‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 39 sur 60 · EUGENE DUPIN · texte numérisé non relu

EUGENE DUPIN

Mon cher Louis, il est arrivé dans ma vie un événement très important; c'est que j'ai fait la connaissance d'un être supérieur, et qui serait digne de vous être comparé; d'un homme qui pourrait m'offrir le plus précieux de tous les dons et me communiquer la sagesse, si j'étais encore assez jeune pour la recevoir. C'est Eugène Dupin, le propre fils de ce fameux G. Auguste Dupin immortalisé par Edgar Poe, et dont le Double Assassinat dans la rue Morgue nous révèle pour la première fois l'étonnant génie analyste. Sachant quelle admiration m'avait inspirée de longue date l'ami du grand et malheureux poète américain, un de mes meilleurs camarades, intimement lié avec son fils, a bien voulu me présenter à lui ; j'ose vous dire que je ne lui ai pas déplu, et bien peu de temps après, j'avais le bonheur d'être admis familièrement dans son intimité.

Jugez si j'ai lieu de m'en réjouir, car Eugène Dupin a réellement hérité de son père, et sous une forme nouvelle, avec plus de modernité pour ainsi dire, il possède la même sagacité la même inspiration, le même génie inventif que ce grand débrouilleur d'écheveaux. Eugène, qui, aujourd'hui, a dépassé la quarantaine, est avec l'âge devenu très indulgent; aussi ne s'est-il pas offensé d'être un peu traité par moi comme une bête curieuse ; malgré ce qu'il y eut chez moi de peu respectueux à vouloir lui faire montrer ses talents, comme

un escamoteur, dès la première fois que je l'ai vu, il a consenti de très bonne grâce h mon désir, et son aptitude à tout pénétrer m'a laissé littéralement ébloui. Toutefois, je n'ai pas tardé à me montrer plus sérieux, et je dois dire que les conversations générales et d'un ordre plus élevé, dans lesquelles Eugène Dupin me faisait voir de haut les grandes vérités humaines, m'ont alors intéressé bien autrement que les devinettes, et que l'art avec lequel je l'avais vu dénouer en se jouant des problèmes en apparence insolubles.

Et cependant, réduit à cette expression la plus grossière et initiale de son génie, Dupin serait encore un homme prodigieux entre tous, car sa pensée alfranchie de tous les lieux communs ne se laisse embarrasser par aucune proposition incidente, et va droit à l'événement qui doit se produire.

Il y a quelques mois, comme il montait chez son ami Louis de Sornay, l'aimable et charmant sportsman si connu, il fut presque bousculé dans l'escalier par des commissionnaires qui portaient des divans, des sièges couverts de soie et de dentelle, de petits meubles en bois de rose et mille futilités encombrantes. Sornay, qui reçut Dupin sur le pas de sa porte, voulut lui expliquer ce tohu-bohu, dont il lui fit d'abord toutes ses excuses.

— « Mon cher, lui dit-il, Estelle, dont on va réparer l'appartement de fond en comble, m'a prié de donner asile à son mobilier pendant les deux ou trois semaines que durera ce remue-ménage et, ma foi, je n'y ai vu aucun inconvénient.

— 11 n'y en a pas, en effet, dit Eugène Dupin, mais quand vous vous marierez, songez à assurer la position de votre fils.

— Quelle idée ! fit Sornay surpris, je ne pense nullement à me remarier! Mais, en tout état de cause, vous savez que mon fils Henri est ce que j'ai de plus cher Bu monde. »

Là-dessus, les deux amis entrèrent dans la maison et passèrent ensemble plusieurs heures, sans qu'il fût question de cet incident ; mais au moment oii, près de se quitter, ils échangeaient une dernière poignée de main, Eugène dit d'une voix émue, ferme, tendrement impérieuse:

— « Songez à votre fils ! »

Naturellement, quelques semaines plus tard, Louis de Sornay épousait la belle Estelle, car un mobilier de femme s'accroche où il est, mieux que le lierre avec ses mille griffes ; mais si aveuglé que fût ce vieil amoureux, il gardait encore assez de clairvoyance pour s'apercevoir que la future madame de Sornay dissimulait mal sa haine pour Henri. Quelques mots imprudents achevèrent de l'éclairer, et alors les paroles d'Eugène Dupin lui revinrent dans l'esprit, traversant sa mémoire comme un vif éclair. Et s'il n'eut pas la force de rompre le mariage projeté, rien ne l'empêcha du moins d'abandonner dès lors à son fils, par un acte bien en règle, une notable partie de sa fortune. Vous voyez, mon cher Louis, que l'avertissement donné par Dupin n'avait pas été inutile ; mais les historiettes de ce genre abondent dans sa vie, et c'est par milliers qu'on les compterait.

Tout le Paris intelligent et artiste fut désolé lorsque s'éleva dans les journaux entre deux hommes charmants et également aimés de tous, Pierre Naveu et René Jacquin, la querelle acerbe et cependant futile qui devait se dénouer sur le terrain d'une façon si tragique. Très estimé et respecté par les deux écrivains, Dupin fit tous ses efforts pour arrêter à son début cette mauvaise guerre ; mais les amours-propres étaient trop surexcités, et il y perdit ses peines. Alors, comme Pierre Naveu, resté veuf avec trois enfants très jeunes, avait pour unique parent un frère, Edouard Naveu, établi négociant à Baltimore, Dupin écrivit à ce frère que les siens avaient impérieusement besoin de lui et qu'il

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devait, toute affaire cessante, venir en France. Bien peu de temps après, la polémique entre les deux journalistes se termina par un duel où Pierre Naveu trouva la mort; mais, grâce à la précaution queDupin avait prise, Edouard arrivait à Paris le lendemain même du jour fatal, et se trouvait là à point nommé pour recueillir les orphelins. Et comme, après avoir fait une large part à sa douleur, le négociant ne pouvait s'empêcher d'être étonné, et admirait que Dupin l'eût mandé à l'avance en raison d'un fait qui n'existait pas encore et qui pouvait ne se produire jamais, l'analyste lui donna de cette apparente anomalie la plus nette et la plus simple explication. Non seulement il avait compris que les deux adversaires, très honnêtes tous les deux, étant convaincus jusqu'à l'entêtement, leur différend ne pouvait se terminer que par les armes ; mais il avait par avance reconstitué ou plutôt vu le combat dans tous ses détails. René Jacquin fougueux, colérique, intrépide, sachant à peine tenir une épée, il était évident pour Dupin que Pierre Naveu, maître de lui, extrêmement habile en escrime, et au fond très peu irrité par des offenses puériles, aurait pour unique préoccupation de ménager son contradicteur, et par conséquent s'enferrerait de lui-même sur l'épée de ce fou ; malheureusement l'événement se déroula exactement selon ses prévisions.

