de lui conférer nominativement le pouvoir qu'il exerce d'une façon effective. Possédant la domination réelle, il doit accepter en même temps la responsabilité et le fardeau des affaires. C'est pourquoi, lorsque le ministère Freycinet, que Dieu garde! aura fait son temps, il serait juste, à co que je crois, de confier le soin de former un nouveau cabinet au célèbre couturier Krsvltz, rival de Worth.
Il ne faut pas se le dissimuler, la seule et unique force sociale dont il faille en ce mom^ent tenir compte, c'est LE ROBisME, mot que je me vois obligé et contraint de forger, pour exprimer, sous une forme synthétique, l'orgueil, la rébellion, la victoire, la démence, l'épanouissement et le triomphe de la Robe. (Vest un fait évident que toutes les Femmes, en ce moment, sont extrêmement bien vôtues, depuis les duchesses jusqu'aux balayeuses; que cette audacieuse floraison du costume a changé la face du monde ; qu'elle est presque
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uniquement due au couturier Krsvltz, et que par conséquent il s'est substitué dans les fonctions que remplissaient autrefois les Dieux. Quand s'écroula le second empire, on s'imagina que l'ouragan allait balayer les satins, les velours, les soies brochées, les rubans d'or, et que les Femmes, ivres de linon, d'indienne, de toile peinte, d'alpaga et de mérinos, allaient toutes se vouer à cette prétendue Sainte Mousseline, dont un auteur dramatique a pris la canonisation sous un bonnet dont il se passerait facilement, étant donnée son épaisse chevelure. Mais il n'en fut rien. Plus que jamais les poufs, les pompons, les draperies, les nœuds, les dentelles, les traînes superbes déployèrent leurs magnificences audacieuses et farouches. Les Femmes nous laissèrent devenir austères, économes, foncés et Spartiates, autant que cela pût nous faire plaisir ; mais en ce qui les concerne, elles continuèrent à resplendir et à flamboyer comme des crépons japonais ou des tas de pierres précieuses. Pareilles à des reines sur leur chariot ou à des amazones de Golchide, elles dirent résolument, comme Ruy Blas : Je ne m'occupe pas de ces hommes du tout! et de plus en plus nous ressemblons à des bandes de Vers de terre qui seraient mariés à de grands troupeaux d'Étoiles.
Toutes les Femmes sont divinement bien vêtues. Pas plus tard qu'hier, mon cher Louis, rencontrant dans une soirée la femme d'un employé qui gagne trois mille francs, je lui faisais compliment à propos de sa robe de satin d'un bleu désolé et pensif, à laquelle s'accordaient bien des chaussures pareilles; mais la dame, avec raison, ne voulut pas accepter mon éloge; et même, s'il faut tout dire, se montra un peu humiliée. — « Non, me dit-elle, cela c'est une robe pour rire, une robe du matin, une robe de rien du tout, une robe pour aller en pantoufles acheter deux sous de lait à ma laitière! Mais si vous aviez vu la robe couleur flamme électrique avec broderie de platine filée que je portais au
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dernier petit jeudi, à la bonne heure, elle n'est vraiment pas mal, et je Tai eue pour rien, pour un morceau de pain, car elle ne m'a coûté que six mille, chez Krsvltz, qui me fait des grâces 1 » D'après ce discours, mon cher Louis, vous aurez quelque peine sans doute à établir le budget du petit employé dont la femme chatoyante me parlait ainsi; mais ce budget ne saurait être établi; Cuvier lui-même, qui sur un fragement d'os reconstruisait tout le squelette d'un animal disparu, donnerait en ce cas sa langue aux chiens; le problème en effet n'existe pas : il n'y a plus de budgets ! La Femme accomplit sa fonction en s'assimilant les étoffes, les rubans, les gemmes, les métaux lîlés et tramés, et le mari paye comme il veut, comme il peut, cela ne nous regarde pas, en se livrant aux spéculations, aux jeux de Bourse, au vol à main armée, en arrêtant des diligences, en écrivant des bandes de journaux à trente sous le millC;, et même, s'il n'a pas d'autre ressource, en se livrant à la littérature. L'important, c'est que les Femmes ressemblent à ces lustres ornés de cabochons qu'on ciselait pour les rois goths; c'est surtout que Krsvltz soit riche, et il l'est, puisqu'il vient d'acheter en Transylvanie des forêts si vastes, qu'on ne saurait les parcourir en trois jours.
