EXPLICATIONS LOYALES
Il n'y a pas longtemps de cela, mon cher Louis, excepté moi, tous les Parisiens, sans exception, y compris les -enfants à la mamelle, étaient allés à Bayreuth pour entendre le Parsifal de Richard Wagner, si bien qu'à Paris, nous étions restés tout seuls, moi et les murailles. Eh bien! ce tête-à-tête ne nous a pas embarrassés. Je les connais de longue date, ces murailles de Paris, avec leurs sourires, leurs colères, leurs triomphes de joie, leurs misères noires, et elles connaissent aussi parfaitement mes ambitions, mes rêves, mon système de versification, ma manière d'assembler les rimes et d'en faire jaillir de subtiles harmonies et des éclats sonores. Comme toujours, nous nous sommes parfaitement arrangés ensemble, et j'ai savouré le plaisir d'être à moi tout seul peuple, foule et nation.
D'ailleurs, je n'irai jamais à Bayreuth, et voici pourquoi. C'est que, fùt-il un demi-dieu, (et j'admets volontiers que Wagner doit en être un,) nul homme n'a le droit de me réduire en esclavage, de m'empêcher de manger et de dormir, pour me faire entendre un chefd'œuvre à l'heure hideuse de quatre heures et demie. Et cette raison-là dispenserait de toute autre, mais j'en ai d'autres encore.
Je crois sincèrement et profondément que Richard Wagner est un grand génie, et je le crois surtout parce qu'il a fait cesser l'abominable divorce qui séparait la
Musique delà Poésie, ces deux moitiés palpitantes d'un même être, et parce qu'il a ressuscité l'art divin du roi Orphée, celui qui captive les tigres et les pierres. Mais précisément parce qu'il sait que la syllabe et la note doivent naître à la fois dans la pensée, comme un double éclair, et séparées l'une de l'autre, ne sauraient avoir qu'une signification vague et banale; précisément pour cela, sa musique chantée est lettre close pour quiconque ignore l'allemand, que je suis trop vieux pour pouvoir apprendre. Quanta sa musique purement symphonique, je puis l'entendre et l'admirer ici chez Pasdeloup, où, grâce aux Dieux! elle n'est pas jouée par un ORCHESTRE INVISIBLE, dout la sculc peuséc me fait horreur.
Oui, mon cher Louis, le procès que je veux faire est justement celui de cet orchestre invisible, et de toutes les erreurs que sa création implique et affirme à propos de la façon dont la céleste Illusion naît et se comporte dans nos esprits. D'après les détails que tout le monde a pu lire dans les journaux, Richard Wagner croit à l'illusion produite par des moyens matériels, et c'est là une des plus pernicieuses hérésies auxquelles puisse s'abandonner un artiste. Car nul objet matériel ne s'adresse directement à notre âme, et notre âme n'est subjuguée que par ce qui s'adresse directement à elle.
Une fois que le Verbe divin et surnaturel l'a impressionnée d'une certaine façon, l'illusion naît spontanément en elle, et non seulement cette illusion, pour exister, n'a eu besoin d'aucun objet réel, mais encore elle ne saurait être troublée ou détruite par aucune réalité. On l'a bien vu aux anciens Funambules où, par l'enchantement de la pantomime, les spectateurs se croyaient réellement transportés à travers les villes, les paysages et les palais féeriques, bien que l'exiguïté de la scène forçât parfois les machinistes qui changeaient le décor à paraître comme des comédiens inattendus, et à montrer leurs bras velus et leurs mains noires.