Vous savez, mon cher Louis, que G. -A. Dupin vivait, comme l'a dit Edgar Poe, dans une gêne voisine de la misère. En cola, Eugène a jugé inutile de l'imiter, et pour acquérir au contraire une honnête fortune, qui lui permît de se donner librement aux grands travaux historiques et ethnologiques auxquels il a voué toutes ses facultés et qui seuls le passionnent, il n'a eu qu'à tourner vers ce but son génie d'intuition, comme son père lui-même aurait pu le faire si facilement. Au début de la vie, dénué de toute ressource, Eugène est entré courageusement dans un magasin de nouveautés,

et là, placé à un rayon où les commis, chargés de vendre des choses invendahles, reçoivent un bénéfice pour chacun de ces objets absurdes et chimériques, il y fit naturellement de iDonnes affaires ,car, sachant à fond la loi du rhythme, de la couleur et de toutes les harmonies, il lui suffisait de placer les étoffes, par exemple, dans un certain ordre, pour forcer le flâneur à désirer et à choisir celle qu'il prétendait lui faire acheter. Une fois possesseur d'un capital de quelques mille francs, Eugène, qui pouvait prédire sans erreur possible le destin de toutes les entreprises industrielles, gagna sans peine tout ce qu'il voulut, et, étant donnée son extraordinaire pénétration, il n'y a là rien d'inouï. Ce qui l'est véritablement, c'est qu'il s'arrêta net dès qu'il se fut procuré un simple million, c'est-à-dire l'outil de travail indispensable à un historien qui étudie les religions à leurs sources, et qui par conséquent peut avoir fréquemment besoin d'aller àl'improviste en Egypte, ou dans l'Inde, ou dans l'Asie Mineure. Eugène pouvait certainement créer l'argent et l'or comme un Rothschild, et jouer à la Bourse, oii il gagnerait infailliblement, puisque les éventualités politiques sont pour lui comme un livre qu'il lit à livre ouvert ; mais il s'en garde bien. Dans les intervalles de ses voyages, il vit tranquillement dans son petit hôtel et dans son jardin, enfouis dans une petite rue très voisine du boulevard Saint- Germain, et que bien entendu il a achetés pour une somme insignifiante, avant le percement du boulevard. Ses tableaux seuls et ses livres représentent une valeur énorme, et cependant ne lui ont relativement rien coûté, car il se bornait et il se borne encore à acheter les œuvres des peintres qui deux ou trois ans plus tard deviennent célèbres, et en dehors de ses livres d'étude, ceux qui acquerront une grande valeur. C'est ainsi qu'il possède sur papier de Hollande, dans leurs premières éditions enrichies de portraits et d'autographes, Lea Fleurs du Mal, Madame Bovary^ Les Diaboliques^

La Chanson des Gueux, car il avait facilement deviné que ces livres magnifiques seraient poursuivis et condamnés, comme ne contenant pas la dose d'hypocrisie exigée par les convenances sociales.

Oui, il vit dans le recueillement, intéressé et charmé par le spectacle prodigieux que lui donne l'histoire ; il ne poursuit aucun lucre, et cependant quel marchand il eût fait! Candeley, l'antiquaire de la rue Laffitte, se désolait d'avoir payé trop cher un meuble Louis XIII en ébène, de la plus grande beauté, incrusté de nacre et d'ivoire, et, n'ayant pu s'en défaire chez les grands amateurs, il voulait, de guerre lasse, s'en débarrasser à n'importe quel prix.

— « Non, lui dit Eugène Dupin, gardez-le, vous le vendrez à Rouve quand il ne sera plus ministre. Car alors il voudra donner des fêtes pour renouveler son crédit et se remettre dans le mouvement : et comme son prédécesseur collectionne avec passion les plus beaux meubles Louis XIII, il ne sera pas fâché de lui jouer un bon tour en s'emparant de celui-là, dont la forme est unique et le décor merveilleux. »

Candeley crut que Dupin se moquait de lui, puisqu'au moment où il parlait Rouve n'était pas et n'avait jamais été ministre ; cependant tout cela s'accomplit de point en point; il succéda comme ministre des finances au collectionneur Faveris, et acheta le meuble en effet. Mais, mon cher Louis, ce sont là les bagatelles de la porte.

Je ne vous parlerai pas des pièces de théâtre que Dupin m'a racontées par le menu, avant qu'elles fussent représentées, prenant comme termes le caractère et le talent de l'auteur, l'état financier du théâtre, la mode littéraire actuelle, les comédiens que le désir de gagner de l'argent a conseillé au directeur d'employer, la dose d'habileté avec laquelle l'invention des personnages a dû (Hre subordonnée à leurs infirmités, à leurs défaillances, à leurs moyens d'exécution; et d'après ces

impérieuses données, reconstituant l'œuvre jusque dans ses moindres épisodes, pour ainsi dire, sans se tromper d'un mot.

Tout cela, je le répète, c'est des vétilles ; ce qui m'a vraiment frappé, ce sont les idées d'Eugène Dupin, dans leur liberté abstraite, et dégagées de tout fatras anecdotique. Je voudrais bien vous en faire apprécier quelques-unes; mais aurais-je pour cela la virile et sobre éloquence, le bon sens prime-sautier qu'il faudrait, et en cette affaire, l'être intuitif, l'inventeur, le poète ne serait-il pas, comme il arrive toujours, trahi par son traducteur?

Mon cher Louis, hier, tandis qu'il pleuvait si fort, et qu"'on songeait sérieusement à creuser les troncs des arbres du boulevard et à en faire des canots d'écorce pour se promener dans Paris, j'ai passé une bonne partie de la journée avec Eugène Dupin, dans son petit hôtel si bien calfeutré de tapis turcs, persans et syriens que le froid ni l'humidité n'y sauraient pénétrer. Dans l'intérêt de son repos, Eugène aurait bien aimé à causer tranquillement de choses et d'autres, comme le premier venu; mais moi je fus impitoyable et je le forçai à soulever pour moi tous les voiles qui nous dérobent les événements prochains ; car ce ne serait vraiment pas la peine d'avoir à sa disposition un devin impeccable, pour «e refuser l'âpre volupté de lire clairement dans l'avenir, comme dans un livre ouvert.

Tout d'abord, je mis la conversation sur la politique, et bien que Dupin dédaigne un peu cette science comme n'offrant que des combinaisons restreintes et bornées, il ne se refusa pas à me raconter dans leurs moindres détails les faits importants qui vont se produire et modifier profondément l'économie de notre Républi-

que, ni à m'expliquer les rôles inattendus que joueront dans cette comédie plusieurs personnages connus, tels que Gambetta, Rochefort, Clemenceau, Songeon, Edouard Lockroy, et d'autres encore. A mesure que se déroulait le récit de mon ami, j'admirais surtout dans les scènes qu'il faisait passer sous mes yeux leur caractère de vérité, d'évidence et de nécessité inéluctable. Sans nul doute possible, ces événements futurs étaient bien réels. Pour admettre qu'ils ne l'étaient pas, il aurait fallu croire que, sans avoir jamais composé de romans, Eugène Dupin est le plus grand des romanciers inventeurs qui aient jamais existé; et ce miracle-là ne seraitil pas plus étonnant que l'autre?

