‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 18 sur 60 · LES ESCLAVES · texte numérisé non relu

LES ESCLAVES

On affirme que l'esclavage a été aboli. A Nevada City et dans l'île de San Salvador, c'est possible ; mais àParis, je puis vous assurer, mon cher Louis, qu'il n'en est rien. Je pourrais à ce sujet vous révéler la cuisine des Groupes, des Unions, et vous dire sur quelle enclume se forgent les attaches politiques, et par quels fils sont mis en mouvement les hommes qui croient gouverner le monde. Mais, pour parler comme l'immortel fablier, mon exemple sera tiré d'animaux plus petits.

Il y a à peine deux jours de cela, à un bal donné chez une petite comédienne qui sait tout, excepté jouer la comédie, s'amusant comme on s'ennuie dans le monde où l'on s'amuse, le peintre Emmanuel Jaix et mademoiselle Rosa Clcrice, sans profession, ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils sont extrêmement beaux et infiniment trop spirituels pour la foule chatoyante et bariolée qui les entourait. De \h h avoir quitté l'atelier japonais de l'actrice, et à s'être fait voiturcr sans explication jusqu'au petit hôtel de Rosa, il n'y avait que l'espace d'une inévitable transition; si bien que devant le feu flambant et rose, c'est en jouairt avec la sombre chevelure de mademoiselle Gléricc assise h ses pieds sur le blanc tapis que le jeune et célèbre artiste continuait une conversation (commencée, en savourant l'ineffable plaisir de fumer lentement sa cigarette dans un beau décor.

— « Oui, disait-il, oui, Rosa, vous avez cruellement raison, toute vie est atïVeuse, et je devine facilement les horreurs, les dégoûts et les angoisses de la vôtre! Du moins avez-vous cette compensation, qui n'en est pas une, la richesse! et pouvez-vous échapper aux prosaïques laideurs que crée invinciblement la misère, car, ajouta-t-il en regardant la chambre où se voyaient des bronzes japonais d'une haute antiquité, des Clodions originaux, le plus beau des tableaux de Delacroix, et même des livres réels reliés par Cape errants sur les consoles dorées, vous êtes logée comme un Rothschild! Vos heures sont les stations d'un triste enfer; mais enfin vous pouvez, si le cœur vous en dit, fondre des perles dans le Tokay dont vous remplissez votre verre, et si longs que soient vos cheveux, les tresser avec des diamants. Certes, le repos n'est nulle part, excepté, comme disent les moralistes, dans le sentier du devoir accompli ; mais malheur pour malheur, le vôtre vaut encore mieux peut-être que celui d'une chiffonnière aux souliers troués, qui ne serait pas vertueuse!

— Non, détrompez-vous, dit Rosa, il n'y a pas de chiffonnière si misérable que moi, ni de casseur de cailloux, ni de manœuvre occupé à graisser les roues des voitures! Vous me supposez riche, et à un certain point de vue je le suis en effet, car ce bonheur-du-jour en bois rose cache une vraie caisse de banquier, bondée et remplie de titres, d'actions, d'obligations, de billets en liasses, de lingots et d'or monnayé, qui m'appartiennent bien réellement; et toutefois je n'ai pas la permission de dépenser deux sous, ni d'utiliser un timbre-poste sans en justifier l'emploi ! Car apprenez que je ne suis qu'un outil de fortune entre les mains de la vieille marchande à la toilette Bocco, du fameux tapissier PastoUe et du couturier Alric. Ils ont formé entre eux une société industrielle, avec des actionnaires ! pour l'exploitation d'une fille qu'ils ont prise dans la rue belle comme le jour et nue comme un ver, pauvre et vaga-

