INNOVATION
Mon cher Louis, avant de quitter Paris, vous avez dû ■entrevoir une jeune comédienne appelée Rose Yver, qui alors débutait, mince, très grande, infiniment jolie, avec un sourire de fleur rouge, et assez de cheveux pour ne pas en acheter chez le marchand de cheveux. Eh bien ! à cette heure, on ne parle que de sa passion pour Tristan de Moncaure ; elle est domptée, charmée, apprivoisée ; elle ressemble à cet oiseau dont parle la Juliette de Shakespeare, et qui ne s'en va jamais plus loin que la longueur d'un fil : seulement, il n'y a pas de fil ! C'est parce qu'elle en éprouve le besoin impérieux que Rose est toujours sur la trace de Tristan ou dans son ombre, et là oii il n'est pas, elle ne saurait vivre. Pourtant cette ingénue était célèbre par la haine de l'amour, breuvage qui, sans doute, lui ayant été mal servi, lui semblait amer; et elle haïssait aussi les amants, tous les amants, et surtout les siens, à qui elle faisait quotidiennement avaler d'interminables couleuvres. Elle les traitait comme des parias, cortime des esclaves, comme des ennemis vaincus ; plus ils s'efforçaient de lui plaire, plus ils lui déplaisaient pour leur argent, ou même sans argent.
Sans doute, (car c'est là tout le secret !) elle ne pouvait oublier qu'il faut toujours payer à l'échéance, un peu plus tôt ou un peu plus tard, et elle ne pardonnait pas aux aimables Shylocks souriants qui finissent tou-
jours par réclamer leur dette de sang et de chair ! Gomment Tristan de Moncaure s'y est-il pris pour attendrir cette petite louve et pour la rendre douce comme une colombe familière? C'est ce que j'ai appris par un hasard qui se reproduit souvent, et comme cela m'est arrivé à moi-même, je pense que vous trouverez quelque saveur à cette historiette bizarre.
Grâce à l'avarice des propriétaires et à la frivolité des architectes, il y a toujours des cloisons trop minces, derrière lesquelles on entend, sans le vouloir, des conversations qu'il serait plus honnête de ne pas surprendre. Mais que faire en pareil cas? Ouvrir et fermer une porte pour s'enfuir, ce serait apprendre aux personnes imprudentes qu'elles se sont trahies, et on n'a pas toujours sous la main, comme Ulysse, une provision de cire pour se boucher les oreilles. C'est ainsi que bien innocemment j'ai assisté, invisible, aux confidences de madame Andrée et de madame Hélène. Ce sont deux très honnêtes femmes, par des raisons diverses, d'abord parce qu'elles le sont, ensuite parce qu'elles sont belles, riches, heureuses, bien mariées, considérées, et comtesses, de la tête aux pieds et dans chaque goutte de leur sang. Toutefois il est évident que chacune d'elles a vu au moins unJoup, et qu'elles ont même dû, peutêtre dans leurs voyages en Russie et en Crimée, apercevoir des troupes entières de loups ! Elles parlaient do ce quart d'heure de Rabelais auquel aboutit forcément l'amour le plus éthéré, qu'on n'évite pas, qu'on ne veut pas éviter, mais qu'il est si difficile de traverser dignement, tant l'amour, glorieusement et sincèrement gracieux chez les êtres naïfs, se hérisse d'impossibilités chez ceux qui sont envahis déjà par l'esprit critique !
— « Ah ! disait madame Hélène, quel gré on saurait à un homme qui à ce moment cruel et décisif trouverait le moyen de n'être ni timide, ni hésitant, ni brutal, et nous permettrait de ne pas rougir de nous-mêmes et d'avoir été magiquement emportées sur l'aile d'un rêve!
