‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 8 sur 60 · JAMAIS SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

JAMAIS SHAKESPEARE

Un jeune homme plein d'ardeur, de fureur, d'éloquence, d'enthousiasme, d'inspiration lyrique, Jean Aicard, Fauteur des Jeunes Ci^oyances^ des Rébellmis et les Apaisements, de La Chanson de V Enfant, des Poèmes de Provence, de Miette et Noré, couronné par l'Académie Française comme s'il en pleuvait, avait non pas traduit, — il n'aime pas ce mot-là! — mais créé, inventé, imaginé à nouveau, écrit en vers très nerveux, très souples et très brillants, un Othello rêvé et conçu d'après VOthello de Shakespeare. Une tragédie de Shakespeare peut-elle être transposée en vers français? Pour mon compte, je ne le crois pas, mais là n'est pas la question. L'essentiel, c'est que Jean Aicard avait forgé son œuvre avec beaucoup de volonté, d'ingéniosité et de passion; il avait séduit la lillo de Brabantio en lui racontant ses batailles, il l'avait adorée ; puis trompé par les machinations de l'honnête lago , il l'avait soupçonnée et tuée, frappée de son couteau, étouifée sous Toreiller fatal ; puis avant de la venger en s'ouvrant la gorge, il l'avait tendrement pleurée et pardonnée, de telle façon que moralement le drame, comme c'est le devoir de tout poème, s'achevait dans la sérénité et dans l'apaisement suprême.

Ayant écrit sa tragédie pour la (Comédie-Française, Jean Aicard croyait ingénument ([u'elle serait jouée à la Comédie-Française : songez, mon cher Louis, qu'il

est jeune, et qu'il avait beaucoup de motifs en apparence excellents pour penser ainsi. Les interprètes? il les avait sous la main ! Sarah Bernhardt semblait avoir été faite et fabriquée exprès, saule elle-même, pour murmurer la chanson de la servante Barbarie : Lapauvj^e âme était assise auprès d'un sycomore. Chantez tous le saule vert. Mounet-Sully qui adore tous les Turcs, même ceux de Voltaire^ ne pouvait être que ravi de jouer un Turc, surtout noir, car il ne* faut pas oublier qu'au théâtre, tous. les habitants de l'Orient sont, sans exception, des Turcs. Monsieur Emile Perrin, qui est très artiste, aimait la pièce et s'y intéressait; Febvre, qui a assez d'esprit pour ne pas tenir à représenter les personnages sympathiques, aurait fait un excellent lago ; les autres sociétaires voulaient bien qu'on donnât Othello, on en avait même donné de beaux et importants fragments sur la scène même de la Comédie, dans une représentation à bénéfice. Un très jeune homme ou un observateur superficiel pouvait donc croire en effet que le nouvel Othello serait joué sur cette même scène; cependant un tel événement était impossible à tous les titres et par la nature des choses !

Jean Aicard avait emprunté à Alfred de Musset et écrit sur la première page de son drame cette belle et fîère devise : Shakespeare et la Nature. Or, voilà bien longtemps que la Nature est entrée à la Comédie-Française avec le divin Molière et avec d'autres poètes ; mais quant à Shakespeare, il li'y entrera jamais, et il peut s'en brosser le bec. Et cela ne dépend de personne, et cela n'est la faute de personne, et personne n'y peut rien. Certes, si l'on voulait jouer Shakespeare sur une scène française, rien ne serait plus aisé et plus simple. Il suffirait de prendre une bonne traduction en prose, par exemple celle de François-Yictor Hugo ou celle d'Emile Montégut, d'emprunter aux Anglais leur excellente costumation shakespearienne qui tient à la fois

de l'antique et du moyen âge, et de copier sans rien y changer leur mise en scène, en exécutant, comme eux, les changements, à vue — tous les changements à vue ! — au moyen d'une machinerie primitive et initiale, de sorte qu'une grande tragédie de Shakespeare pourrait être, comme en Angleterre et comme en Allemagne, jouée en deux heures et demie au plus, c'est-àdire sans lasser la force des comédiens et Tattention des spectateurs.

