‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 19 sur 60 · DEUX INFIRMES · texte numérisé non relu

DEUX INFIRMES

Mon cher Louis, le monde est plein de mystères qui restent impénétrables, à moins qu'on ne les pénètre, car il faut toujours en revenir à cette façon de raisonner, dont abusa peut-être le chansonnier du grand La Palice. Si retiré que vous viviez dans le riant et sombre désert de verdure oii ne parviennent pas les inutiles Faits Paris, il est imjDOssible que le bruit soulevé par la gloire du célèbre romancier Georges Gordouen ne soit pas arrivé jusqu'à vous. Cet habile artiste a le succès et tous les succès; il excolle à inventer une intrigue, à peindre des personnages et à les placer dans leur milieu ; il sait décrire les paysages, les intérieurs, les bibelots, les phfjnomènes météorologiques; il a démonté la phrase de Chateaubriand, la phrase de Bossuet, la phrase de Rousseau, et il la remonte en la modernisant; il est spirituel, amusant, ironique, tendre, éloquent, et même au besoin il semble lyrique. Ses livres se vendent presque comme ceux de Daudet et de Concourt, presque môme comme ceux de Zola; à peine a-t-on tiré le second et le troisième mille de ses éditions cursives, que le vingt-huitième inille se trouve enlevé aussi par la môme occasion. L'apparition d'un do ses ouvrages est unévènomentcapital; il n'ostpas un journal qui, pour pouvoir parler à loisir d'un fait si essentiel, ne déclare effronténiont que l'abondance des matierca le force à remettre an lendemain les séances des Chambres.

A peine le livre, publié par tranches, en est-il à son premier feuilleton, que son annonce est affichée sur tous les monuments publics, sur le fronton du Panthéon comme au sommet de la tour Saint-Jacques, et déjà la critique s'en empare, le loue, le commente, le porte aux nues. Les traducteurs de tous les pays affluent chez l'auteur, signent avec lui des traités inouïs; comme entrée de jeu, il a tout de suite gagné soixante, quatrevingt, cent mille francs; en fait d'argent, il n'a qu'un embarras, celui de chercher comment il placera ses fonds. S'il lit dans un salon trois pages de son roman nouveau, les seigneurs russes, autrichiens, hongrois, espagnols, qui, la veille, étaient dans leur pays, se trouvent là juste à point pour se pâmer d'aise; quant aux femmes de Paris, elles se divisent sans plus en deux classes : celles qui veulent marier Cordouen et celles qui veulent l'épouser elles-mêmes. D'ailleurs follement,, abominablement, délicieusement jeune, beau d'une beauté énergique et virile, bien coiffé de sa soyeuse toison blonde et chevelu comme un marchand de pommade pour faire repousser les cheveux, pouvant sans effort avec ses minces doigts de femme casser en deux une pièce de cent sous, il semble que Georges Cordouen doive être heureux, satisfait, content et ivre de joie. IL est désespéré.

Pourquoi? Parce que son succès n'est pas v?'ai. Au moment oi^i un de ses livres paraît, l'univers est plein du bruit, du murmure, du frémissement, du tumulte qu'il soulève; au bout de quelques mois, il n'en est plus question ; tout cela est apaisé, évanoui, dissipé en vaine fumée. Le flot tout à l'heure troublé et frissonnant est redevenu calme; les gouttes d'eau tombées sur le marbre se sont vaporisées, et il n'en reste rien. Le grand écrivain s'aperçoit avec épouvante que dans l'esprit même de ses dévots et de ses plus grands admirateurs l'œuvre récente n'a laissé nulle trace; sa griffe de lion n'a rien griffé ; sous peine de mort, sous peine

d'oubli, hélas ! il faut tout de suite recommencer tout, comme Sisyphe. D'où vient cela? Pendant bien longtemps, le romancier n'en a rien su, et il donnait sa langue aux chiens, aux tigres, et aux chimères; mais à force de réfléchir, il l'a deviné, il le sait maintenant, et c'est pourquoi dans ses nuits d'insomnie il arrache ses beaux cheveux et se fourre les ongles dans sa poitrine, parce que la chose est irrémédiable. Il a l'invention, l'ironie, la passion, l'imagination, la bouffonnerie, la puissance tragique ; donc, il ne lui manque aucune qualité? Si fait, il lui en manque une, absolue, décisive, triomphante, indispensable, la seule qui soit réelle, la seule dont on ne puisse se passer, la seule qui serve à quelque chose : il lui manque l'amour !

