‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 6 sur 60 · LE VIN · texte numérisé non relu

LE VIN

Je ne me mêle jamais de politique, mon cher Louis; je m'en mêlerai pourtant, le jour oii la Politique voudra bien songer à des choses sérieuses ! Il y a des nécessités qui hurlent, crient et se lamentent, et dont les arbitres de nos destins ne consentent pas à entendre les voix désespérées. A un innocent jeune homme, qui vient de déclarer sa majorité éclose, une grande courtisane de Gavarni dit avec juste raison : — «Eh bien alors, qu'est-ce que tu fais là, au lieu d'être chez toi à me signer des lettres de change ! » Moi, je dis à nos députés, avec plus de raison encore : — « Pourquoi vous amusez-vous h tourner vos pouces et à causer de choses et autres, au lieu de vous mettre tout de suite à abroger la loi impie et abominable qui tue, décime et assassine Paris, cette féroce loi des octrois en vertu de laquelle les droits d'entrée sont les mêmes pour une pièce de piquette et pour une pièce de Château-Larose? » Il faudrait avoir bien peu l'instinct économique pour ne pas deviner que le débitant — qu'il le veuille ou non — sera forcé de vendre très cher le vin inférieur qui lui a coûté si cher : de là les fraudes, les cuisines d'enfer, les mélanges, les mixtures, les exécrables compositions qui dévorent le peuple parisien, et qui feraient frémir l'ombre terrifiée de Locuste !

Naguère, au banquet des marchands de vin, un homme illustre parlait de ces fraudes légèrement, avec

bonne humeur, et sur le ton d'un aimable badinage ; sur ce point, je ne partage pas son optimisme! Quelquefois, de très grand matin, je m'arrête à regarder, devant le comptoir du marchand de vin, les ouvriers qui se rendent à leur tâche, et qui, avant de la commencer, viennent boire un canon, ou un cinquième de litre, pour se réchauffer et se donner du cœur au ventre. Hélas ! au lieu de se réchauffer réellement, ils se glacent, et ce qu'ils avalent, c'est la lâcheté, l'ennui, la mélancolie, la fureur, le désespoir! L'infâme liquide s'attache à leur gorge, coagule leur sang et leur donne une soif amère, douloureuse, inextinguible.

Rentré chez lui, avec le repas servi par sa ménagère, l'ouvrier boira encore et de nouveau le poison acheté au litre, et d'où sortiront la haine, la fatigue, le sommeil troublé et les rêves horribles. Ah! du vin sacré, du jus sanglant de la grappe, pénétré de chaleur et de lumière, les anciens avaient fait un jeune dieu, inspirateur, joyeux, beau comme une femme, entouré de femmes charmées et dansantes nées de sa pensée, et nous en avons fait, nous, une ordure, une sinistre gadoue composée de trois-six, d'eau corrompue et de lie violette !

0 crime ! de ce qui devait être la consolation, le réconfort, le remède souverain du peuple mal nourri et attelé à de rudes besognes, faire ce qui le mine, l'affaiblit et le rend mauvais, lui si généreux et si bon ! Ah ! voilà une question qui se dresse, plus importante que celle des groupes et des sous-groupes, et que les autres calembredaines ! Grâce à la loi inique, l'ouvrier et sa femme et ses petits ne peuvent pas boire un verre de vin qui soit du vin ; voilà la vérité dans toute son horreur. Et vous autres riches, nous autres riches^ si vous voulez, nous ne saurons jamais ce que le vin est ou devrait être pour les pauvres gens I

Dernièrement, étant allé porter moi-même chez le copiste le manuscrit d'une pièce de théâtre, j'ai vu les