— Mais, dit madame Andrée, l'homme est ici moins coupable que le fait lui-même ; car dans cet instant qui devrait être l'oubli de tout et se passer en plein idéal, il y a forcément trop d'apprêts, de circonstances, de troublant inconnu. Ma chère, nous haïssons nos soupirants, mais avouez que nous serions cruellement embarrassées à leur place ! A vrai dire, pour que l'instant délicieux et absurde fût exempt de tout embarras et de toute honte, il faudrait, lorsqu'on se donne pour la première fois à un homme, lui avoir appartenu déjà, ce qui est malheureusement impossible I
— Oui, en principe, dit madame Hélène ; cependant monsieur de Moncaure a trouvé le moyen de réaliser cette impossibilité et d'en faire une chose vraie ; mais il fut alors extraordinairement inspiré ! »
Après avoir ainsi parlé, madame Hélène raconta à son amie les amours de Rose Yver, mais sans vouloir révéler son procédé d'information; « car, ajouta-t-elle finement, si je vous le disais, ma toute belle, vous en sauriez autant que moi ! »
Mon cher Louis, Tristan de Moncaure est un jeune homme tout à fait moderne et extrêmement pratique, procédant toujours par la méthode expérimentale. Fou de Rose Yver, il vit qu'elle exécrait ses amants et les traitait comme des chiens, n'ayant jamais pu leur pardonner d'être des créanciers qui à un moment donné prennent livraison ; il pensa avec justesse que s'il s'y prenait comme eux, il subirait le même sort ; donc il résolut de retourner entièrement la question, de combineV- une guerre nouvelle, et de prendre livraison avant d'avoir été créancier !
Le commencement était facile. Tristan est millionnaire, et tout millionnaire aurait pu en faire autant que lui. Vous le savez, il y a d'abominables marchandes d'amour, en général riches de cent mille francs de rente, qui ont pour hideuse profession de vendre les plus belles filles d'Athènes, et à qui les belles filles n'osent
résister, même aux heures où elles sont indépendantes et riches, parce qu'elles sont toujours tenues par mille secrets, et parce qu'elles songent toujours aux heures, si fréquentes dans leur vie, où elles auront besoin d'un billet de mille francs, tout de suite. Tristan s'adressa donc à la fameuse madame d'Arcy, fit prix avec elle, et obtint chez elle un rendez-vous avec Rose Yver, dans lequel il fut simplement et correctement le monsieur qui paye, aussi convenable et bien élevé qu'on peut l'être en pareille occurrence. Mais en quittant Rose, c'est là qu'il jouait son grand coup! il l'invita gracieusement à venir le jour même dîner chez lui. Il y avait mille raisons pour que l'actrice refusât, et alors le plan de Tristan s'écroulait; mais elle ne refusa pas. Elle ne jouait pas à ce moment-là ; elle était nerveuse, ennuyée, dépaysée, ne sachant que faire d'elle-même ; son amant était en voyage, et d'ailleurs notoirement infidèle. Elle accepta, croyant continuer une journée funeste, s'enfoncer dans le bourbier un peu plus. Mais quelle ne fut pas son heureuse désillusion, lorsqu'à sept heures du soir, s'étant à tout hasard magnifiquement vêtue de soie blanche et parée de mille diamants, elle entra dans l'hôtel princier habité par Tristan de Moncaure !
Dans le salon qui est un des plus sobrement élégantsde Paris, meublé simplement de quelques tableaux dont chacun vaut une fortune, de sièges irréprochables comme dans une chambre de Trianon, et d'une garniture de cheminée dorée à l'or moulu qui a appartenu à la princesse de Lamballe, elle trouva réunis des hommes illustres à chevelure blanche, puis les jeunes gens les mieux posés et les plus spirituels de ce temps, puis enfin quelques femmes artistes, d'un vrai talent, non compromises, et indiscutablement belles.
On causa, comme dans le plus exquis des mondes ; puis vint le (iîner, servi au milieu de tapisseries antiques, sous mille bougies, le dîner à la provinciale, extraordinaire, sans turbot, sans madère, sans rosbif violet.
composé de plats qu'on peut très bien manger et de vins qu'on peut boire, et ce dîner sembla être donné en l'honneur de Rose Yver, mais par un ami désintéressé et plein de respect. Aux délicates flatteries que lui adressèrent les hommes politiques, et à l'évidente sympathie avec laquelle les journalistes présents lui parlèrent de sa très prochame création, elle comprit qu'elle avait acquis pour toute sa carrière des appuis sérieux, et qu'elle les devait à Tristan. Elle quitta la soirée de très bonne heure, mais en plein succès, en pleine gloire, sachant qu'elle laissait derrière elle une approbation déjà murmurante et un sillon de lumière. Pendant quatre jours, Moncaure ne donna pas signe de vie ; au bout de ce temps, il envoya un petit bouquet composé de fleurs si rares et si précieuses qu'il avait exigé visiblement des négociations, des ambassades, et, ce qui n'est rien, des sommes fabuleuses.