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Au contraire, à l'Opéra, où les changements sont des chefs-d'œuvre de précision mécanique, on ne croit jamais voir autre chose que de la toile peinte, parce que la poésie de monsieur Scribe est dépourvue de toute magie. Regardez les enfants qui jouent à la poste ! Une ficelle et un grelot suffisent à leur faire voir la voiture, les chevaux et les postillons, car ils en ont la vision en eux, absolue et parfaite, que le manque d'accessoires ne suffit pas à obscurcir. Et pourquoi la femme adorée est-elle adorée? Ce n'est certes pas à cause de la construction réelle de ses yeux, de son nez et de ses lèvres, mais c'est parce que l'impérieuse puissance de l'Amour la refait, la corrige et la modèle à nouveau, et la force à ressembler trait pour trait au type conçu dans la souveraine pensée de l'amant.
Ah! croyez-le bien, si la passion de Lycaste a donné à Églé un nez grec, formant avec le front une ligne droite, c'est en vain que dans la réalité Églé aura un nez à la Roxelane, jetant au vent des narines de chien fou; rien n'empêchera Lycaste de le voir parfaitement grec, et droit comme une tour. Car nos yeux obéissent à notre esprit et notre esprit n'obéit pas à nos yeux. Et de même, si la Musique est ce qu'elle doit être, c'est-à dire une magicienne irréprochable, elle rendra les exécutants visibles si elle lèvent, et si elle le veut aussi, elle les rendra invisibles, quand ils sont à deux pas de nous, en chair et en os.
Mais je vais plus loin, et c'est ici le point essentiel, il ne faut pas que d'aucune façon ces musiciens soient invisibles! Car l'illusion ne peut naître dans mon âme si je ne suis pas intéressé, et je ne puis être intéressé que par ce qui porte une trace visible de la vie humaine. Un tableau où je ne verrais pas les coups de pinceau et le travail de l'artiste, serait pour moi une chose aussi inanimée et morte que la photographie, et non seulement j'y veux suivre les élans, les obstinations et les caresses de la brosse, mais je suis content aussi d'apcr-
cevoir le grain de la toile, et de me rappeler ainsi que cette toile a été tissée par un tisserand, c'est-à-dire par un homme semblable à moi. Si une belle gravure me ravit, si une eau-forte bien égratignée me charme, c'est que j'admire dans l'une le caprice, dans l'autre les combinaisons symétriques et rhythmiques nées dans le cerveau humain. 0 poète, artiste, créateur, tu es tout cela uniquement parce que tu portes en toi toute une humanité vivante; n'arrache pas les hommes de ton cœur, car alors tu deviendrais un être isolé, réellement unique et seul, moins que rien, un individu ! *<
Les hommes ! non seulement il ne faut pas les ôter de toi, mais il ne faut pas non plus les bannir des murailles de la salle où tu fais réciter et chanter ton œuvre. Si j'ai bien compris les journaux, au théâtre de Bayreuth il n'y a qu'un amphithéâtre, et au-dessus des murs nus. Eh bien ! ces guirlandes de loges que vous supprimez, pleines d'hommes et de femmes^, c'est-à-dire de passion, d'amour, d'enthousiasme et de toutes les figures diverses de la beauté, c'est le vrai et nécessaire décor de la comédie. Car il faut que tout y soit humain ; les hommes et les femmes qui sont dans les loges forment, je le répète, un décor mille fois plus utile et indispensable que le décor en toile peinte dressé sur la scène, car celui-là le poète peut s'en passer, et Shakespeare l'a prouvé surabondamment; au contraire, l'autre ne peut être remplacé par rien ; et comme nous l'avons vu jadis au Théâtre Historique, les grands murs nus au-dessus d'un amphithéâtre sont dix fois horribles, puisqu'ils représentent l'absence de tous les êtres humains qui devraient être là! Ils sont tristes et funèbres de tous les regards, des sourires, des fronts pleins de pensées, des seins nus, des épaules ruisselantes de diamants, — qui n'y sont pas !
