‹ Paris (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · ARIS · texte numérisé non relu

ARIS

Ces deux géantes en viennent aux mains. De quel côté est la voie de fait impie?

Cela s'est-il jamais vu? Oui. C'est presque un fait normal. Paris s'en va seul, la France suit de force, et irritée; plus tard elle s'apaise et applaudit; c'est une des formes de notre vie nationale. Une diligence passe avec un drapeau; elle vient de Paris. Le drapeau n'est plus un drapeau, c'est une flamme, et toute la traînée de poudre humaine prend feu derrière lui.

Vouloir toujours; c'est le fait de Paris. Vous croyez qu'il dort, non, il veut. La volonté de Paris en permanence, c'est là ce dont ne se' doutent pas assez les gouvernements de transition. Paris est toujours à l'état de préméditation. 11 a une patience d'astre mûrissant lentement un fruit. Les nuages passent sur sa fixité. Un beau jour, c'est fait. Paris décrète un événement. La France, brusquement mise en demeure, obéit.

C'est pour cela que Paris n'a pas de conseil municipal.

Cet échange d'effluves entre Paris centre, et la France sphère, cette lutte qui ressemble à un balancement de gravitations, ces alternatives de résistance et d'adhésion, ces accès de colère de la nation contre la cité, puis ces acceptations, tout cela indique nettement que Paris, cette tête, est plus que la tète d'un peuple. Le mouvement est français, l'impulsion est parisienne. Le jour où l'histoire, devenue de nos jours si lumineuse, donnera à ce fait singulier la valeur qu'il a, on verra clairement le mode d'ébranlement universel, de quelle façon le progrès entre en matière, sous quels prétextes la réaction s'attarde, et comment la masse humaine se désagrège en avant-garde et en arrière-garde, de telle sorte que l'une est déjà à AVashington, tandis que l'autre est encore à César.

Sur ce conflit séculaire, et si fécond en émulation, de la nation et de la cité, posez la révolution, voici ce que donne ce grossissement : d'un coté .la Convention, de l'autre la Commune. Duel titanique.

Ne reculons pas devant les mots, la Convention incarne un fait définitif, le Peuple, et la Commune incarne un fait transitoire, la Populace. Mais ici la populace, personnage immense, adroit. Elle est la Misère, et elle a quinze siècles d'âge. Euménide vénérable. Furie auguste. Cette tête de Méduse a des vipères, mais des cheveux blancs.

La Commune a droit ; la Convention a raison. C'est là ce qui est superbe. D'un côté, la Populace, mais sublimée; de l'autre, le Peuple, mais transfiguré. Et des deux animosités ont un amour, le genre humain, et ces deux chocs ont une résultante, la Fraternité. Telle est la magnificence de notre révolution.

Les révolutions ont un besoin de liberté, c'est leur but, et un besoin d'autorité, c'est leur moyen. La convulsion étant donnée, l'autorité peut aller jusqu'à la dictature et la liberté jusqu'à l'anarchie. De là un double accès despotique qui a le sombre caractère de la nécessité, un accès dictatorial et un accès anarchique. Oscillation prodigieuse.

Blâmez si vous voulez, mais vous blâmez l'élément. Ce sont des faits de statique, sur lesquels vous dépensez de la colère. La force des choses se gouverne par A+B, et les déplacements du pendule tiennent peu de compte de votre mécontentement.

Ce double accès despotique d'assemblée, despotisme de foule, cette bataille inouïe entre le procédé à l'état d'empirisme et le résultat à l'état d'ébauche, cet antagonisme inexprimable du but et du moyen, la Convention et la Commune le représentent avec une grandeur extraordinaire. Elles font visible la philosophie de l'histoire.

La Convention de France et la Commune de Paris sont deux quantités de révolution. Ce sont deux valeurs, ce sont deux chiffres. C'est l'A plus B dont nous parlions tout à l'heure. Des chiffres ne se combattent pas, ils se multiplient. Chimiquement, ce qui lutte se combine. Révolutionnuirement aussi.

Ici l'avenir se bifurque et montre ses deux têtes : il y a plus de civilisation dans la Convention et plus de révolution dans la Commune. Les violences que fait la Commune à la Convention ressemblent aux douleurs utiles de Tenfantement.

Un nouveau genre humain, c'est quelque chose. Ne marchandons pas trop qui nous donne ce résultat.

Devant l'histoire, la révolution étant un lever de lumière venu à son heure, la Convention est une forme de la nécessité, la Commune est l'autre; noires et sublimes formes vivantes debout sur l'horizon, et dans ce vertigineux crépuscule où il y a tant de clarté derrière tant de ténèbres, l'œil hésite entre les silhouettes énormes des deux colosses.

L'un est Léviathan, l'autre est Béhémoth.

Il est certain que la révolution française est un commencement. Nescio quicl majiis nascUiir Iliade.

Remarquez ce mot : Naissance. Il correspond au mot Délivrance. Dire : la mère est délivrée, cela veut dire : l'enfant est né. Dire : la France est libre, cela veut dire l'âme humaine est majeure.

La vraie naissance, c'est la virilité.

Le IZi juillet 1789, l'heure de l'âge viril a sonné.

Qui a fait le l/i juillet?

La grande geôle d'état parisienne symbolisait l'esclavage universel.

Paris toujours un peu tenu en prison, c'a été de tout temps l'arrière-pensée des princes. Gêner qui nous gêne

est une politique. La Bastille au centre, une muraille à la circonférence, avec cela on peut régner. Murer Paris, ce fut le rêve. Stabilité sous clôture ; cette discipline imposée aux moines, on a voulu l'imposer à Paris. De là contre la croissance de cette ville mille précautions, et beaucoup de ceintures bouclées avec des tours. D'abord la circonvallalion romaine, à laquelle était adossée, prèsSaint-Merr}^ la maison de l'abbé Suger, puis le mur de Louis VU, puis le mur de Philippe-Auguste, puis le mur du roi Jean, puis le mur de Charles V, puis le mur de l'octroi de 1786, puis l'escarpe et contrescarpe d'aujourd'hui. Autour de cette ville, la monarchie a passé son temps à construire des enceintes, et la philosophie à les détruire. Comment? Par la simple irradiation de la pensée. Pas de plus irrésistible puissance. Un rayonnement est plus fort qu'une muraille.

Enfermer la ville est un expédient; l'amoindrir en serait un autre. Ceux à qui Paris fait peur y ont songé. Soutirer la vie à cette cité monstre et prodige, pourquoi pas? On a essayé. On installait volontiers les états généraux à Blois ; Bourges était déclaré capitale; de temps en temps les rois envoyaient le parlement à Pontoise; Versailles a été un exutoire. De nos jours on a proposé de mettre l'école polytechnique à Orléans; l'école de droit à Rouen, l'école de médecine à Tours, l'institut ici, la cour de cassation là, etc. De cette façon, on clivait Paris; cliver un diamant, c'est le couper en petits morceaux. On avait vingt petits Paris au lieu d'un gros. Admirable moyen de convertir trente millions en trente mille francs. Demandez à un la- I)idairo ce qu'il pense de la décentralisation du Régent.

Le fait fatal, le fait brutal, si vous voulez, a déjoué toutes ces combinaisons.

Sous cette réserve qu'il n'y a jamais rien que d'approximatif dans l'assimilation du fait et de l'idée, l'agrandissement matériel donne, en de certains cas, la mesure de l'agrandissement moral. Paris a «l'abord tenu tout entier dans l'ile Notre-Dame; puis il a jeté un pont, comme le

petit oiseau qui veut sortir donne un coup de bec dans l'œuf; puis, sous Pliilippe-Auguste, il a eu sept cents arpents de surface, et il a émerveillé Guillaume le Breton; puis, sous Louis XI, il a eu trois quarts de lieue de tour, et il a enthousiasmé Philippe de Comines; puis, au dixseptième siècle, il a eu quatre cent treize rues, et il a ébloui Félibien. Au dix-huitième siècle, il a fait la révolution, et sonné la grande cloche d'appel, avec six cent soixante mille habitants. Aujourd'hui il en a dix-huit cent mille. C'est un plus gros bras qui peut secouer une plus grosse corde.

Le tocsin d'aujourd'hui est un tocsin pacifique. C'est la vaste sonnerie joyeuse du travail invitant toutes les nations à l'exposition du chef-d'œuvre de chacune.

Quelque chose de nous est toujours penché sur nos enfants, et dans le temps futur il entre une dose du temps actuel. La civilisation traverse des phases quelconques, toujours dominées par la phase précédente. Aujourd'hui, sur tout ce qui est, et sur tout ce qui sera, la révolution française est en surplomb. Pas un fait humain que ce surplomb ne modifie. On se sent pressé d'en haut, et il semble que l'avenir ait hâte et double le pas. L'imminence est une urgence; l'union continentale, en attendant l'union humaine, telle est présentement la grande imminence; menace souriante. Il semble, à voir de toutes parts se constituer des landwebrs, que ce soit le contraire qui se prépare ; mais ce contraire s'évanouira. Pour qui observe du sommet de la vraie hauteur, il y a dans la nuée de l'horizon plus de rayons que de tonnerres. Tous les faits

suprêmes de notre temps sont pacificateurs. La presse, la vapeur, le télégraphe électrique, Tunité métrique, le libre échange, ne sont pas autre chose que des agitateurs de l'ingrédient Nations dans le grand dissolvant Humanité. Tous les raihvays qui paraissent aller dans tant de directions dilTérentes, Pétersbourg, Madrid, Naples, Berlin, Vienne, Londres, vont au même lieu, la Paix. Le jour où le premier air-navire s'envolera, la dernière tyrannie rentrera sous terre.

