PÉRIL EN LA DEMEURE
Comme on a pu le lire dans tous les journaux, il est question de supprimer le Musée du Luxembourg, d'abandonner à messieurs les sénateurs les salles qu'il occupe et de transporter tous les tableaux au pavillon de Marsan, ou au Palais de l'Industrie, ou, plus simplement... au Trocadérol Gomme il ne s'agit là que d'un projet et que rien n'est décidé encore, je crois pouvoir aborder cette question, sans toucher à la politique. Eh bieni je dis qu'il ne faut pas nous ôter les œuvres des maîtres contemporains et les emmener là-bas, dans une province reculée. Là où ils sont, ils servent^au travail, à l'étude, à l'éducation des historiens, des poètes et des peintres. Mais voyez-vous un élève de Jules Lefebvre ou de Gustave Boulanger prendre son chevalet et sa boîte pour copier un tableau ou chercher un renseignement, un torse, une armure, un bout de draperie... au Trocadéro!
Il n'en reviendrait jamais, ou il en reviendrait avec les cheveux blancs; pendant ce temps-là, les impressionnistes, les tachistes, les We/z/s^es auraient triomphé, et le monde serait envahi par des toiles qui ne représenteront rien du tout : un nuage, les cimes de trois arbres sans feuilles, un petit tas de poudre d'or sur un fond noir; n'importe quoi, pourvu que ce n'importe quoi exprime un coin du néant et un vague désordre d'idées!
D'ailleurs, il se présente une difficulté très grave :
c'est que les tableaux ne veulent pas s'en aller. Ils aiment à demeurer près du grand jardin de lilas et de roses, et surtout il leur plaît d'être regardés, admirés et compris par ce public très particulier du quartier de rOdéon, qui n'a pas d'analogue au monde, car en ce pays bizarre on vit par la pensée et pour la pensée ; et, hier encore, on y pouvait satisfaire sans dépenser d'argent, et même sans en avoir, les plus avides et les plus délicates exigences de l'esprit.
Voyez ce jeune homme au visage sévère, à l'œil d'aigle, à la bouche impérieuse et réfléchie : c'est un Daniel d'Arthez. Ses livres un jour remueront l'Europe et le monde. En attendant, il apprend, travaille, étudie, dévore l'histoire diplomatique, les traités, les archives, passe ses journées et ses soirées dans les bibliothèques, et ses nuits sous la lampe, dans une petite chambre de deux cents francs par an ; et il mange une nourriture de restaurant, dont les petits oiseaux ne se contenteraient pas! Celui-là, à la fine moustache, à la belle chevelure, au sourire caressant comme celui d'une femme, est un Lucien de Rubempré; la Muse le berce et lui parle à l'oreille : il sera poète.
Ce quartier, je vous l'ai dit, ne ressemble à aucun autre. On y voit passer des vieillards aux cheveux blancs, proprement mais pauvrement vêtus; volontiers on les prendrait pour de petits rentiers qui tuent le temps, si ce n'était la noblesse de leurs traits, l'intensité de leurs prunelles flamboyantes sous d'épais sourcils, et la rosette de la Légion d'honneur qui brille à la boutonnière do leur redingote. Ce sont les savants, les âpres chercheurs de vérités, les penseurs qui se sont jetés dans le rêve effrayant des mathématiques, les chimistes, les Prométhées, les voleurs du l'eu et de la lumière, les physiologistes, et les anthropologistes, qui surprennent les secrets de la vie et recomposent son histoire. Eh bien ! les tableaux aiment à être regardés par ces genslà, qui, les uns avec l'intuition du poète, les autres avec
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le regard de la Science, comprennent le sens des mythes et des symboles, les harmonies de la couleur qui chante et Teurhythmie de la beauté humaine. Ils ne veulent pas du tout s'en aller au Trocadéro pour être sottement dévisagés par des voyageurs cosmopolites en chapeaux mous, vêtus de complets quadrillés, portant des lorgnettes en bandoulière, et par des misses ayant des sandwichs dans leurs sacs et lisant les Guides polyglottes du voyageur. Ils sont et veulent rester Parisiens et prétendent ne pas passer à l'état de bêtes curieuses.