Oui, le spectateur est le vrai décor de la comédie, mais il en est aussi le principal personnage, sans quoi la comédie n'existe pas. Si le spectateur et l'acteur s'i-
gnorent l'un l'autre, n'échangent pas leurs idées, ils sont aussi séparés que s'il y avait entre eux des plaines, •des montagnes, des forêts et des millions de lieues. La Poésie dramatique avait tout de suite trouvé chez les Grecs sa forme parfaite et définitive, parce que le Choeur ■était un lien direct et vivant entre les personnages tragiques et le peuple présent à la représentation, et faisait partie à la fois du peuple et du drame. Gela, c'était la suprême vérité, l'exacte imitation de la nature, où la vie n'est jamais interrompue, et où il n'y a jamais de •défaillance et de lacune dans la chaîne des êtres. Mais à défaut de ce noble Ghœur au chant lyrique plein de raison et de bon sens, les spectateurs du dix-septième siècle, assis sur la scène, valaient encore mille fois mieux que la scène déserte et nue, puisque leur présence prenait les acteurs dans un souffle et dans un tourbillon de vie. G'est Voltaire qui les a chassés de ces bancs où ils empêchaient quelquefois d'entendre ses vers, mais où ils permettaient aux tragédiens de s'accoter presque à des poitrines humaines, et où ils formaient entre la scène et la salle un courant électrique. Le faux progrès réalisé par ce grand homme s'est retourné contre lui.
Lorsque les seigneurs vêtus de soie et éblouissants de broderies papotaient sur le théâtre, OEdipe ne faisait pas rire en disant qu'il avait disputé au guerrier inconnu des vains honneurs dupas le frivole avantage . Il ne faisait pas rire, étant entouré de gens qui parlaient un langage très pareil à celui-là; mais aujourd'hui, lorsqu'on entend ce Grec des temps héroïques s'exprimer ainsi dans un décor vide et matériellement exact, on se tient les côtes. Ces spectateurs qu'il a chassés avec tant de joie, c'était toute l'honnêteté et toute la vraisemblance de son drame !
Sans doute il s'en mord aujourd'hui ses vieux doigts; mais combien plus Wagner mordra les siens, pour avoir •caché les musiciens sous un gobelet d'escamoteur, et
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pour avoir avec sa main de titan arraché et jeté dans le néant les loges pleines d'hommes et de femmes ! Ah ! loin d'exiler de la comédie les spectateurs, les musiciens, et n'importe quelles créatures humaines, je voudrais moi, s'il se pouvait, que les meubles, les colonnes, les flambeaux, les pupitres, les instruments de musique fussent des êtres doués de mouvement et de vie. Malheureusement cela ne se peut pas; mais du moins, s'il ne nous est pas permis d'augmenter la quantité des âmes qui vivillent notre théâtre, ne la diminuons pas de gaieté de cœur! Tels sont, mon cher Louis, mes griefs contre Richard Wagner. On lui a reproché, injustement selon moi, les robes de satin rouge, rose, bleulapis, vert-prasin, aigue-marine et jaune orangé dont il s'habille. Les Orientaux, qui ne sont pas plus bètes que nous, pensent avec raison que les joyaux et les belles étoffes peuvent parer aussi bien le mâle que la femelle. Wagner, roi dans le domaine de la poésie, a raison de se traiter lui-même comme un roi d'Orient; mais alors il devrait convier ses auditeurs à de riches festins, au lieu de les condamner à d'insuffisantes portions de fromage de Gruyère. Il a eu un tort bien autrement sérieux. Le vrai, le seul, l'irrémissible défaut de son armure, c'est qu'il a fait des vers français. L'homme de génie, qui doit tout savoir, doit savoir, entre autres choses, que nul étranger ne fera jamais un vers français qui ait le sens commun. On t'en fricasse, des filles comme nous! voilà ce que dit la Muse française à quiconque n'est pas de ce pays-ci, et lorsqu'elle disait cela en se mettant les poings sur les hanches, Henri Heine, qui était un malin, l'a bien entendu. Ce prodigieux, cet impeccable versiste écrivait admirablement en français, mais il n'a jamais voulu ni osé écrire un vers français ; c'est qu'il était spirituel dans les moelles, et jusqu'au bout des ongles!