‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 38 sur 60 · UN PROCES INJUSTE · texte numérisé non relu

UN PROCES INJUSTE

Mon cher Louis, vous n'avez certainement pas oublié Paul Ghandèze, et si vous vous le rappelez, c'est chez vous-même que je l'ai rencontré pour la première fois. Il est toujours ce que vous l'avez connu, un homme instruit, spirituel, amusant quoique profond, et qui serait le plus séduisant de tous, si ses qualités n'étaient oblitérées et comme détruites par un défaut abominable. Mais ses meilleurs amis et ses admirateurs les plus obstinés, car il en a, sont vaincus et découragés par sa manie de prendre en toute chose le contre-pied des idées les plus justement reçues, de dire que le noir est blanc et que le blanc est noir, et de soutenir avec une apparence de conviction sérieuse des propositions insoutenables. Hier même, quelques amis étaient réunis chez le romancier Albert Selve. Il y avait là, entre autres, l'habile financier Sirmer, le peintre Jacques Yernus, l'avocat Faconnet, le docteur Pasquelin, et après un dîner d'hommes, on causait bien tranquillement, en fumant de bons cigares, lorsque Paul Ghandèze se mit à nous tirer un de ces feux d'artifice à boulets rouges dont il semble s'être réservé la fabrication, et qui éclaboussent les idées et les faits de leurs projectiles brûlants et fous, lancés au hasard.

On parlait de ces rôdeurs de barrière, à la fois voleurs, souteneurs et assassins, du mal que se donne en ce moment la police pour venir à bout de ces dan-

gereux malfaiteurs, et il n'y avait qu'une voix pour exécrer et flétrir ces misérables, qui à tous leurs crimes ajoutent le crime encore plus odieux peut-être d'exploiter la chair avilie de la femme, et d'en vivre. On félicitait le préfet de s'attaquer sans faiblesse à cette plaie sociale et d'y mettre résolument le fer rouge.

— « A la bonne heure, dit Paul Ghandèze de sa belle et douce voix, mais puisqu'il a cru devoir entrer dans cet ordre d'idées, pourquoi ne s'occupe-t-il pas aussi des directeurs de théâtre? »

En entendant cette question fabuleuse et violente, nous bondîmes tous à la fois sur nos sièges. Nous sommes habitués de longue date aux excentricités de Ghandèze; cependant celle-là nous parut dépasser la mesure, et toutes les mesures, et non seulement cette sortie en elle-même nous semblait haïssable et de très mauvais goût, mais nous en voulions au cruel fantaisiste, parce qu'évidemment il avait prétendu étonner des Parisiens, comme s'ils étaient des voyageurs naïfs venus des provinces lointaines.

— «Ah! mon ami, dit Albert Selve réellement indigné, quel détestable procédé littéraire, et où ne vous conduira pas le désir d'être autrement que tout le monde? Car remarquez-vous que vous ne marchez même plus sur la tête! Vous trouvez plaisant d'accoupler deux races d'hommes qui n'ont absolument rien de commun entre elles, et c'est précisément comme si vous aviez dit : Les animaux féroces... tels que les crocodiles et les colombes!

— C'est, dit Jacques Vernus, ce que nous nommons en peinture : un pétard, procédé, permettez-moi de vous le dire, essentiellement méprisable. Vous écrasez votre tube de vermillon sur la toile, et par-dessus le marché vous laissez le tube lui-même dans l'empâtement, ce qui n'est pas le moyen d'être un coloriste.

— Pardonnez-moi, dit Paul Ghandèze, je voulais vous parler très sérieusement et très simplement d'une vé-

rilé évidente, qui vous crève les yeux. Nous causions du crime qui consiste à exploiter la chair de la femme. Je suis si loin de calomnier ou d'injurier personne, que j'emploierai au contraire les mots adoucis et les plus tranquilles euphémismes. La question est celle-ci : De quoi vivent les directeurs de théâtre? Vous ne m'accuserez pas d'être exclusif, si j'affirme que la plupart de nos théâtres jouent surtout des pièces actuelles et modernes, dites : en habit noir, dans lesquelles les somptueuses toilettes des femmes, velours, satin, guipures, dentelles, diamants, entrent comme un élément indispensable, sans lequel la représentation de la pièce serait impossible. Or, comment et par qui sont obtenues ces toilettes? Vous le savez comme moi, c'est la comédienne qui, aux termes de son engagement, doit les fournir ellemême, et qui les fournit, sans quoi, d'ailleurs, aucun rôle ne lui serait accordé. Ne posons pas de chiffres, c'est le moyen de se tromper; mais vous m'accordez, n'est-ce pas? que pour chacune de ses créations, une actrice doit dépenser chez le couturier, chez le linger, chez le fourreur, chez le cordonnier, chez le gantier, chez le joaillier, un argent qui dépasse trois ou quatre fois la somme totale de ses appointements d'une année. Cet argent, comment se le procure-t-elle? Rassurezvous, je ne ramasserai pas les niaises épigrammes traînées dans la boue. Et pour vous montrer combien peu je désire être injuste, je ferai autant d'exceptions qu'il vous plaira; j'excepte qui vous voudrez! Tout d'abord, mettons hors de cause les grandes comédiennes dont le talent et la haute situation artistique peuvent commander à tout, même à l'argent. Mettons-y encore celles qui de leurs parents ont hérité une fortune, celles qui l'ont acquise par le mariage ou par un commerce honnête, ou qui se la sont procurée n'importe comment. Ce triage fait, il reste encore un grand nombre d'actrices non sans mérite, qui ne possèdent pas de capitaux et vivent au jour le jour.

— Eh bien? ditSirmer.

