L'ACADEMIE
Si vous le voulez, mon cher Louis, nous parlerons un peu de l'Académie. Pardonnez-moi un tel excès d'orgueil et de bravoure : j'aime à traiter les sujets à ce point hérissés de niaiseries, de lieux communs et de phrases toutes faites qu'il y faut entrer la hache à la main, comme dans une forêt déserte ! En dépit de la tradition, qui continue à leur donner une certaine raison d'être, les plaisanteries contre l'Académie sont tombées dans le dernier avilissement, aussi bas, si c'est possible, que les plaisanteries contre la Tragédie et contre les belles-mères, et si elles font encore sourire quelque vague percepteur ou quelque dame en chapeau jonquille, c'est dans les bourgades lointaines où n'ont pas encore pénétré les chemins de fer. Jetons donc au rebut ces détestables friperies et tâchons d'être plus hardi et plus neuf!
11 n'y a plus de bêtises à écrire contre l'Académie, parce que toutes ont été écrites. Entre autres billevesées, on conteste à l'illustre compagnie le droit de; se gouverner comme elle veut et de faire ce qui lui plaît. On dit, par exemple : c L'Académie n'a pas le' droit do repousser tel ou tel homme de talent. » Ilieni de plus absurde. Une compagnie, comme une per-sonne, peut et doit agir à sa guise et elle jouit d'unei liberté que rien ne limite. Mais, comme une personne encore, elle conserve ou perd plus ou moins de sa res-
ponsabilitc, selon qu'elle use de sa liberté d'une manière plus ou moins conforme au bon sens ou à la justice. Nul ne peut empêcher un citoyen majeur d'obéir à son seul caprice et de se livrer aux actions les plus illogiques.
Il peut, si cela lui plaît, abandonner les amis les plus honorables pour vivre avec les paillasses de la foire, ou vendre ses éditions des bons poètes et mettre à leur place des romans pour les cuisinières, ou faire démolir à grands frais sa belle maison pour en construire une qui soit laide et incommode, ou même réaliser en or toute sa fortune et la jeter pièce à pièce dans la rivière en s'amusant à regarder l'eau couler. La seule chose qu'il risque à ce jeu, c'est d'être traité comme une femme, comme un enfant, comme un être irresponsable. Car, assemblée ou individu, nul ne peut être pris au sérieux que dans la mesure où il a désiré l'être.
Si nous nous plaçons à ce point de vue, il est certain que l'Académie semble avoir agi depuis assez longtemps comme une personne qui veut être irresponsable, et avec la toute-puissante fantaisie d'une femme qui saccage un verger et déchire les fruits verts, ou d'un enfant qui mange tous ses bonbons en une fois et casse son Polichinelle, uniquement parce que tel est son bon plaisir. Mais ce n'est là qu'une apparence et j'expliquerai tout à l'heure le mot semble. Si l'on considère, non la liste des immortels que l'Académie a cru devoir sacrer, mais seulement la liste des mortels qu'elle a jugés indignes d'être immortels, la docte assemblée paraît en effet avoir agi avec peu de discernement, surtout si l'on examine de sens rassis les motifs qu'elle donne pour justifier ses exclusions. Le dix-neuvième siècle voit un Molière nouveau, non inférieur au premier, le grand Balzac, dont Za Comédie Humaine restera un monument impérissable. L'Académie le repousse sous prétexte qu'il a des dettes, et ne veut pas voir que,
par une lutte héroïque, cet honnête homme paye ses dettes de marchand avec son labeur d'écrivain, donnant ainsi un exemple de probité aussi beau que rare. Ce dramaturge puissant, en qui revit l'âme d'un Schiller, ce conteur égal à ceux des Mille et une Nuits, ce consolateur qui a^ enchanté et charmé trois générations , Alexandre Dumas n'est pas nommé, parce qu'il a des collaborateurs ; ainsi les quarante s'effrayent d'une paille, et ne voient pas dans leurs prunelles l'énorme poutre qui se nomme : monsieur Scribe !