Cependant, comme je m'émerveillais encore d'une telle perspicacité, mon interlocuteur, en me rappelant les grandes lignes initiales de l'histoire, me montra clairement que depuis le jour oii, chassés par l'accroissement de leurs familles du plateau central de l'Asie qui fut leur berceau, les fils de Noa'h devinrent les chefs des races diverses et furent colorés en blanc, en jaune, en noir ou en rouge par le climat de leurs patries adoptives, toujours le môme flux et le même reflux a poussé le Nord sur le Midi, l'Orient sur l'Occident, et ramené la succession des mêmes faits dans un ordre identique. Aussi est-il facile desavoir ce qui se passera demain, comme il est facile de savoir qu'il fera jour demain à la même heure qu'hier; mais il plaît à l'ignorance et à la paresse de l'homme de ne pas lire dans le passé, et par conséquent de supposer l'avenir inconnu, afin de pouvoir se griser de ce soi-disant inconnu, comme d'un endormant opium ou d'un énervant haschisch, créateur de folles visions et d'absurdes rêves.

Nous parlâmes ensuite des récentes affaires criminelles, dont les apparentes complications semblent embarrasser la justice, et d'un mot, en se jouant, Dupin dénoua ces prétendus nœuds gordiens, sans même

vouloir me permettre de louer une opération de l'esprit selon lui si facile, car il s'éleva tout de suite à des considérations d'un intérêt moins élémentaire.

— « Si chez nous, me dit-il, le politique, le criminaliste, le policier marchent presque toujours à tâtons, et lorsqu'ils obtiennent un résultat partiel, ne le doivent en général qu'au pur hasard, cette infirmité tient surtout à deux causes essentielles. La première de ces causes, c'est Terreur fondamentale de la société moderne, qui croit à l'existence virtuelle de l'individu. Or, contrairement à cette hérésie, nul être n'existe en cette qualité seulement; en même temps qu'il est un individu, il est aussi le fragment, la partie infinitésimale d'une race, et, à ce titre, il porte en lui, qu'il le veuille ou non, qu'il le sache ou non, les haines, les instincts, les appétits, et aussi la religion de sa race, même quand il se croit naïvement dénué de toute idée religieuse !

Il vous arrive de rencontrer dans une forêt (car à qui veut l'écouter, l'histoire naturelle dit tout!) un champignon qui est né, qui a grandi, s'est développé, en apparence, comme un végétal ordinaire. Cependant, si vous le brisez du bout de votre bâton, vous êtes étonné de voir qu'il est un composé d'insectes vivants, qui alors se divisent et se répandent à l'entour par masses, comme de noirs ruisseaux. Eh bien! chacun de ces êtres est un insecte, mais il est en même temps une partie du champignon, et, comme tel, végète selon des lois particulières. Telle est l'histoire de chaque homme, et pour savoir pourquoi Fenayrou a tué le pharmacien Aubert, s'ill'atué et pourquoi mademoiselle Feyghine se suicide, il faut d'abord savoir d'où ils viennent, et de quel champignon ils faisaient partie !

Si l'on oublie ou si l'on dédaigne cette vérité axiomatique, il devient impossible de rien comprendre et Ton a perdu la clef de tout. Nul accord possible entre les fils de Schem et les fils d'Yapeth, et les massacres qui ensanglantent la Russie nous le font bien voir.

Sans se rappeler qu'ils sont Touranien et Iranien, le Touranien ne pardonne pas à riranien de lui avoir volé la Médie, et c'est pour cela qu'il l'assassine à deux heures du matin, sur le boulevard Montmartre. Qui ne se souvient d'un homme politique illustre qui, bien que protestant, avait l'âpre soif de la domination, l'appétit du martyre pour lui et pour les autres, et qui, pour leur bien, torturait les consciences avec la voluptueuse férocité d'un ïorquemada? En tant que protestant, avec ses idées moins étroites et plus hardies que sa propre foi, il eût été inexplicable; aussi, pour comprendre son tyrannique génie, fallut-il savoir qu'avant d'appartenir à la Réforme, la famille de ce dompteur d'âmes avait compté dans son sein les plus farouches justiciers catholiques !

Tel homme venge de séculaires injures qu'il n'a jamais connues et, non comme individu, mais comme faisant partie d'une race, est gouverné, poussé en avant par des Esprits dont il ne sait même plus les noms. Ne voyez-vous pas dans Littré, par exemple, dont le visage et la chevelure lisse sont évidemment asiatiques, un de ces solitaires indiens à qui la constante et silencieuse réflexion dans la solitude enseignaient toutes les vérités, et qui, à force de vertu et d'austérité, violentaient les Dieux et les forçaient à leur obéir? Certes, si, au moment de le nommer, l'Académie avait pu remonter à ses origines, elle ne lui aurait pas ridiculement reproché de n'être pas chrétien ; tout au plus aurait-elle pu l'accuser d'avoir un peu oublié le grand serpent Adicéchen, dont les nombreuses têtes, en se recourbant, formaient un dais sur la tête de Vichnou !

— Ainsi, dis-je à Dupin, vous pensez que si, la' plupart du temps, le politique et le juge sont tenus en échec par les problèmes les plus simples, c'est parce qu'ils n'ont pas assez tenu compte de l'élément ethnique. Selon vous, deux adversaires de la Saint-Barthélémy, devenus l'un et l'autre (dans leurs descendants)

des libres-penseurs, ne sont pas pour cela réconciliés ; et, même issu d'une famille émigrée et acclimatée depuis longtemps en Suède, l'ancien Auvergnat obéira toujours au besoin impérieux d'acheter à vil prix et d'accaparer la vieille ferraille ?. . .

— Précisément, dit Eugène Dupin.

— Mais, repris-je, ne me disiez-vous pas qu'une autre raison encore oblitère l'entendement et supprime la clairvoyance du chercheur de problèmes?

— Oui;, fit Eugène, et celle-là n'est rien autre chose que la naïve infatuation de l'investigateur. Gomme l'homme est strictement pareil à son congénère, et toujours, en face du même fait;, a l'esprit traversé par les mêmes idées et les mêmes appétits, (auxquels il cède ou ne cède pas, selon qu'il a su développer en lui plus ou moins d'effort vers le bien et de résistance au mal,) il est toujours facile de savoir ce que pense tel ou tel homme dans un cas donné, car pour cela, on n'a qu'à regarder en soi-même. Mais le plus souvent et même toujours, l'investigateur est privé de ce moyen d'information si simple, parce qu'il s'imagine que Vautre ne saurait lui ressembler complètement. Dans les moments où il lui plaît de se croire sublime, il pense, avec un orgueil enfantin, que l'être dont il a fait son objet d'étude ne saurait être aussi sublime que lui. Si, au contraire, il se délecte à admirer sa propre habileté vicieuse et donjuanesque, et le mépris du convenu avec lequel lui, homme supérieur, se met au-dessus des lois et de la morale, il espèi^e avec ingénuité que son prochain ne saura pas ou n'osera pas être aussi canaille que lui : en quoi il se trompe I Moi cest difféi^ent! tel est l'argument au moyen duquel tant de gens se mettent plusieurs poutres dans l'œil , ignorant volontairement que nul n'est différent de personne. 11 y a aussi le célèbre argument : Il faut une religion pour le peuple, que les corrompus à idées bornées ont amplifié et complété en se disant : 11 faut une morale, une résistance

au désir, une volonté de sacrifice — pour le peuple, c'est-à-dire pour les autres. Ils oubliaient que si tu ne veux pas avaler la médecine amère, il y a de grandes chances pour que ton voisin ne l'avale pas non plus, quand même tu la lui offrirais comme un vin délicieux.

