LA VERITE
Il est convenu, mon cher Louis, que dans la verdoyante et luxuriante solitude où vous vous êtes sagement retiré, vous vous inquiétez peu d'apprendre les événements fortuits et quelconques dont la série sans cesse renouvelée constitue les « Nouvelles diverses » ; vous voulez seulement connaître par moi, vous bornant à ce que je puis en deviner et v ous en dire, le mouvement et l'évolution de l'âme moderne. En général, vous ne spécifiez rien, et vous me permettez de dégager, dans la mesure de mes moyens, l'essence des choses. Cependant par exception, et pour une fois que vous m'écrivez une lettre de quatre lignes, vous me posez un ensemble de questions en apparence effrayant. « Qu'est-ce au fond que le Réalisjne, que V Impressionmhne, que le Naturalisme en poésie, en littérature, en peinture, en musique ? Accessoirement, qu'étaient les « Parnassiens » ? Quel lien existe entre les romanciers Edmond de Concourt, Alphonse Daudet, Emile Zola, et forment-ils ce qu'on nomme une école ?
Mon cher Louis, pour résoudre h. la fois tant de problèmes, il semble qu'il faudrait écrire beaucoup de volumes in-octavo ; mais ces questions peuvent aussi être traitées en quelques lignes, et je crois qu'elles n'y perdront rien. Arrachons d'abord les broussailles qui embarrassent nos pieds; supprimons résolument les vulgaires erreurs, les lieux communs, les arguments
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imaginés par la mauvaise foi, et il se trouvera que tout de suite la place sera à peu près nette. Quand la Vérité nue, telle que l'a si bien représentée Jules Lefebvre, apparaît tenant en main son flambeau dont la clarté déchire et dissipe les ténèbres, elle admire elle-même comme elle a peu de chose à éclairer. Commençons par le commencement. Il est évident que, dans les arts, nous assistons depuis quelques années à un mouvement très ardent en faveur de la vérit^de la sincérité, de la vie prise sur le fait et exprimée naïvement. Nommez-le comme vous voudrez ; les mots ont ici peu d'importance. Le mot Naturalisme, entre autres, était mal choisi, parce qu'il a depuis de longues années une et même deux significations définies, autres que celle dont il hérite maintenant. En bon français, un naturaliste est un savant comme Buffon ou Lacépède, qui s'occupe d'histoire naturelle, ou, dans un sens moins élevé et plus restreint, un industriel qui prépare et vend des animaux empaillés. Mais ce serait là une vaine querelle; je ne chercherai pas de difficultés oii il n'y en a pas, et je prendrai le mot tel qu'on nous le donne.
Certes, le mouvement dont j'ai parlé existe; certes, il est relativement nouveau; l'est-il foncièrement et essentiellement? Non, sans doute. Car dans l'art comme dans la vie, les mêmes actions et les mêmes réactions se produisent sans cesse. Toujours, à un moment donné, les écoles d'art* en arrivent à s'arrêter, à s'immobiliser dans une convention, à se momifier dans une formule; et alors l'instinct même nous avertit qu'il faut nous renouveler dans la source toujours féconde et régénératrice de la Vie.
Assurément ce besoin des résurrections est légitime entre tous; les naturalistes n'ont qu'un tort, c'est de croire qu'ils l'ont inventé, et les Grecs n'ont pas voulu dire autre chose lorsqu'ils imaginaient la fable sublime du géant libyen Antée, qui toujours, en touchant la Terre, sa mèrC;, retrouvait des forces nouvelles et assez
de vigueur pour lutter même contre Tinvincible Hercule. Sans parler des artistes anciens qui audacieusement rendirent la liberté aux membres des Dieux plies et assemblés par la Règle, ni de Raphaël qui après les primitifs fut un réaliste, et pour passer tout de suite au déluge, les génies de 4830 ne firent pas autre chose que de détruire au nom de la réalité et de la vie la formule classique.
Il est vrai qu'en la voulant vivante et agissante, ils gardaient le culte de la Beauté, et que les naturalistes nouveaux prétendent n'en tenir aucun compte ; mais ils se vantent, ou du moins se trompent de bonne foi. Car qui dit Choix, dit recherche de la Beauté ; or les naturalistes les plus effrénés sont bien forcés de choisir entre les éléments qui s'offrent à eux, le besoin de sélection qui est l'âme de la nature étant par la même raison essentiel à l'esprit humain. La beauté de Vénus ou la beauté de Javotte, c'est tout un; nez droit ou nez en trompette, il suffit que vous l'ayez choisie, que vous en ayez cherché et exprimé le caractère intime, pour qu'elle soit une des figures et un des aspects particuliers de la Beauté.