Ah ! cher ami, ceux-là sont des charlatans et des hypocrites qui parlent du bon sens, de l'esprit, de la raison souveraine du public ; qui veulent que tout le monde ait plus d'esprit que Voltaire, et qui font du troupeau humain un critique armé comme Diderot ou Sainte-Beuve; non, le public n'a rien de ce que lui prête ici la flatterie empirique ; mais il a autre chose, qui vaut beaucoup plus et beaucoup mieux.

La Foule est comme une femme, et elle est une femme; en dépit des habiletés, des ruses, des circonstances qu'elle supprime par une simplification audacieuse, en dépit du talent, du génie, de la gloire, et par une intuition que rien ne déroute, elle sent, elle devine et sait, elle sait avec certitude qui ne l'aime pas et qui l'aime. Et vous auriez beau être enchanteur, magicien, ouvrier sublime, artisan irréprochable, ses milliers et ses milliers d'Ames vous ne les prendrez avec rien, si ce n'est avec l'amour. A travers l'obscurité, la confusion, l'invention rebelle, l'incorrection, le mauvais style, l'amour ailé, l'amour embrasé et flamboyant va droit aux âmes et les allume, les brûle, les dévore de sa flamme inextinguible. Mais pour s'emparer d'elles tout est impuissant, hors l'amour. Poète, si tu

prétends exister, il faut que tu aimes d'une tendresse maternelle, ardente, inépuisable tous les êtres, toutes les créatures, tout ce qui vit et respire, même tout ce qui semble ne pas vivre, les êtres qui, délivrés, ont déjà vu l'aurore éternelle, et ceux qui ne sont pas nés encore; il faut que tu les aimes divinement, absolument , il faut que tu chérisses le fou, le méchant, l'infirme, le tortu, l'hébété ; il faut que tu sois prêt à baiser avec une délirante joie toutes les plaies et toutes les blessures I Sans quoi, tu n'es rien qu'un spectre, qu'un reflet dansant, qu'une vaine apparence ; car tu peux tromper les caprices, les imaginations, et les esprits de la foule, mais non ses âmes qui sont divines, qui perçoivent directement la lumière et qui, lors même qu'elles le voudraient, ne pourraient jamais être abusées sur ce qui est leur propre vie, et prendre un reflet pour une flamme.

Georges Cordouen sait tout cela; il a pénétré le secret de sa non-existence; cependant il ne se résigne pas, il ne veut pas céder, il s'acharne, il s'obstine à tâcher d'avoir ce qu'il n'a pas. Souvent comme V Homme des Foules raconté par Edgard Poe, il se glisse dans la foule, il marche avec elle, il la suit oii elle va, tâchant de s'accorder à ses gestes, à son haleine, au mouvement qui l'emporte ; il espère se mêler à elle, mais en vain ; le mélange ne s'opère pas plus que celui d'un flot d'eau avec un flot d'huile. Cordouen regarde l'ouvrier qui, las et content de lui après sa journée de travail, marche allègrement à côté de sa chère femme; il regarde les dames, les enfants, les vieillards, le tout petit aux yeux célestes dans les bras de la jeune mère; il tâche de les deviner, de s'intéresser à eux, de les aimer, enfin ; mais il sent bien que son effort est stérile, qu'il ne les aime pas, qu'il ne les aimera jamais, qu'il n'aime rien excepté sa propre gloire et son propre génie, et que, par conséquent, la pensée de son œuvre ne s'enfoncera jamais, comme une flèche de feu, dans les âmes. Lui, dont l'unique et poignant dé-

sir est de vivre toujours, il sent que son désir ne se réalisera pas et qu'il est irrévocablement condamné, parce qu'il n'a pas l'amour. Éperdument lancé et emporté dans le flot humain, au milieu des femmes et des hommes, il a beau s'écrier : « Scélérats ! Tas de canailles ! je ne pourrai donc pas vous aimer ! » Il ne les aime pas davantage parce qu'il les a appelés : « Tas de canailles ! » et avec un désespoir sans bornes, il savoure l'amère et chatouillante volupté de s'adorer lui-même.

Certes, voilà un malheureux ; cependant je connais un autre homme encore plus malheureux que lui : c'est cet Eugène Lips pour lequel madame Blanche de Thiel a fait de si éclatantes folies, brûlée par une passion dont elle a été guérie tout h coup, et décidément, comme si un habile chirurgien l'en avait opérée. Lips n'est pas, lui, un romancier ni un artiste; c'est un simple homme du monde, jeune, beau garçon, riche à millions, qui tire l'épée avec une supériorité remarquée au cercle d'Escrime, et dont toute la tenue correcte est celle d'un parfait gentleman.