Gomme ton âme est en même temps habitée par le Bien et parle 3Ial, en face d'un événement quelconque, chacun d'eux dit son mot; il le dit de même dans l'âme des autres comme dans la tienne, et, selon que tu connais le sujet de ton étude capable de céder au Bien ou au Mal, tu peux deviner, sans crainte d'erreur, le parti auquel il s'arrêtera. Les hommes qui, selon ce principe, ont su et osé lire en eux-mêmes la vérité sur les autres, Napoléon, Talleyrand, et dans un autre genre, Vidocq, ont gouverné des mondes. Talleyrand et Vidocq, en des sphères différentes, savaient, à n'en pas douter, que, dans des circonstances particulières, et soumis à de certaines suggestions, chaque homme était comme eux-mêmes affranchi de la morale et des lois, et dans l'être étudié allaient droit à la canaille qu'ils étaient sûrs d'y trouver, et dont ils avaient besoin. Par contre, Napoléon n'ignorait pas que dans chacun de ses soldats il y avait, sous la pression de l'enthousiasme, un héros pareil à lui, et du vulgaire combattant il faisait, quand il le lui fallait, sortir le héros. Plus raffiné encore, un éditeur fameux a gagné des millions, parce que chez l'écrivain avec lequel il traitait, il savait voir à la fois l'homme rusé dans une certaine mesure, dont il devait se défier, et l'artiste naïf dont il viendrait à bout en intéressant ses sentiments nobles, et il excellait à jouer tour à tour de ces deux musiques!

Connais-lot toi-même, comme le conseille le sage, et tu connaîtras tout, même la pure jeune fille, même les monstres compliqués, même l'inconnaissable femme. On a pris pour une simple boutade bouffonne, dans la farce de Jean Uiroux, le mot du criminel au juge, qui est au contraire un mot profond : Mon président, je

cours sur lui, je le rattrape, je le fouille, il n'avait que six sous et pas de mouchoir ; qu'est-ce que vous auriez fait à ma place ! Gela veut dire, avec une ellipse énorme et cependant facile à suppléer : « Quoique vous soyez un honnête homme digne de tous les respects, et que je sois un scélérat, vous pouvez trouver dans votre conscience les lumièresnécessairespourliredans la mienne ; car les âmes les plus pures, comme les plus souillées, sont en proie aux mêmes suggestions d'héroïsme et de crime ; et ce qui fait la différence entre les demi-dieux et les filous, c'est qu'ils cèdent plus ou moins à celles-ci ou à celles-là ! »

Mon cher Louis, Eugène Dupin m'a parlé de l'Amour, et, certes, je ne vous répéterais pas sa conversation s'il s'était borné, comme tout le monde, à accumuler sur ce sujet essentiel un tas de verbiages inutiles, dont la vulgarité dissimule péniblement l'incohérence. Mais il me semble au contraire qu'il m'a exprimé des idées non rebattues, et qui méritent peut-être de fixer un moment votre attention.

— a Tout d'abord, m'a-t-il dit, si l'on voulait jeter un peu d'ordre dans le chaos des pensées qu'éveille nécessairement le mot Amour, il s'agirait là d'une question de linguistique ! Car arrivées sur ce terrain brûlant, il semble que non seulement votre merveilleuse langue française, si exactement claire, mais aussi presque toutes les autres langues aient été emportées dans je ne sais quel ouragan de folie et de délire. Ce mot, ce mot unique et d'une troublante et foudroyante magie, comporte plus de sens variés et signifie des états de l'âme plus divers qu'il n'y a de feuilles différentes l'une de l'autre dans une vaste forêt. Cherchons donc ce qu'il exprime dans sa donnée propre et absolue, et ensuite nous n'aurons pas de peine à éliminer les em-

plois arbitraires et parasites du mot divin entre tous.

A proprement parler, il n'y a qu'un seul Amour. C'est la fièvre aiguë, brûlante, dévorante, sans cesse accrue, qui forcément doit tuer ceux qui en sont atteints ; car elle n'admet rien, elle est exclusive de toute loi, elle s'agite sans but possible, puisque après la possession elle exige quelque chose de plus qui n'existe pas, et puisqu'elle détruit et anéantit tout ce qui n'est pas ellemême. Aussi l'Amour n'est-il qu'une magnifique exception, qu'un état passager, rouge et flamboyant comme l'éclair, et par sa fonction même, essentiellement meurtrier, car il est impossible d'imaginer des amants dont la passion ne grandirait pas à chaque minute, et qui ne seraient pas consumés par cette flamme, dont ils sont à la fois le foyer et le mystérieux aliment.

Écartons donc toutes les autres acceptions abusives du grand vocable ! Au commencement des religions, le nom Amour a désigné la force qui préside à l'éclosion, au renouvellement des êtres, aux innombrables enfantements de la Terre féconde, au bouillonnement de la sève universelle ; mais, dans ce cas, n'usurpait-il pas les propriétés inhérentes au nom môme de la Vie? Pour être juste, il ne faudrait pas non plus nommer ainsi un sentiment mille fois supérieur à l'Amour, celui qui unit l'époux à l'épouse ; puisque celui-là s'affine, se purifie et s'élève sans cesse, comporte une certitude et une confiance absolues, et de deux êtres en fait un seul, qui ne désire rien au delà, si ce n'est la continuité de cette l)catitude, renouvelée et réfléchie en de vivantes images d'elle-même.

11 faudrait trouver aussi un nom particulier à l'adoration de Pétrarque pour Laure et de Dante pour Béatrice ; car cette adoration, par cela seul qu'elle doit être immortelle, se perpétuer dans les sphères célestes et jusque parmi les délices du paradis, est nécessairement exclusive de la possession et de la fièvre des sens: aussi n'est-elle pas Amour ! 11 serait encore plus injuste

de nommer ainsi ce qui relève de la galanterie, ou vénale ou simplement libertine, ou obéissant à une dépravation, à une curiosité, à une débauche d'esprit. Ce sont là des vilenies sur lesquelles la petite poésie et la petite peinture ont pu jeter le charme de leurs colifichets, de leurs rubanneries et de leurs fanfreluches, mais qui ne méritent pas une appellation si belle, car le Verbe est sacré, précisément parce qu'il est créateur, et ne doit pas être prostitué à de vils dé-guisements.

Donc, si vous le voulez, continua mon ami, parlons exclusivement de l'Amour passion et fièvre, c'est-à-dire du seul qui mérite réellement le nom d'Amour.

