‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 5 sur 60 · BUREAUCRATIE · texte numérisé non relu

BUREAUCRATIE

Quarante-cinq années déjà se sont écoulées, depuis le temps où le grand Balzac écrivait Les Employés, et par l'organe de Rabourdin, le chef de bureau à qui il prêtait son génie, proposait de couper quelques millions de bras à l'obsédante pieuvre qui se nomme : la Bureaucratie!

Car sur ce point comme sur tous les autres, l'inventeur de La Comédie Humaine s'était montré prophète ; mais, excepté lui, personne au monde n'eût deviné en 1836 jusqu'oii s'étendrait le fléau enfermé alors dans les ministères, et à quel point la langue administrative et politique arriverait à dévorer et à supprimer la langue française I Aujourd'hui le mal est arrivé à son dernier période ; tous les Français sont des employés portant, idéalement du moins, des manches vertes, et tout est des ministères I

Vous avez besoin d'un livre; pour l'acheter, vous entrez chez un libraire; vous vous figurez naïvement qu'il suffira de débourser votre argent, et que tout de suite en échange on vous donnera le livre ; quelle n'est pas votre erreur! On vous adresse d'abord à un premier comptoir, où, après avoir pris acte de votre demande, un monsieur sévère vous remet un papier imprimé que de comptoirs en comptoirs vous échangez contre d'autres papiers imprimés. Après quoi vous êtes admis dans une salle d'attente où on vous remet un numéro Soi,

et à de longs intervalles vous entendez appeler le numéro 6 ou le numéro 7 , avec une solennité qui évoque dans votre souvenir l'appel des victimes sous la Terreur. Vous avez cru entrer dans une librairie, c'est un ministère.

Ces jours derniers, un jeune homme, arrivé de sa province avec l'idée essentiellement pratique de faire du théâtre, envoya cinq actes manuscrits à Léon Pladys qui en ce moment fait toutes les pièces à tous les théâtres, et, à son grand étonnement, reçut une lettre de convocation. Il fut reçu, non bien entendu par le vaudevilliste lui-même, mais par son chef de cabinet Dory, qui très obligeamment lui dit sans préliminaires : (( Monsieur, votre comédie nous convient, et en vertu du traité passé entre nous et monsieur Raymond Deslandes, nous devons la livrer dans trois jours; mais, comme nous avons cette semaine deux autres comédies finissant par des mariages, la vôtre se terminera par un suicide ! » Puis appelant un chef de bureau : « Monsieur Mares, dit-il, faites-moi chercher le dénoûment n° 17, dans le carton X, troisième série des Suicides. » Au bout d'un moment. Mares revenait tout confus : « Monsieur, murmura-t-il avec embarras, le dénoûment nM7 ne se retrouve pas; il aura sans doute été égaré dans les bureaux ! » C'est ainsi, mon cher Louis, que le jeune homme dont je vous parle a fait le premier apprentissage du théâtre, et déprime abord il a pu se convaincre que le métier d'auteur dramatique, si fructueux, constitue aujourd'hui une profession sérieuse.

La chanteuse Flora Satsko, dont la beauté farouche et le chant étrange attirent tout Paris à un lointain café- €oncort, est très légitimement mariée à un vieillard de l'aspect le plus digne, dont les cheveux blancs rappellent ceux du baron de Worinspire. 11 est fort probable que son grade de colonel et ses décorations variées ne résisteraient pas à un examen sérieux; mais enfin, il €st d'une bonne force en escrime et présente son roman d'une manière suffisamment acceptable.

Or, fùt-il aussi petit qu'une feuille de papier à cigarette, aucun papier n'arrive à Flora : toute la correspondance est lue, classée, étiquetée, répondue par le colonel. Les visiteurs qu'en tout bien tout honneur il juge à propos d'admettre près de sa femme, n'entrent qu'à leur tour, au moyen de numéros qu'il leur délivre lui-même, et l'huissier est incorruptible, ou du moins ne se laisse corrompre que s'il y a été dûment autorisé. Enfin, ce qui montre dans son vrai jour le génie du vénérable Satsko, c'est qu'il a fondé «n magasin de bijouterie, uniquement alimenté par les joyaux offerts à la diva, et qui lui arrivent seulement après avoir été soumis à la sagace appréciation du colonel.