J'ai vu pleurer et sangloter une petite demoiselle bien élevée, à qui on racontait l'histoire de Peau d'Ane, parce qu'elle plaignait la princesse, devenue assez malheureuse pour on être réduite à porter des robes de soleil et de lune! Enfin, mon cher Louis, du haut en bas de l'échelle, le mouvement est le même. Je vois souvent dans ma cour une pauvresse qui chante d'assez aiiuisantcs chansons, en les accompagnant d'un cli(|uctis de castagnettes. Un matin elle faisait une bonne récolte, car on est très mélomane dans la rue de l'Éperon ; les sous et les petites pièces blanches plouvaient autour d'elle, lorsque tout à coup un homme parut, lui lit une scène violente, et se mit à la secouer et à
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la chiffonner, en lui reprochant de faire recette à ses dépens et sans tenir les engagements pris. C'était le COUTURIER POUR HAILLONS ! ct SCS lambcaux, ses guenilles, ses loques hardies, qui me semblaient avoir été drapées et tordues par le vent, par la pluie, par la misère, par la bise féroce, étaient en réalité l'œuvre d'un artiste spécial, tant il est vrai que ces couturiers ont conquis le monde, comme firent autrefois le dieu Bacchos et Alexandre roi de Macédoine ! Deux d'entre eux, qu'on ne pouvait comparer à Krsvltz, mais qui avaient bien leur petit mérite, monsieur Blkmnz et monsieur Sckmltch sont morts à la même heure, victimes de la même fatalité. Mettant l'un et l'autre un dandysme raffiné à ne pas consommer leur propre marchandise, ils avaient pris un parti véritablement élégant : Sckmltch faisait habiller sa femme chez Blkmnz, et Blkmnz faisait habiller la sienne chez Sckmltch.
Mais il arriva un moment où ils se durent récipro- *quement tant d'argent qu'ils désespérèrent de pouvoir se le payer, chacun d'eux voyant s'ouvrir sous ses pas l'abîme de la Dette, et se dresser devant lui, sous la figure d'une note, une feuille d'écriture plus haute que l'obélisque ! Certes il y aurait bien eu un moyen d'arranger tout ; c'aurait été de balancer, et par conséquent d'anéantir les deux notes, de les rayer, de les barrer, de les regarder comme non avenues. Mais pour cela, il aurait fallu que Blkmnz avouât à Sckmltch, et que Sckmltch avouât à Blkmnz qu'ils n'avaient pas encore gagné avec leur couturerie autant de millions que Krsvltz, et c'est à quoi ni l'un ni l'autre ne consentit. Ils préférèrent mourir. Le même jour et au même instant, tous les deux se brûlèrent leurs deux cervelles, avec deux revolvers exactement pareils, qui, par un singulier hasard, avaient été achetés chez le même armurier. Cet événement, bizarre en apparence, n'est au contraire qu'un résultat nécessaire et inévitable, dû
à la logique des choses ; car il faut que tout concoure à la domination, à l'omnipotence et au triomphe universel du grand couturier Krsvltz.
Il y a en ce moment h Paris un banquier nommé Beéri, si puissant que sa fortune peut être comparée à celle des Rothschild ; il n'a qu'à jeter ses valeurs dans la Bourse pour faire hausser et baisser tout ce qu'il veut; il balaye devant lui les entreprises financières, comme la brise de juillet balaye les fétus de paille ; il a ruiné une grande Compagnie dont le capital s'élevait à des centaines de millions, uniquement parce qu'en le saluant, un des administrateurs de cette Compagnie avait semblé avoir eu l'intention de sourire, et s'être retenu à temps! Ce banquier est fort à son aise ; il a fait peindre son cabinet de toilette par Paul Baudry, et les murs extérieurs de sa cour par Meissonnier, et il achète les éditions originales de Molière par douzaines, avec la treizième en sus, comme nous achetons les œufs chez la fruitière!