Si cet ensemble de phénomènes a été mal observé, en dépit des admirables poèmes qu'il a inspirés depuis le commencement du monde et qu'il inspire encore, c'est qu'on a ignoré un effet particulier de la puissance magnétique, effet qui se produit surtout, mais non pas exclusivement — en Amour. C'est fiiifluence mconsciente de la volonté d'un êti^e sur un autre être. Or, cette force invincible, si vous voulez l'étudier sur vous-même, vous la reconnaîtrez à ceci surtout que, tout à coup et sans transition, vous êtes envahi par un désir qui logiquement ne devrait pas naître en vous, qui n'y a été préparé par rien, et qui n'est pas d'accord avec l'enchaînement de vos idées. Je vous demande toute votre attention, et je vais tâcher d'être extrêmement clair, car j'aborde un ordre de faits peu connu et dont nous n'avons qu'une perception vague. En Amour, presque toujours l'initiative appartient à la femme. Oisive, aimante et essentiellement sensuelle, même et surtout quand elle est très chaste, c'est elle en général qui désire la première. Mais voici ce que tout le monde ignore : sans qu'elle le veuille et sans qu'elle le sache, son désir s'abat sur l'être qui en est l'objet, et le frappe brutalement, comme un coup de massue.

Ceci ne vous explique-t-il pas une anomalie qui se

produit si souvent, et qui toujours vous frappe d'un étonnement nouveau? Telle femme existe, dont ni la grâce, ni l'esprit, ni le charme ne sont conformes à votre façon de comprendre le beau. Inconnu d'elle, vous l'avez vue cent fois, non seulement sans l'aimer, mais sans l'admirer, et sans qu'elle attire en aucune façon votre attention. Cependant, à un moment donné, et sans que rien vous l'ait fait prévoir, vous vous sentez mordu au cœur d'une violente passion pour cette femme. Seule elle vous occupe et s'empare de tout votre être. Vous souffrez cruellement de son absence ; vous éprouvez le besoin impérieux d'être près d'elle, et de la vaincre, de la posséder, de la subjuguer : il vous la faut!

Est-ce donc que vos idées et votre conception du beau ont subitement changé ? Nullement ; mais un désir dont vous êtes le sujet est né chez cette femme, et, passivement, vous en subissez le contre-coup. Il vous la faut, et cependant vous ne l'aurez pas, parce que vous êtes un civilisé, que vous tenez compte de tout, que vous pesez le pour et le contre, et que vous procédez par la méthode et le raisonnement. Si, en pareil cas, don Juan et Chérubin, qui sont des instinctifs, triomphent toujours, c'est qu'ils marchent au but, sans réfléchir. Et croyez bien que si, à ce moment-là, vous alliez droit à la femme aimée, et si vous l'emportiez dans vos bras, comme une proie, elle ne vous demanderait aucune explication ! Mais naturellement, vous avez la tradition dans la tête et dans chaque goutte du sang de vos veines. Vous songez à affiner un madrigal ou à envoyer un bouquet, au moment où l'amante voudrait sentir son cœur battre contre le vôtre. En voyant qu'on est si loin de compte, elle se sent profondément découragée ; elle se fâche, et refuse ^tout. Plus vous insistez hors de propos, plus elle s'irrite, et le formidable malentendu s'aggrave, sans compter que le désir primitif s'eçtusé et consumé lui-même. Votre Balzac, qui aimait

les axiomes, aurait pu formuler celui-ci : En Amour, il faut toujours commencer par la fin.

Ou ne pas commencer du tout ! Car si vous n'avez pas senti en vous ce coup violent qui est nécessairement un contre-coup ; si vous avez eu réellement l'initiative de votre désir, né d'un travail de votre esprit ou d'une admiration plastique, il y a gros à parier que vous ne réussirez à rien. En effet, on ne décide presque jamais une femme à autre chose qu'à ce qu'elle souhaite, et il est à désirer qu'on ne l'y décide pas, sous peine d'en être le mauvais marchand ! Pour me résumer, il n'y a pas de séducteurs ; il n'y a que des séductrices, mais innocentes ! Les heureuses fortunes que le plus ordinaire des hommes laisse échapper sont innombrables, et la fameuse liste des mille et trois serait facilement dépassée par le premier être naïf qui aurait simplement l'intelligence d'obéir, et de venir comme un chien, quand on l'appelle.

Je vous ai dit que l'influence tyrannique d'une volonté sur d'autres volontés n'est pas circonscrite dans l'ordre de faits qui nous occupe. A de certains moments, l'influence exaltée d'un Gengis-Khan ou d'un Napoléon crée des héros, même chez les peuples lointains qui n'ont jamais entendu le nom du conquérant, ni ceux de ses victoires. Un Victor Hugo ou un Henri Heine, par l'expansion inconsciente de sa volonté, rendra lyriques des âmes de gens qui ignorent son existence et n'ont jamais lu un vers de lui, et jusque dans les régions inconnues et sauvages éveillera des Orphées I Tout à coup, ainsi que des courants dans l'Océan, certaines gammes de couleurs se précipitent dans la peinture, envahissent tout, et deviennent pour les artistes une folie à laquelle ils s'abandonnent, sans savoir d'où elle vient. C'est que ces gammes de couleurs sont nées dans le cerveau de quelque grand créateur, et parties de là, ont pénétré d'autres cerveaux, mêlées au fluide magnétique.

En ce moment même, cinq ou six écrivains, dont

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Gondinet a été le premier, ne se disputent pas, mais — se partagent le personnage de la fée Viviane, et tous à la fois ont eu le désir de l'évoquer sur le théâtre. Ils croient bonnement que c'estreffet d'un hasard imprévu : mais il n'y a pas de hasard! Ce qui leur arrive tient à ce que quelque part, très loin peut-être, un puissant poète a songé assez fortement à Viviane pour que les étherset les fluides soient imprégnés de sa pensée et la jettent, impatiente et avide de naître, dans d'autres esprits.

Mais, pour nous restreindre à notre sujet, soyez assuré qu'en Amour, notre désir n'est jamais qu'un écho. Et si, au moment oii vous êtes appelé par la silencieuse voix, vous alliez tout de suite, comme dit Racine, enlever Hei'mione, elle ne vous ferait aucune objection. Mais enfin, si elle vous en faisait une, obéissant alors aux diverses traditions au lieu d'écouter l'impérieuse voix de son cœur, et si elle disait : — Qui vous a inspiré une telle audace ? — vous pourriez lui répondre hardiment et sans crainte d'être démenti : — C'est toi-même !

— A la bonne heure, dis-je à Eugène Dupin. Toutefois, dans votre Amour expéditif, qui commence par la fin, ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose d'un peu bien brutal et matériel, et qui sent par trop son housard de Pigault-Lcbrun?

— Mais, dit Eugène, rien n'empêche de faire la cour — APRÈS ! Et c'est même le droit et le devoir absolu de tout homme délicat de faire alors une cour respectueuse, assidue et timide, et de se faire pardonner, comme un crime, l'obéissance qu'il devait montrer et qu'il a montrée. Car une fois que la trame est solidement établie et tissée, il est doux pour l'artiste d'y faire apparaître les belles couleurs des fleurs et les entrelacements compliqués des plus élégantes arabesques ! »

Je me suis rencontré hier, chez Eugène Dupin, avec un beau jeune homme aux yeux d'acier et à la longue barbe rousse, qui m'a paru pouvoir causer sans trop de désavantage avec le fils du célèbre héros d'Edgar Poe. On parlait de la Dynamite, naturellement, car l'actualité s'impose même aux gens qui vivent dans le travail et la solitude.