Le grand, l'impeccable poète Théophile Gautier, écrivain parfait dans tous les genres, perfectionne, embellit, assouplit la langue, et, comme jadis Rabelais, l'enrichit de tournures, d'expressions, de mille mots nouveaux ; il est vrai que l'Académie ne le nomme pas ; mais du moins contre celui-là l'Académie pouvait invoquer un grief sérieux. Il est certain que le poète d'Albertus et de La Comédie de la Mo7't avait été doué d'une noire, épaisse, abondante, soyeuse et ruisselante chevelure, dont le voisinage eût été inconvenant auprès des crânes chauves et des mèches indigentes; mais cette infirmité méritait peut-être quelque indulgence? Après tout, ce n'était pas la faute de Théophile Gautier s'il avait des cheveux qui tenaient solidement, et il ne pouvait pas faire venir à ses frais des loways ou des Peaux-Rouges qui l'auraient scalpé, pour le rendre digne de s'asseoir dans le Palais Mazarin.
Baudelaire, ce poète sensitif, délicat, intense, affranchit la poésie moderne du lieu commun et de la rhétorique ; il ose être sincère, il puise son inspiration au plus profond de l'âme humaine, il fait tressaillir nos fibres les plus secrètes, et nous donne ses Fleurs du Mal, qui, après l'œuvre de Hugo, resteront au premier rang parmi les chefs-d'œuvre lyriques. Un autre poète, Leconte de Liste, a dans ses fortes mains ressaisi la lyre épique; il est grand parmi les plus grands, l'Europe entière acclame sa gloire et nous l'envie, et ses poèmes
sont comme de purs diamants solides et éclatants de lumière, dont pas une tache ne déshonore la divine pureté. Cependant l'Académie repousse» l'auteur des Poèmes barbares parce que sa candidature a été trop chaudement patronnée par Victor Hugo ; et pourtant, soyez justes, elle ne pouvait pas l'être par un vaudevilliste ! Quant à Baudelaire, lorsqu'il se présenta, les Académiciens furent pris d'un rire inextinguible, comme les Dieux dans la salle du festin pavée d'or. Ce rire^ l'auteur de Madame Bovary et de Salammbô put l'entendre d'assez loin pour rester chez lui et se tenir tranquille ; d'ailleurs l'Académie adressait à lui et à Baudelaire le même reproche, celui de n'avoir pas écrit des ouvrages moraux à la manière de La Morale en action, et ayant une utilité morale immédiate.
Certes, mon cher Louis, si, comme le dit monsieur de Pourceaugnac, les Limosins ne sont pas des sots, monsieur Oronte a raison de lui répondre que les Parisiens ne sont pas des bêtes. L'Académie sait très bien que la morale est une science particulière qui n'a nul besoin des fictions de la poésie, et que l'art n'a d'autre objet que l'expression du beau. Elle ne croit pas du tout que ce soit un crime d'avoir des dettes et de les payer, ou de faire de longs et attachants récits comme Les Mousquetaires^ ou d'avoir le front ombragé d'une belle chevelure. Si elle n'avait pas eu d'autres raisons de repousser Balzac, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Baudelaire, Flaubert, Leconte de Liste, elle les aurait accueillis certainement. Mais (c'est ici que j'explique le mot semble) si elle semble, en dédaignant ces hommes illustres, n'avoir suivi d'autre règle que son caprice, en réalité elle a agi avec une logique irréprochable, elle a obéi au plus puissant de tous les mobiles qui est l'instinct de la conservation; elle a résisté, uniquement pour ne pas mourir, et qui oserait lui en faire un reproche?
