‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 7 sur 60 · UTOPIE · texte numérisé non relu

UTOPIE

Mon cher Louis, après le sinistre, après la catastrophe, après l'épouvantable incendie du Ring-Theater de Vienne, deux devoirs s'imposaient à nous, immédiatement. Le premier, c'est de soulager les veuves, les orphelins, les parents des victimes; celui-là, nous n'y faillirons pas, grâce à l'inépuisable charité des artistes qui donnant, peintres, les tableaux qu'ils pourraient vendre très cher, comédiens et chanteurs leur talent, poètes leurs droits d'auteur, ont l'habitude généreuse de payer pour tout le monde et de montrer à quel point le génie est moins avare que l'argent.

L'autre devoir, devant ce second et formidable avertissement, qui après celui de Nice jette à nos oreilles ses grands coups de tonnerre, ce serait de prendre les mesures nécessaires pour que les Parisiens ne soient pas grillés et carbonisés comme l'ont été les Niçois et les Viennois. Mais sous ce rapport on n'a rien fait et ON NE FERA RIEN, parcc que nous sommes un peuple d'écureuils occupés à tourner la cage de la politique, à invalider monsieur Amagat et à admirer que monsieur de Broglie ne sache pas au juste si monsieur Antonin Proust est ou n'est pas ministre des Beaux-Arts. Cependant il y a des résolutions absolues, radicales, d'une nécessité impérieuse, qui s'imposent à notre raison et qu'on aurait pu prendre tout de suite.

Certes, il serait à désirer que nos salles de spectacle

malsaines, incommodes, meurtrières, mal ventilées, qui manquent de dégagements et d'air respirable, fussent toutes démolies et détruites et remplacées par des édifices moins barbares ; mais cette solution étant impraticable, je la laisse pour compte, et je parlerai seulement des réformes qui pourraient être réalisées du jour au lendemain et sans nulle difficulté.

Il est trop évident que lorsque l'incendie s'allume dans une salle de spectacle, il est impossible d'empêcher cette salle de brûler. Au Ring-Theater, la violence des flammes n'a même pas permis d'ouvrir les bouches d'eau ni de baisser le rideau de fer. Tous nos efforts doivent donc se borner à ceci : en cas d'incendie, faciliter aux spectateurs le moyen de sortir sans être broyés, écrasés sous les décombres, étouffés les uns par les autres. Or, quel est le plus dangereux obstacle et en même temps le plus facile à supprimer? C'est la disposition des places et des sièges, que l'avarice des directeurs de théâtre a faite aussi incommode que dangereuse.

Tâchons d'être très simples, très pratiques, de demander seulement des choses qui ont existé déjà et que l'expérience a démontrées bonnes. Nous avons tous vu à l'ancien Théâtre Italien de la salle Yentadour comment le rez-de-chaussée d'un théâtre doit être aménagé pour qu'on circule facilement et pour qu'il puisse être évacué sans nul embarras en quelques minutes. Il suffit que les rangs de fauteuils soient convenablement écartés les uns des autres, qu'entre les fauteuils de droite et ceux de gauche, un passage d'une certaine largeur reste toujours libre, et qu'au fond, en face de la scène, une large porte donnant accès à ce passage permette aux spectateurs de ne pas se presser uniquement aux portes latérales. En ce qui concerne le balcon, il n'y a rien à chercher. J*endant de longues années, nous avons pu voir qu'une porte s'ouvrait aux balcons près des loges d'avant-scène, de telle sorte que lo balcon, ouvert

aujourd'hui d'un seul côté, pouvait alors être évacué des deux côtés à la fois. Quant aux loges, la cruelle, la sanguinaire Avarice les encombre de chaises inutiles, d'où il est impossible de rien voir, et qui ne servent à rien, si ce n'est à mettre dans la poche du directeur un argent mal acquis, et à créer, en cas d'alarme, des barricades sur lesquelles il faut mourir! Donc on devrait diminuer le nombre de ces chaises et conserver seulement celles qui peuvent servir à quelque chose d'honnête, par exemple, avoir la comédie.