— «Il fallait bien, dit l'étranger, qu'elle servît à quelque chose, puisque les chimistes l'ont inventée, comme ils ont inventé la margarine et le faux empois pour chemises. Toutefois, je pense que sa popularité se produit peut-être un peu tard pour monsieur Carvalho, bien que cet habile directeur de théâtre soit encore dans la force de l'âge.

— Vous avez raison, dit Eugène Dupin, mais en revanche elle arrive tout à fait à point pour Grévin. »

Dois-je l'avouer? J'étais un peu humilié de n'avoir rien compris aux paroles du visiteur, dont le sens avait été saisi par mon ami, si facilement. Toutefois Dupin, qui est l'indulgence même, ne voulut pas se complaire à jouir de mon embarras, et se mit à ma portée avec l'affabilité la plus gracieuse.

— u Mon cher ami, me dit-il, comme l'a écrit un de nos meilleurs auteurs dramatiques, la France a horreur de l'horreur. Le plus vite possible, avec son instinct de gaieté et de joie, elle se débarrasse des massacres et des tragédies, mais elle les supprime par un moyen audacieux, et comme un enchanteur excessif qui trouverait le moyen de transmuer le sang versé en sucre d'orge, avec les deuils, les forfaits et les épouvantes, elle fait... des opéras comiques ! qui, eux, par exemple, ont la vie dure. C'est ainsi que la Saint-Barthélémy et le brigandage sur les grands chemins sont bien loin de nous, mais rien ne nous débarrassera jamais du Préaux-Clei'cs et de Fra Diavolo. Or, on peut raisonner par analogie ! Le règne réel de la Dynamite ne sera pas de longue durée, parce que l'humanité tout entière ne se

résignera pas à jouer en l'air le rôle des membres épars de Babylas ; mais pendant des siècles peut-être, on pourra voir à la salle Favart l'anarchiste, avec sa cartouche de dynamite, courtiser sous le bosquet de roses trémières une paysanne en jupe courte, et finalement épouser une princesse déguisée, éprise de sa bravoure.

— Seulement, dit le visiteur, il faut scientifiquement un certain nombre d'années pour que le Fait se résolve en opéra comique, et c'est pourquoi la Dynamite ne profitera peut-être pas à monsieur Carvalho. Au contraire, la Revue de fin d'année, dont Grévin dessine toujours les costumes, s'assimile le Fait immédiatement.

Le public professe un amour superstitieux pour le costume collant, et toujours le même, qui décolleté le sein de la femme, lui emboîte hermétiquement le torse, et laisse voir les jambes nues dans un maillot; mais, de même que le haricot de mouton dans les restaurants, ce costume unique, pour que sa vogue se perpétue, doit continuellement être rebaptisé à nouveau, et prendre le nom de l'actualité la plus récente. 11 est donc évident que, dans la prochaine Revue de fin d'année, une femme décolletée, en costume collant, chantera d'une voix aussi fausse que les meilleurs calculs statistiques :

Vive Dynamite, Tout cède en ce lieu (Ce n'est pas un mythe) A mon œil de feu !

Et les phénomènes les plus inattendus peuvent se produire; il n'est pas impossible que les propriétaires parisiens aient tous à la fois l'idée de diminuer le prix de leurs loyers, et que les fleuves remontent vers leur source, et que le ciel tombe avec toutes ses étoiles ; tout cola arrivera peut-être ; mais rien, rien au monde, pas même un cataclysme universel, ne saurait cmpê-

cher que le confrère de la Revue chante à son tour, en prenant la taille de la Dynamite :

Loin d'être rebelle A des passe-temps si doux,

Mon vœu, chère belle.

Est de sauter avec vous !

La-dessus, l'inconnu sortit, et je demandai à mon ami quel était cet aimable jeune homme, dont l'agile pensée résume en traits si rapides l'histoire universelle.

— « C'est, me dit Eugène Dupin, un prêtre plein de talent, et qui a toutes les chances possibles de devenir évêque.

— Quoi ! m'écriai-je, avec ce veston bleu ardoise et cette longue barbe! En tout cas, ce n'est pas, je pense, un prêtre catholique!

— Non, répondit très sérieusement Eugène, il appartient au CULTE ATHÉisTE ; Seulement, il fait partie d'une secte dissidente. »

J'ai l'habitude et le goût de n'être jamais étonné ; cependant je ne pus réprimer un très léger mouvement, qui ressemblait à une vague surprise.

— « Voyons, me dit Eugène, d'une voix douce mais un peu sévère, n'affectez pas d'ignorer les choses initiales ! Certains philosophes en effet, (et cette question, comme toutes les autres, est pure affaire de linguistique,) se refusent à désigner par le mot dieu les causes premières ou le manque de causes premières ; mais comme il faut bien qu'ils les nomment quand ils veulent en parler, le mot nouveau qu'ils adoptent équivaut exactement à l'ancien, et arrive à exprimer la même idée, d'une façon aussi précise. C'est ainsi que, pour employer une comparaison vulgaire, mais d'une excessive clarté, la pudeur des Anglaises a dû remplacer par d'autres syllabes des syllabes qu'elle ne pouvait se résoudre à prononcer. Or, qu'est-il arrivé? c'est que le vocable

Inexpresslble est arrivé à désigner une culotte aussi nettement que le mot Culotte !

— Mais, dis-je, vous me parliez d'un culte?...

— Sans doute, fit vivement Eugène, car l'homme est tout à fait inapte à ne pas inventer des cultes ! Comme les individus ne sont pas de toutes pièces différents les uns des autres, plusieurs individus réunis en groupe ont nécessairement des idées qui leur sont communes. Ces idées, en vertu d'un besoin impérieux de l'esprit humain, ils les revêtent de symboles : voilà une religion ! Les amis qui suivent un enterrement civil adoptent un insigne ou un signe pour se reconnaître entre eux ; ils ont créé un rite. Ceux qui, n'étant pas chrétiens et voulant cependant honorer la mémoire d'un chrétien, restent à la porte de l'église, ne peuvent y rester s'il pleut trop fort; ils vont chercher un abri dans un endroit couvert; ils ont, par ce fait, consacré une autre église. Comme ils ne sauraient parler tous à la fois, l'un d'entre eux, le plus éloquent ou le plus expansif, exprime la pensée de tous, en vers ou en prose : ses paroles sont devenues un chant ou une prière. Enfin, ses facultés mêmes font que la même lâche lui incombe habituellement : le suffrage des siens lui a délégué le sacerdoce.

— Mais, fis-jc un peu récalcitrant, n'exagérez-vous pas?

— Au contraire, dit Eugène, j'atténue, car le propre de l'homme est de construire après avoir détruit, et toujours de la même façon. Ne voyez-vous pas que les athées (j'emploie ce mot conventionnel,) écriront nécessairement l'histoire de ceux des leurs qui, persécutés par l'intolérance des gouvernements, auront soulfert pour l'athéisme? Et ces histoires, auxquelles se mêleront nécessairement des allégories et des légendes, que seront-elles, sinon des Kvangilcs?

En tout cas, repris-jc, si vous trouvez de la religion même dans l'athéisme, je pense que vous ne vous refuserez pas à voir dans le mariage libre un fait nouveau.

tout à fait original, et qui ne se rattache à rien de légal et de régulier .