Ah! ne détruisez pas ce Quartier Latin des écoliers, des jeunes savants, des jeunes poètes, des artistes, qui existe encore, bien qu'il ait été envahi depuis quelques années par les fashionables amateurs et par les demoiselles à tignasses et à robes tapageuses! Je le répète, celui qui voulait s'instruire avait tout là sans argent, et pour compléter les leçons des écoles de la Sorbonne, du Collège de France, il trouvait, pour se retremper dans la nature, l'adorable jardin des Médicis, avec ses fleurs, ses ombrages, ses abris charmants ; pour étudier le beau dans les chefs-d'œuvre de l'art, ce Musée du Luxembourg qu'on veut, sans façon, charger sur une charrette.
Les écoliers pouvaient lire pour rien les livres nouveaux; car il y avait pour cela une tolérance de tradition. Il était convenu implicitement qu'un exemplaire de chaque livre était sacrifié et pouvait être librement feuilleté sous TOdéon par ces jeunes gens pauvres et anxieux, avides de tout connaître. Le soir, ils étaient reçus au théâtre en payant demi-place, et ainsi, pour des sous, ils entendaient Phèdre, Le Cid, Polyeucte, Bon Juan, Tartuffe, Le Misanthrope. Hélas! depuis quelque temps, on s'applique à changer cela, et on aura bientôt retiré son âme et sa vie à ce vieux cher Quartier Latin!
Oui, tout cela s'en va, pièce à pièce. D'abord, sous prétexte que les habitants de la rue d'Assas éprouvent du matin au soir l'impérieux besoin de se rendre
directement au boulevard Saint-Michel, on a coupé le jardin par des grilles, par de belles rues betes. On a détruit la Pépinière, ses bosquets sauvages, son rosier centenaire, son jardin fruitier, sa collection de vignes, unique au monde. Un a haché l'allée de l'Observatoire et on y a installé des squares d'aquarelle, ornés de statues utilitaires, représentant la Civilisation ou l'Agriculture. Le vieux jardin n'est plus bon pour rêver et lire; on dirait qu^on l'a décoré ainsi pour y tenir une petite Bourse.
Le théâtre a retiré aux étudiants le privilège de la demi-place, ce dont ils se sont d'ailleurs consolés facilement, depuis que les directeurs de l'Odéon ont renoncé aux poètes pour ne plus jouer que des pièces à chiens et à trompes de chasse. — « Faites ce que vous voudrez, mais gagnez de l'argent! u disait cyniquement à un de ces industriels un ministre fantaisiste...
Cet homme frivole ne songeait pas à ceci, que tous ces étudiants privés à'Horacey de Cinna, de BritannicuSy des Plaideurs, que tous ces convives chassés du festin de la poésie devenaient des convives acquis à la brasserie, à la taverne , au caboulot, aux marchands de bocks, de tartines et de soupe à l'oignon, au Bas-Rhin, au Bébé, à la Taverne des Escholiers, au Bar, au d'Harcourt, au Médicis, au Luxembourg ^ au Mulier, à la Source et au Tire-Cœur!
Maintenant on veut leur ôter le Musée; c'est la fin. Ce fut déjà comme un deuil pour les jeunes générations lorsque, par une mesure qui du moins avait pour elle l'excuse de la nécessité et de la justice, on transporta au Louvre les chefs-d'œuvre célèbres des peintres morts déjà depuis un certain nombre d'années. L Apothéose d llouihre, par Ingres, semblait ne i)ouvoir être mieux placée que dans le quartier oii l'on croit encore à la poésie. Les jeunes gens venaient admirer avec respect, assis sur son trône d'ivoire, dans un temple ouvert sur l'azur, le chantre divin, le porte-lyre, entouré des
poètes sortis de son flanc et adoré par Alexandre de Macédoine, à l'armure d'or, tandis qu'à ses pieds, ses deux filles pensives et farouches, Iliade, armée du glaive, drapée dans un fauve manteau couleur d'incendie, et Odyssée, vêtue de vert-de-mer, et tenant en main une rame, regardent fièrement l'immuable éternité.