Tout est des ministères! Le jeune écrivain Joseph Ulmo, qui modestement habite un troisième étage audessus de trois entresols, et d'ordinaire défend sa porte pour pouvoir travailler, attendait à heure fixe la visite d'un éditeur. Il avait eu grand soin de lever la consigne habituelle, cependant la journée se passa tout entière sans qu'il reçût le mécène attendu, et soupçonnant quelque fatale erreur, voulant mettre un terme à l'énervante incertitude, il prit le parti d'aller faire une visite à son portier.

Introduit dans le petit salon japonais de la loge, enjcombré d'amusants bibelots, il trouva ce fonctionnaire élégamment vêtu d'un veston de peluche vieil or, paresseusement couché dans un fauteuil de damas blanc, et tout en fumant un cigare d'un blond fauve, occupé à lire un roman de Montépin, sur lequel il fixait ses impressions diverses, en écrivant avec un crayon d'or et en couvrant Texemplaire de notes marginales. Joseph Ulmo lui expliqua son embarras, et, je dois l'avouer, fut écouté avec bienveillance.

— « Je n'y comprends rien, dit le portier surpris luimême, » et après avoir approché de ses lèvres un joli sifflet de chasse :

— « Zarine, dit-il à son valet nègre aussitôt accouru,, faites venir mon secrétaire.

— Mais, fit Zarine, en brossant sa toque écossaiseavec sa manche écarlate, monsieur doit savoir que monsieur le secrétaire est à la commission! »

11 est permis de supposer que ce nègre parle un français approximatif. Voulait-il dire que le secrétaire du portier était allé faire une commission, ou bien qu'il faisait partie d'une comimission, et assistait à une de ces séances oii l'on discute des questions autour d'un tapis vert? J'incline, quant à moi, pour cette dernière leçon, comme plus conforme à l'idée qu'on doit se faire d'un employé supérieur ayant l'honneur d'appartenir à un portier de premier ordre.

Cependant, mon ami, si les mœurs officielles et la phraséologie politique se sont emparées de la société tout entière, comment nous étonnerions-nous de voir qu'elles possèdent complètement les politiciens pour qui elles sont devenues une seconde et même une première nature? Edouard Valrive, qui fut si souvent ministre sous l'empire, est un homme tout à fait charmant, beau cavalier, gai, indulgent, serviable, et on pourrait même le trouver spirituel, s'il avait pu se défaire de Vargot spécial à son ancienne profession ; mais de même que les galériens traînent la jambe qui a porté le boulet, il serre sur son flanc le bras qui, si longtemps, -^ tenu le portefeuille, et il a gardé les habitudes ministérielles collées à sa peau, comme la robe envenimée du centaure.

S'il veut parler d'un endroit quelconque, du premier endroit venu qui ne soit pas la grande route ou le désert du Sahara, il ne saurait dire autrement que : Dans celle enceinley et le faisceau des l'evendicalions, les aspiralions d'un (jvoupe 'mslgnlfianly l'exlension de la base éleclo?'ale sont des tropes auxquels il ne pourrait renoncer qu'en renonçant à la vie. Enfin, dans le temps du gouvernement auquel il avait l'honneur d'apjjarl&nh\ il ne déci-

dait rien sans s'être fait remettre une note brève et concise, résumant l'olDJet du litige en quelques mots décisifs. Eh bien! en quittant le pouvoir, il a gardé le besoin de la note, comme une biche emporte avec elle la ilèche qui l'a blessée, et il n'aurait pas acheté une couple de bœufs ou un cent de jeunes peupliers sans s'être fait remettre une note parle bouvier ou parle pépiniériste !