Le mot Fraternité n'a pas été en vain jeté dans les profondeurs, d'abord du haut du Calvaire, ensuite du haut de 89. Ce que Révolution veut, Dieu le veut. L'àme humaine étant majeure, la conscience humaine est lucide. Cette conscience est révoltée par la voie de fait dite guerre. Les guerres offensives en particulier, contenant un aveu naïf de convoitise et de brigandage, sont condamnées par l'humanité honnête du genre humain. Remettre en marche les armures n'est décidément plus possible ; les panoplies sont vides, les vieux géants sont morts. Césarisme, militarisme, il y a des musées pour ces anliquités-là. L'abbé de Saint-Pierre, qui a été le fou, est maintenant le sage. Quant à nous, nous pensons comme lui ; et nous nous figurons sans trop de peine que les hommes doivent finir par s'aimer. Vivre en paix, est-ce donc si absurde? On peut, ce nous semble, rêver une époque où lorsque quelqu'un dira : propreté, promptitude, exactitude, bon service, on ne songera pas tout d'abord à un canon se chargeant par la culasse, et où le fusil à aiguille cessera d'être le modèle de toutes les vertus.

Insistons-y, un certain empiétement du présent sur l'avenir est nécessaire. Cette vague figuration de ce qui sera dans ce qui est, Paris l'esquisse. C'est pour la faire mieux saillir, et pour l'éclairer des deux côtés, que, tout ù l'heure, en regard de l'avenir, nous avons placé le passé. Le fruit est bon à voir, mais maintenant retournez l'arbre, et montrez sa racine. Cette histoire qu'on vient de revoir, on peut en refaire et en varier le raccourci ; on n'en modifiera ni le sens ni le résultat. Changer l'attitude ne change point le corps.

Qu'on interroge, non les archives de l'empire, car le mot Archives de V Empire s'applique seulement aux deux périodes I8O/1-I8I/1 et 1852-18G7, et hors de là n'a aucun sens, qu'on interroge et qu'on remue jusqu'au fond les Archives de France, et, de quelque façon que la fouille soit faite, pourvu que ce soit de bonne foi, la même histoire incorruptible en sortira.

Cette histoire, qu'on la prenne telle qu'elle est, qu'on en ait la quantité d'horreur qu'elle mérite, à la condition qu'on finisse par admirer. Le premier mot est Roi, le dernier mot est Peuple. L'admiration comme conclusion, c'est là ce qui caractérise le penseur. 11 pèse, examine, compare, sonde, juge; puis, s'il est tourné vers le relatif, il admire, et, s'il est tourné vers l'absolu, il adore. Pourquoi? parce que dans le relatif il constate le progrès ; parce que dans l'absolu il constate l'idéal. En présence du progrès, loi des faits, et de l'idéal, loi des intelligences, le philosophe aboutit au respect. Le coup de sifllet final est d'un idiot.

Admirons les peuples chercheurs, et aimons-les. Ils sont pareils aux Empédocles dont il reste une sanda'e et aux Christophe Colombs dont il reste un monde. Us s'en vont à leurs risques et périls dans le grand travail de l'ombre. Ils ont souvent aux mains la boue du déblaiement à tâtons Leur reprocherez-vous les déchirures de leurs habits d'ouvriers? 0 sombres ingrats que vous êtes!

Dans l'histoire humaine, parfois c'est un homme qui est le chercheur, parfois c'est une nation. Quand c'est une nation, le travail, au lieu de durer des heures, dure des siècles, et il attaque l'obstacle éternel par le coup de pioche continu. Cette sape des profondeurs, c'est le fait vital et permanent de l'humanité. Les chercheurs, hommes et peuples, y descendent, y plongent, s'y enfoncent, parfois y disparaissent. Une lueur les attire. Il y a un engloutissement redoutable au fond duquel on aperçoit cette nudité divine, la Vérité.

Paris n'y a point disparu.

Au contraire.

Il est sorti de 93 avec la langue de feu de l'avenir sur le front.

Depuis les temps historiques, il y a toujours eu sur la terre ce qu'on nomme la ville, i'rbs résume o/'6<".v. 11 faut le lieu qui pense.

11 faut l'endroit cérébral, le générateur de Tiiiilialive, l'urgaiie de volonté et de liberté, qui fait les actes quand le genre humain est éveillé, et, quand le genre humain dort, les rêves.

L'univers sans la ville; il v a là comme une idée de

décapitation. On ne se figure pas la civilisation acéphale.

Il faut la cité dont tout le monde est citoyen.

Le genre humain a besoin d'un point de repère universel.

Pour nous en tenir à ce qui est élucidé, et sans aller chercher dans les pénombres les cités mystérieuses, Gour en Asie, Palenqué en Amérique, trois villes, visibles dans la pleine clarté de l'histoire, sont d'incontestables appareils de l'esprit humain.

Jérusalem, Athènes, Rome. Les trois villes rhythmiques.

L'idéal se compose de trois rayons : le Vrai, le Beau, le Grand. De chacune de ces trois villes sort un de ces trois rayons. A elles trois, elles font toute la lumière.

Jérusalem dégage le Vrai. C'est là qu'a été dite par le martyr suprême la suprême parole : Liberté^ Égalité, Fraterniié. Athènes dégage le Beau. Rome dégage le Grand.

Autour de ces trois villes, l'ascension humaine a accompli son évolution. Elles ont fait leur œuvre. Aujourd'hui de Jérusalem il reste un gibet, le Calvaire ; d'Athènes, une ruine, le Parthénon; de Rome, un fantôme, l'empire romain.

Ces villes sont-elles mortes? ^on. L'œut brisé ne représente pas la mort de l'œuf, mais la vie de l'oiseau. Hors de ces enveloppes gisantes, Rome, Athènes, Jérusalem, plane l'idée envolée. Hors de Rome la Puissance, hors d'Athènes l'Art, hors de Jérusalem la Liberté. Le Gi-and, le Beau, le Vrai.

En outre elles vivent en Paris. Paris est la somme de ces trois cités. 11 les amalgame dans son unité. Par un côté, il ressuscite Rome, par l'autre, Athènes, par l'autre, Jérusalem. Du cri du Golgotha il a tiré les Droits de l'homme.

Ce logarithme de trois civilisations rédigées en une formule unique, cette pénétration d'Athènes dans Rome et de Jérusalem dans Athènes, cette tératologie sublime du progrès faisant effort vers l'idéal, donne ce monstre et produit ce chef-d'œuvre : Paris.

Dans cette cité-là aussi il y a eu un crucifix. Là, et pendant dix-huit cents ans aussi, — nous avons compté les gouttes de sang tout à Theure, — en présence du grand crucifié, Dieu, qui pour nous est THomme, a saigné l'autre grand crucifié, le Peuple.

Paris, lieu de la révélation révolutionnaire, est la Jérusalem humaine.

La fonction de Paris, c'est la dispersion de l'idée.

Secouer sur le monde l'inépuisable poignée des vérités, c'est là son devoir, et il le remplit. Faire son devoir est un droit.

Paris est un semeur. Où sème-t-il? Dans les ténèbres. Que sème-t-il? Des étincelles. Tout ce qui, dans les intelligences éparses sur cette terre, prend feu çà et là, et pétille, est le fait de Paris. Le magnifique incendie du progrès, c'est Paris qui l'attise. Il y travaille sans relâche. II y jette ce combustible, les superstitions, les fanatismes, les haines, les sottises, les préjugés. Toute cette nuit fait de la flamme, et, grâce à Paris, chauffeur du bûcher sublime, monte et se dilate en clarté. De là le profond éclairage des esprits. Voilà trois siècles surtout que Paris triomphe dans ce lumineux épanouissement de la raison, qu'il envoie de la civilisation aux quatre vents, et qu'il prodigue la libre pensée aux hommes; au seizième siècle, par Rabelais, — qu'importe la tonsure! — au dix-septième, par Molière, — qu'importe le travestissement et le masque ! — au dix-huitième, par Voltaire, — qu'importe l'exil!

Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison, qu'on nous passe le mot, Rabelais le Père, Molière le Fils,

Voltaire l'Esprit, ce triple éclat de rire, gaulois au seizième siècle, humain au dix-septième, cosmopolite au dix-huitième, c'est Paris.

Ajoutez-y Danton, pourtant.

Paris a sur la terre une influence de centre nerveux. S'il tressaille, on frissonne.

11 est responsable et insouciant. Et il complique sa grandeur par son défaut.

Il se contente trop souvent d'avoir de la joie. Joie athénienne aux yeux de l'historien, joie olympienne aux yeux du poëte.

Cette joie est souvent une faute. Quelquefois elle est une force.

Elle vient en aide à la raison.