Us contemplaient, entre cent chefs-d'œuvre, la barque où le Dante et Virgile voguent sur le sombre flot infernal dont les pâles damnés fendent l'écume, et cette autre toile idéale de Delacroix, Les Femmes (l Alger; où la couleur est une floraison extasiée, et où les roses de la chair éclosent comme dans un jardin d'ivresse et de joie. Le Chérubini d'Ingres, par son audacieuse apothéose, leur montrait que, même dans la réalité et parmi les platitudes de la vie bourgeoise, la Muse peut se rendre visible pour l'artiste convaincu et sincère et que, dès ce monde, elle peut lui tendre de sa main divine la récompense attendue, chèrement désirée, gagnée par tant d'efforts, de luttes et de souffrances : le vert, le sacré, l'immortel, l'effrayant, le sombre laurier!
On a emporté au Louvre, qui est un beau musée, mais situé trop près des Magasins du Louvre et de leurs bouquets de roses et de violettes faits avec des foulards; on a emporté, dis-je, ces toiles-là et bien d'autres, mais il en reste assez pour élever des générations d'artistes et pour réjouir d'honnêtes gens, épris de science et de vérité, qui ne passent jamais l'eau et qui ne font pas partie du Cercle des Mirlitons , ni d'aucun autre cercle. Le Musée du Luxembourg serait encore une collection de premier ordre, quand même il n'y resterait que des Regnault : Le Maréchal Prim^ tête nue, passant sur son noir cheval, au milieu des acclamations de la foule aux mille têtes ; et Y Exécution dans l'Alhambi^a des rois maïa^es, où l'impassible bourreau, dont le calme fataliste résume tout l'Orient, essuie son épée sanglante, tandis qu'à ses pieds, sur les marches,
le supplicié décapité gît dans une mare de sang; et la délicieuse aquarelle de femme rose aux dentelles noires, qui a ses amants passionnés, comme une vraie femme.
Il était bon que les jeunes gens pussent voir chaque jour ces œuvres d'un jeune homme de génie, si ingénieux et hardi coloriste^ qui avait broyé sur sa palette de la vie et de la lumière, et qui, frappé d'une balle au front, est mort comme un héros pour la patrie, lorsque cmjg son œuvre était plein d'espérance et que les premières brises du matin jouaient encore dans sa noire chevelure.
Mais, d'ailleurs, au Luxembourg il ne reste pas que des Regnault. Il y'a encore LOrgie ro7naine^ de Couture, avec ses philosophes silencieux, ses femmes nues, ses amphores renversées et ses guirlandes de fleurs jonchant les dalles. Il y a L'Excommunication^ de Jean- Paul Laurens ; de Meignan, Le Départ des Nonnands pour la conquête de l'Angleterre; La Prise de Corinthe^ par Tony Robert-Fleury ; Les Nymphes, de Henner; Le Combat de coqs, de Gérôme ; la Nature morte de Yollon ; La Vé?nté, de Lefebvre ; Le Mai'chand d'esclaves, de Victor Giraud, qui, lui aussi, est mort tout jeune, pour avoir fait son devoir de citoyen, et beaucoup d'autres toiles illustres qu'il me semble indispensable do ne pas emporter au banal Trocadéro, ni même au pavillon de Marsan !
C'est surtout parmi les statues que le coup d'État projeté a jeté une douloureuse consternation. Les Gracques, de Guillaume, conspirent évidemment, et, cette fois, avec plus de raison que jamais. La Baigneuse, de Schœnewcrke, ne sait plus où elle doit tremper son pied dans l'eau. Le David, do Mercié, songe sérieusement à se défendre avec le sabre de Goliath, et LAriane, d'Aimé Millet, pleure, désolée et stupéfaite. Abandonnée dans l'île de Naxos, elle a vu venir h elle Bacchos pareil aux femmes, avec ses attelages de panthères et ses
Bacchantes échevelées. Elle a été aimée là même où elle avait été méprisée et trahie. Mais elle sait bien qu'au Trocadéro ce serait sans ressources, et qu'il n'y viendrait que dos Anglais en voyage, des tramways et des sergents de ville. —