‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 25 sur 60 · LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE

Mon cher Louis, si vous lisiez les journaux, que vous avez bien raison de ne pas lire, et si vous connaissiez les anecdotes qu'ils racontent, vous verriez qu'ils nous fournissent de belles occasions de rééditer tous les vieux lieux communs pour et contre la noblesse héréditaire. Nous y apprenons que des duchesses authentiques suivent des valets de pied, comme des chiennes folles d'amour, et que des princesses de la meilleure qualité vont courir les hôtels garnis avec des coiffeurs.

Pendant ce temps-là, des comtes et des marquis delà plus belle eau passent leur vie, comme des oies, avec des filles de tristesse et d'ennui, au:^ chignons orangés, usent les nuits dans les cabinets de restaurant éclairés par des flambeaux en zinc, jouent "au cercle avec des filous, et, quand ils ont parfaitement ruiné leurs enfants anémiques et ennuyé tout le monde vivant de leur oisiveté, poussent quelquefois l'impolitesse jusqu'à ne pas se brûler la cervelle. Yoilà les faits tels qu'ils sont; faut-il donc se résigner à dire tout bonnement : La noblesse héréditaire est une farce? Eh bien ! non, ce serait trop simple, et il n'y a pas de solution aussi simple que cela. Car si vous étiez ici, vous pourriez voir au Jockey Club le tableau sur lequel sont inscrits les noms et les armoiries des nobles qui sont morts devant l'ennemi, dans la guerre de 1870, et, certes ils sont nombreux. Combien d'entre eux, vieux

déjà, couronnés de cheveux blancs comme la neige, et que rien n'y forçait, ont quitté leur château lointain pour venir combattre, sont entrés dans l'armée régulière ou bien ont organisé et commandé des bataillons de francs-tireurs, et ont succombé à de glorieuses blessures!

Donc la chose est compliquée plus qu'elle n'a l'air de l'être, et il faut y réfléchir un peu. La noblesse héréditaire a-t-elle ou non le sens commun: en un mot, parce qu'un homme a été brave, y a-t-il une présomption pour que son fils et son petit-fils doivent l'être? Car là est tout le problème. Je le répète, depuis qu'il y a du papier et des plumes, on a écrit dans un sens et dans l'autre beaucoup de mots dépourvus de sens, et beaucoup de phrases toutes faites. Si vous voulez mon sentiment personnel, je pense qu'on parle trop de la Science, mais qu'on n'y recourt pas assez, et qu'à la science seule il appartient d'élever la voix en cette affaire. Elle seule peut nous dire ce qu'il y a de vrai dans l'Atavisme, et s'il est vrai que nos aïeux nous donnent leurs appétits, leurs instincts, leurs lâchetés ou leurs énergies avec le sang de leurs veines. Nous vivons dans un siècle d'analyse scientifique, oii rien ne doit être admis qui ne soit prouvé et établi d'après une suite d'observations rigoureuses. C'est donc la Science qui devra nous apprendre si, dans ses appétits et dans ses vertus, le fils hérite vraiment de son père.

Je suppose qu'elle se décide pour l'affirmative, le moraliste se trouverait fort embarrassé, car il se demanderait tout de suite : « Comment se fait-il que des duchesses courent le guilledou avec les ténors, et que des comtes, nourris parle jeu, se fassent chevaliers d'industrie?)) Pour que cette objection eût toute sa valeur, il faudrait que les nobles eussent continué à se marier entre eux sans mésalliances; mais, qui l'ignore? depuis bien longtemps la cupidité, le négoce, l'amour des écus se sont par les femmes alliés à la noblesse; par consé-

quent, beaucoup de nobles étaient les petits-fils de marchands et même d'usuriers malhonnêtement enrichis, et par conséquent ne pouvaient avoir ni léguer à leurs enfants des âmes de héros. Enfin, les femmes choisies dans la classe pour laquelle un laquais est un homme, couraient le risque de s'apercevoir qu'un laquais est un beau laquais, et de mélanger à tort et à travers le sang des vieilles races, de façon que le diable n'y reconnaisse pas ses petits. Et surtout, pour transmettre une qualité, il faut la posséder soi-même ; donc pour qu'une race noble se conservât pure, il aurait fallu que le premier noble de la race fût toujours en effet un vrai noble ; malheureusement, le très injuste caprice des rois a très souvent anobli un ruffian, un prêteur d'écus, un compagnon de débauche, de qui ne pouvait sortir ce qui n'était pas en lui, et qui, n'ayant rien à donner, ne donnait rien.

