‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 49 sur 60 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Ainsi, mon cher Louis, cette Mtre est la dernière que je vous écris, et me voilà délivré de mon effroyable tâche, qui m'était si amère et si douce. Après vous être enfermé dans votre château et dans vos bois avec le ferme dessein de ne jamais revenir à Paris, voici que vousy revenez pour longtemps, pour toujours peut-être. Vous vouliez que votre charmant fils fût livré à luimême afin de devenir un homme en toute liberté ; mais le voilà reçu docteur ; il épouse une femme qu'il aime, belle, jeune, robuste, orpheline, parfaitement pauvre, telle enfin que vous l'auriez souhaitée. Vous voulez assister à ses noces, et voir naître votre petit-fils ; quoi de plus légitime? Et, certes, pour nous donner la grande joie de vous revoir, vous ne pouviez trouver une meilleure raison que celle-là ; mais qu'était-il besoin de raisons ! Gomme le grand Baudelaire l'a dit, le droit le plus sacré de l'homme est de se contredire; mais c'est encore un aphorisme timide, car ce droit de se contredire n'est pas seulement le plus sacré, il est aussi le seul et l'unique droit que l'homme possède en effet. Car s'in'agissait toujours de même dans des circonstances identiques, il serait pareil aux animaux de la terre, aux poissons de la mer et des fleuves, aux oiseaux de l'air céleste ; et ce n'aurait pas été la peine de lui donner une âme immortelle. Qu'il puisse se conduire d'une

façon en apparence illogique, c'est la seule chose qui prouve son libre arbitre et son origine divine.

0 mon ami, que vous aviez raison de fuir Paris, et que vous avez raison d'y revenir ! C'est à ce point qu'il est impossible de décider avec justice et exactitude si c'est dans l'une ou l'autre occasion que vous avez manifesté le plus de bon sens. Livré aux démons de la pluie, qui vident sur lui leurs urnes salies, souillées et fangeuses, Paris est une ville abominable. On y patauge dans une boue épaisse, noire, hideusement vulgaire, qui d'un seul baiser use et dévore un pantalon, et l'orne de franges, comme une robe orientale. L'air est noir, le ciel est noir, et on se bouscule au milieu d'un tas, d'un tohu-bohu d'équipages, de fiacres, de tramways, d'omnibus, de chariots portant des pierres de taille ; et tout cela se culbute, se choque, s'éventre, comme pour faire une barricade gigantesque, plus haute que la tour de Babel. Traverser à cinq heures la rue de Rivoli, devant les Magasins du Louvre, est à coup sûr une entreprise plus périlleuse qu'une exploration dans l'Afrique centrale, au milieu des tribus anthropophages. Là le voyageur le plus hardi, l'aventurier le pins téméraire ne sait jamais s'il ne sera pas dans une minute réduit en charpie, ou aplati comme une feuille de papier. Supposez cependant qu'à force d'audace, d'intrépidité, de prudence agile, d'insolent bonheur, il arrive à se diriger parmi ces cataclysmes et ces avalanches, qu'y verra-t-il pour se distraire et réjouir ses yeux? Des hommes las, fourbus, affairés, ivres d'ennui et d'horreur, qui tous cherchent cent mille francs, ou cent sous, ou dix sous, ou un million, pour faire face dans cinq minutes à une échéance immédiate, et qui ne les trouveront pas ; car pour les trouver, il faudrait qu'ils se les prissent, ou se les empruntassent ou se les volassent les uns aux autres, ce qui est impossible, puisqu'ils les cherchent tous ! Dans cette foule en démence il y a aussi des femmes, toutes vôtues de soie, de velours, de satin, de peluche,