A l'heure qu'il est, et nous ne saurions trop en prendre acte, nous, philosophes, la guerre étant dans la coulisse et prête à rentrer en scène, Paris raille la guerre. La grosse voix militaire le fait rire. Bon commencement. C'est là une gaieté de faubourien, mais Paris est surtout de son faubourg. Le caporalisme ayant cessé d'être une grandeur française et étant devenu une grandeur tudesque, Paris est à l'aise pour s'en moquer. Cette moquerie est saine. Dans les Miettes de Vllistoire, vivant et puissant livre, on lit ceci : « Un jour Henri VIII n'aima plus sa femme ; de là une religion. » On pourra dire de même : « Un jour Paris n'aima plus le soldat; de là une guérison. »

Le caporalisme, c'est l'absolutisme. C'est Narvaëz. C'est Bismarck. Le despotisme est un paradoxe. L'omnipotence militaire monarchique offense le bon goût.

— Sifflons cela, dit Paris. Et il prend sa clef dans sa poche. La clef de la Bastille.

Paris a été trempé dans le bon sens, ce Styx qui ne laisse point passer les ombres. C'est par là que Paris est invulnérable.

Il sengoue comme toutes les autres foules, puis brusquement, devant les apothéoses, les Tedeums, les cantates, les fanfares, il perd son sérieux.

Et voilà les apothéoses en danger.

Le roi de Prusse est grand. Il a sur sa monnaie une couronne de laurier, sur sa tète aussi. C'est à peu près un C^sar. Il est en passe d'être empereur d'Allemagne. Mais Paris sourira. C'est terrible.

Que faire à cela?

Sans doute les uniformes du roi de Prusse sont beaux; mais vous ne pouvez pas forcer Paris à admirer la passementerie de l'étranger.

Bien des choses seraient ou voudraient être; mais le rire de Paris est un obstacle.

Des principes d'autrefois, qui étaient crénelés et armés, légitimité, grâce de Dieu, inviolabilité séculaire, etc., sont tombés devant « ce rictus », comme l'appelle Joseph de Maistre.

La tyrannie est un Jéricho dont ce rire fait crouler les tours.

Les puissances terrestres que la messe noire foudroyait, un refrain de faubourien les exécute. Etre excommunié était une forme de la démolition ; être chansonné en est une autre.

La gaieté de Paris est efficace, parce que, venant des en-

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iraillcs du peuple, elle se rattache à des profondeurs tragiques.

C'est à Paris, désormais, nous l'avons indiqué plus haut, qu'est Vurhi el orbi. Mystérieux déplacement du pouvoir spirituel.

Au balcon du Ouirinal succède cette boite à compartiments qu'on appelle la casse d'imprimerie. De ces alvéoles sortent, ailées, les vingt-cinq lettres de l'alphabet, ces abeilles. Pour n'indiquer qu'un détail, dans une seule année, 186^, la France a exporté pour dix-huit millions deux cent trente mille francs de livres. Les sept huitièmes de ces livres c'est Paris qui les imprime.

Les clefs de Pierre, l'allusion décourageante à la porte du ciel plutôt fermée qu'ouverte, sont remplacées par le rappel perpétuel du bien qu'ont fait aux peuples les grandes âmes, et si Saint-Pierre de Rome est un plus vaste dôme, le Panthéon est une plus haute pensée. Le Panthéon, plein de grands hommes et de héros utiles, a au-dessus de la ville le rayonnement d'un tombeau-étoile.

Ce qui complète et couronne Paris, c'est qu'il est littéraire.

Le foyer de la raison est nécessairement le foyer de l'art. Paris éclaire dans les deux sens; d'un côté la vie réelle, de l'autre la vie idéale. Pourquoi celte ville est-elle éprise du beau? Parce qu'elle est éprisedu vrai. Ici apparaît dans son néant la puérile distinction entre le fond et la forme, dont une fau.sse école de critique a vécu pendant trente ans. Fond et forme, idée et image sont, dans l'art complet, des identités. La vérité donne la lumière blanche; en traversant ce milieu étrani^^e qu'on nomme le poète, elle reste lumière et devient couleur. Une des puissances du génie, c'est qu'il est prisme. Elle reste réalité et devient imagination. La grande poésie est le spectre solaire de la rai.son hufiiainf.

Paris n'est pas une ville ; c'est un gouvernement. « Qui que tu sois, voici ton maître. » Je vous défie de porter un autre chapeau que le chapeau de Paris. Le ruban de cette femme qui passe gouverne. Dans tous les pays, la façon dont ce ruban est noué fait loi. Le boy de Blackfriars copie le gamin de la rue Grenetat. La manola de Madrid a encore aujourd'hui pour idéal la grisette. Caillié, le blanc qui a vu Tombouctou, disait avoir trouvé, dans le Bagamedri, sur la hutte d'un nègre, cette inscription : A VinsLar de Paris. Paris a ses caprices, ses fauts goûts, ses illusions d'optique ; un moment il a mis Lafon au-dessus de Talma et Wellington au-dessus de Napoléon. Quand il se trompe, tant pis pour le bon sens universel. La boussole est affolée. Le progrès est quelques instants à tâtons.

L'autorité allant dans un sens, l'opinion allant dans l'autre; un gouvernement obscur sur un peuple lumineux: ce phénomène se voit parfois, même à Paris. Paris le traverse comme on traverse une pluie. Le lendemain il se sèche au soleil.

C'est à Paris qu'est l'enclume des renommées. Paris est le point de départ des succès. Qui n'a pas dansé, chanté, prêché, parlé devant Paris n'a pas dansé, chanté, prêché et parlé, Paris donne la palme et il la chicane. Ce distributeur de popularité a parfois des avarices. Les talents, les esprits, les génies, sont de sa compétence, et il conteste volontiers, et le plus longtemps qu'il peut, les plus

grands. Qui a été plus nié que Molière*? Et, à ce sujet, disons-le en passant, que l'artiste et le poëte ne souhaitaient pas trop n'être point contestés. Être discuté, c'est traverser l'épreuve. Épuiser de son vivant la contradiction est utile. Le rabais qui n'aura pas été essayé sur vous votre vie durant, vous le subirez plus tard. A la mort, les incontestés décroissent et les contestés grandissent. La postérité veut toujours retravailler à une gloire.

Paris, insistons-y, est un gouvernement. Ce gouvernement n'a ni juges, ni gendarmes, ni soldats, ni ambassadeurs; il est rinfiltration, c'est-à-dire la toute-puissance. Il tombe goutte à goutte sur le genre humain, et le creuse. En dehors de qui a la qualité officielle d'autorité, audessus, au-dessous, plus bas, plus haut, Paris existe, et sa façon d'exister règne. Ses livres, sesjournaux, son théâtre, son industrie, son art, sa science, sa philosophie, ses routines qui font partie de sa science, ses modes qui font partie de sa philosophie, son bon et son mauvais, son bien et son mal, tout cela agite les nations et les mène. Vous empêcherez plus aisément l'invasion des sauterelles que l'invasion des modes, des mœurs, des 'élégances, des ironies, des enthousiasmes. Gela entre partout, et opère irrésistiblement. Toutes ces choses, qui sont Paris, sont autant de rongeurs invisibles. Dans toutes les constructions sociales et politiques actuellement solides et satisfaisantes au regard, Paris, à l'état latent, pullule, sape et mine, met nageant les surfaces qui restent intactes. Ce fourmillement des idées parisiennes, dry-rot effrayant, évide l'intérieur des pouvoirs patents, met dedans l'inconnu, et les laisse

Avant qu'un peu de terre, obtenue par prière, Pour jamais dans la tombe eût enfermé Molière, Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. L'ignorance et l'erreur, à ses naissantes pièces, En habits de marquis, en robes de comtesses, Venaient pour diilamer son chef-d'œuvre nouveau. Et secouaient la tête à l'endroit le pins beau.

Etc. (BOILEAU.)

debout jusqu'au jour de la chute en poussière. Même dans les pays hiérarchiques, tels que la Grande-Bretagne, ou despotiques, tels que la Russie, ce travail de Paris se fait. La réforme, en Angleterre, résulte de notre suffrage universel. Et c'est bien. Le présent, si robuste qu'il semble et si hautain qu'il soit, est attaqué de cette maladie incurable, l'avenir. Tous les matins, l'humanité en s'éveillant regarde le coin de son mur. Paris y affiche son spectacle jusqu'à ce qu'il y affiche sa révolution. Que donne-t-on aujourd'hui? Scjibe. Et demain? Lafayette.

Quand il est mécontent, Paris se masque. De quel masque? D'un masque de bal. Aux heures où d'aufres prendraient le deuil, il déconcerte étrangement l'observateur. En fait de suaire, il met un domino. Chansons, grelots, mascarades, tous les airs penchés de l'abâtardissement, pyrrhiques excessives, musiques bizarres, la décadence jouée à s'y méprendre, des fleurs partout. Transformation gaie. Y réfléchir.

Un défunt procureur général, fort peu malveillant pour le pouvoir, s'est fâché tout rouge contre Paris. Son mécontentement contre les Parisiens produisit des catilinaires contre les Parisiennes. Ce magistrat, qui était, à ce qu'il paraît, de l'Académie, a prolongé ses réquisitoires jusque sur les toilettes des femmes. La mort l'a surpris prématurément, car probablement le sévère accusateur officiel, en sortant de sa colère contre le trop d'ampleur des jupes, eut passé à la seconde question, le trop de largeur des consciences; et, après s'être énergiquement indigné de beaucoup de bijoux sur une femme, il nous eût

dit l'effet que lui faisaient beaucoup de serments sur un homme.

On est Caton ou on ne Test pas.