En principe, qu'est-ce qu'un noble? La définition de ce mot est très simple. C'est celui qui veut bien mourir, qui à toute minute est prêt à donner pour l'humanité sa vie d'abord, son sang goutte à goutte, et aussi son bien et son argent. C'est celui qui s'affranchit des lâches mercantiles, mais qui s'engage à défendre la femme, l'enfant, le vieillard, tous les opprimés, et qui renonce à dire jamais : « Je n'ai pas le temps ; » ou « Je suis las. » C'est celui qui en plein bonheur, en pleine jeunesse, en plein amour, veut bien embrasser la mort sanglante, et qui ne fait pas plus de cas de l'argent monnayé que des cailloux du chemin. C'est celui qui donne avec joie, non seulement son sang et sa chair, mais le sang et la chair de ses fils, et qui met sous ses pieds l'égoïsme de la race, aimant mieux voir son nom mort que souillé. C'est celui qui en campagne veut bien, comme Alcibiadc, coucher sur la terre nue et boire l'eau saumâtre, et souffrir gaiement plus de privations que le dernier soldat. Eh bien, il est certain que la nature fait de ces hommes-là, et je crois

qu'elle les fait au moyen de l'Atavisme, mais par ses procédés à elle, qui sont mystérieux, et sans s'inquiéter de l'armoriai et des combinaisons politiques.

Les titres ne sont que des mots ; il peut y avoir, il y a des nobles sans eux et en dehors d'eux, et si l'Atavisme existe, comme je le crois, et comme la Science l'affirmera sans doute en dernier ressort, ils légueront leur noblesse à leurs fils, sans que les mots de duc ou de comte soient nécessaires pour cela. Si Durand a donné au pays son sang, son intelligence et son argent et que Durand fils l'imitC;, et après Durand fils Durand petit-fils, les Durand auront fondé une race noble, et il suffira à leurs fils de s'appeler Durand pour que leurs travaux fassent revivre les travaux de leurs pères dans la mémoire des hommes. Nul besoin pour cela qu'un roi ou un prince régnant leur colle une étiquette sur la poitrine. Les rois choisissent souvent fort mal ceux qu'ils décorent de titres; mais la nature, qui fait ses nobles où et quand elle veut, ne cesse pas d'en faire.

La République ne fait pas de nobles, et les rois les font souvent à l'aventure; mais qu'il y ait de la matière à noblesse, que la nature en fournisse abondamment, cela n'est pas douteux. Sans chercher plus loin, je vois dans les journaux d'aujourd'hui que M. Shaeck, interne à l'Hôtel-Dieu, a contracté à l'hôpital une scarlatine compliquée de diphtérie à laquelle il a succombé, et que M. Oscar Guy, externe à l'hôpital Laennec, est mort dans les mêrnes conditions d'une fièvre typhoïde. Eh bien, je ne sais pas comment ces deux jeunes gens sont nés, mais je sais qu'ils sont morts comme des nobles, préférant l'amour de l'humanité à la conservation de leur peau, et que par conséquent ils étaient des nobles. Qu'il ne soit pas venu un greffier et un notaire royal leur en donner le titre, cela ne fait rien à l'aff'aire, car la justice etla vérité sont dans l'essence des choses. . Seule assurément l'aristocratie anglaise est dans le vrai, en s'annexant, comme rêva de le faire Napoléon,

toutes les supériorités et toutes les grandeurs, et en disant : « Celui-là préfère un idéal à sa guenille, donc il m'appartient! »

Mais à défaut de ce système régulièrement appliqué, le bon sens public et populaire, je le répète, saura très bien consacrer le principe de l'hérédité ; car il est clair que s'il se présente un jeune typographe de génie portant le nom de Didot, il aura pour lui tout le renom de ses aïeux, s'il est vraiment un Didot, créant et inventant comme ses pères: tant pis pour lui s'il n'est que Didot fils! Oui, le généreux peuple veut bien que les dynasties s'établissent ; il a acclamé les Vernet peintres dans trois générations de suite, et s'il y en avait eu un quatrième, il l'aurait acclamé encore. Donc nos fils seront nobles après nous, s'ils veulent et savent l'être ; quant à nous, nous pouvons être nobles s'il nous plaît, si nous en avons la volonté et la force ; il suffit pour cela que nous préférions quelque chose d'éternel et de divin aux écus tachés de boue, et à la vile guenille qui est notre peau !

Est un noble le missionnaire qui, pour porter au bout du monde ce qu'il croit être la vérité, risque sa vie cent fois par minute. Le chimiste qui se livre dans un but utile à de dangereuses expériences, le chirurgien qui s'expose à des piqûres anatomiques sont des nobles. Delescluze mourant sur sa barricade est un duc, et rien ne peut faire qu'il ne le soit pas.