— Mais, dit Eugène, il se régularisera, comme toutes les inventions humaines. Il se célèbre déjà par un repas : le discours qu'on y prononce arrivera à se formuler; on voudra en constater la date par un écrit, dont la rédaction deviendra très vite uniforme ; comme personne n'aime à écrire, un seul individu se dévouera une fois pour toutes ; ses fonctions seront reconnues parle gouvernement, qui finit par tout reconnaître; et, de la sorte, il aura institué un nouvel officier de l'état

— Mais, dis-je, à vous entendre;, rien ne changerait jamais, et nous ferions exactement chaque jour ce que nous avons fait la veille.

— Au contraire, me dit Eugène Dupin, nous changeons sans cesse, avec autant d'ardeur que la Nature même, où se succèdent la neige, les rameaux fleuris, les épis dorés et les feuillages rougissants ! Il y a des moments où, comme au temps de la Pompadour, nous nous habillons de jonquille, de bleu turquoise, de rose, de vert-pomme, et puis après, nous devenons tout noirs, comme des charbonniers et des notaires. Parfois, nous ne rimons pas du tout, comme Voltaire; puis, nous revenons, comme Victor Hugo, à l'éclatante rime de Ronsard et de la Pléiade. Après avoir inventé pour la peinture le jour surplombant de l'ateher avec ses lumières et ses ombres bien décidées, nous réinventons le plein air préraphaélite et la lumière diffuse, qui aplatissent les personnages comme du papier découpé, et ainsi de suite.

Après avoir joui longtemps du mariage esclave, nous retournons au mariage libre, et ainsi le serpent des âges accomplit sa destinée inéluctable, qui est de se mordre la queue. Il y a des époques où les arts somptuaires sont dans le marasme, d'autres où ils battent leur plein; grâce à l'érudition archéologique et au ja-

ponisme, nous sommes dans une de celles-là. Ofttfabrique des meubles sculptés qui valent presque les bahuts des paysans d'autrefois; les femm,es sont merveilleusement Têtues, avec splendeur et avec grâce; les porcelaines deviennent amusantes, et nous buvons nos liqueurs dans des verres biscornus couleur de fumée ou de rose sèche, qui ne manquent pas de style. Enfin, tout est dans un bon mouvement, sauf l'abominable Chimie, qui crée bien desTîlets de bœufs empaillés et, des vins chimériques, mais qui n'a pas su trouver pour la peinture sur verre des bleus et des rouges qui ne soient pas violets, ni des allumettes avec lesquelles on puisse allumer les cigares de la Régie, dans le cas, d'ailleurs impossible à prévoir, où ils deviendraient combustibles 1 »

LE BONNISME

Mon cher Louis, les hommes qui ont le mieux le sens, l'instinct et la divination de l'histoire pensaient que nous devions nous attendre à une invasion prochaine des peuples de l'extrême Orient, Chinois, Japonais et Thibétains, et que ces races ouro-altaïques absorberaient l'Europe, comme un caramel qu'une jeune tendresse laisse fondre dans sa bouche pendant un entr'acte, pour passer le temps. A vrai dire, ce fléau prévu n'a pas encore éclaté, mais il a été remplacé par un autre bien autrement terrible, farouche et implacable; je veux parler du bonnisme! Oui, mon ami, les bonnes, les gothons, les maritornes, le peuple immense des soubrettes, Lisettes et Florines, les valets, les Arlequins, les Pasquins, Bourgogne, Picard, Lafleur, Laviolette, se sont rués sur la société moderne et l'ont réduite en esclavage, après l'avoir ravagée comme Rome fut ravagée par les Gépides. Ils ont tout cassé, tout brisé, tout mis cul par-dessus tête, et voilà précisément, à l'heure qu'il est, le vrai, l'important et l'unique événement de Paris.

0 mon ami, pas une famille opulente ou pauvre, qui ne soit bouleversée par les chagrins, non pas domestiques, mais — de domestiques! Ces personnages de comédie ont entièrement jeté le masque, font effrontément des vies de Polichinelles et appliquent à leur propre usage la célèbre maxime de Gommerson : Soyez

heureux, c'est là le vrai bonheur! Toucher des appointements de général de division, ne rien faire du tout, piquer de la tarentule les anses de tous les paniers et leur communiquer une danse voisine de l'épilepsie, tel est leur idéal, et plus heureux que nous, ils le réalisent. Il s'est formé une légion de cuisinières qui, par les serments les plus horribles, se sont engagées à ne jamais rester dans une place plus de huit jours. Pendant ce court laps de temps, elles perpètrent des ragoûts de Locuste , mettent du sucre dans le gigot et du piment dans l'omelette soufflée, remplacent par des graisses à voiture le beurre frais — qu'elles mangent elles-mêmes, rangent les ordures dans les placards et, pour ne pas avoir à laver les casseroles, les cachent dans le charbon. Si la dame hasarde avec mesure une observation, la cuisinière se fâche, met son bonnet de travers et demande son compte, en l'enflant de quelques louis, qu'on lui donne, pour no pas avoir d'affaire.

Pendant sa campagne, elle s'est entièrement refusée à apporter les notes des fournisseurs, en disant fièrement: «Je ne suis pas une voleuse! » Elle part, et il se trouve que justement elle était une voleuse. Elle n'a payé ni le boucher ni le fruitier, ni le laitier, ni les autres, et comme une comète en délire, elle a laissé derrière elle une longue queue étincelante.

11 est devenu difficile d'aller dans une maison deux fois en une semaine et d'y voir les mêmes domestiques ; c'est assez joli maintenant quand on les garde trois jours, et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'on puisse les garder ce temps-là. 0 mon ami, que vous êtes heureux de vous être volontairement exilé dans votre chère Touraine! Pour vous montrer ce qu'est, à Paris, le BONNiSMK, il faut quelques exemples. Dernièrement, à propos de l'ouverture de la chasse, le comte de Clévy avait réuni à dîner quelques amis. 11 voulait leur faire savourer ce plat délicat et savant dont on a depuis longtemps la recette dans sa famille, et qui se nomme :

Soufflé de perdreaux. Ce fin régal avait été annoncé, et déjà par avance les convives s'en léchaient les barbes, mais jugez de leur stupéfaction lorsqu'à la place du mets célèbre, on voit arriver... du veau! Ivre de fureur, le comte mande son chef séance tenante, et le met en demeure de s'expliquer. Alors ce fonctionnaire, en se dandinant, répond d'une voix tranquille : — « Mon Dieu! monsieur le comte, le veau a été calomnié! Cuit d'une façon vulgaire, il n'est rien de plus qu'une manifestation politique; mais revenu dans une huile d'olive de provenance sûre, mijoté ensuite à petit feu, et agrémenté de piment enragé et de poivre d'Ethiopie, comme celui que j'ai eu l'honneur de vous offrir, il peut être apprécié des plus fins gourmets! D'ailleurs, dans une maison, chacun doit y mettre du sien pour que tout le monde soit content, et je dois avouer à monsieur le comte que le gibier de plume, avec son fumet un peu grossier et trop vanté selon moi, est absolument contraire et hostile à mon tempérament! »

Gomme nous jouissons heureusement de l'égalité devant la loi, peut-être le comte de Glévy eût-il été inquiété s'il avait égorgé ce domestique, dont le type ingénu offre d'ailleurs mille variétés amusantes. Pas plus tard qu'hier, après avoir entendu frapper à la porte de son cabinet et avoir répondu : « Entrez ! » le riche banquier Heina voit entrer son valet de chambre Désiré^ gracieusement ficelé dans un complet ardoise clair, le cou pris dans une cravate sang de tourterelle, et les pattes étranglées dans des gants à coutures de soie bleue.