Il existe d'autres vieillards, éloignés de Paris pour des motifs quelconques depuis quinze ou seize ans, qui vivent solitaires, qui ne voient jamais d'autres toilettes que celle de l'aurore sortant de la mer, et qui sont plus indulgents. Ils aiment ces villes où le soudain est toujours caché. D'ailleurs, dans les villes où il y a de la femme, il y a du héros. Les excès de parure ont au fond la même source que les excès de bravoure. Prenez garde, cette langueur n'est peut-être que l'attente d'une occasion. On a vu les efféminés se redresser virils. Une ville était plus vaillante que Sparte; c'était Sybaris. Supposez, par exemple, le territoire à défendre, un roulement de tambour à la frontière, et vous verrez. Quelle plus folle journée que le dixhuitième siècle? Le soir arrivé, c'est la Convention, c'est la Patrie en danger, c'est le premier venu immense, c'est Rouget de Lisle trouvant le chant dont Barra trouve l'action, c'est la France des Quatorze armées. Sur ce, comptez les défauts, et requérez contre Paris. Montrez-lui le poing. Pourquoi pas? Boerhaave, étudiant les fièvres cérébrales, s'écriait : Que de mal on peut dire du soleil!

En quatre mots, et tout net, Paris ne recule pas.

Pourtant il a ses inconséquences, parfois coupables. Ainsi il s'est ému pour la Pologne et ne s'émeut pas pour l'Irlande; il s'est ému pour Tltalie et ne s'émeut pas pour la Roumanie, qui est Italie; il s'est ému pour la Grèce et et ne s'émeut pas pour la Crète, qui est Grèce. Il y a quarante ans, Psara l'a soulevé; aujourd'hui Arcadion le laisse froid. Même héroïsme pourtant, même cause, même droit; mais autre moment. Hélas! Paris aussi a ses sommeils. Quandoque bonus dormilat. Quelquefois, cette immensité a pour occupation le néant.

Il faut l'aimer, il faut la vouloir, il faut la subir, cette ville frivole, légère, chantante, dansante, fardée, fleurie,

redoutable, qui, nous l'avons dit, à qui la prend donne la puissance, que Maximilien. aïeul de Charles-Quint, aurait payée de tout son empire, que les Girondins auraient achetée de leur sang et que Henri IV eut pour une messe. Ses lendemains sont toujours bons. La folie de Paris, cuvée, est sagesse.

Mais, dira-t-on, le Paris immédiatement actuel, le Paris de ces quinze dernières années, ce tapage nocturne, ce Paris de mascarade et de bacchanale, auquel on applique particulièrement le mot décadence, qu'en pensez-vous? Ce que nous en pensons ? Xous n'y croyons pas. Ce Paris-là existe-t-il? S'il existe, il est au vrai Paris du passé et de l'avenir ce qu'est une feuille à un arbre. Moins encore. Ce qu'est une excroissance à un organisme. Jugerez-vous le chêne sur le gui? Jugerez-vous Cicéron sur le pois chiche?

Un peu d'ombre flottante ne compte pas dans un immense lever d'aurore. Nous nions la décadence, nous ne nions pas la réaction. Une réaction ressemble à une décadence; faites la différence pourtant : la décadence est incurable, la réaction n'est que momentanée. Qu'en cet instant où nous sommes la réaction sévisse, nous n'en disconvenons point. Nous constatons volontiers une réaction actuelle, aussi violente, et par conséquent aussi faible qu'on voudra, et sur tous les points, et qui se manifeste à peu près partout, contre l'ensemble du fait révolutionnaire et démocratique, contre tout le mouvement d'esprits dérivé de 89, contre toutes les idées qui ont la vie et l'avenir. Cette réaction, si vaillamment dénoncée par l'éloquence fière et forte d'Eugène Pelletan, par l'étincelante

gaieté philosophique de Pierre Véron, par Tironie pénétrante et profonde de Henri llochefort, par Michelet, par Auguste Yillemot, par Louis Llbach, et par la généreuse indignation de presque tous les écrivains démocratiques, essaie de remonter tous les courants de la révolution, le courant littéraire comme le courant politique, le courant philosophique comme le courant social, le courant des idées comme le courant des faits, et prend le progrès à rebours et le siècle à contre-sens. Nous en sommes peu inquiets. Cet oïdium des intelligences est superficiel ; le fond de la pensée publique n'est point touché ; quel que soit l'effort rétrograde, la tendance de l'époque n'en sera en rien altérée. C'est la minute qui est malade, non le siècle.

Cela voudrait être un retour au passé, passé politique absolutiste, passé littéraire monarchique, restauration du droit divin comme principe et du goût classique comme dogme. Peine perdue. Ce contre-courant produit par un barrage disparaîtra avec le barrage. Cette réaction, dont sourient les penseurs, durera ce que durent les réactions, le temps que le reflux arrive. Or le reflux des principes est aussi éternel, aussi absolu et aus>i certain que le reflux des océans. Donc passons. De Bas-Empire point.

Le fond du siècle est grand et honnête. Disons-le, après la révolution française, aucune gangrène de peuple n'est possible. Grâce à la France pénétrante, grâce à notre idéal social infiltré à cette heure dans toute les intelligences humaines, d'un pôle à l'autre, grâce à ce vaccin sublime, l'Amérique se guérit de l'esclavage, la Russie, du servage, Rome, du fanatisme, les croyances, de l'absurdité, les codes, de la barbarie. De chaque chose, le virus ôté, voilà la révolution vue par un de ses plus grands côtés. Regardez. Constatez, sinon le fait régnant, du moins la tendance souveraine. C'est l'éducation sans la compression, l'enseignement sans le pédantisme, l'ordre sans le despotisme, la correction sans la vindicte, le moi sansl'égoïsmc, la concurrence sans le combat, la liberté sans l'isolement,

riiomme sans la bête, la vérité sans la glose. Dieu sans Bible. Qu'est-ce que la révolution française ? Un vaste assainissement. Il y avait une peste, le passé. Cette fournaise a brûlé ce miasme.

YI

Mal parler de Paris, Finjurior, lo railler, le dédaigner, cela est sans inconvénient. Prendre avec les colosses un air de mépris, rien n'est plus facile. C'est même enfantin. Il y a là-dessus des rédactions toute faites. Défiez-vous des ritournelles, c'est comme en pédagogie la comparaison des poètes vivants à Claudien, à Lucain et à Stace. Cela date de loin. Cecchi déclare que Dante n'est qu'un Stace ; pour Scudéry, Corneille n'est qu'un Claudien ; pour Greene, Shakespeare n'est qu'un Lucain et un Gongora. Voilà Dante, Corneille et Shakespeare bien malades. Ces procédés de critique, qui ont pris place dans les cahiers d'expressions des rhétoriciens, sont vieux ; mais qu'importe? ils servent encore aujourd'hui. De même Paris n'est qu'une Gomorrhe. Sodome est la variante de Joseph de Maistre.

Paris était haï, c'est un devoir de l'aimer. Pourquoi le hait-on ? Parce qu'il est foyer, vie, travail, incubation, transformation, creuset, renaissance. Parce que de toutes ces choses régnantes aujourd'hui, superstition, stagnation, scepticisme, obscurité, recul, hypocrisie, mensonge, Paris est le contraire magnifique. A une époque où les syllabus décrètent l'immobilité, il fallait rendre un service au genre humain, prouver le mouvement. Paris le prouve. Comment? En étant Paris.

Être Paris, c'est marcher.

A cette iieure de réaction contre toutes les ten-

daiices du progrès, dénonce de tous côtés, de par l'encjxlique, de par le droit divin, de parle « bon goût », de par le magisler dixH„ de par Tornière, de par la tradition, etc., en cette insurrection flagrante de tout le passé, passé fanatique, passé scolastique, passé autoritaire, contre ce puissant dix-neuvième siècle, fils de la révolution et père de la liberté, il est utile, il est nécessaire, il est juste de rendre témoignage à Paris. Attester Paris, c'est affirmer, en dépit de toutes les apparences évidentes acceptées du vulgaire, la continuation de la vaste évolution humaine vers la libération universelle. Au moment où nous sommes, la coalition nocturne des vieux préjugés et des vieux régimes triomphe, et croit Paris en détresse, à peu près comme les sauvages croient le soleil en danger pendant réclipse. •

Cette affirmation de Paris, ce livre la fait.

Cette affirmation, elle est dans les pages qu'on lit en ce moment. Affirmation de la démocratie, affirmation de la paix, affirmation du siècle. Pourtant indiquons ce qui est en notre pensée le côté réservé. Une affirmation n'existe qu'à la condition d'être en même temps une négation. Donc les pages nient quelque chose.

C'est un Oui qui dit Non.

Du reste, en écrivant ces quelques feuilles, nous n'engageons pas plus le livre* que nous ne sommes engagés par lui. Si quelqu'un dans ce livre est peu de chose, c'est nous. Un édifice bâti par une éblouissante légion d'esprits, voilà ce que c'est que ce livre. Si à tous les noms dont il ofire la pléiade, il réunissait les autres noms lumineux qui, pour des raisons diverses, lui manquent, ce livre, ce serait Paris même. Quant à nous, ainsi que cela convient, nous sommes sur le seuil, presque dehors. Absent de la ville, absent du livre. Il existe au delà de nous, et nous sommes en deçà. Isolement humble et sévère que nous acceptons.

* Lo livre Paris-Guide.

50 l'AKlS.