bonde alors, mais sachant rire gaiement au soleil, et c'est moi qui suis cette marionnette absurde et désespérée. Ma vie de chaque heure est réglée par eux, ce que je dois penser, dire et faire, la comédie, le bal, la promenade au Bois, les liaisons, les amours, les conquêtes, les défaites et jusqu'à mes caprices, et pour ces usuriers irréprochables, pour ces Shylocks aux exactes balances, rien ne doit être abandonné au hasard! J'ai comme eux ma part des bénéfices, mais à la condition de la faire servir scrupuleusement à la prospérité de l'entreprise. Tout est réglé, mon originalité qui ne doit pas se démentir, la légende poétique formée avec soin autour de mon nom, et surtout la publicité des journaux! Ainsi j'ai parfaitement le droit de donner deux louis à une pauvresse, si par bonheur passe à ce moment-là un reporter du Stylet ou du Juvénal\ mais il ne m'est pas permis de lui donner deux liards, si le public l'ignore, et croyez que mes livres de dépenses sont vérifiés, compulsés, épluchés par des caissiers plus savants que Barème et Machiavel. Et comme, dans le cas où la société ferait de mauvaises affaires, tout l'actif doit être immédiatement réalisable, nul objet ne peut entrer chez moi s'il n'a été estimé par les experts, et s'il ne constitue une valeur efTective, qu'on puisse tout de suite reconstituer à l'hôtel Drouot, dans une vente. Vous voyez, mon ami, que je n'ai plus rien d'une femme, que je suis une misérable chose cotée et désolée, un triste et détestable objet de luxe, faisant partie de la bimbeloterie parisienne!

— Hélas! soupira douloureusement Emmanuel.

— Mais, reprit la belle Rosa, en se penchant sur lui et en couvrant ses mains de baisers, oublions ces hideurs et parlons de vous, de votre renommée universelle, de votre jeune gloire! Libre comme l'oiseau, fier comme un roi, idole du monde qui vous enrichit et qui vous courtise, vous faites ce que vous voulez, quand et comme vous le voulez. Vous n'obéissez qu'à votre

inspiration et à votre génie; on se dispute vos toiles, achetées leur poids de banknotes ; la haute société vous recherche, les plus grands seigneurs s'honorent d'être comptés parmi vos amis, les femmes ne vous laissent pas le temps de les désirer! Enfin l'Institut vous fait déjà les doux yeux, et vous portez h votre boutonnière la rosette de la Légion d'honneur, à l'âge où les autres enfants jouent encore aux billes...

— Non, Rosa, dit alors Emmanuel Jaix en décroisant tristement les mains de la jeune femme, je ne veux pas que tu aimes une fiction et un vain fantôme. Sache-le donc à ton tour, le grand artiste que j'ai l'air d'être n'existe pas, et je suis comme toi un pantin, un personnage inventé, une vague marionnette! J'appartiens au marchand de tableaux Eudore Talpin, et grâce à son avidité n'ayant plus le droit d'être un homme, j'ai dû me résigner à me faire grand homme. Oui, sur son ordre, à son heure, à son commandement, moi qui serais peut-être capable de faire œuvre de peintre, j'exécute un tas de chefs-d'œuvre, parfaits, délicieux, effrayants de verve, d'originalité, de finesse et d'exactitude, et faits, comme vous le disiez, pour ravir les gens du monde. Ah ! s'ils étaient quelquefois mauvais, il y aurait encore de l'espoir, mais un peintre à la mode n'a pas le droit de faire mauvais, et mes tableaux sont au contraire réussis jusqu'à la plus décourageante perfection ; on en mangerait! Que dis-je! Eudore Talpin et ses bailleurs de fonds en mangent, en vivent, en marient leurs filles, en fondent des usines, en entretiennent des maîtresses, en achètent des propriétés avec des chasses de trois cents hectares! Moi-même, j'en vis comme un nabab, je triomphe, je fais courir, je donne des fêtes, je suis hélas! adoré comme vous le disiez, enfin je suis tout, excepté un artiste, car il ne m'est pas permis de créer autre chose que des merveilles !

— Mais, dit curieusement Rosa Clérice, par quels artifices Talpin s'est-il emparé de vous?

