‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 37 sur 60 · BALIVERNES · texte numérisé non relu

BALIVERNES

MoncherLouis, par quelle habitude invétérée de bavardage ou par quel esprit de perversité redoutable l'avocat Paul Giolet se mit-il, contre toute convenance^ à parler littérature au milieu d'un souper où il y avait de belles fleurs et des écrevisses cuites à point, et où il était si aisé de se tenir tranquille? Mais il fit pis encore; enfourchant un dada fourbu dans les feuilletons de théâtre du temps où Jules Janin faisait la haute école, ce parleur obstiné imagina de déplorer le trop d'importance donnée à la courtisane par les dramatistes modernes, et, passant de la courtisane idéale à celle de la réalité, flétrit le vice à tour de bras, sans se rappeler qu'il y avait là des femmes, à qui ce réquisitoire intempestif semblait naturellement s'adresser. 11 y eut cela de malheureux que les autres convives, tous aimables pourtant et sachant la vie, se laissèrent entraîner par l'éloquence giratoire de l'avocat et lancèrent alors, avec les plus brillantes fusées, des lieux communs plus nombreux que les étoiles du ciel. Sous cette pluie de vérités morales, Henriette Bex et la blonde Pauline Izart ne savaient quelle contenance prendre; mais sereine et calme à son ordinaire, gracieusement posée, souriante, habillée comme une duchesse bien habillée, l'admirable Arsène Turry écoutait ces propos comme si c'eut été du turc ou du tartarc, et ne semblait pas plus émue qu'un marbre blanc bien poli sur lequel glissent de

légères gouttes d'eau; si bien que son sang-froid finit par piquer et agacer profondément les prédicateurs improvisés.

Alors, en exprimant des vérités aussi certaines que banales, c'est sur elles qu'ils attachèrent leurs regards; ils la prirent visiblement à partie, et la choisirent comme une cible, contre laquelle venaient s'émousser leurs flèches inutiles. Arsène était comme une pierre à tous ces beaux discours, et ne bougeait pas plus qu'un terme. Cependant, quand les provocations devinrent trop fortes, elle ne voulut pas faire à ce tas d'ennemis la suprême injure de ne pas les considérer comme belligérants. Elle rompit le silence, et on entendit sa voix bien rhythmée, pure et mélodieuse.

— « Causons donc, puisque vous le voulez, dit-elle. Peut-être aurait-il mieux valu ne pas parler de corde dans une maison où il y a plusieurs cordiers! mais la pensée n'obéit qu'à son caprice et l'esprit souffle où il veut. Certes, il serait à désirer que les femmes et les hommes aussi fussent plus vertueux; mais beaucoup d'autres choses encore seraient à désirer, et notamment il serait agréable que les rues de Paris fussent saines et parfumées comme la forêt de Compiègne; mais cela ne se peut pas, à cause des égouts et des tuyaux de gaz, et il faut à la Civilisation beaucoup de fumiers pour faire pousser ses belles fleurs. Selon vous, tout le mal vient des arrière-petites-filles d'Eve, qui vous offrent les pommes bien servies et parées sur de belles feuilles de vigne; et toutefois, messieurs, leur commerce n'aurait pas sa raison d'être, s'il vous plaisait de vous marier à dix-huit ans et d'être fidèles à vos femmes. Ces pécheresses, dont vous partagez le doux péché, vous semblent haïssables; mais enfin que leur reprochez-vous? Je suppose que ce n'est pas le manque de vertu !

— Oh! fit le journaliste Paul Dorido, indigné d'une question si audacieuse.

26G PARIS YECU.