DECLAKATION DE PAIX

Que l'Europe soit la bienvenue.

Qu'elle entre chez elle. Qu'elle prenne possession de ce Paris qui lui appartient, et auquel elle appartient. Qu'elle ait ses aises et qu'elle respire à pleins poumons dans cette ville de tous et pour tous, qui a le privilège de faire des actes européens ! c'est d'ici que sont parties toutes les hautes impulsions de l'esprit du dix-neuvième siècle ; c'est ici que s'est tenu, magnifique spectacle contemporain, pendant trente-six ans de liberté, le concile des intelligences ; c'est ici qu'ont été posées, débattues et résolues dans le sens de la délivrance, toutes les grandes questions de cette époque : droit de l'individu, base et point de départ du droit social, droit du travail, droit de la femme, droit de l'enfant, abolition de l'ignorance, abolition de la misère, abolition du glaive sous toutes ses formes, inviolabilité de la vie humaine.

Comme les glaciers, qui ont on ne sait quelle chasteté grandiose, et qui, d'un mouvement insensible, mais irrésistible et inconnu, rejettent sur leur morène les blocs erratiques, Paris a mis dehors toutes les immondices, la voirie, les abattoirs, la peine de mort. Cette pénalité, inquiétude de la conscience publique qui sent là un empiétement sur

rinconmi, Paris Ta supprimé autant qu'il était en lui. Il a compris que l'écliafaud cliassé, c'était, dans un temps donné, Téchafaud détruit, et il a mis la guillotine à la porte. De cette façon, il a été aussi peu complice que possible du suicide qui a eu lieu dernièrement par le moyen du bourreau, la société obéissant à la réquisition d'un enfant monstre*. En dépit de la fiction de l'enceinte fortifiée, la Roquette, c'est dehors. On pend dans Londres, on ne pourrait guillotiner dans Paris. De même qu'il n'y a plus de Bastille, il n'y a plus de place de Grève. Si l'on essayait de redresser la guillotine devant l'hôtel de ville, les pavés se soulèveraient. Tuer dans ce milieu humain n'est plus possible. Présage décisif et certain. Le pas qui reste à faire est celui-ci : mettre hors la loi ce qui est hors la ville. 11 se fera. La sagesse du législateur est de suivre le philosophe, et ce qui a son commencement dans les esprits a inévitablement sa fin dans le code. Les lois sont le prolongement des mœurs. Enregistrons les faits à mesure qu'ils se présentent. Dès à présent, quand la peine de mort opère sur une place publique de France, défense est faite à l'armée de regarder l'échafaud; les hommes de garde ne doivent point faire face au supplice, et les soldats ont ordre de tourner le dos à la loi. C'est là, à vrai dire, une exécution de la guillotine. 11 faut louer l'autorité publique quelconque qui l'a voulue.

Au fond, cette autorité, c'est Paris.

Paris est un flambeau allumé. Un flambeau allumé a une volonté.

Paris après 89, la révolution politique, a fait d830, la révolution littéraire; remise en équilibre des deux régions, la région de l'idée appliquée et la région de l'idée pure; installation dans l'intelligence de la démocratie installée dans l'état; suppression des routines ici comme des abus là; transformation du goût français en goût euro-

' Lemaire.

péen; remplacement d'un art ayant pour souverain le public par un art ayant pour élève le peuple. Ce peuple, celui de Paris, est déjà pensif et profond. Prenez ce petit être qu'on appelle le gamin de Paris : en révolution que fait-il? 11 respecte le chemin de fer et démolit l'octroi; et l'instinct de cet enfant éclaire toute l'économie politique. C'est à Paris que la question des banques s'élabore et que se centralise ce vaste et fécond mouvement coopératif qui, donnant raison aux prévisions du grand socialiste de I8Z18, Louis Blanc, amalgame le capitaliste à l'ouvrier, associe les industries sans gêner la liberté, proportionne le résultat à l'effort, et résout l'un par l'autre les deux problèmes du bien-être et du travail. Les préjugés et les erreurs sont des torsions qui exigent un redressement; l'appareil orthopédique, ébauché par Piamus, agrandi par Rabelais, retouché par Montaigne, rectifié par Montesquieu, perfectionné par Voltaire, complété par Diderot, achevé par la Constitution de l'an II, est à Paris. Paris tient école. École de civilisation, école de croissance, école de raison et de justice. Que les peuples viennent se tremper Pâme dans ce tourbillon de vie ! que les nations viennent vénérer cet hôtel de ville d'où est sorti le suffrage universel, cet Institut, avant peu régénéré, d'où sortira l'enseignement gratuit et obligatoire, ce Louvre d'où sortira l'égalité, ce champ de Mars d'où sortira la fraternité. Ailleurs on forge des armées ; Paris est une forge d'idées.

Bonne espérance à l'avenir! Paris est la ville de la puissance par la concorde, de la conquête par le désintéressement, de la domination par l'ascension, de la victoire par l'adoucissement, de la justice par la pitié et de l'éblouissement par la science. De l'Observatoire la philosophie voit une plus grande quantité de Dieu que la religion n'en voit de Notre-Dame. Dans cette cité prédestinée, le contour vague, mais absolu, du progrès, est partout reconnaissable; Paris, chef-lieu d'Europe, est déjà hors de l'ébauche, et, dans toutes les révolutions qui dégagent len-

temeiit sa forme définitive, on distingue la pression de ridéal comme on voit sur le bloc de glaise à demi pétri le pouce de Michel-Ange.

Le merveilleux phénomène d'une capitale déjà existante représentant une fédération qui n'existe pas encore, et d'une ville ayant l'envergure latente d'un continent, Paris nous l'offre. De là l'intérêt pathétique qui se môle au puissant spectacle de cette cité âme.

Les villes sont des bibles de pierre. Celle-ci n'a pas un dôme^ pas un toit, pas un pavé, qui n'ait quelque chose à dire dans le sens de l'alliance et de l'union, et qui ne donne une leçon, un exemple ou un conseil. Que les peuples viennent dans ce prodigieux alphabet de monuments, de tombeaux et de trophées épelerlapaix et désapprendre la haine. Qu'ils aient confiance. Paris a fait ses preuves. De Lutèce devenir Paris, quel plus magnifique symbole! Avoir été la boue et devenir l'esprit !

L'année 1866 a été le choc des peuples, l'année 1867 sera leur rendez-vous.

Les rendez-vous sont des révélations. Là où il y a rencontre, il y a entente, attraction, frottement, contact fécond et utile, éveil des initiatives, intersection des convergences, rappel des déviations au but, fusion des contraires dans Punité; telle est l'excellence des rendez-vous. Il en sort un éclaircissement. Un carrefour de sentiers avec son poteau indicateur débrouille une forêt, un confluent de rivières conseille la colonisation, une conjonction de planètes éclaire Pastronomie. Qu'est-ce qu'une exposition universelle? C'est le monde voisinant. On va

causer un peu ensemble. On vient comparer les idéals. Confrontation de produits en apparence, confrontation d'utopies en réalité. Tout produit a commencé par être une chimère. Voyez-vous ce grain de blé; il a été pour les mangeurs de glands une absurdité.

Chaque peuple a son patron de l'avenir qui est une extravagance ; l'amalgame et la superposition de toutes ces extravagances diverses composent, pour l'œil fixe du penseur, la confuse et lointaine figure du réel. Ces réverbérations viennent des profondeurs. Ainsi les fantômes ébauchent l'être; ainsi les idolâtries esquissent Dieu.

Celui qui rêve est le préparateur de celui qui pense. Le réalisable est un bloc qu'il faut dégrossir, et dont les rêveurs commencent le modèle. Ce travail initial semble toujours insensé. La première phase du possible, c'est d'être l'impossible. Quelle quantité de folie y a-t-il dans le fait? Épaississez tous les songes, vous avez la réalité. Concentration auguste de l'utopie, semblable à la concentration cosmique, qui de fluide devient liquide, et de liquide solide. A un certain moment l'utopie est maniable; c'est là que la philosophie la quitte et que l'homme d'état la prend, l'homme d'état n'étant que le deuxième ouvrier. Il n'est rien qui ne débute par l'état visionnaire. Prenez le fait le plus algébriquement positif, et remontez-le de siècle en siècle, vous arriverez à un prophète. Quel songecreux que Denis Papin! S'imagine-t-on une marmite transfigurant l'univers? Comme l'académie des sciences leur dit leur fait de temps en temps à tous ces inventeurs ! Ils ont toujours tort aujourd'hui et raison demain. Or le demain d'une foule de chimères est arrivé ; c'est de cela que se compose aujourd'hui la richesse publique et la prospérité universelle. Ce qui vous eût fait mettre à Charenton au siècle dernier a, en 1867, la place d'honneur au palais de l'Exposition internationale. Toutes les utopies d'hier sont toutes les industries de maintenant. Allez voir. Photographie, télégraphie, appareil Morse, qui est l'hiéroglyphe,

appareil Hughes, qui est l'alphabet ordinaire, appareil Caselli, qui envoie en quelques minutes votre propre écriture à deux mille lieues de distance, fil transatlantique, sonde artésienne qu'on appliquera au feu après l'avoir appliquée à Teau, machines à percement, locomotivevoiture, locomotive-charrue, locomotive-navire, et l'hélice dans l'océan en attendant l'hélice dans l'atmosphère. Qu'est-ce que tout cela? Du rêve condensé en fait. De l'inaccessible à l'état de chemin battu. Continuez donc, vous, pédants, à nier, vous, voyants, à mai-cher.