— Eh bien! reprit Paul Ghandèze, celles-là, en gagnant, si vous voulez, (car je ne chicane pas,) dix mille francs par an, doivent fournir pour quarante mille francs de toilette, laquelle toilette fait partie des éléments d'attraction offerts au public par le directeur, qui, en cette qualité, en vit, en mange et s'en nourrit. Or, j'y reviens, comment l'actrice l'a-t-elle obtenue? Personne ne l'ignore. Elle n'a pu la devoir qu'à la générosité d'amis obligeants, ou à ses flirtations avec d'indiscrets amoureux, qu'elle a bercés de vaines espérances. Vous voyez que je n'emploie pas de gros mots!

— Non, fit Vernus, vous abusez même des tons fins et des gris Yelasquez.

— Et, reprit Ghandèze, c'est avec ces amitiés et ces FLIRTATIONS que Ic directeur de spectacle met le pot au feu, paye son loyer et son tailleur. Enfin elles sont encore la pâture de tout ce qui touche au théâtre et de tout ce qui vit du théâtre. L'académicien qui a écrit la pièce, et sa très honnête femme, et sa fille élevée au couvent des Oiseaux, dépensent un argent dont une très grosse part a été gagnée par les nippes que la comédienne a dû à ses amitiés!

— Je vous admire 1 s'écria Faconnet. Pourquoi ne mettez-vous pas tout de suite en cause les ministres, pendant que vous y êtes, et pourquoi ne les accusez vous pas aussi de contraindre les comédiennes à avoir plus d'amis qu'elles n'en voudraient?

— Oh! dit Ghandèze, je ne m'occupe jamais de politique. Lorsqu'une actrice est mandée à une soirée officielle, on lui offre soit un cachet en argent, soit quelque cadeau en joaillerie d'un prix honorable en soi. Sous l'empire, c'étaient souvent des bijoux ornés de ces abeilles symboliques aux ailes ouvertes que la plus spirituelle de nos diseuses de prose appelait comiquement des araùjnées en fonte! Eh bien! cette rémunération paye le dérangement, la peine, le travail, et si vous

voulez, le talent de l'actrice, mais pas la robe qu'elle a sur le dos, et qui en général représente une valeur de deux mille francs. Car il faut toujours en revenir à cette diable de robe. C'est je ne dirai pas : le cercle vicieux, car j'évite les paroles irritantes, mais si vous l'aimez mieux, le cercle... amical!

— Mon cher, dit Yernus, quand j'envoie un tableau au Salon, on ne me demande pas d'oii j'ai tiré mon bleu de Prusse, et si je n'ai pas assassiné et dépouillé un vieillard, sur le boulevard extérieur, pour acheter mes tubes ! Une marchandise offerte par un homme honorable est une chose qu'on accepte en bloc, telle qu'elle est et se comporte. . .

— Ah! fit doucement Ghandèze, c'est le système de Fmdifférence. Il y a comme cela dans les coins de Paris des brocanteurs, des marchands de ferraille qui achètent fort bon marché à certains messieurs mal vêtus des argenteries, des bijoux et des diamants, sans vouloir s'informer de la façon dont les vendeurs se sont procuré ces objets de prix.

— Mais fichtre! dit le docteur Pasquelin irrité par les turlupinades exaltées de Ghandèze, les directeurs de théâtre ne sont pas des receleurs! Vous appartenez tout à fait trop à l'école chirurgicale de Toinette, et vous voulez couper trop de bras et trop de jambes, comme entrée de jeu.

— D'ailleurs, fit l'avocat Faconnet, il n'y a qu'un seul critérium, et au bout du compte, la notion de la justice n'a qu'un asile sûr, qui est la conscience humaine. Or, la preuve que les directeurs de théâtre ne mangent pas en salade les robes de leurs actrices et ne les découpent pas en morceaux ;pour faire des trousseaux à leurs filles et des culottes à leurs petits, c'est qu'ils sont estimés et recherchés par les plus honnêtes gens. Si les agissements que vous leur prêtez sont à ce point répréhensibles, pourquoi n'indignent-ils personne?

— Il y a eu, dit Ghandèze, un temps où il était reçu

qu'on pouvait tricher et voler au jeu, et les grands seigneurs, les ducs, les princes du sang ne s'en faisaient pas faute, comme l'affirment, vous le savez aussi bien que moi, les mémoires et les histoires. Et dans ce beau dix-huitième siècle où les soldats portaient de si beaux uniformes bleu de ciel, blancs ou jonquille, n'était-il pas reçu qu'un capitaine partant pour la guerre se fit équiper aux frais de quelque honnête dame, avec de l'argent qu'elle tenait souvent d'un financier volontairement aveugle? C'étaient des combinaisons où personne ne trouvait rien à redire, et cependant faut-il croire que vous les trouvez légitimes ?

— Tenez, mon cher, s'écria Albert Selve, en interrompant Ghandèze, il n'y a qu'un mot qui compte. La vérité possède en soi une vertu contagieuse qui s'impose, et si vous aviez raison, d'où viendrait donc que vous n'avez convaincu personne d'entre nous ?

— Et cependant elle tourne ! dit l'incorrigible Ghandèze. Celui qui touche le montant de la recette n'est pas celui qui a payé la note de la couturière. Mais un pauvre héros sans costume officiel, qui fait, la nuit, sur un grand chemin, la conquête d'un sac d'argent, ne saurait être admiré, et il lui manque un manteau de pourpre et un casque à aigrette pour pouvoir être appelé César ou Alexandre. Quoi qu'il en soit, la police a parfaitement raison de proscrire les casquettes, comme manquant essentiellement d'élégance et de beauté plastique ! »

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