— Ah! chère âme, répondit Emmanuel, il n'y a que le premier pas qui coûte, mais il coûte tout, la vie, l'imagination, la pensée, le rêve, et tout le sang jusqu'à la dernière goutte. A peine mes premières toiles, encadrées dans des bordures incandescentes qui ressemblaient à des jardins d'or, eurent-elles fait émeute chez Talpin où elles flambaient à l'état d'apothéose, et rassemblé devant les vastes glaces de sa vitrine les Valaques et les Brésiliens en voyage dont se compose le (( Tout Paris », que sans savoir pourquoi ni comment, j'avais donné ma signature, et je me trouvais pris dans un traité aux cent mille fils, plus compliqués et enchevêtrés que ceux où les Lilliputiens emprisonnèrent Gulliver. Au premier abord cela paraissait simple comme bonjour; mais il n'y a rien de simple, ni bonjour, ni le reste! Mes premiers tableaux se vendirent tout de suite de deux à trois mille francs; Talpin ne semblait-il pas raisonnable en me disant dans son traité : « Je supprime les déchets, l'attente, les éventualités, j'achète à quinze cents francs l'un dans l'autre tous les tableaux quil vous plaira de peindre, quand même vous n'y mettriez qu'un bout d'étoffe, une coquille de noix ou rien du tout; enfin vous en ferez autant que vous voudrez. » Talpin aurait ajouté s'il avait été sincère : « Et surtout autant que je voudrai! » Au bout du traité, il y avait un codicille, un post-scriptum, une petite clause de rien du tout, en vertu de laquelle, contribuant de son mieux à ma réputation et me prêtant sa publicité immense, Talpin, sur les tableaux que je vendrais directement dans mon atelier et sans son intermédiaire, toucherait le tiers du prix.

— Eh bi'en! fit ingénument liosa, cette clause n'étaitelle pas juste?

— Certes! dit Emmanuel Jaix, juste comme le coup de hache qui tombe sur la tète du con(himné et comme le trajet de la balle qui nous frappe au cœur! Bientôt, en effet, toutes mes toiles, demandées et sollicitées h

Tavance, furent directement vendues h des amateurs. Comme la comtesse de Pimbêche, je n'en aurais vécu que trop honnêtement. C'était à moi de restreindre ma production de façon à rester un véritable artiste ; mais, en revanche, c'était à Eudore Talpin de me forcer à faire des petits chefs-d'œuvre plus nombreux que les grains de sable sur la grève, croyez qu'il n'y a pas manqué! et en employant un moyen des plus simples. Un article du fameux traité, que je ne vous récite pas, parce que c'est un volume in-octavo, donnait à mon Barnum le droit de me loger et de me meubler, contre remboursements échelonnés, d'une manière conforme à ma gloire; en vertu de quoi il m'a fait construire dans l'avenue de Villiers cet hôtel de bibelots, où je demeure, moi qui aime les belles lignes d'architecture et les meubles réels, dans un magasin de tableaux japonais sur satin, de kandjiars, de tabourets en nacre et de parasols; et en moins de temps qu'il n'en faut pour composer une tragédie en cinq actes, m'a endetté de quatre cent mille francs. Cependant je l'ai remboursé, tant la peinture se vend bien aujourd'hui! Je pouvais me débarrasser de lui, en lui abandonnant sa part de proie; mais je n'en ai rien fait, parce que,, lorsque j'en ai besoin, je trouve chez lui vingt mille francs dans les cinq minutes.

— Mais, demanda Rosa Glérice, pourquoi avez-vous besoin de vingt mille francs?