de siirah, de robes magnifiques, parées comme des reines, toutes coiffées des mêmes tignasses et des mêmes perruques, peintes des mêmes couleurs, ayant sur leurs visages la même croûte de blanc et de rose, et pauvres comme Job, et espérant toutes ramasser dans les pas d'un cheval effaré les cent mille écus qu'elles doivent au couturier, au cordonnier et à la lingère ! De cette cohue d'êtres et de véhicules s'élève un murmure, un sanglot, un mugissement de tonnerre, dominés par la voix des marchands de canards à un sou, qui crient des événements fabuleux et terribles; mais personne ne les écoute, personne ne s'arrête, parce qu'on sait qu'il n'arrive jamais d'événements, et personne ne donne le sou, parce que personne ne l'a. Non, tous ces damnés de la ville se débattent et se ruent à travers la boue et les voitures, dans l'étouffement, dans l'universel écrasement, cherchant, ceux-ci de l'argent pour acheter de l'amour, celles-là de l'amour pour acheter de l'argent, et, comme Ixion, étreignant une nuée, qui n'a pas même le mérite d'être propre, et d'où tombe une pluie boueuse qui fait des taches noires comme de l'encre ! Et vous, tandis que nous nous débattions au milieu de ce bruyant enfer, bien assis, les pieds sur les chenets, dans un fauteuil à oreilles, entouré de belles tapisseries, vous lisiez Rabelais et Dante; et s'il vous plaisait de sortir, vous vous promeniez dans des chemins qui sentent bon, vous entendiez chanter les oiseaux, vous regardiez passer des paysannes nullement fardées de blanc et de rouge, dorées par le fauve soleil, et des paysans qui cherchent le million oii il est, parmi les sillons creusés dans le sein de la terre féconde. Et qu'elle serait longue et enivrante, la liste des voluptés que vous savouriez avec une ironique joie ! Ne pas assister aux matinées où se débitent des poésies fabriquées dans les prisons, en même temps que les chaussons de lisière; ne pas être convié à ces dîners en ville, où on essaye de manger des barbues déguisées en turbots, des roastbeefs

violets comme l'iris qui tremble au bord des ruisseaux, de funestes foies gras chimériquement truffés de choses noires, et de boire des vins machinés par une chimie redoutable ; ne pas endosser l'habit en cœur pour piétiner dans ces soirées funèbres, oii chacun dit à l'oreille de son voisin : « Si nous nous en allions? » ne pas s'enfourner aux premières représentations, dans ces salles de théâtre dénuées d'air respirable, oii on grille comme un beefsteak, où on étouffe, oii on gèle, uniquement pour voir les têtes belles, mais connues, de Sarcey et de Lapommeraye ; ne pas entendre des princesses, des duchesses, de très grandes dames, aux corsages blancs ou couleur de rose, sur lesquels fleurissent de grands bouquets de diamants, parler exactement comme les bonnes dans Le Roman chez la Portièrey d'Henri Monnier; enfin, mon ami, n'entendre et même ne voir aucun piano; ne pas relire Ghamfort découpé en échos et nouvelles à la main ; ne pas être bloqué derrière un l'oman-feuilleton qui piétine sur place^ et se refuse ù avancer d'un seul pas; ne pas se pâmer aux expositions partielles, devant des tableaux qui représentent un manche de couteau ou le spectre d'un morceau de fromage de Brie ; ne pas dévorer sous toutes les formes le néant, la négation, la fumée ; respirer de l'air, manger de la vraie viande, lire de la vraie poésie, sans être dérangé par les importuns, voilà (|uels étaient vos plaisirs, et volontairement vous sacrifiez tout cela, et vous revenez vous plonger dans la fournaise et dans le gouffre, et dans la gueule du monstre, et vous voulez votre part de nos cruelles joies et de nos enivrantes misères I

Eh bien ! mon cher Louis, vous êtes dans le vrai, et après avoir très bien dit, vous avez absolument raison de vous dédire, car, au bout du compte, Paris seul existe et il n'y a pas autre chose que Paris. Certes, j'ai bien peu voyagé; mais chaciuc fois (jue j'ai été surpris loin d'ici par le retour de la saison où doit éclore le printemps, j'étais douloureusement stupéfait et déconcerté