Enfin et surtout, et avant tout, il faudrait supprimer, enlever, jeter à la rue les strapontins et les tabourets qui obstruent partout les entrées de l'orchestre et celles de la galerie. Lorsque le public devrait sortir vite, c'est eux qui endiguent la foule, s'opposent à son libre passage et créent tous les désastres. Mais cette exécution si simple n'aura pas lieu, parce que le Strapontin, plus fort que les destins et les Dieux, est le maître du monde. Certes l'invincible Ajax et Achille aux pieds légers ont brisé les genoux à bien des chefs devant Ilios, nourrice de chevaux; mais le Strapontin a brisé encore plus de genoux qu'eux , et je ne vois pas que personne ait jamais pu venir à bout de lui. Le peuple français a renversé, brisé, balayé le règne des Bourbons, la monarchie citoyenne, la république de 48 et le second empire; mais il n'a rien su faire contre le Strapontin qui le tyrannise impunément et contre lequel un Victor Hugo écrirait en vain de nouveaux Châtimenta. Quand Garnier eut construit l'Opéra , il se fit à lui-même ce raisonnement qui semblait spécieux : « Comme je suis le créateur, l'ouvrier et Tunique organisateur de cette salle ; comme depuis les hautes colonnes et les triomphales Déesses d'airain et d'or envolées jusqu'aux plus infimes accessoires, tels que les plaques de métal désignant les numéros des loges, nul objet ne peut s'y produire si je n'en ai pas fixé la dimension et donné le dessin, et si je ne l'ai pas commandé moi-même à un artisan, le

Strapontin ne meurtrira pas nos genoux dans la salle du nouvel Opéra, car je ne le commanderai à aucun artisan et je n'en donnerai certainement pas le dessin. »

Ainsi parlait l'architecte Garnier en son âme confiante, et il se réjouissait en son cher cœur d'avoir sauvé les genoux des Parisiens, fumeurs de cigarettes. Mais renaissant de lui-même, enfanté à nouveau par la force sacrée de la Tradition qui gouverne la France et se soucie autant des lois qu'un poisson d'une pomme, l'héroïque Strapontin reparut spontanément à sa place habituelle, escorté du Tabouret fidèle, et dit à l'architecte Garnier ces paroles ailées : « La maison m'appartient, et si vous n'êtes pas content, c'est à vous d'en sortir! » Il faudrait chasser le Strapontin et le Tabouret pour qu'au prochain incendie les Parisiens ne fussent par brûlés comme les Juifs espagnols sur l'échafaud ; mais si le vieux Voltaire a pu trouver la force de terrasser l'Inquisition expirante et de lui mettre sur la poitrine son dur genou de squelette, je ne crois pas qu'il se présente jamais un Voltaire assez puissant et endiablé pour terrasser le Strapontin. Ni le fougueux Marat, ni le correct Robespierre, ni Danton qui lançait la foudre ne nous délivreraient de ce monstre; et revienne l'Amphitryôniadel il a bien pu saisir le sanglier dans son antre et l'étouffer au grand soleil, mais sa force divine serait impuissante contre le Strapontin. C'est pourquoi la destinée des Parisiens est toute pareille à celle d'une côtelette ou d'un bifteck crus, qui sont destinés à être grillés, et ils pourraient s'adresser aux carrés de veau, aux gigots entourés d'un papier découpé en broderie, et aux moutons entiers pendus à la porte des bouchers, sur lesquels un couteau ingénieux a dessiné de sanglants lauriers, et les interpeller en disant : « Mon cher confrère ! » car les uns comme les autres sont ('également destinés à être rôtis.

0 Dieux! cet incendie du Ring-Thoater dont les récits effrayants nous glacent d'horreur, ces centaines de

morts, ces cadavres carbonisés sous les débris fumants, cette foule éperdue autour des cercueils, cette fosse commune qui a cinquante mètres de long, les cris désespérés des enfants et des femmes, la consternation de tout un peuple, tout cela ne suffira pas à nous faire réfléchir? Non, car nous sommes des faiseurs de politique et non des faiseurs d'affaires, et nous nous divisons en deux catégories : l'une composée de ceux qui soufflent, sans s'arrêter jamais, dans leur agaçant turlututu, et l'autre de ceux qui les écoutent avec ravissement, comme des oies!