— Car alors, reprit Arsène, vous ne seriez pas sérieux. En lisant vos articles, monsieur Paul Dorido, il est facile de voir que vous avez lu et relu sur toutes les coutures Saint-Simon, et Brantôme et Tallemant des Réaux! Ce n'est donc pas à moi, ignorante, de vous apprendre qu'à travers toute l'histoire de France les princesses, les duchesses, les grandes dames, depuis celles qui portent le sévère hennin, jusqu'à celles qui se décoUètent en Diane avec des écharpes de fleurs, ont été très honorées et considérées, en ayant beaucoup d'amants , et qu'il n'y a pas une famille illustre dans laquelle une aïeule au moins n'ait offlciellcment jeté par-dessus les moulins sa couronne ouverte ou fermée. Vous me diriez qu'elles étaient nobles et qu'elles étaient mariées; mais si ces avantages nous manquent, nous en ferez-vous un crime, à un moment où pour être noble, comme pour être homme de lettres, il suffit de dire qu'on l'est, et où, grâce à la prochaine adoption du divorce, le mariage ne sera plus qu'une manière d'être transitoire et accidentelle?

— Mais dit le banquier Robert Sima, vous vous moquez de nous, ma chère Arsène, la question n'est pas là.

— Je le sais bien, dit Arsène Turry; je ne vous ferai pas languir, et je vais tout de suite où elle est. Donc, mettons courageusement les pieds dans le plat, et courons droit au but. Vous avez raison, vous avez trop raison, le crime, le forfait, la chose horrible, c'est de prostituer et d'humilier ce qui est d'essence divine, c'est de vendre ce qui ne doit pas être vendu. Et en eflet, messieurs, c'est là ce que nous faisons, et ce que vous faites aussi, tous tant que vous êtesl Vous, Sima, contre de bon or monnayé et trébuchant, vous vendez sur des coupons de papier rose la divine Espérance, qui est le bien du pauvre, et en bonne conscience, devrait lui être donnée pour rien! Autrefois les études, ces subtiles et intimes confidences arrachées à la nature,

les artistes les gardaient pour eux, comme les gages d'un surnaturel amour, ou ne les confiaient qu'à leurs plus chers élèves; vous cependant, monsieur le peintre Philippe Hanry, vous faites comme tous vos confrères, vous vendez les vôtres à beaux deniers comptants, en plein Hôtel des Ventes, parmi les potiches, les portières d'Orient et les commodes! Vous, monsieur le musicien Daniel Mour, les murmures de la brise, les nostalgies d'un vague Orient, les plaintes du soir, trop incertaines pour être emprisonnées dans un ouvrage dramatique, vous les négociez, comme rêveries, aspirations et balancelles, chez un éditeur qui numérote et empile dans des casiers ces rapides frissons de votre âme !

Et les caresses, les attendrissements, les colères de la bien-aimée, ses chères injustices, les heures d'angoisse passées à l'attendre, la douceur de ses baisers, les gouttes de sang qui ont coulé sous sa griffe adorable, vous, monsieur le poète Lucien Elles, vous alignez tout cela dans des strophes rimées avec une précision mathématique, et dont vous débattez le prix avec un directeur de revue qui a les cheveux roses! Monsieur l'avocat Paul Giolet vend aux criminels endurcis la divine clémence; aussi vient-il de faire accorder des circonstances atténuantes à un paysan qui, après avoir jeté sa mère dans une mare, lui avait crevé la poitrine à coups de sabot, pour ne pas lui payer trente sous qu'il lui devait! Monsieur Paul Dorido décerne à son gré la gloire, l'immortalité, le vert laurier, comme s'il en était maître, et comme tous les journalistes, vend au public, pour trois sous, des opinions toutes faites, ((u'il ne partage pas toujours. Enfin, voici le marquis de Gertan et le vicomte d'Estanay, dont tous les aïeux ont été des capitaines, prodigues de leur sang, et qui eux-mêmes sont couverts de blessures et de nobles balafres: eh bien! ce passé et ce présent de bravoure, ils le vendent, comme membres des conseils d'administration, à des Compagnies où ils ne sont pas tou-

jours en bonne compagnie! Et notez, messieurs, que vous êtes non seulement des hommes célèbres et illustres, mais de très honnêtes gens, ce qu'il y a de mieux, la fleur du panier! toutefois, sur ce point de vendre ce OUI NE DOIT PAS ÊTRE VENDU, avoucz quc nous sommcs à plusieurs de jeu, et à voir l'âpreté avec laquelle, vous, pourtant si purs, vous courtisez la Fortune, peut-être doit-on regretter que le mot courtisan ne soit pas rigoureusement le masculin du mot courtisane!