— C'est, dit Emmanuel, parce que Talpin a su me persuader qu'un artiste célèbre ne peut se passer d'une maîtresse chic, et il m'a affublé de cette Annette Jary que j'exècre et dont la tête sentimentale est bête comme une romance, mais qui, grâce à son invraisemblable maigreur, est un excellent mannequin à robes; or, l'un des principaux actionnaires de Talpin est le couturier Frantz Ott, son beau-frère. De là cette production fiévreuse, ces milliers de tableaux pleins d'artifices et de feux d'artifice, que j'invente avec frénésie, dont mes

collaborateurs peignent les fonds et ébauchent les figures, où je n'interviens plus que pour leur donner la touche suprême du génie, et d'après lesquels on exécute en même temps et tout de suite des copies, des reproductions, des aquarelles, des photographies, des gravures, des photogravures, vu que Talpin veut tirer cent mille moutures du même sac, et ensuite, comme Scapin, utiliser le sac pour faire ses farces.

— Enfin, dit Rosa, vous avez cette consolation que vos tableaux sont vendus.

— Jamais de la vie, fit Emmanuel ; les marchands de tableaux et les amateurs se les repassent, les font monter, descendre, s'en servent pour organiser des coups à la Bourse de la peinture; mais parmi ces tableaux, il n'y en a pas un seul qui soit réellement vendu et fasse partie d'une vraie galerie.

— N'importe! reprit la belle Clérice, je suis encore plus opprimée et condamnée que vous, mon cher enfant, car sachez tout! ce soir j'obéissais à mes associés en vous rencontrant au bal de la petite comédienne, et c'est d'abord par ordre que j'ai dii vous aimer; mais j'ai été sérieusement prise au rôle que je voulais jouer, et, ajouta-t-elle en renversant sa jolie tête enfantine sur les genoux d'Emmanuel, la pénitence est douce !

— Nous sommes, dit le peintre, logés à la même enseigne. Moi aussi, c'est par ordre que j'essayais de vous plaire, quand la chère flèche m'a frappé en plein cœur. Depuis qnehjuc temps, les Américains acheteurs trouvaient qu'il n'était plus assez question de moi dans les journaux : Eudore Talpin a pensé qu'il ne fallait pas permettre à Anna Jary de s'endormir sur les roses, et que je devais la tromper d'une manière éclatante, pour fournir un prétexte à quelques Echos et Nouvelles à la main ! »

Le jour se levait. Jaix et la belle Clérice, devenus vertueux puisqu'ils avaient trouve et volé une minute

d'amour, s'étaient approchés d'une fenêtre et s'amusaient à regarder l'aurore.

— «Ah! murmura Glérice, nous sommes bien décidément de misérables esclaves !

— Et tenez, dit Emmanuel Jaix en lui montrant dans la rue un homme qu'ils connaissaient tous les deux, le vieux savant Dieï qui sortait à cette heure matinale et qui portait sur sa redingote élimée et pâlie une rosette déteinte et devenue d'un pâle rose, voilà un homme que j'envie de toute mon âme, car ce voyant au cœur pur n'a pas à s'inquiéter de tout ce qui se fricote dans la Cuisine parisienne! Il s'inquiète des deux soldats troyens qui en fuyant ont été tués par une pierre, et dont les cadavres ont été trouvés par le docteur Schliemann derrière le palais de Priam ; des restes de l'homme tertiaire que l'abbé Bourgeois a découvert dans ses fouilles, et de la traduction du Pentaou7\ poème égyptien de vingt-cinq mille vers sur les campagnes des Ahmenotep contre lesKhetas. Celui-là est pauvre comme Job, mais n'est pas un esclave!

— Eh! mon ami, dit llosa en se pendant au cou d'Emmanuel, Dieï et sa brave femme ont beau se nourrir de queues de harengs saurs et d'écorces de melon, ils n'aç-rivent jamais à joindre les deux bouts. Voilà longtemps que leur cuisinière Francine fournit la dépense, on lui doithuitansde gages, et, conformément au projet qu'elle a toujours caressé, ces braves gens seront forcés de donner leur charmante fille au fils de cette servante. Il est vrai que le jeune homme, dont le seul tort est d'être un peu mulâtre quoique né de parents de race blanche, a reçu une excellente éducation, et qu'il a pu, dès l'an dernier, se faire admettre à l'École Polytechnique. »

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