En même temps, il existe au centre de l'Asie un très puissant roi nommé Hamzeh, qui a conquis des royaux mes sans nombre. Assis sur son trône revêtu de perles^ devant lequel s'élèvent des pyramides faites avec des têtes coupées, il tient dans sa main plusieurs globes pareils à celui que tenait Charlemagne, et il jongle avec; des filles de rois éventent sa barbe tressée avec des diamants, et à ses pieds les lions familiers mangent leurs viandes sanglantes dans des bassins d'or étoiles de rubis. Il est probable qu'il prendra l'Inde aux Anglais, et peut-être n'attend-il qu'une occasion pour déchaîner sur le vieux monde une invasion de Chinois et de Japonais, qui s'empareront de la vieille Europe stupéfaite, et en feront une grande fabrique d'ivoires sculptés, de parasols et d'éventails éclal)ouss6s de jaune, de bleu lapis et de rouge pourpre! Eh bien! tous les deux, le banquier Beéri et le roi llamzeh, lorsqu'ils songent silencieusement et que leurs serviteurs épouvantés s'abstiennent de respirer pour ne pas troubler l'air
immobile, ils pensent la même chose, ils ne méditent pas, celui-ci de nouvelles conquêtes, et celui-là d'autres coups de Bourse ; l'un et l'autre se dit tout bas, avec l'angoisse que perpétue dans notre esprit l'étude acharnée et stérile d'un problème insoluble :
— « Gomment payerai-je au couturier Krsvltz les robes de ma femme ! »
— « Gomment payerai-je les robes de ma femme! » voilà ce que se demandent les généraux à la tête de leurs armées, les magistrats écarlates sur leurs sièges, les amiraux sur leurs navires, les ministres sur les fauteuils de bureau, les commissionnaires dans leurs commissions, les aéronautes fendant les cieux zébrés de zigzags d'or^ les députés écoutant des discours pareils à de longs serpents qui se mordent la queue. Ah ! s'il n'y avait pas en réalité d'autres affaires pendantes que celles dont on nous entretient, certes les mener à bonne fin serait un jeu d'enfant, et ce serait tout de suite fini; le Goncordat, le Divorce, la réduction du service militaire, le mode de scrutin, le Rachat des chemins de fer il n'y en aurait pas pour cinq minutes ; mais le grand obstacle, c'est qu'en parlant de ces diverses questions si faciles à résoudre, nos représentants songent tout bas à la seule question ardue et difficile, et ils ne cessent de se demander à eux-mêmes, sans aucun espoir d'obtenir une réponse plausible : « Gomment payeraije les robes de ma femme! »
Dans ces conditions, comme il est patent que tout ce qui cuit et frit dans la poêle y a été mis, dosé et assaisonné par le grand couturier Krsvltz, je trouverais légitime qu'il tînt la queue de cette môme poêle, ou qu'il devint dictateur, si l'on veut, ou chef d'un ministère choisi spécialement au point de vue du robisme, ou, du moins, président de la commission du budget, car il serait de toute justice qu'il présidât à nos destinées, puisqu'il les a faites ! 11 tenterait des expédients, il chercherait des combinaisons, il pourrait voir à opérer des
virements, à payer, par exemple, 'sur le budget d'un trimestre, toutes les robes du département de l'Ardèche, quitte à s'occuper ensuite des robes du département de la Sarthe ! Enfin il pourrait proposer le rachat des magasins du Printemps et des Grands magasins du Louvre, afin que l'Etat, s'adjugeant le rnonopole des satins, des damas, des velours unis ou frappés, comme il a déjà celui des tabacs, pût bénéficier sur le prix des matières premières. A ce point de vue essentiellement pratique, la création d'un ministère Krsvltz me paraît être le vrai moyen de nous donner quelque répit, d'autant plus que les intransigeants et les réactionnaires donneraient peut-être au grand couturier assez de tablature pour qu'il n'eût pas le loisir d'envoyer ses notes, et ce serait toujours cela de gagné.
En tout cas, mon cher Louis, il faut qu'on avise promptement. Tout récemment, dans les Pyrénées- Orientales, la Coui- d'assises a jugé un monstre à face bestiale, une espèce de sauvage qui, après avoir assassiné à lui seul tous les habitants d'une ferme, avait fracturé les meubles et volé l'argent et les valeurs qu'ils contenaient. Ce bandit, coifie d'une tignasse, peigné avec un clou, tanné par la bise, souillé de sang et de boue, n'avait pas forme humaine; au contraire, sa femme, appelée à titre de témoin, était charmante à voir, et elle s'est présentée devant les jurés en jolie toilette de sortie, avec une robe de velours bleu garnie de martre, d'une coupe infiniment hardie et gracieuse. Interrogé sur le mobile de son crime, le ijrigand a répondu avec une évidente sincérité : — « C'était pour payer la robe de ma femme. » La franchise de cet aveu a intéressé les jurés, qui ont accordé à l'accusé le bénéfice des circonstances atténuantes, et il serait ditiicilc de les en blâmer. En effet, ce mari ne pouvait, comme notre père Adam, vêtir sa femme avec une feuille de figuier, ni comme les peintres classiques, avec un bout de draperie qui Hotte
OU avec une fumée qui s'envole. Et du moment où il lui mettait une robe, il fallait bien qu'il la prît, comme tout le mondC; chez Krsvltz ; car il ne pouvait ni la faire avec rien, comme une tragédie classique, ni comme l'explosion d'un bon sentiment, la tirer de son âme!