Mais cela, on ne peut pas le vouloir, et pour des raisons absolues. Tout le monde sait que par un arrêt du Destin, plus fort que la volonté du roi Zeus, Porte- Sceptre, Étincelant, Tonnant; Foudroyant, la durée de la Comédie-Française est subordonnée à celle du théâtre de feu monsieur Sciibe. Or, si un seul rayon du fulgurant soleil shakespearien entrait dans cette maison de la Comédie, que deviendraient les petits moyens^ les petites ruses, les innocents imbroglios, les naïfs stratagèmes, les quiproquos ingénus de feu monsieur Scribe, et ses hussards et ses colonels, et ses demoiselles en tablier à bretelles roses qui courent après des papillons, et ses fantômes de pantins et ses ombres de marionnettes ? Le meilleur accident qui pourrait leur arriver, ce serait de se dissiper en l'air comme une vaine nuée, façonnée par quelque dieu ironique en forme de rien du tout.

Mais, chose encore plus grave 1 supposez qu'au moyen des changements à vue shakespeariens, l'action évoluât librement là où la pure logique l'entraîne, et que la saine et vigoureuse Poésie peignît au vif les caractères, les âmes, les passions, que deviendrait l'habileté spéciale des gens de tiii':atue, habileté qui consiste, pour les auteurs, h faire venir leurs personnages là où ils ne peuvent pas être ; pour les comédiens, à se faire valoir en ayant l'air de donner la vie à des fantoches; pour les metteurs en scène, à diriger les acteurs au milieu de mobiliers plus hérissés et nombreux que les barri-

cades en temps de révolution ; pour les peintres en décors et les dessinateurs de costumes, à habiller et à vêtir le néant, de façon à lui donner l'air d'être quelqu'un ou quelque chose !

Le Poète est terrible, effroyablement tyrannique ; il veut seulement qu'on lui obéisse, et d'ailleurs n'a besoin de personne. 11 ne lui faut ni les décors d'opéra à plantations compliquées, ni les costumes prétendus exacts, ni les allées et venues stériles, qui occupent la scène comme un écureuil occupe sa cage. Tout ce qu'il demande aux acteurs, c'est de bien prononcer et de dire avec un accent juste et avec des gestes sobres sa prose ou ses vers. Et il se charge du reste 1 Au contraire, que de ruses, que de finesses, que d'inventions heureuses et fertiles sans cesse renouvelées demandent, pour être bien interprétés, les innombrables points de suspension de monsieur Scribe, qui signifient tout ce qu'on veut, mille choses et notamment n'importe quoi ! Et même en dehors de ce pape du vaudeville à la triple tiare ornée de grelots vides, en dehors de ce pacha à cent mille queues, de ce prestigieux ouvrier qui dévide les écheveaux de fil à la façon des chats, que de collaborations empressées demande la comédie moderne faite comme l'entendent les directeurs, c'est-à-dire laissant à l'interprétation toute latitude!

Là, à la bonne heure ! on est utile, on sert à quelque chose, on s'enivre perpétuellement du Sera-t-ll dieu, table ou cuvette? Qu'allons-nous faire de cette scène-là? et de cette sortie? et de ce personnage? Dans le très remarquable Sphinx d'Octave Feuillet, il s'agissait, au premier aete, de cacher mademoiselle Sarah Bernhardt. Certes, sans tomber dans la platitude des épigrammes ressassées, la moindre chose y eût suffi. Au contraire, on imagina de planter sur la scène des vases gigantesques, hauts comme de grands chênes, afin de dissimuler derrière l'un d'eux la svelte comédienne. Voilà des fantaisies qui amusent ceux qui les trouvent

et cela fait passer toujours une heure ou deux... d'entr'acte! Croyez-vous qu'avec Shakespeare on aurait les mêmes aubaines, et qu'il se soucierait de ces grands diables de vases ? Au second acte du même Sphinx, Octave Feuillet s'était contenté d'esquisser la scène d'amour; on la corse au moyen d'un clair de lune. Au troisième acte, il s'agit d'empoisonner mademoiselle Groizette ; eh bien ! c'est une occasion de montrer un thé flambant neuf et de dévaliser toute la boutique du marchand de métal blanc, solidement argenté par le procédé Ruolz ; or ces intentions-là ne se trouvent pas toutes seules!

Il est vrai que lors des représentations françaises à Londres, le clair de lune manquant, la pièce en a souffert. Le barbare Shakespeare, s'il avait eu besoin d'un clair de lune, se serait contenté de le mettre dans ses vers, et de la sorte il aurait été facile de le faire briller partout, même en voyage. Mais alors, à quoi auraient servi le directeur et le décorateur, et les conseilleurs, et le semainier de service, chargé de monter la pièce?