Son infirmité, bien plus radicale encore que celle do Gordouen, c'est qu'iL n'a pas d'ame. Non, il ne possède aucune espèce d'âme d'aucun genre, ni rien qui rappelle cette importante partie de nous-mêmes. Il n'est pas, mon cher Louis, que vous ne connaissiez cette jolie pâtisserie appelée rissoles, et qui consiste en de petits tas de volaille et do lard hachés, qu'on enveloppe et fait cuire dans des morceaux de pâte auxquels on a donné la figure de petits chapeaux à cornes triangulaires. Lorsqu'elle confectionne cet excellent plat de ménage, il arrive souvent que la cuisinière s'est trompée dans ses calculs; il lui reste encore do la pâte ioi'squc tout son hachis a été employé déjà, et alors, pour ne rien perdre, elle se décide à faire des rissoles vides, purement honoraires, dont les enveloppes ne contiennent rien. Or Eugène Lips est précisément né d'un phénomène pareil à celui-là.

Ayant à sa droite et à sa gauche, dans des vases de diamant, la matière dont sont formés les corps et celle qui sert k fabriquer les âmes, le grand Statuaire, lui aussi, avait mal pris ses mesures; après avoir pétri et modelé beaucoup de petits enfants prêts à naître, qui possédaient régulièrement, comme il convient, leurs corps et leurs âmes, il vit qu'un des deux vases de diamant était déjà vide lorsque l'autre se trouvait à moitié plein encore; et par économie, afin d'employer ce qui restait, il se décida à modeler un certain nombre d'enfants qui n'auraient que des corps, et chez lesquels naturellement l'âme serait complètement absente. Eugène Lips faisait partie de cette fournée, dont les produits ont récemment tenu une si grande place dans les arts et surtout dans la politique ; mais il eut assez d'esprit pratique et de bon sens pour n'être rien qu'un beau jeune homme, admirablement habillé par un tailleur de cochers anglais, et obéissant strictement au code à la fois initial et compliqué des gens du monde. Assurément son manque d'âme ne le gênait en aucune façon, car il n'éprouvait guère le besoin de connaître des aspirations, des sentiments et des désirs qui lui étaient étrangers ; mais ayant de la lecture et se rappelant l'histoire de l'homme qui a perdu son ombre et celle de l'homme qui a perdu son reflet, il craignit d'être remarqué par les oisifs, et il se résolut à faire semblant d'avoir une âme.

Seulement, cette apparence d'âme, il ne pouvait que l'emprunter aux gens de sa connaissance ou aux imaginations des romanciers, de telle façon qu'on lui voyait une âme tantôt bourgeoise, ou vulgaire, ou romantique, ou, si j'ose, hélas! m'exprimer ainsi... naturaliste! et que tout cela manquait de suite et de cohésion. Tel le Palais-Royal possédait jadis un comédien, rival du fameux Levassor, qui jouait avec une rare perfection les enfants et les vieillards, les étudiants et les académiciens, les conscrits et les invalides. Pour par-

lor la langue du théâtre, il se faisait toutes les têtes qu'il voulait, mais il fallait qu'il s'en fît une, sans quoi il n'en avait pas et se trouvait exposé à sortir sans tête, parce que ses traits sans lignes ni plansn'étaient qu'une ébauche vague et confuse.

De même Eugène Lips, faute de mieux, pour avoir l'air d'exister moralement, copiait la littérature, lors-,, qu'une circonstance imprévue le tira d'embarras et lui permit de faire paraître une individualité plus définie. A ce moment-là, son ami Jean de Valetti, qui habitait dans la même maison que lui et au même étage, fut, violemment épris de madame de Satias, et, fou d'amour, se livra à toutes les insanités que nous inspire une passion vraie. Ces insanités, Eugène Lips les copia jour à jour avec un soin méticuleux, ayant même payé le valet de chambre de son ami de façon à pouvoir copier aussi ses lettres d'amour, et c'est ainsi que madame Blanche de Thiel eut en lui une apparence d'amant étonnamment réussie. Mais on ne s'avise jamais de tout ; Valetti mourut d'une fluxion de poitrine, et Lips eut beau se mettre entre deux airs, entre quatre airs, entre une innombrable quantité d'airs, il n'attrapa jamais, comme son modèle, la lluxion de poitrine, et ne mourut nullement. Ne sachant pas la suite du rôle, il se trouva tout à coup dans l'impossibilité de le jouer, et parut à madame de Thiel désabusée ce qu'il était réellement, c'est-à-dire si nul et si vide qu'elle s'étonna d'avoir pu l'aimer. Voilà, mon cher Louis, comment s'explique l'histoire de cette liaison enviée de tous et de cette rupture nette et subite qui a si fort étonné et dérouté Paris. 11 y a comme cela des choses qui semblent tout d'abord impossibles à comprendre et qui, une fois qu'on en a l'explication, deviennent claires et limpides comme de l'eau de roche.

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