Une rencontre des nations comme celle de 1867, c'est la grande Convention pacifique. Elle a cela d'admirable qu'elle accable comme l'évidence, qu'elle supprime subitement partout l'obstacle, et qu'elle remet en mouvement dans tous ses engrenages plus ou moins entravés le divin mécanisme de la civilisation. Une exposition universelle, à Paris, et en 1867, c'est une brusque rupture partout à la fois et un splendide vol en éclats de tous les bâtons dans les roues. Nous disons toiiSj et nous ne nous opposons à aucun des rêves que contient ce monosyllabe immense. Un grand espoir de clarté prochaine, c'est là toute notre vie. Allons, allons, incendiez-vous dans le progrès. Une chevelure de flamme sur votre tas de charbon noir. Peuples, vivez.

Il manquera à ce palais de l'Exposition ce qui lui eût donné une signification suprême, aux quatre angles quatre statues colossales, figurant quatre incarnations de l'idéal : Homère représentant la Grèce, Dante représentant l'Italie, Shakespeare représentant l'Angleterre, Beethoven repré-

sentant l'Allemagne, et devant la porte, tendant la main à tous les hommes, un cinquième colosse, Voltaire, représentant, non le génie français, mais l'esprit universel.

Quant à l'Exposition de 1867, en elle-même, considérée comme réalisation, nous n'avons point à en juger. Elle est ce qu'elle est, nous la croyons magnifique, mais l'idée nous suffit. Ce qu'est l'idée, et quel chemin elle a fait, un chiffre le dira. En 1800, à la première exposition internationale, il y avait deux cents exposants; en 1867, il y en a quarante-deux mille deux cent dix-sept.

Une certaine mise à point delà civilisation résulte d'une exposition universelle. C'est une sorte d'homologation. Chaque peuple remet son dossier. Où en est-on? Le genre humain vient là faire sa propre connaissance. L'Exposition est un 7iosce te ipsum.

Paris s'ouvre. Les peuples accourent à cette aimantation énorme. Les continents se précipitent, Amérique, Afrique, Asie, Océanie, les voilà tous, et la Sublime Porte, et le Céleste Empire, ces métaphores qui sont des royaumes, ces gloires qui sont de la barbarie. Vous plaire, o athéniens ! c'était l'ancien cri; vous plaire, ô parisiens! c'est le cri actuel. Chacun arrive avec l'échantillon de son effort. Cette Chine elle-même, qui se croyait le milieu, commence à en douter, et sort de chez elle. Elle va juxtaposer son imagination à la nôtre, les cas tératologiques de la statuaire à notre recherche de l'idéal, et à notre sculpture de marbre et de bronze la sculpture torturée et magnifique du jade et de l'ivoire, art profond et tragique où l'on sent le. bourreau. Le Japon vient avec sa porcelaine, le Xépaul avec son cachemire, et le caraïbe apporte son casse-tête. Pourquoi pas? Vous étalez bien vos canons monstres.

Ici une parenthèse. La mort est admise à l'exposition. Elle entre sous la forme canon, mais n'entre pas sous la forme guillotine. C'est une délicatesse.

Un très bel échafaud a été offert, et refusé.

Enregistrons ces bizarreries de la décence. La pudeur ne se discute pas.

Quoi qu'il en soit, casse-tête et canons auront tort. Les machines de meurtre ne sont ici que pour faire ombre. Elles ont honte, on le voit. L'exposition, apothéose pour tous les autres outils de l'homme, est pour elles pilori. Passons. Voici toute la vie sous toutes les formes, et chaque nation offre la sienne. Des millions de mains qui se serrent dans la grande main de la France, c'est là l'Exposition.

Comme les conquérants ont vieilli! où est aujourd'hui le blocus continental?

Appuyons sur ces phénomènes démocratiques d'une signification si haute. Les portes ne sont jamais ouvertes trop grandes dans la démonstration du progrès. Le trop n'est pas à craindre lorsqu'on énumère les évidences rassurantes à l'extrémité desquelles est la concorde. L'unité se forme; donc l'union. L'homme Un, c'est l'homme Frère, c'est l'homme Égal, c'est l'homme Libre.

Le fait des peuples se produit en dehors du fait des gouvernements.

Symptôme décisif. Ce qui vient à ce rendez-vous de l'Exposition universelle, ce n'est pas seulement l'Europe, redisons-le, ce n'est pas seulement le groupe civilisé, ce n'est pas seulement l'Angleterre avec sa pyramide dorée de soixante pieds de haut figurant le rendement d'or de l'Australie, la Prusse avec son temple de la Paix et sa grotte de sel gemme, la Russie avec sa vieille orfèvrerie byzantine, la, Crimée avec ses laines, la Finlande avec ses lins, la Suède avec ses fers, la Norvège avec ses fourrures, la Belgique avec ses dentelles, le Canada avec ses bois de luxe, New-York avec son anthracite dont un seul bloc pèse huit mille livres, le Brésil avec les bijoux entomologiques et ornithologiques que lui fait son soleil; ce qui arrive, ce qui accourt, ce qui s'empresse, c'est le vieux Thibet fanatique, c'est le Kolkar, le Travancore, le Bhopal, le

Drangadra, le Punwah, le Chatturpore, l'Attipor, le Gundul, le Ristlom; c'est le jam de ^orvanaghur, c'est le nizam d'II.yderabad, c'est le kao de Rusk, c'est le thakore de Morwée; c'est toute cette famille de nations embryonnaires sur lesquelles pèsent les hautesses asiatiques, les maharadjahs, les jageerdars, les bégums. Jusqu'à un baril de poudre d'or, qui est envoyé par cet informe roi nègre de Bonny, habitant d'un palais bâti d'ossements humains. Disons-le en passant, ce détail a fait horreur. C'est avec des pierres que notre Louvre à nous est bâti. Soit.

L'Egypte n'a que sa momie; elle l'exhume. Ce cimetière étale tous ses chefs-d'œuvre, ses sarcophages de porphyre, ses cercueils de granit rose, ses gaines à cadavres peintes et dorées, d'autant plus ornées qu'elles doivent être plus enfouies. La contemporaine du zodiaque de Denderah, la vache Hotor, descend de son socle de basalte, et vient. Rhamsès, Chephrem, Ateta, la reine Ammenisis, débarquent par le chemin de fer; l'antique statue de bois que les arabes appellent Cheick-el-Beled, et qui est un Dieu inconnu, arrive, apportant, au nom d'Isis, la mère commune, à la vieille Lutèce, le salut de la vieille Thèbes. Comment t'appelles-tu, Lutèce? Je m'appelle Paris. Et toi, comment t'appelles-tu, Thèbes? Je m'appelle Dcrh-el-Bahari. Constatation poignante; les deux villes de même race ont, chacune de leur côté, perdu figure, l'une dans la civilisation, l'autre dans la barbarie. Différence entre ce qui a avancé et ce qui a reculé.

Donc, ce qui vient, c'est tous les peuples.

Non. il n'est plus temps de s'en dédire. L'Exposition

internationale ne se rétracte pas. Les rois ont beau s'organiser militairement, donnons-leur la joie de le leur répéter à satiété : ce qui est l'avenir, ce n'est pas la haine, c'est l'entente; ce n'est pas le roulement des bombardes, c'est la course des locomotives. L'apaisement de l'univers est %Ltal. Rien n'y peut. Pour tout ce qui est plumet, dragonne, cymbale, quincaillerie meurtrière, gloriole sanglante, il y a refroidissement.

Le rapetissement de la terre par le chemin de fer et le fil électrique la met de plus en plus dans la main de la paix. Qu'on résiste tant qu'on voudra ; les temps sont arrivés. L'ancien régime lutte en pure perte. Le passé est très ingénieux pour un mort; il se donne beaucoiîp de peine, fait des trouvailles, il invente chaque jour un nouvel engin très curieux et très homicide. On lui donnera la croix d'honneur, mais il n'aura pas d'autre réussite. Les hommes commencent à voir moins trouble; l'envie de s'entretuer leur passe. Rien ne prévaut contre un tel courant d'idées. Les déclivités de la civilisation versent le genre humain dans un tel ou tel sens, et cette fois, et pour jamais, l'univers penche du bon côté. 11 y aura peut-être encore une ou deux péripéties, mais finales. L'immense vent de l'avenir souffle la paix. Que faire contre l'ouragan de la fraternité et de joie? Alliance! alliance! crie l'infini. Et sous cette haleine de l'invisible, l'amour pousse hors de terre comme l'herbe. Insurgez-vous donc contre ce verdissement du printemps universel. Défaites donc la révolution. Défaites donc, non seulement le vingtième siècle devant vous, mais le dix-huitième derrière vous. Rêves! rêves! rêves! Les énormes boulets d'acier, du prix de mille francs chaque, que lancent les canons titans fabriqués en Prusse par le gigantesque marteau de Krupp, lequel pèse cent mille livres et coûte trois millions, sont juste aussi efficaces contre le progrès que les bulles de savon soufflées au bout d'un chalumeau de paille par la bouche d'un petit enfant.