Comme tous les jeunes ministres, Valrive, à son entrée dans la maroquinerie, avait un peu découvert les Femmes ; en étudiant la question des expositions annuelles et celle des subventions théâtrales, il n'avait pu s'empêcher de connaître quelques peintresses à moitié garçons et quelques danseuses d'opéra aux mollets énormes et aux bras minces, qui l'avaient aidé à donner dans son contrat des coups de canif assez nombreux pour lo broder comme un bas à jour. Mais sitôt qu'il fut démi- 7iistré, madame Emma Valrive, qui adore ce mari infidèle, l'emporta dans le beau château qu'ils possèdent en Touraine, et se mit à le reconquérir de la bonne façon, c'est-à-dire à force d'amour.

Un soir que ces époux remis à neuf, retrempés dans une nouvelle Jouvence, étaient debout près d'une fenêtre ouverte et regardaient un beau soleil couchant embraser le flot de l'Indre, les sombres feuillages et les verdoyantes îles, madame Emma donna à son mari de bons baisers de femme éprise, et lui mit amoureusement ses bras nus autour du cou.

Valrive se sentit inondé d'une intime et profonde volupté, mais, voulant exprimer sa joie, il mêla, comme à son ordinaire, le langage humain avec le langage politique, et inconsidérément s'écria :

— « Ah! ma chère âme, que je suis heureux... dans cette enceinte! »

Madame Valrive ne se laissa pas décourager par ce mot malencontreux ; elle tenait sa belle et voulait en profiter. Eloquemment, elle rappela à son compagnon les premiers temps de leur mariage, ces heures adora-

bles où ils vivaient charmés, s'en allant devant eux dans la campagne, mêlant les baisers au babil des sources, etoii, rentrés à la maison, ils lisaient ensemble quelque poète, les mains unies, les regards tressés ensemble, et oii ils faisaient eux-mêmes devant la cheminée quelque cuisine de thé ou de chocolat, pour ne pas sonner une fille de chambre. Valrive, embrassant la taille de sa femme, semblait tout à fait convaincu par ses vives raisons et buvait ses paroles; enfin il se mit à lui dire :

— « Oui, ma chère, il faut que ce temps-là revienne, je' suis tout à fait de votre avis, et je veux faire selon votre désir... envoyez-moi une note! »

Une autre fois, Valrive avait invité à déjeuner les plus considérables d'entre ses voisins. Malheureusement, il endossa son habit noir une heure avant le moment fixé, et pour rien, par habitude, par dépravation, ayant du temps devant lui, il se mit à piocher une de ses questions préférées, celle du rachat des chemins de fer. Il avait fait sur sa table une orgie, un massacre, une tuerie de feuillets, de fiches, de notes, de livres ouverts, lorsqu'on lui annonça le comte et la comtesse Parisod.

— « Mettez-les dans le salon bleu, » dit Valrive, qui, ne se souvenant pas du tout qu'il n'était plus ministre, crut parler à son huissier.

Vinrent le général, le curé, le receveur des contributions, enfin tous les invités. — « Mettez-les dans le salon vert, dans le salon jaune, faites-les entrer près de mon secrétaire! » disait Valrive, qui se remit ;\ travailler comme un casseur de cailloux. Enfermes dans les chambres diverses par le valet qui avait pris un air de mystère, tous ces prisonniers n'osaient bouger, croyant à quelque événement inattendu dont ils auraient l'explication.

Vers sept heures du soir, Valrive, mourant de faim, sonna et demanda un bouillon à son valet de chambre,

qui alors osa présenter une requête en faveur des invités. Prodigieusement étonnée de n'avoir vu ni eux ni son mari, madame Valrive avait usé son piano à force déjouer, pour tuerie temps, des gammes incohérentes ; quant au déjeuner, il était brûlé et carbonisé, comme un lot de juifs sous Philippe II ! Cependant, on put manger tout de même, parce qu'il y a toujours au château de bons vins, des jambons fumés et de grands pâtés de venaison qui attendent les circonstances.

Ceci prouve, mon cher Louis, que s'il est parfois malaisé de devenir ministre, il n'est pas toujours facile de cesser de l'être, et de décoller complètement le portefeuille qu'on vous avait mis sous le bras.

Page 1