PARIS TÉCU. 379

en ne voyant pas de fleurs, et je me disais avec une abominable angoisse : « Eh bien! où sont les fleurs! » Car, en eff^et, ailleurs qu'à Paris il y a des deux, des champs, des plaines, des rivières d'argent, des forêts, des ruisseaux cachés sous les feuillages noirs, des clairières, des roches, des antres verdoyants, de délicieux coins de d'ombre ; mais il n'y a pas de fleurs ! C'est ici, c'est chez nous seulement qu'on sait fabriquer ce produit miraculeux, ces pierreries vivantes, faites de caresse et de lumière, et qu'il y en a pour de bon. Quand nous voyons apporter au Luxembourg, par milliers et par myriades, les pervenches, ou les myosotis, ou les rosiers, ou les géraniums, et qu'on en brode uniformément des kilomètres de gazon, il semble qu'on a coupé tout cela dans une étofl'e sans fin, régulièrement tissée et inépuisable ! Rien ne ressemble moins à une fleur qu'une femme, en dépit des madrigaux fossiles et de rignoble romance; cependant la fleur et la femme se connaissent, sont complices et amies, font commerce ensemble, et on peut passer de l'une à l'autre, au moyen d'une transition qui ne soit pas trop tirée par les cheveux. Eh bien! ailleurs il y a des reines, des princesses, des duchesses, des bourgeoises, des courtisanes, des filles du peuple, mais des femmes, cherchez ! Ils le savent, ceux qui ont fait le tour des villes et des capitales, une femme vraiment propre, peignée, lavée, baignée, lingée, habillée, vous la trouverez seulement à Paris, et non pas ailleurs ! Et là il n'y en a pas qu'une, il y en a des centaines de mille, prodigieusement vêtues, sachant être belles, jeunes parce qu'elles le sont, mais aussi parce qu'elles veulent l'être, et représentant plastiquement l'idéal de la pensée humaine. Je sais bien que glorieusement fidèle au souvenir de la chère absente, vous êtes affranchi de tout caprice et de tout désir ; mais c'est amusant tout de même de posséder un harem démesuré, peuplé de houris pudiques et savantes, même quand on le regarde avec tranquillité et qu'on n'en veut rien faire !

AParis tout le monde a de l'esprit, et, comme Balzac l'a si bien observé, du génie ! Oui, du génie ; il en faut pour être portieret se faire donner des étrennes énormes par des victimes qu'on tyrannise; il en faut à Gavroche pour arracher son pain aux sombres Dieux de l'impossible; il en faut même au ministre pour avoir lieu et pour ne pas rendre son tablier avant de l'avoir mis! Et certes les Parisiens sont plus spirituels que tout, puisqu'ils se comprennent à demi-mot et même sans mot, et avec un clin d'œil échangé. Enfin, admirez ce mystère plus étonnant que ceux des religions! en province, un homme intelligent se tient au courant de tout, lit les journaux, les livres, les brochures scientifiques, et il ne sait absolument rien ! Prenez le môme homme, et mettez-le à Paris dans une chambre bien close, où il ne lira rien, où nulle nouvelle ne lui parviendra, eh bien! il saura tout, sans exception, parce qu'à Paris l'idée se respire, et entre par les fentes des fenêtres, en dépit des rideaux, des capitons et des bourrelets.

Sur la cuisine, il y aurait bien un peu à dire ; mais enfin les chemins de fer n'ont pas été inventés pour des prunes, et en somme c'est à Paris qu'on mange les turbots de Dieppe, les carpes du Rhin, les truites de Remiremont, les pâtés de canard d'Amiens, et les meilleures truffes. Enfin, le plus grand mérite de Paris, c'est que dans cette ville sacrée, même l'oisif, l'inutile, le songeur qui ne fait rien du tout, est encore trop occupé pour écrire une lettre! Ainsi je ne vous écrirai plus; mais j'espère que dans huit jours d'ici, à peine, assis dans une salle à manger bien chaude, et mangeant des mets accommodés avec un jus sérieux, nous boirons ensemble un vieux vîn que j'ai derrière mes fagots, et qui mettra sa joie et son héroïque chaleur dans nos poitrines.

Page 1