Pourquoi voulez- vous nous faire croire aux revenants? Vous imaginez-vous que nous ne savons pas que la guerre est morte? Elle est morte le jour où Jésus a dit : Aimezvous les uns les autres! et elle n'a plus vécu sur la terre que d'une vie de spectre. Pourtant, après le départ de Jésus, la nuit a encore duré près de deux mille ans, la nuit est respirable aux fantômes, et la guerre a pu rôder dans ces ténèbres. Mais le dix-huitième siècle est venu, avec Voltaire qui est l'étoile du matin, et la Révolution qui est l'aube, et maintenant il fait grand jour. La guerre habite un sépulcre. Les larves ne sortent pas des sépulcres à midi. Qu'elle reste dans son tombeau et qu'elle nous laisse dans notre lumière.

Cache tes drapeaux, guerre. Sinon, toi misère, montre tes haillons. Et confrontons les déchirures. Celles-ci s'appellent Gloire; celles-là s'appellent famine, prostitution, ruine, peste. Ceci produit cela. Assez.

Est-ce vous qui attaquez, allemands? Est-ce nous? A qui en veut-on? Allemands, ail Men, vous êtes Tous-les- Hommes. Nous vous aimons. Nous sommes vos concitoyens dans la cité Philosophie, et vous êtes nos compatriotes dans la patrie Liberté. Nous sommes, nous, européens de Paris, la même famille que vous, européens de Berlin et de Vienne. France veut dire Afifranchissement. Germanie veut dire Fraternité. Se représente-t-on le premier mot de la formule démocratique faisant la guerre au dernier?

Les masses sont les forces; depuis 89, elles sont aussi les volontés. De là le suffrage universel. Qu'est-ce que la

guerre? C'est le suffeide des masses. Mettez donc ce suicide aux voix! Le peuple complice de son propre assassinat, c'est le spectacle qu'offre la guerre, rien de plus lamentable. On voit là à nu tout ce hideux mécanisme des forces détournées de leur but et employées contre ellesmêmes. On voit les deux bouts de la guerre; nous en avons montré un tout à l'heure, qui est le résultat : la misère. Maintenant montrons l'autre qui est la cause : rignorance. Oh! ce sont là, en effet, les deux tragiques maladies. Qui les guérira augmentera la lumière du soleil.

Le propre de l'ignorance, c'est de subir. Les forces s'ignorent. Avez-vous remarqué le grand œil doux du bœuf? Cet œil est aveugle. Il faut qu'il reste doux, mais qu'il devienne intelligent. La force doit se connaître. Sans quoi elle est terrible. Elle aboutit à commettre des crimes, elle qui doit les empêcher. Que tout soit actif, que rien ne soit passif, le secret de la civilisation est là. Forces passives, quel mot inepte! De là des meurtres. Un cadavre étendu qui regarde le ciel accuse évidemment. Qui? Vous, moi, nous tous, non seulement ceux qui ont fait, mais ceux qui ont laissé faire.

Que les spectres s'en aillent! Que les méduses se dissipent! Non, môme pendant le canon d'une bataille, nous ne croyons pas à la guerre. Cette fumée est de la fumée. Nous ne croyons qu'à la concorde humaine, seul point d'intersection possible des directions diverses de l'esprit humain, seul centre de ce réseau de voies qu'on appelle la civilisation. Nous ne croyons qu'à la vie, à la justice, à la délivrance, au lait des mamelles, aux berceaux des enfants, au sourire du père, au ciel étoile. De ceux mêmes qui gisent froids et saignants sur le champ de bataille se dégage à l'état de remords pour les rois, à l'état de reproche pour les peuples, le principe fraternité; le viol d'une idée la consacre; et savez-vous ce que recommandent aux vivants les morts, ces paisibles sombres? La paix.

68 PAniS.

Bas les armes! Alliance. Amalgame. Unité!

Tous ces peuples que nous énumérions tout à l'heure, que viennent-ils faire à Paris? Ils viennent en France. La transfusion du sang est possible dans les veines de Thomme, et la transfusion de la lumière dans les veines des nations. Ils viennent s'incorporer à la civilisation. Ils viennent comprendre. Les sauvages ont la même soif, les barbares ont le même amour. Ces yeux saturés de nuit viennent regarder la vérité. Le lever lointain du Droit humain a blanchi leur sombre horizon. La Révolution française a jeté une traînée de flamme jusqu'à eux. Les plus reculés, les plus obscurs, les plus mal situés sur le ténébreux plan incliné de la barbarie, ont aperçu le reflet et entendu l'écho. Ils savent qu'il y a une ville-soleil ; ils savent qu'il existe un peuple de réconciliation, une maison de démocratie, une na'ion ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frère ou veut l'être, et qui donne pour conclusion à toutes les guerres le désarmement. De leur côté, invasion, du côté de la France, expansion. Ces peuples ont eu le vague ébranlement des profonds tremblements de la terre de France. Ils ont, de proche en proche, reçu le contre-coup de nos luttes, de nos secousses, de nos livres. Ils sont en communion mystérieuse avec la conscience française. Lisent-ils Montaigne, Pascal, Molière, Diderot ? ISon. Mais ils les respirent. Phénomène ma.^ïiiifique, cordial et formidable, que cette volatilisation d'un peuple qui s'évapore en fraternité. 0 France, adieu ! tu es trop grande pour n'être qu'une patrie. On se sépare de sa mère qui devient

déesse. Encore un peu de temps, et tu t'évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Tu es destinée à te dissoudre tout entière en rayonnement, et rien n'est auguste à cette heure comme l'effacement visible de ta frontière. Résigne-toi à ton immensité. Adieu, Peuple! salut, Homme! subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et de même qu'Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la chrétienté, toi, France, deviens le monde.

Hauteville-Housc, mai 18G7.

PARIS A VOL DOISEAU

Le Paris d'il y a trois cent cinquante ans, le Paris du quinzième siècle, était déjà une ville géante, ^ous nous trompons en général, nous autres Parisiens, sur le terrain que nous croyons avoir gagné depuis. Paris, depuis Louis XI, ne s'est pas accru de beaucoup plus d'un tiers. Il a, certes, bien plus perdu en beauté qu'il n'a gagné en grandeur.

Paris est né, comme on sait, dans cette vieille île de la Cité qui a la forme d'un berceau. La grève de cette île fut sa première enceinte, la Seine son premier fossé. Paris demeura plusieurs siècles à l'état d'île, avec deux ponts, l'un au nord, l'autre au midi, et deux têtes de ponts, qui étaient à la fois ses portes et ses forteresses, le Grand- Cliàtelct sur la rive droite, le Petit-Chûtelet sur la rive gauche. Puis, dès les rois de la première race, trop à l'étroit dans son île, et ne pouvant plus s'y retourner, Paris passa l'eau. Alors, au delà du (Irand, au delà du l'etit-Chàtelet, une première enceinte de murailles et de tours commença à entamer la campagne des deux côtés de la Seine. De cette ancienne clôture, il restait encore au siècle dernier quelques vestiges; aujourd'hui, il n'en reste que le souvenir, et rà et là une tradition, la porte lîau-

dets ou Baudoyer, porla Bagauda. Peu à peu, le flot des maisons, toujours poussé du cœur de la ville au dehors, déborde, ronge, use et efface cette enceinte. Philippe- Auguste lui fait une nouvelle digue. 11 emprisonne Paris dans une chaîne circulaire de grosses tours, hautes et solides. Pendant plus d'un siècle, les maisons se pressent, s'accumulent et haussent leur niveau dans ce bassin, comme l'eau dans un réservoir. Elles commencent à devenir profondes, elles mettent étages sur étages, elles montent les unes sur les autres, elles jaillissent en hauteur comme toute sève comprimée, et c'est à qui passera la tête par-dessus ses voisines pour avoir un peu d'air. La rue de plus en plus se creuse et se rétrécit ; toute place se comble et disparaît. Les maisons enfin sautent par-dessus le mur de Philippe-Auguste, et s'éparpillent joyeusement dans la plaine, sans ordre et tout de travers, comme des échappées. Là, elles se carrent, se taillent des jardins dans les champs, prennent leurs aises. Dès 1367, la ville se répand tellement dans le faubourg qu'il faut une nouvelle clôture, surtout sur la rive droite. Charles V la bâtit. Mais une ville comme Paris est dans une crue perpétuelle. Il n'y a que ces villes-là qui deviennent capitales. Ce sont des entonnoirs où viennent aboutir tous les versants géographiques, politiques, moraux, intellectuels d'un pays, toutes les pentes naturelles d'un peuple; des puits de civilisation, pour ainsi dire, et aussi des égouts, où commerce, industrie, intelligence, population, tout ce qui est sève, tout ce qui est vie, tout ce qui est âme dans une nation, filtre et s'amasse sans cesse, goutte à goutte, siècle à siècle. L'enceinte de Charles V a donc le sort de l'enceinte de Philippe-Auguste. Dès la fin du quinzième siècle, elle est enjambée, dépassée, et le faubourg court plus loin. Au seizième, il semble qu'elle recule à vue d'œil et s'enfonce de plus en plus dans la vieille ville, tant une ville neuve s'épaissit déjà au dehors. Ainsi, dès le quinzième siècle, pour nous arrêter là, Paris avait déjà

usé les trois cercles concentriques de murailles qui, (lu temps de Julien TApostat, étaient, pour ainsi dire, en germe dans le Grand-Chàtelet et le Petit-Chàtelet. La puissante ville avait fait craquer successivement ses quatre ceintures de murs, comme un enfant qui grandit et qui crève ses vêtements de Tan passé. Sous Louis \l, on voyait, par places, percer, dans cette mer de maisons, quelques groupes de tours en ruine des anciennes enceintes, comme les pitons des collines dans une inondation, comme des archipels du vieux Paris submergé sous le nouveau.