Que tous les Parisiens et tous les Français et tous les hommes crèvent comme des mouches, pourvu qu'on parle Char de l'État ^ sous-groupes , équilibre des gauches, et que monsieur Amagat soit plus invalidé que l'invalide à la tête de bois! Si l'on voulait faire dans nos théâtres les réformes utiles et pressantes, (mais on ne le veut pas,) il faudrait encore multiplier, agrandir les portes de sortie et organiser un système tel qu'il suffît de presser un seul bouton pour que soudainement toutes ces portes fussent ouvertes à la fois. Ce n'est pas là un bien gros problème de mécanique, et Edison en a résolu bien d'autres, rien que pour agencer commodément sa maison particulière; mais je crois que si les spectateurs des théâtres parisiens sont condamnés à une mort certaine, ce n'est pas seulement par Tincurie des hommes politiques et par l'indiff'orence de nos édiles.

J'imagine qu'ils sont surtout en butte à la haine, à la férocité et à la vengeance des directeurs de théâtre. Sans doute ces négociants en sublimité, ces marchands de choses divines ne sauraient pardonner aux citoyens qui poussent la bêtise jusqu'à donner cent sous, ou douze francs, ou un louis pour voir les spectacles qu'on montre dans les comédies, et ils les punissent avec une juste rigueur. 0 mon cher Louis, du temps que vous n'habitiez pas encore votre château solitaire et que vous étiez mêlé comme nous à la vie haletante et rugissante,

avez-vous remarqué, hélas, qu'une fois entré dans un théâtre, le citoyen devient par ce seul fait un accusé envers qui ouvreuses, contrôleurs et les derniers des employés ont le droit d'insolence ? Trouver occupée la place qu'il a louée et payée, voir son- pardessus roulé, chiffonné en tapon, coupé par des cordes cruelles, jeté dans un trou noir où grouillent les souris, ce ne sont encore là que les roses ! Le spectateur est présumé coupable, puisqu'il a payé, et dirigées contre lui, toutes les cruautés semblent excusables. A présent, on lui demande sa vie, puisque sachant que les théâtres brûlent, on le parque dans des bancs trop serrés, dans des loges bondées, comme le hareng dans sa caque. Eh bien! après? Pourquoi le spectateur ne serait-il pas brûlé, étouffé et même égorgé, ayant eu la sottise de mettre la main à sa poche, et comme ïriboulet le dit si bien à monsieur de Gossé : « Où donc est la nécessité de ne pas vous couper la tête ? »

Hélas ! le progrès est un beau mot ; cependant je vois que l'ouvrier ne peut arriver à se nourrir, tandis que les marchands do victuailles achètent des maisons, et en dix ans font fortune. Je vois qu'un Tassaert a pu mourir de misère et de désespoir, quand nous avions, comme disait monsieur de Broglie, un sous-secrétaire (je crois) des Beaux-Arts, et que la soupe de nos soldats n'est pas meilleure qu'elle ne l'était le jour de la bataille de Fontonoy. Mais on me dira que je suis bien difficile à vivre, et on me demandera ce que je veux. Mon cher Louis, il y a d'élégantes dames parisiennes qui courent les bals^ les spectacles, les assemblées, montrent au Bois leurs belles robesetfontla joie et le désespoir des amants; cependant elles gardent un jour par semaine pour vérifier leurs nippes, mettre leur linge en ordre et s'occuper de leur maison. Eh bien ! je serais heureux, si de môme les hommes qui nous gouvernent continuaient à s'enivrer de la musique particulière dont ils ont le secret et qui les amuse, mais s'ils con-

sacraient un jour sur sept à s'occuper de choses utiles. Toutefois, je sais bien qu'un tel vœu constitue une coupable et dangereuse utopie: autant vaudrait demander la lune ! Encore la Lune est-elle descendue une fois sur le montLatmos, en Carie, pour baiser les yeux d'Endymion ; mais la Chambre est plus obstinée dans ses habitudes, et ne renoncerait pas à son indifférence pour les beaux yeux de n'importe qui.

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