Oui, ici comme partout s'applique la loi invincible
de Darwin ; l'Académie, comme tous les êtres, suit cette loi primordiale qui se nomme : la lutte pour la vie. Procédons méthodiquement; si nous voulons savoir pour quelle cause réelle elle a exclu les hommes dont nous parlons, tâchons de trouver le caractère qui leur est commun : ce caractère est évidemment le génie. Or, en éliminant le Génie, tout être collectif, tout corps constitué travaille à sa préservation, car le Génie, qu'il le veuille ou non, partout où il est, devient le maître et exerce une puissance dominatrice ; il est donc tout naturel qu'on ne l'admette pas dans les assemblées qui doivent avoir l'égalité pour principe et pour règle. Quand les Animaux se réunissent pour causer de leurs petites affaires, ils ont grandement raison de ne pas inviter l'hôte incommode qui se nomme le Lion. C'est pourquoi Balzac aurait pu, comme Mercadet, devenir créancier, Dumas infécond, Théophile Gautier chauve, Leconte de Lisle brouillé avec son maître, Flaubert et Baudelaire chanteurs d'églogues, ils auraient toujours eu contre eux {pelés et galeux dont venait tout le mal) cette indignité dont le signe était visiblement écrit sur leurs fronts : le génie I
On m'objectera que Victor Hugo est académicien ; mais, soyons de bonne foi, ce n'est pas la faute de l'Académie. Elle lui avait suffisamment et assez clairement exprimé par trois refus successifs, qu'elle désirait ne le posséder jamais ; elle a fini par lui ouvrir la porte, sans joie! parce qu'il ne voulait pas s'en aller, après lui avoir éperdument préféré des candidats illusoires. Elle avait rechigné aussi ouvertement que possible, et n'eut pas de reproches à se faire. Mais comme la proportion doit toujours être gardée, si le dieu même de la poésie moderne a été trois fois accueilli à la porte du petit local comme un chien dans un jeu de quilles tremblantes, quel bon poète ne tiendrait à honneur d'être refusé au moins trente fois par l'Académie, jalouse d'entasser dans son sein les plus exquis, les plus parfumés et les plus
vanillés d'entre les professeurs? Mais c'est beaucoup d'allées et devenues, et peut-être le jeu n'en vaudrait-il pas la terrifiante chandelle!
Enfin, il ne faut pas oublier que les femmes sont toutes-puissantes en matière d'élections, et que le vrai poète, uniquement occupé de son œuvre, ne connaît pas de femmes. Sans transition, mon cher Louis, voici une touchante historiette, que je trouve dans le recueil d'une correspondance manuscrite du siècle dernier. Il y avait alors un certain chevalier de Bigni, qui plus tard porta un autre nom, resté parfaitement inconnu. Ce seigneur avait le visage heureux, les dents belles, la jambe bien faite, et faisait de grands ravages parmi les marquises de Versailles. Il avait allumé une vive passion dans le cœur d'une très aimable et spirituelle femme, nommée madame de Ghandinier ; mais cette veuve était laide malgré ses beaux yeux noirs, âgée de trente ans déjà, marquée de la petite vérole; elle n'osait se déclarer, et souffrait mille supplices en voyant que le chevalier songeait à faire toutes les conquêtes, excepté la sienne.
Cependant Bigni, qui, au milieu de ses foliés amoureuses, trouvait encore des loisirs, avait composé deux ou trois quatrains presque réussis et ébauché un acrostiche ; aussi désirait-il avec raison faire partie des quarante. On l'avertit officieusement que madame de Ghandinier avait l'oreille de toutes les académiciennes ^t pouvait tout pour un candidat qu'elle protégerait. L'intérêt fit ce que la pitié n'avait pu faire; le chevalier se départit de ses rigueurs et fut tout étonné de trouver en Glarisse la plus experte, la plus attentive et la plus désirable des amies. Toutefois il ne perdait pas de vue ]e fauteuil, et de temps en temps rappelait à la dame sa candidature; mais alors, avec une tendresse et une épouvante qui eussent désarmé des pierres, madame de €handinier lui disait : « Oh! pas encore! » tant elle savait bien que le chevalier la laisserait là comme
un livre déjà lu, le jour même où pour la première fois il se serait paré des palmes vertes! Par une nuit d'hiver oii Clarisse attendait ce Bigni trop adoré qui ne venait pas, elle resta debout pendant des heures à une fenêtre ouverte, et gagna un refroidissement dont elle mourut. Pour le coup, le chevalier croyait déjà ses espérances ruinées et se reprochait déjà ses complaisances inutiles ; mais un billet anonyme lui ordonna de se présenter à l'Académie , où effectivement il fut nommé. Avant d'exhaler son dernier soupir, madame de Ghandinier avait eu le temps de signifier sa volonté à ses amies les académiciennes, qui avaient tenu à honneur de lui obéir.
Cela prouve que pour réussir il faut être du monde. Et le vrai chanteur obstiné, qui lutte avec la Rime comme Jacob avec l'Ange, et qui, par une ambition effrénée et titanique, voudrait, avant de mourir, composer dix bons vers de suite ! doit rester chez lui à relire Homère, Dante, Shakespeare, [Hugo, et craindre les élections académiques et autres, comme un chat échaudé craint l'e-au froide.