‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 50 sur 60 · PENSÉES DE NEIGE · texte numérisé non relu

PENSÉES DE NEIGE

J'aime quelquefois, puisqu'il le faut ! le réalisme dans les romans et les contes ; mais je ne l'aime pas du tout dans la construction des traîneaux. Ces jours derniers, j'ai vu avec chagrin que les traîneaux qui sillonnent le Bois affectent des ressemblances d'animaux réels, tels que rennes ou cerfs, imités avec une fidèle platitude; tandis qu'au contraire, le fait de voler comme une flèche sur les blancs tapis de neige éveille des sensations si idéales et surnaturelles, qu'un traîneau qui se respecte ne saurait trop représenter un animal purement chimérique, oriflan, tarasque, ou coquecigrue, tout en or, avec des ailes, des griffes, une gueule écarlate aux dents de crocodile et des yeux faits avec d'énormes cabochons, rubis ou saphirs.

D'ailleurs, un élégant traîneau se compose beaucoup moins encore de l'animal fabuleux qu'il représente que des jolies femmes qui sontdedans. Pour faire un tableau harmonieux au milieu de la divine, implacable et éblouissante neige, leur devoir est d'être charmantes; qu'elles soient vêtues d'étoffes pompeuses et de fourrures inouïes,

pour pouvoir lutter sans trop de désavantage avec la blancheur infinie et sereine 1 L'une peut être blonde et l'autre brune, mais c'est là un effet bien vieux ; pour l'œil d'un coloriste il est infiniment préférable qu'il y ait une blonde et une rousse, ou mieux encore que toutes les deux soient blondes, avec des chevelures de différents ors.

Le costume, les étoffes, les chaussures, les lèvres rouges, les prunelles qui brillent, c'est aussi le grand intérêt du patinage ! La vraie question, ce n'est pas d'écrire sur la glace un nom de baptême quelconque, entouré d'un paraphe aussi compliqué et touffu que celui d'un notaire; c'est d'enflammer le blanc paysage avec les velours et les satins, jaunes, pourpres, émeraude, bleu marin, couleur de rose, et de montrer dans des patins des bottes écarlates! Toutes forcément déguisées en masses ou en hongroises, les femmes glissent, agiles, aériennes, sur la glace, tandis que tout à l'entour s'élèvent des montagnes de neige.

Ah! je la reconnais, cette neige douce, épaisse, moelleuse, infinie, qui toujours s'élève et s'augmente de la neige qui, sans repos et paisiblement, tombe du ciel ! C'est ainsi qu'elle tombait, pendant l'Année Terrible, que le poète a chantée. En ce temps-là, le grand sculpteur Falguière, voulant montrer que l'âme humaine dompte et pétrit non seulement les événements, mais aussi la nature, prit des blocs de neige, les entassa, les modela do sa main puissante et en fit la figure auguste de la Ilésislance. Frôle, mais invincible, accotée contre un rocher, elle croisait ses bras sur son torse nu; et, les pieds crispés sur une pierre, les cheveux jetés en arrière, elle montrait d'un air de défi son visage héroïque.

Moulin aussi avait modelé des tas de neige, dont il avait fait un buste colossal de la llépubliquc. Aujourd'hui, h's statuaires ne sont plus au bastion 85 ; ils travaillent tranquillement dans leurs ateliers, dont les

poêles surchauffés atteignent à la coloration de la cerise mûre. Voyant cela, la Neige a pris le parti de faire des statues elle-même; et en effet, voyez, dans ces blanches montagnes croulantes se détachent des figures aimées et bien connues.

Yoyez ce long visage aux yeux ironiques et pensifs, au nez mince, au menton aigu, à la fine bouche souriante; ces longues manches, ces mains spirituelles, ce torse agile orné de boutons énormes, ces jambes pendantes dans un large pantalon plus blanc que l'hermine et le cygne, n'est-ce pas Pierrot lui-même, sous les traits de mon ami Jean-Gaspard Deburau?

Délivré désormais de la Vie, pleine de taches et de souillures, où rien n'est jamais réellement propre, il rayonne de la blancheur immaculée, de la blancheur immortelle, dans la blanche apothéose; et il me dit, au pioyen de sa pantomime si claire et si facile à comprendre : (( Tâche de rester aussi pur qu'un Pierrot et d'éviter tout compromis avec les littératures classiques ; à ce prix, tu mériteras de revivre dans les idéales blancheurs de la neige sans tache. »

Jean-Gaspard n'est pas le seul pierrot que je rencontre dans ces blancs paysages ! Il y a aussi ces moineaux parisiens, si malins, qui savent tout, et qui fredonnent la dernière chanson de madame Judic, en ayant l'air d'insinuer négligemment que c'est là de la petite musique. Si artistes qu'ils soient, ils ont, pour le moment, renoncé à poser pour Giacomelli, et ils s'occupent du sérieux, de la nourriture. Observateurs comme de petits Gavarnis à plumes, ils ont constaté que l'État nourrit, au Jardin d'acclimatation et au Jardin des Plantes, une certaine quantité d'oiseaux officiels, et, bravement, ils s'en vont voler à ces aristocrates une bonne part de leur pitance. C'est, révérence parler, comme si un simple poète arrivait subrepticement à se faire jouer dans les théâtres subventionnés, si justement réservés aux académiciens.

Mais les pierrots ne se sont pas décidés pour ce moyen violent sans avoir demandé aide et secours à leurs confrères. C'est ainsi qu'ils n'ont pas même dédaigné mon petit jardin de la rue de l'Éperon, oii j'ai eu soin de leur préparer, au beau milieu du tapis de neige, du pain émietté, servi sur des journaux politiques de différentes nuances. J'espérais ainsi connaître le fond de leur pensée ; mais mon attente a été déçue, car ils ont bien mangé le pain, mais ils ont entièrement dédaigné de s'instruire en lisant les feuilles publiques, et tout au plus ont-ils jeté un regard distrait sur le roman-feuilleton.