Au fond, tous ces mobiliers, poufs, canapés, chaises longues encombrant la scène, ne sont que des barricades, uniquement destinées à empêcher, s'il se peut, Shakespeare d'entrer. Et on a si grande peur de voir entrer Shakespeare que l'accumulation des mobiliers arrive à la monomanic féroce. Dans Ulmproynptu de Versailles (scène III), Molière au moment de faire répéter sa comédie improvisée, dit à mesdemoiselles du Parc et Molière : u Mesdames, voilà des coffres qui vous serviront de fauteuils. » Pour expliquer ce passage, il n'y a pas besoin d'être grand clerc. Dans ce Versailles affaire, toujours débordé par leS|hôtes de tout état, et les réceptions de tout genre, on n'avait pas eu le temps d'apporter des sièges dans la salle de la comédie où se passe la scène, et c'est faute de mieux que Molière faisait asseoir les dames sur des coffres. Cependant, à la récente reprise de L'Impromptu, la scène était inondée de canapés, de chaises, de fauteuils ma-

gnifîqnes aux bras dorés, sur lesquels s'asseyaient sottement Brécourt, La Grange et du Croisy, tandis que les pauvres demoiselles se pelotonnaient sur des malles, comme des croûtes de pain montées en grade. Certes, si, ayant à sa disposition tant de sièges magnifiquement vêtus, Molière avait mis sa femme en pénitence sur un coffre, il aurait agi comme un grossier personnage, et les consuls de la Comédie-Française le savaient bien! Mais quoi! la scène étant vide, l'accès en aurait été facile, et qui sait? si ce misérable Shakespeare en avait profité pour s'introduire subrepticement sur cette scène illustre, oii doivent être admis les seuls académiciens!

Qui n'est frappé de l'étonnant retour qui s'est fait dans l'opinion à propos de l'œuvre de Berlioz ! Vivant, on ne voulait pas de ce génie, on l'insultait, on l'aurait volontiers jeté aux chiens, et lorsqu'ils exécutaient une symphonie de lui à l'Opéra, les musiciens croyaient faire une très bonne farce en introduisant dans leur partie Marie, trempe ton pain dans la sauce, ou J'ai du bon tabac! Mais aujourd'hui, au contraire, le nom de Berlioz, sur une affiche, suffit pour assurer la recette; on acclame le géant disparu,^ l'applaudit, on le fête, on l'adore, et on lui jette par brassées le laurier dont on lui refusait jadis une pauvre feuille humiliée. Savezvous à quoi tient, mon cher Louis, ce revirement en apparence contradictoire ?

Du temps que Berlioz était vivant, fixant avec mépris surlesPhilistins son œil de vautour, on le soupçonnait, non sans raison peut-être, d'être de connivence avec Shakespeare. Des agents de l'école agréable l'avaient filé, et positivement l'avaient surpris causant dans la forêt des Ardennes avec Shakespeare , à deux pas de Jacques le mélancolique et de Rosalinde habillée en garçon. Voilà pourquoi on s'écriait : « Sus à Berlioz! » et pourquoi il n'y avait pas pour lui assez de pommes cuites I

Car on se disait : « Si on laisse faire ce moderne

Orphée, si on ne le déchire pas en morceaux pendant qu'il en est encore temps, il amènera Shakespeare à rOpéra,et pourquoi pas ensuite à la Comédie-Française! et alors, ô scandale! sur la scène illustrée par Empis et Mazères, par Wuafflard et Fulgence, on verrait Roméo disant son amour à Juliette enfant, et Desdemone, et Imogène, et Hamlet dont le vent tord la plume noire, et le roi Lear avec sa barbe blanche échevelée dans l'ouragan ! Et au milieu de tout cela, que deviendrait monsieur Scribe! » C'est ainsi que les prudents vieillards poursuivaient Berlioz de leurs imprécations; mais à présent ils veulent bien que ce Titan foudroyé ait eu du génie ; ils applaudissent Roméo, et Faust, et Horold, et V Enfance du Christ, qu'importe ! Berlioz est mort, cloué sous la lame, couché dans la terre noire, on est bien certain qu'il n'amènera pas Shakespeare avec lui; et telle est la terreur que Titania et le duc d'Athènes excitent encore à l'un et l'autre bout de l'avenue de l'Opéra. Yoilà pourquoi Jean Aicard s'est fourré dans l'œil le doigt d'Eschyle. A la Comédie-Française entreront le génie, le talent, la facilité, les adroits et les savants, les heureux et les habiles, ift^ais quoi qull advienne ou qu'il arrive, comme dit monsieur Scribe, jamais Shakespeare !

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