Reste une question en apparence très importante, et qui au fond n'est rien du tout. Un simple bâton flottant. Les modernes naturalistes pensent que, pour être moderne, il faut supprimer de l'art les personnages en toge ou en chlamyde que nous n'avons pas vus, et représenter uniquement les personnages en blouse ou en habit noir que nous voyons à chaque minute; ceci est un simple enfantillage^
Qu'il le veuille ou non, et de quelques costumes qu'il lui plaise d'habiller ses figures pour ajouter à son œuvre un amusant ragoût, l'artiste ne peut peindre autre chose que la vie et l'âme de son temps, et il les peindra s'il a de la sincérité et du génie : sinon non. N'estil pas supfîrflu de redire que Racine évoquant ses Grecs et ses Romains, et Molière écrivant son Amphitryon,
nous ont donné toute vive et palpitante la cour de Louis XIV? Un écrivain qui manque d'originalité et de sincérité peut ne créer que des mannequins sans vie, indûment revêtus de l'habit noir, tandis qu'un Shakespeare, dans Coriolan et dans Timon d'Athènes, fait grouiller dans la vérité crue et saisissante le peuple de tous les temps et particulièrement le peuple de son temps. Nous serons toujours très actuels, si nous sommes vivement impressionnés et si nous exprimons notre impression avec naïveté et avec talent, et un mauvais artiste peut manquer d'actualité en racontant un fait qui s'est passé sous ses yeux, mais qu'il n'avait pas su regarder. Combien d'écrivains en 70, après avoir personnellement combattu, après avoir vu les mêlées, les escarmouches, les champs de bataille jonchés de cadavres sanglants, nous ont raconté la guerre à laquelle ils avaient assisté, en copiant les auteurs grecs et latins I C'est que ce n'est rien d'avoir été là en personne, si l'on pense avec paresse, et si l'on ne sait pas s'affranchir du fatras mal digéré et des souvenirs d'école !
Enfin, mon cher Louis, nous avons inventé la nature végétale, mais, cela va sans dire, après Bernardin de Saint-Pierre, après Rousseau, après Chateaubriand, et après beaucoup d'autres. La noire frondaison, la torsion amoureuse des branches, les ramilles, les délicates feuilles ensoleillées et sombres qui rampent sur la terre, les herbes, les fleurs, les fleurettes, la végétation infinie, le frisson des sources ont été retrouvés par la poésie et par la peinture, et cela à juste titre, car un bouton d'or ou un brin de trèfle font partie de la nature et existent aussi bien qu'un empereur. Il en est du paysage comme du tiers-état; il n'était rien, et voilà qu'il est tout.
Jadis, derrière les héros de son Parnasse, Raphaël, pour laisser aux figures leur importance, dressait des arbres rares et grêles comme de petits balais ; par contre, dans un roman écrit par un jeune naturaliste, un père qui songe à assassiner ses deux filles, se couche
dans l'herbe haute pour mieux caresser ce projet, et alors nomme par leurs noms botaniques toutes les plantes qui l'entourent, comme s'il avait là sous la main un dictionnaire spécial. Il me semble qu'entre ces deux excès, qui sont affaire d'époque, de mode et de tempérament, on finira par trouver la juste mesure, et que le paysage pourra entrer dans une composition en raison de la mesure dans laquelle il devra concourir à l'intérêt du sujet. A moins qu'il ne soit lui-même le sujet et le personnage principal, auquel cas un chou peut valoir Achille ; il suffit de le peindre avec génie.