Les moineaux sont allés aussi au Luxembourg, sachant bien que le Charmeur, qui d'habitude vient passer avec eux de longues heures, trouverait moyen, malgré les intempéries, de leur offrir un goûter de sa façon. En effet, il le leur avait servi dans l'avenue des Platanes, sur une pierre bien nettoyée, et j'ai eu le plaisir de les voir prendre ce repas en sautant de joie et en battant des ailes. En môme temps, je regardais la fontaine de Médicis, poudrée à blanc, et je voyais que le Cyclope, le noir géant Polyphème, qui, du haut de son rocher, menace Galatée et le bel Acis fils du dieu Faune, a l'air d'être tombé dans une gigantesque boîte de poudre de riz.

On se le rappelle, l'abominable Vandale qui, à l'Opéra, avait souillé d'encre le groupe de la Danse, avait continué au Luxembourg la môme profanation. Je vois encore la pauvre Galatée ayant sur sa cuisse de marbre blanc de longues et ignobles traînées d'encre. Les chimistes h la nettoyer avaient perdu leur chimie ; l'encre avait bien disparu, mais il en était resté une trace grise, sale, obscure, encore plus affreuse que la tache ellemême. Mais enfin la Neige, la bienveillante Neige l'a cachée sous son aile blanche, et grâce h la Neige inviolée la jeune Néréide a retrouvé sa blancheur adorable.

Plus loin, à l'autre fontaine, où Carpeaux a représenté les parties du monde, la neige affine et embellit

les cercles do la sphère céleste, et les tortues du bassin ne lancent plus que des jets de glace immobile. Chose étrange! sous la neige inégalement répartie, c'est l'Afrique noire qui est devenue blanche, et l'Europe, à côté d'elle, semble noire. Ainsi, comme il vaut mieux tenir que courir, les parties du monde se donnent le bal masqué dès à présent, pensant d'ailleurs peut-être que, lorsque le moment sera venu, il leur serait difficile d'aller au bal de l'Opéra sans se faire remarquer.

Je pousse jusqu'à la Gloserie-des-Lilas, où fleurissent maintenant de blancs lilas de neige, et devant laquelle le maréchal Ney, sur son piédestal, agite son épée, devenue une épée de neige. En revenant par le boulevard Saint-Michel, mes yeux s'arrêtent, doucement attirés, sur la verrière d'un atelier, dont les vitres sont damassés de grandes fleurs de givre. Hélas! c'est là que vivait, que travaillait cette femme au talent viril, madame O'Gonnell, dont nous admirons à la Comédie- Française des portraits d'une si large facture et d'une si belle couleur.

Quand Rachel mourut, en un dessin à jamais précieux, madame O'Connell la représenta couchée, morte, amaigrie, couronnée du noir laurier, dans la froide et muette solitude. Elle croyait avoir résumé ainsi la fin tragique de l'artiste, qui, après les tumultes du triomphe, tombe dans l'oubli et dans le morne silence. Elle ne savait pas, elle devait apprendre douloureusement par elle-même, que l'artiste peut avoir une fin plus cruelle que celle-là. Aujourd'hui, rassemblant sa vacillante raison, tourmentée par les perpétuelles obsessions du Rêve, elle se sent plus seule que la morte ; et dans la triste maison, et dans le sombre jardin où elle est reléguée, quand la neige tombe et s'amasse, c'est avec une robe usée, trop étroite, qu'elle affronte le vent et la bise. Cette femme illustre va être sauvée, soulagée, secourue : mais pourquoi faut-il qu'on lui ait laissé le temps de souffrir?

La nuit est venue. A l'entrée d'une sombre rue à jardins, des gamins se battent à coups de boules de neige, et l'un d'eux, élégant et svelte, me rappelle la tournure de Déjazet, lorsque jouant l'anecdote de Brienne et costumée en jeune Bonaparte, elle commandait si vaillamment ces combats de boules de neige avec l'audace d'un héros et l'œil malin de Frétillon.

Plus loin, dans la rue, une femme qui, peut-être à cause de l'obscurité, me paraît géante, porte sur son dos un fardeau énorme , et cependant marche sur la neige à grandes enjambées. C'est sans doute une blanchisseuse qui emporte du linge ; mais elle me fait songer à cette blanche Emma, princesse de la Gaule, comme dit Alfred de Vigny, qui, pour qu'on ne put voir sur la neige d'autres pas que les siens , emportait sur ses épaules son amant Eginhard. Le secrétaire de Gharlemagne dut être bien content à ce moment-là, s'il croyait éviter ainsi la colère du terrible empereur; mais plus tard, lorsque le bon Turpin l'eût marié à sa princesse, il devait penser souvent, non sans une certaine mélancolie, que s'il n'avait pas été sage, rien n'aurait empêché cette victorieuse de le prendre sous son bras, comme un petit chien, et de lui prodiguer, à son gré, des caresses ou des chiquenaudes.

Le boulevard, les jardins, les petites rues nouvellement bâties, autour de moi tout est blanc, et la neige tombe doucement, lentement, pareille à elle-même, comme les minutes de la vie. La blanche nappe me fait l'elfet d'une immense feuille de papier écolier sans fin et sans limite, et me représente tout le papier blanc que le poète sera forcé de noircir avant de s'en aller dans le paradis des poètes, où il n'y a ni plumes ni encre, et où l'harmonieuse Lyre des Orphées guide, h travers les blanches nuées, le chœur éblouissaut des Etoiles.

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