Vint le jour où Rose joua sa pièce nouvelle ; sa réussite fut annoncée, préparée, servie par tous les moyens efficaces, et l'actrice, en se sentant soutenue, fut excellente. Tristan alla dans sa loge la féliciter, en même temps que tout le monde, ne resta que quelques minutes, et sortit après lui avoir demandé quels jours elle recevait ses humbles admirateurs. Il y alla à ces jours, et féeriquement éblouit les visiteurs par sa nette et rapide causerie, dans laquelle il n'était jamais question de Rose, mais oii ingénieusement chaque mot se rapportait à elle. Dès que Tristan de Moncaure eut bu chez Rose, une tasse de thé à cinq heures, il prit la liberté de lui offrir encore des fleurs, mais discrètement, sans étalage, et des fleurs cueillies dans quelque paradis !
Cependant ce causeur avait tant charmé ses hôtes que Rose voulut l'entendre pour elle seule ; en ces tête-à-tête, il fut encore mille fois plus intéressant, plus amusant et plus charmeur, et sans dissimuler son ardente admiration qui se trahissait plus qu'elle n'était exprimée, ne demanda jamais à baiser un bout de doigt
ganté. Ces deux beaux jeunes gens devinrent amis, firent ensemble de longues promenades à cheval, avec d'autant plus de plaisir que Tristan est un cavalier parlait; toujours fidèle à son parti pris, il entourait Rose d'attentions, de soins, savait la distraire, lui conter mille histoires. Puis, ayant eu la fortune de dîner deux fois chez elle, il lui offrit alors des présents, mais des raretés où l'art comptait seul, et faisait paraître viles les grappes de diamants et les pierreries. Ils en vinrent à une intimité délicieuse, ne se quittant plus, ayant besoin d'être ensemble pour voyager, pour dîner au cabaret, pour voir les tableaux et la comédie, pour lire les poètes. Tristan, en vrai Parisien, supprimait toutes les difficultés matérielles, et il fallait le voir arranger Rose dans sa mante comme une fillette, ou la prendre dans ses bras pour passer un ruisseau! Toutefois, comme il n'avait jamais effleuré même d'un baiser sa chevelure, cette réserve finit par agacer la comédienne.
— « Ah çà ! lui dit-elle, est-ce que vous ne m'aimez pas, Tristan?
— Si, fit-il, de toute mon âme î
— Seulement? reprit Rose. Et vous n'avez pas un peu envie de savoir en quoi je suis faite?
— Mais... dit Tristan.
— Oui, dit la charmante fille, il y a bien eu peut-être quelque chose comme ça ; mais aussi ne suis-je pas telle que vous croyez, et sachez que j'ai plus d'un tour dans mon sac ! »
Elle en avait mille! Lorsqu'enfin, de par sa souveraine volonté, cette nuit de noces eut lieu, Tristan trouva en elle, dans ce même sac à la malice, une tremblante ingénue et une courtisane, et il fut, lui, l'époux heureux, surpris, admirant sans fin d'incroyables trésors! Ce qu'il y eut de plus imprévu, c'est qu'après cela, pendant de longs mois et des jours, il continua comme auparavant à courtiser son amie, timidement, savamment, ave(' respect. Je vous l'ai dit, Rose Yver
est tout à fait férue de lui, et cela a l'air de vouloir durer longtemps.
— « Ah çà, lui disait-elle un de ces jours derniers, tu ne comprendras donc jamais que je t'appartiens?
— Non, dit-il. Une chose divine peutm'être mille fois donnée, mais ne saurait être à moi, et on n'est pas propriétaire d'un rayon de lumière ou d'un parfum de rose ! »
Vous voyez, mon cher Louis, que Tristan de Moncaure n'avait pas eu tort d'aller trouver madame d'Arcy, et de commencer par où, d'ordinaire, on finit. Son système est ingénieux ; il n'a qu'un seul tort, celui de ne pas pouvoir être toujours — appliqué aux femmes du monde !