— Mais, ma chère Arsène, dit Robert Sima, c'est absurde! A votre compte, aucun métier ne serait possible; il faudrait vivre d'eau claire.

— Et, dit Arsène, vous préférez les écrevisses, le Ghâteau-Margaux, les terrines de bécasses et les salades de truffes blanches et noires : c'est absolument comme nous! Enfin, voulez-vous me permettre un pauvre argument ou deux, en faveur de ces pauvres marchandes de pommes que vous avez eu tort d'accabler, d'autant plus qu'elles étaient déjà sous vos pieds, ô misère! et sous les pieds de tout le monde? Vous êtes des observateurs et des voyants; je n'ai pas besoin de vous dire qui fait réellement la mode à Paris, et vous n'ignorez pas que, sans la Parisienne, toutes les femmes de l'univers seraient habillées comme des chiens fous. Et la Parisienne, si justement célébrée, n'a pas seulement cette gloire d'être vêtue et parée avec une magnificence délicate et superbe, et de posséder la démarche et le geste qui conviennent à ses ajustements; femme, mère, jqunc fille idéale et pure, elle est bien plus et mieux que ("cla encore : elle est lavée et propre ! Oui, ses bas sont tirés, ses cheveux ont été peignés avec soin, les ongles de ses pieds sont comme une coquille rose amoureusement polie par le joaillier, et l'eau salutaire, l'eau rafraî('liissante des sources a vraiment lavé et et baigné loute sa chair sans tache, qui librement vit et respire!

Cette perfection, à laquelle vous êtes habitués, vous

semble chose due ; mais allez un peu en province chez des hôtes, et admirez que le pot à l'eau où l'on vous aura mis assez d'eau pour désaltérer un oiseau-mouche sera posé sur quelque étagère, hors de la portée de vos mains! Et rouvrez un peu les vieux livres! La reine Catherine avait grandement raison d'être au mieux avec le Florentin René, car toutes ces Médicis du temps des Valois et les beautés de leur escadron volant se versaient des parfums intenses... par-dessus la crasse : écartons ces tristes images ! Aujourd'hui, si monsieur Alphand est inquiet et si l'eau manque souvent, c'est qu'on s'en sert. Eh bien ! sachez que ce progrès n'est pas éclos dans les arrière-boutiques de la rue Gréneta où on vit pendant trente ans avec un plafond bas sur la tête, et avouez que c'est quelque chose d'avoir retrouvé, inventé et proclamé à nouveau la divinité de l'eau pure I

Entin, comme vous diriez à la sixième chambre, Giolet, encore un mot, et j'ai fin i. Ce en quoi vous êtes bien Parisiens, messieurs, c'est que vous méprisez profondément les musiciens intermittents, les poètes qui font de la poésie pour se délasser, les peintres qui peignent quand ils ont le temp s, et avec justice vous les flétrissez en leur donnan t le ridicule nom d'amateurs. En fait d'art, vou s ne voulez admettre que ce qui est fait de main d'artiste et de main d'ouvrier. Eh bien ! pouvez-vous nier avec vraisemblance que l'Amour soit le plus subtil, le plus délicat, le plus compliqué et le plus difficile de tous les arts, celui qui demande le plus de génie, de talent, de tact, d'inspiration et de science certaine? Pourquoi donc mépriseriez-vous les femmes de race choisie qui ont su réunir en elles tant de qualités si rares, et qui sont artistes en amour?

— Diable, dit gaiement Philippe Hanry, vous allez sur mes brisées, et je vois, madame, que vos confrères savent peindre !

— Oui, dit Arsène Turry, nous peignons un peu, et

c'est, comme le lion, à coups de griffes, mais toujours d'après le modèle vivant. Seulement les séances de modèle ne nous coûtent pas si bon marché qu'à vous, parce que nous les payons avec la chair de notre chair et avec le sang de nos veines !

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