La Musique elle-même veut sortir de la convention et de la routine, et ne croit plus qu'un poème lyrique et dramatique soit une succession d'ariettes, de chansons à danser et de chansons à boire. Elle a raison en développant à l'infini dans le chant l'idée mélodique, et en mettant la description et le pittoresque dans la symphonie. Peut-être ce que cherche Wagner se rapproche-t-il beaucoup plus qu'on ne croit de la tragédie grecque, et même de l'art antique et primitif d'Orphée ; quoi qu'il en soit, cet art nouveau suppose la subordination de la Musique à la Poésie, et par conséquent la présence d'un poète. Ou plutôt le créateur du drame lyrique ne doit-il pas être à la fois, comme Wagner, un poète et un musicien, pensant en môme temps la note et le son de la syllabe ? En tout cas, ce n'estpassur les lignes inégales de nos librettistes que pourra être appliquée la musique émue qui parle et qui pense. Les musiciens auraient meilleur marché d'apprendre euxmêmes la langue des vers, qui n'est qu'une des formes de leur art, et de ne pas s'obstiner à vouloir faire un civet sans lièvre.
J'en reviens au roman actuel. Vous me demandez, mon cher Louis, si Concourt, Daudet et Zola forment une écolo ? Nullement, et à aucun point de vue. Il n'y a entre eux aucune espèce de lien, si ce n'est que ce sont trois artistes d'un ordre supérieur, qu'ils sont les meil-
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leurs romanciers de ce temps, et qu'ils publient tous les trois leurs livres à la librairie Charpentier. Ajoutez qu'ils sont amis et qu'iis apprécient réciproquement leur incontestable mérite, mais voilà tout. Entre les analyses cruelles, délicates et raffinées de Concourt, la verve poétiqu^ ironique et sentimentale de Daudet, et la brutalité épique de Zola, qui voit son Paradou grand comme l'Asie Mineure et les soles de la Halle grosses comme des baleines, il n'y a aucune parenté quelconque. Il est vrai que ces trois écrivains se réclament de Balzac et de Flaubert ; mais nul mortel qui, à l'heure qu'il est, tient une plume n'a échappé à l'influence de Balzac, de Flaubert, et disons-le aussi, d'Edgar Poe. Vouloir désigner un homme par cette parenté, c'est comme si on avait dit de lui autrefois : « C'est un garde national ! » C'est ainsi que tout poète digne d'aspirer à ce grand nom procède forcément de Victor Hugo, qui a créé et tiré de son sein toute la poésie moderne, et c'est pourquoi on a dit une bêtise grosse comme les maisons en prétendant que les <( Parnassiens^) vivent plus intimement que d'autres poètes dans l'admiration de Victor Hugo.
Mais y a-t-il des Parnassiens ? Non, mon ami, il n'j' en a pas. Cependant, que signifie le mot, car un mot ne naît pas tout seul, comme un champignon? Il a été publié chez l'éditeur Alphonse Lemerre plusieurs recueils collectifs portant ce titre : Le Parnasse contemporain, et c'est à la suite de cette publication qu'on a appelé Parnassiens tous les poètes dont les œuvres ont été éditées chez Lemerre, c'est-à-dire tous les poètes en général, depuis Théophile Gautier jusqu'à X, Y, Z, excepté toutefois ceux qui professent un mépris par trop absolu pour la grammaire, pour la prosodie et pour la rime, et pour qui avoir des idées consiste à ne pas savoir la règle des participes.
Voilà tout, mon cher Louis ;vous voyez que dans tout cela il n'y a pas de quoi fouetter un chat, que rien n'a
changé depuis que le monde est monde, et que tout se résume à ceci qu'il y a de bons et de mauvais artistes. Ne dédaignons rien, ni l'art, ni la tradition, ni la divine et universelle nature. Pour moi, il me paraît aussi détestable de passer à travers les forêts et les foules sans les voir que de vouloir, comme notre ami Jules Vallès, envoyer Homère aux Quinze-Vingts. Ce n'est pas dans Homère ni chez Raphaël que vous trouverez l'impression que doivent vous donner un drame humain ou un paysage, de même que toutes les futaies et les rivières du monde ne vous apprendront pas à mélanger un ton, et vous enseigneront encore moins la façon de construire un vers hexamètre ou une phrase bien équilibrée, parce qu'elles ne le savent pas. Non certes, répétons-le encore et toujours, il ne faut pas faire un civet sans lièvre ; mais aussi il ne faut pas interroger le lièvre, qui fuit éperdu, sur la façon dont il faut s'y prendre pour faire le civet, et quel vin il faut employer pour cela, et quelles épices de haut goût et quelles herbes odoriférantes. Sans doute que le lièvre n'en sait rien ; mais il est probable encore que, s'il le savait, il ne le dirait pas, tant la confection du civet est pour lui d'un intérêt négatif et médiocre !