ouvriers copistes déjeuner tout en écrivant, et j'en ai encore froid dans le ventre. Chacun de ces misérables mangeait à belles dents une tranche de pain salie de tâches violâtres ; ma curiosité étant excitée vivement, je ne pus m'empêcher de leur demander une explication, qu'ils me donnèrent sans se faire prier. Lorsque arrive l'heure de leur repas, ayant réuni et mis en commun les sous qu'ils possèdent, ils vont acheter un pain qu'ils font diviser en morceaux ; puis ils se rendent chez le marchand de vin, et ayant acheté pour eux tous un seul canon de, vin de deux sous, ils le répandent par gouttes sur leur pain, afin que ce pain soit moins sec ! Et ils remontent au bureau, et mangent cela, en copiant la prose quelquefois bizarre de nos vaudevillistes I Encore, si ce vin dont leur pain a déjà bu à moitié les gouttes avares était en effet du vin I Mais, hélas ! il s'en faut de tout, et je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble qu'il y a là de quoi faire pleurer les pierres. 0 législateurs, qui laissez subsister la cause de la persistante falsification du vin, c'est à vous que remonte la responsabilité des colères, des rixes, des batailles, des drames du couteau, des crimes inspirés par le vin empoisonné ! Et croyez-le, ces travailleurs qui nous donnent leur vie et qui sont les premières et les plus intéressantes victimes de cette cuisine de sorcières, ne sont pas les seules victimes ; car, après avoir falsifié le vin du pauvre, le chimiste mis en goût ne s'arrête pas là et fabrique, d'après les mêmes principes, le vin du petit bourgeois, le vin du riche et le vin des princes de la terre. Si le pauvre n'a aucun moyen de boire autre chose que les mixtures fantaisistes, le riche aussi, par une suite de ruses de Scapin, est amené aies boire sous des noms pompeux. Personne n'est privé de l'infernal et odieux breuvage ; il y en a pour tout le monde, et c'est le cas de dire avec Lucrèce Borgia : « Je viens vous annoncer une nouvelle, c'est que vous êtes tous empoisonnés, messeigneurs I »

On s'est demandé souvent à quelle épidémie succombaient ces peintres, ces poètes, ces romanciers, ces statuaires qui, vers la fin de l'empire, mouraient comme des mouches, dont toute une génération fut soudainement balayée, comme le vent d'automne soulève et chasse devant lui un tas de feuilles mortes. Ils sont tous morts des choses qu'on buvait chez un marchand de vin trop célèbre, qui pour trente-deux sous donnait un dîner possible, où le rôti n'était pas trop méchant, mais qui se rattrapait éperdument sur les vins de luxe !

Les artistes, à qui il faisait crédit, restaient là, char mes par la compagnie, par la causerie, par la prodigieuse dépense d'esprit qu'ils faisaient les uns pour les autres, jouant comme les petits enfants au pays d'Eldorado, avec des diamants, des rubis et des saphirs. Au bout de quelque temps , les plus solides d'entre eux devenaient fous ; les autres étaient terrassés et assommés, comme par la massue d'Hercule. Le cuisinier de ces festins redoutables avait trouvé un moyen extraordinairement habile de rendre ses compositions vraisemblables ; il les avalait lui-même, et à son comptoir buvait im madère sans sourciller, avec quiconque voulait bien boire un madère ; mais le dénoûment fut tragique ! Pris d'épouvantables fureurs bestiales, il se jetait dans son escalier à .plat ventre et s'y roulait en hurlant ; un jour, comme il touchait à une de ses moustaches, elle lui resta dans la main ! Ses vins avaient eu raison de lui ; cet homme se croyait blindé à l'intérieur, et il l'était sans doute ; mais les breuvages inventés par la Chimie moderne arrivent à bosseler et à trouer les plus durs métaux.

J'assistais à un de ces soupers qu'on donne pour célébrer la centième représentation d'une comédie en vogue. Un vieil auteur dramatique, très malin, qui n'a pas inventé le vaudeville, mais qui a trouvé le moyen de s'en faire cent mille francs de rente, avait à ses côtés deux jeunes comédiennes dont il s'occupait, et sur lesquelles

il veillait avec sollicitude. Gomme on venait de verser le madère, et comme une d'elles portait déjà le verre à ses lèvres, d'un geste rapide le vieillard le lui ôta des mains, en lui disant impérieusement : « Ne buvez pas cela ! » Certes, il était dans le vrai, car, deux minutes plus tard, le liquide resté dans les verres s'était décomposé, était devenu de couleur verte, et tandis que le vaudevilliste et ses compagnes gardaient leur bonne humeur, les autres convives, en proie à une sombre démence, regardaient quelque chose d'invisible avec leurs yeux sortis de leurs têtes, et tordaient frénétiquement leurs lèvres décolorées.