Fût-il appelé d'un de ces noms vertigineusement bouffons qu'invente si bien Armand Silvestre, tout capitaine de vaisseau est nécessairement un noble, parce qu'en cas de naufrage, c'est lui qui quitte le navire le dernier ; et s'il n'y a plus qu'une seule place dans le canot de sauvetage, plutôt que de prendre cette place, il la cédera à un passager idiot, gâteux, féroce et n'ayant plus qu'une heure à vivre. Donc, pour être noble, comme pour avoir du bon drap, le tout est d'y mettre le prix, et ce prix, c'est toutes les gouttes de notre sang

offertes sans cesse et, dès qu'il le faut, prodiguées et données sans Fombre d'une hésitation ou d'un regret.

« Mais alors, dira mon contradicteur, on trouvera de la noblesse partout, excepté peut-être dans les familles qui portent les titres héréditaires ! » Eh bien, mon cher Louis, cela encore n'est pas juste, car il faut tenir compte d'un élément très particulier, qui est l'influence des milieux. Qu'un homme, jusque-là étranger aux affaires, se trouve tout à coup associé à un important négoce, au bout de très peu de temps, par une sorte de transfusion idéale, il aura dans ses veines le même sang que ses associés et que les négociants anciens auxquels il succède ; c'est que le passé s'infiltre en nous et nous pénètre, et que l'impérieuse Nécessité fait nos passions, nos désirs, et même nos aptitudes. Il arrivera très souvent qu'une fille de bourgeois transportée dans une famille noble soit transfigurée par l'air qu'elle respire, sache donner à ses enfants une vraie éducation de nobles, et mieux que son mari dégénéré, hérite l'âme et les sentiments des aïeux. Celle-là est la branche saine, à propos de laquelle il ne peut pas y avoir de doute , mais la vie est si complexe qu'il ne faudrait même pas se hâter de couper et de trancher tout de suite la branche pourrie.

Supposez, cette fois, une fille qui, mariée à un noble, ait gardé les instincts bas de sa première condition ; imaginez qu'au lieu de faire la grande charité, elle cache des louis dans un bas de laine et des billets de banque dans sa paillasse ; qu'elle se soit fait faire ses fils par des laquais robustes, et qu'elle les aime égoïstement comme une bête, souhaitant sottement pour eux la richesse et le bonheur ! Eh bien ! qu'une occasion se présente où la noblesse en masse doive offrir son sang et donner l'exemple du sacrifice, il se pourra très bien que, par un miracle dont on a vu mille exemples, cette femme de rien, tout à coup transformée par [la contagion, devienne digne du nom qu'elle porte, et meure

aussi bien et mieux que les autres; car parfois l'événement brutal et farouche a le don de nous communiquer la grâce.

Le bon Flaubert, qui mettait au-dessus de tout l'art de bien écrire, aurait voulu que la France devînt un grand mandarinat où les plus beaux titres honorifiques seraient donnés aux écrivains qui font les phrases les mieux construites, les plus correctes et le plus harmonieusement sonores. Dans cette nouvelle aristocratie, je n'ose songer à la place qu'aurait occupée monsieur Scribe! D'ailleurs elle n'aurait pas été très difficile à constituer; il est évident que Victor Hugo aurait été prince, Gautier comte, Musset chevalier, Leconte deLisle baron dans sa forteresse, Coppée jeune page couché sur les coussins aux pieds d'une blonde Yolande, Alexandre Dumas père seigneur menant sur ses terres de grandes chasses, tel autre piqueur sonnant la fanfare, et tel autre, que je ne veux pas nommer, valet de chiens. Comme l'événement nous le prouve, l'hérédité pourrait se manifester dans cette noblesse-là aussi bien que dans les autres, mais probablement d'une manière très intermittente, car le fils d'un peintre peut être un bon peintre, et il y a gros à parier que le fils d'un homme brave sera brave lui-même; mais faire un poète, est une chose plus embrouillée et il y faut toutes les herbes de la Saint-Jean. Pour obtenir ce produit délicat et rare, la Nature, il est vrai, procède toujours par l'Atavisme ; mais elle s'y prend de loin, avec mille soins compliqués, préparant à travers les races la tendresse, l'esprit, la bravoure, l'héroïsme, le don d'être impressionné vivement, la grâce, l'adresse, l'agilité de la pensée, et combinant tout cela dans sa chaudière d'or que caresse une flamme céleste. En somme, et pour me résumer d'un mot, ne jetons pas le manche après la cognée, mon cher Louis ; laissons les coiffeurs et les ténors emporter les dames qui veulent bien être emportées, et les seigneurs de club verdir stupidement

devant la table de baccarat; mais ne désespérons d'aucune noblesse, tant qu'il y aura en France de vraies femmes, et aussi des hommes moins avares que le vieil Harpagon et plus vaillants que Panurge.

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