— « J'ai, dit-il; le regret d'annoncer à monsieur que je ne puis rester à son service.

— Et pourquoi cela? dit le banquier attaché par l'habitude à ce serviteur vraiment habile. Vous trouvezvous mal logé ou mal nourri, ou surmené? Quelqu'un a-t-il manqué de politesse envers vous?

— Bien au contraire, dit le valet, et à part le point

essentiel, je n'aurais qu'à me louer de ma condition. Mais ici la maison est si bien tenue et administrée avec tant d'ordre, qu'il est impossible d'y réaliser des bénéfices... supplémentaires.

— C'est-à-dire que vous voudriez pouvoir...

— Oh! monsieur, fit le valet, qui prudemment interrompit son maître, voler est un bien gros mot, ne le prononçons pas, et si nous voulons exprimer une idée analogue, tenons-nous-en à celui de virements, qui sert parfaitement au môme usage, et qui est couramment entré dans la langue politique! Monsieur est un spéculateur trop éminent pour ignorer qu'une affaire est mauvaise si elle donne seulement les résultats attendus ; car, en finance comme en tout, c'est le superflu qui est le nécessaire! Enfm monsieur a pu voir que déjà quelques fils d'argent se glissent dans ma chevelure; le moment approche où je ne serai plus aimé pour moimême, et alors je serai bien réduit à employer avec les femmes le grand argument! Et ne dois-je pas songer à me constituer un capital, dans un temps où la considération est à ce prix, et où le mérite ne suffit pas pour conquérir l'estime des gens sérieux? »

Voilà sans doute un honnête langage ; mais, mon cher Louis, il y a aussi des Désirés femelles, et la coiffeuse de madame ne le cède en rien au valet de chambre de monsieur. Tout à coup, à brûle-pourpoint, en habillant sa maîtresse, la belle madame Marcia, très occupée alors du prochain mariage de son fils, la soubrette Aglaé lui dit, en lançant dans le vent son nez effronté :

— « Cinquante mille francs, madame trouve-t-ellç que c'est trop cher... pour les lettres?

— Quelles lettres? dit madame Marcia, ne comprenant pas du tout.

— Mais, répond avec aplomb la fillcLte, les lettres de monsieur votre fils, naturellement! »

Et comme sa maîtresse voulait ouvrir la bouche, elle reprend sans se laisser interrompre :

— « J'ai pensé qu'en enfermant monsieur Emile dans ce château solitaire où, dans le sens absolu du mot, il n'y a que moi de femme, madame avait ses raisons, et qu'elle agissait ainsi... par économie! Mais il aurait fallu que je fusse âgée de trois mois pour ne pas songer à me faire écrire des lettres, et maintenant que monsieur se marie, je songe à les vendre. Tout cela est dans l'ordre.

— Oh! dit madame Marcia indignée, nous saurons nous faire rendre ces lettres !

— Je ne crois pas, madame, fit Aglaé, car les originaux ont été déposés chez un notaire honnête homme, dans une ville dont je tairai le nom, et enfermés dans une caisse de fer, sous une triple serrure, dont le secret est difficile à deviner. Mais pour que madame puisse juger par ses yeux et n'achète pas chat en poche, je tiens à sa disposition les reproductions en doubles épreuves, obtenues par un procédé d'héliogravure qui ne laisse rien à désirer... »

Que dites-vous, mon cher Louis, de ce marivaudage vraiment moderne, et que n'eût pas inventé Marivaux? Mais je vous parle là des sujets, des grands premiers rôles, des gens amusants, qui par l'intensité de la corruption offrent encore un certain intérêt. Je passe sous silence le menu fretin, le vague troupeau du bonnisme, les bonnes qui se plaisent à vous faire boire de la chicorée, à traiter les meubles de Turc à More, à donner de grands coups de balai dans les portes dorées et peintes, et à laver le pavé de la cuisine avec l'eau grasse de la vaisselle, pour laisser après elles un souvenir ineffaçable. Mais le remède à ces maux horribles? Il est bien simple et très facile à appliquer. Il faut :

Se passer de domestiques ! ! !

Un homme politique infiniment spirituel, Edouard Lockroy, vient de publier des Lettres de Londres, qui nous ont fait tomber des yeux des écailles... de tortues marines! Sachons être aussi pratiques, s'il se peut, que

les Anglais, et nous sommes sauvés. Tous, ils ont, dans les conditions raisonnables, réalisé le phalanstère. Les commis de magasin ont fondé à leurs frais des docks grands comme le Bon Marché, où ils trouvent tout à prix de revient, depuis le pain et la viande de boucherie jusqu'aux tableaux de genre, de sorte qu'en ce qui les concerne, l'anse du panier est invitée à ne plus danser, parce qu'il n'y a plus ni panier ni anse ! Les avocats possèdent à eux, dans Londres, trois villes, où ils ont leurs bureaux, un parc immense, des bibliothèques communes et la faculté de prendre en compagnie un bon dîner, pour un prix raisonnable. Régies administrativement, ces villes échappent à la tyrannie des domestiques, et le particulier n'a plus à s'occuper ailleurs que de son logement personnel.

Mais, me dira-t-on, dans ce logement personnel, il faudra encore des meubles, et par conséquent des domestiques. Erreur profonde! car la science moderne a fait une découverte bien supérieure à celles de Bacon et de Newton, et qui se formule ainsi :

Les meubles sont absolument inutiles!

Des meubles? Pourquoi faire? Pour ranger des habits qu'il vaut mieux renouveler au fur et h mesure, des papiers qu'il vaut mieux brûler, du linge que détruira le premier blanchissage? Un divan initial comme celui des Orientaux, faisant le tour d'une chambre, et composé d'une planche soutenue par des étais et couverte de tapis et de cousins, et à la rigueur, si l'on veut, une table, c'est plus qu'il n'en faut. Étant donnée la bibliothèque commune et professionnelle, l'homme digne de ce nom doit, pour son usage intime, se contenter de cinq ou six volumes. Et encore !

Mon cher Louis, si nous adoptons ces sages mesures, ce sera notre tour de rire, et qui sera dans le marasme? Ce sera l'affreux ronnisme! Car alors, pour vivre, les valets seront forcés d'acquérir des talents et d'apprendre des métiers. Et tel domestique, dont je suis aujourd'hui

le souffre-douleur, en sera réduit, comme moi, à composer des livres, à en corriger les épreuves, et même à écrire des pièces de théâtre, dans lesquelles le directeur ajoutera personnellement des fautes de français, et des situations originales empruntées aux œuvres les plus connues de monsieur Scribe !

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