On va dîner en ville, parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement, et parce que la Vie ne peut pas être un monologue pareil à ceux de Coquelin cadet; mais c'est un moment terrible ! Le Parisien, qui n'a pas d'armoires pour ranger son linge ni de caves pour ranger son vin, et qui d'ailleurs ne saurait soigner et gouverner ni l'un ni l'autre, laisse blanchir (et déchirer) son linge, acheté à quelque Tour de Babel, par des blanchisseuses chimistes qui seraient dignes d'être à l'Académie des sciences, et achète son vin dans des boutiques, où on lui fait payer surtout... le prix du loyer.

Voilà pourquoi l'homme le plus brave, qui n'a pas eu peur devant les canons et les mitrailleuses et qui a lutté avec les Ilots les plus furieux pour leur arracher une vie humaine, tremble et tressaille d'épouvante en voyant rangée devant son couvert la gamme de verres mousseline, ou taillés à facettes, ou côtelés à la mode vénitienne. — « Que va-t-on me verser là dedans ! » se dcmande-t-il avec un effroi trop justifié. Omnes vulnerant, ultima necal. Toutes blessent, la dernière tue, dit, en parlant des Heures, la devise écrite sur le front de l'église d'Urrugne ; et on peut dire la même chose à propos de ces coupes mcna(;antes, contre lesquelles tout effort est vain et toute bravoure inutile. Aussi ne saurais-je trop admirer le parti audacieux qu'a pris le

vieux marquis de Tancré, à qui ses campagnes, ses blessures, son sang généreusement versé pour le pays, son active et infatigable charité, sa vaste érudition d'artiste et aussi son immense fortune donnent peut-être le droit de n'être pas tout à fait comme tout le monde. On aime ses dîners, confectionnés par une savante cuisinière berrichonne, habile à composer des jus savoureux et irréprochables, dîners oii la farine n'entre en aucune façon dans les sauces, et où la cuisine est sérieusement faite avec du beurre à quatre francs la livre ! Chaque année, au premier de ses festins, le marquis harangue ses convives et leur tient à peu près ce langage : u Ghers amis, dit-il, vous savez que mon intendant, monsieur Hava, est un homme sérieux, d'une probité rare, ancien officier décoré de la Légion d'honneur, et aussi habile que peutl'être un honnête homme. Comme ma fortune, consistant tout entière en propriétés bien affermées, ne lui donne que très peu d'occupations, je l'emploie exclusivement à trouver et à acheter pour vous des vins authentiques. Il ne recule devant aucun voyage, devant aucune dépense, devant aucune négociation, si épineuse et délicate qu'elle puisse être. Il a en Bourgogne et dans le Bordelais d'excellents et vieux amis, qui lui gardent la meilleure part de leurs récoltes et le font passer avant les souverains ; il est lié avec les plus opulents viticulteurs champenois ; quand il se vend une vraie bouteille de Johannisberg, c'est lui qui l'obtient ; il va acheter le Marsala en Sicile, le Tokay en Hongrie, le vin de Constance au Cap, et se rend même à Madère, où il a pu faire faire pour lui une cuvée de vin, en montant la garde devant la chambre du pressoir, dont il s'était fait donner la clef. Nous avons mis tous nos soins, tout notre effort, toute l'ardeur de notre désir à ce que les vins rassemblés pour vous soient réels ; je crois qu'ils le sont, j'ai tout lieu de le croire, et je vous les offre avec l'amitié la plus cordiale. Cependant vous trouverez bon que je n'en boive pas !

Je boirai uniquement, en tout et pour tout, le vin de mon clos, que de mes yeux j'ai vu faire avec du raisin, et ceux d'entre vous qui voudront se mettre au même régime que moi me feront honneur et plaisir. »

Il me semble, mon cher Louis, que le vieux marquis de Tancré n'est pas une bête ; il a bien voulu braver les épées et les balles et les obus et la mer irritée et sauvage ; mais il se met en garde contre le vin, même présumé bon ! c'est le moyen de vivre très vieux, avec tous ses cheveux et toutes ses dents, et avec une conscience pure.

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