Depuis lors, Paris s'est encore transformé, malheureusement pour nos yeux; mais il n'a franchi qu'une enceinte de plus, celle de Louis XV, ce misérable mur de boue et de crachat, digne du roi qui l'a bâti, digne du poëte qui l'a chanté.

Le mur murant Paris rend Paris murmurant.

Au quinzième siècle, Paris était encore divisé en trois villes tout à fait distinctes et séparées, ayant chacune leur physionomie, leur spécialité, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs privilèges, leur histoire : la Cité, l'Université, la Ville. La Cité, qui occupait l'île, était la plus ancienne, la moindre, et la mère des deux autres, resserrée entre elles, qu'on nous passe la comparaison, comme une petite vieille entre deux grandes belles filles. L'Université couvrait la rive gauche de la Seine, depuis laTournelle jusqu'à la tour de Nesle, points qui correspondent, dans le Paris d'aujourd'hui, l'un à la Halle aux vins, l'autre à la Monnaie. Son enceinte èchancrait assez largement cette campagne où Julien avait bâti ses thermes. La montagne de Sainte-Geneviève y était renfermée. Le point culminant de cette courbe de murailles était la porte Papale, c'est-à-dire à peu près l'emplacement actuel du Panthéon. La Ville, qui était le plus grand des trois morceaux de Paris, avait la rive droite. Son quai, rompu

toutefois ou interrompu en plusieurs endroits, courait le long de la Seine, de la tour de Billj' à la tour du Bois, c'est-à-dire de l'endroit où est aujourd'hui le Grenier d'abondance à l'endroit où sont aujourd'hui les Tuileries. Ces quatre points, où la Seine coupait l'enceinte de la capitale, la Tournelle et la tour de Nesle à gauche, la tour de Billy et la tour du Boisa droite, s'appelaient par excellence les quatre tours de Paris. La Ville entrait dans les terres plus profondément encore que l'Université. Le point culminant de la clôture de la Ville (celle de Charles V) était aux portes Saint-Denis et Saint-Martin, dont l'emplacement n'a pas changé.

Comme nous venons de le dire, chacune de ces trois grandes divisions de Paris était une ville, mais une ville, trop spéciale pour être complète, une ville qui ne pouvait se passer des deux autres. Aussi trois aspects parfaitement à part. Dans la Cité abondaient les églises, dans la Ville les palais, dans l'Université les collèges. Pour négliger ici les originalités secondaires du vieux Paris et les caprices du droit de voirie, nous dirons, d'un point de vue général, en ne prenant que les ensembles et les masses dans le chaos des juridictions communales, que l'île était à l'évêque, la rive droite au prévôt des marchands, la rive gauche au recteur. Le prévôt de Paris, officier royal et non municipal, sur le tout. La Cité avait Notre-Dame, la Ville le Louvre et l'Hôtel de Ville, l'Université la Sorbonne. La Ville avait les Halles: la Cité l'Hôtel-Dieu; l'Université, le Pré-aux-Clercs. Le délit que les écoliers commettaient sur la rive gauche, on le jugeait dans Pile, au Palais de justice, et on le punissait sur la rive droite, à Montfaucon. A moins que le recteur, sentant l'Université forte et le roi faible, n'intervînt ; car c'était un privilège des écoliers d'être pendus chez eux.

(La plupart de ces privilèges, pour le noter en passant, et il y en avait de meilleurs que celui-ci, avaient été extorqués aux rois par révoltes et mutineries. C'est la

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marche immémoriale. Le roi ne lâche que quand le peuple arrache. Il y a une vieille charte qui dit la chose naïvement, à propos de fidélité : Civibus (îdeliUis in reges, quœ lanieii aliqwAies seditionibus inlerrupla, mulla peperil privilégia.)

Au quinzième siècle, la Seine baignait cinq îles dans l'enceinte de Paris : Pile Louviers, où il y avait alors des arbres et où il n'y a plus que du bois; l'île aux Vaches et l'île Notre-Dame, toutes deux désertes, à une masure près, toutes deux fiefs de l'évèque (au dix-septième siècle, de ces deux îles on en a fait une, |qu'on a bâtie, et que nous appelons l'île Saint-Louis); enfin la Cité, et à sa pointe l'îlot du passeur aux vaches qui s'est abîmé depuis sous le terre-plein du Pont-Neuf La Cité alors avait cinq ponts : trois à droite, le pont Notre-Dame et le pont au Change, en pierre, le pont aux Meuniers, en bois; deux à gauche, le Petit-Pont, en pierre, le pont Saint-Michel, en bois; tous chargés de maisons. L'Université avait six portes, bâties par Philippe-Auguste: c'était, à partir de la Tournelle, la porte Saint-Victor, la porte Bordelle, la porte Papale, la porte Saint-Jacques, la porte Saint-Michel, la porte Saint- Cermain. La Ville avait six portes, bâties par Charles V; c'était, à partir de la tour de liilly, la porte, Saint-Antoine, la porte du Temple, la porte Saint-Martin, la porte Saint- Denis, la porte Montmartre, la porte Saint-IIonoré. Toutes ces portes étaient fortes, et belles aussi, ce qui ne gâte pas la force. Un fossé large, profond, à courant vif dans les crues d'hiver, lavait le pied des murailles tout autour de Paris; la Seine fournissait l'eau. La nuit, on fermait les portes, on barrait la rivière aux deux bouts de la ville avec de grosses chaînes de fer, et Paris dormait tranquille.

Vus à vol d'oiseau, ces trois bourgs, la Cité, l'I niversité, la Ville, présentaient chacun à l'œil un tricot inextricable de rues bizarrement brouillées. Cependant, au premier a-^pect, on reconnaissait que ces trois fragments de cité

formaient un seul corps. On voyait tout de suite deux longues rues parallèles, sans rupture, sans perturbation, presque en ligne droite, qui traversaient à la fois les trois villes d'un bout à l'autre, du midi au nord, perpendiculairement à la Seine, les liaient, les mêlaient, infusaient, versaient, transvasaient sans relâche le -peuple de l'une dans les murs de l'autre, et des trois n'en faisaient qu'une. La première de ces deux rues allait de la porte Saint- Jacques à la porte Saint-Martin; elle s'appelait rue Saint- Jacques dans l'Cniversité, rue de la Juiverie dans la Cité, rue Saint-Martin dans la Ville ; elle passait l'eau deux fois sous le nom de Petit-Pont et de pont Notre-Dame. La seconde, qui s'appelait rue de la Harpe sur la rive gauche, rue de la Barillerie dans l'île, rue Saint-Denis sur la rive droite, pont Saint-Michel sur un bras de la Seine, pont au Change sur l'autre, allait de la porte Saint-Michel dans riniversité à la porte Saint-Denis dans la A ille. Du reste, sous tant de noms divers, ce n'étaient toujours que deux rues, mais les deux rues mères, les deux rues génératrices, les deux artères de Paris. Toutes les autres veines de la triple ville venaient y puiser ou s'y dégorger.

Indépendamment de ces deux voies principales, diamétrales, perçant Paris de part en part dans sa largeur, communes à la capitale entière, la Ville et l'Université avaient chacune leur grande rue particulière, qui courait dans le sens de leur longueur, parallèlement à la Seine, et en passant coupait à angles droits les deux rues artérielles. Ainsi, dans la Ville, on descendait en droite ligne de la porte Saint-Antoine à la porte Saint-Honoré; dans l'L'niversité, de la porte Saint-Victor à la porte Saint-Germain. Ces deux grandes voies, croisées avec les deux premières, formaient le canevas sur lequel reposait, noué et serré en tous sens, le réseau dédaléen des rues de Paris. Dans le dessin inintelligible de ce réseau, on distinguait en outre, en examinant avec attention, comme deux gerbes élargies l'une dans l'Université, l'autre dans la Ville, deux trous-

seaux de irrosses rues qui allaient s'épanouissant des pouls aux portes.

Quelque chose de ce plan géométral subsiste encore aujourd'hui.

Maintenant sous quel aspect cet ensemble se présentaitil, vu du haut des tours de Notre-Dame, en lZi82? C'est ce que nous allons tâcher de dire.

Pour le spectateur qui arrivait essoufflé sur ce faîte, c'était d'abord un éblouissement de toits, de cheminées, de rues, de ponts, de places, de flèches, de clochers. Tout vous prenait aux yeux à la fois, le pignon taillé, la toiture aigu(', la tourelle suspendue aux angles des murs, la pyramide de pierre du onzième siècle, l'obélisque d'ardoise du quinzième, la tour ronde et nue du donjon, la tour carrée et brodée de l'église, le grand, le petit, le massif, l'aérien. Le regard se perdait longtemps à toute profondeur dans ce labyrinthe, où il n'y avait rien qui n'eût son originalité, sa raison, son génie, sa beauté, rien qui ne vînt de l'art, depuis la moindre maison à devanture peinte et sculptée, à charpente extérieure, à porte surbaissée, à étages en surplomb, jusqu'au royal Louvre, qui avait alors une colonnade de tours. Mais voici les principales masses qu'on distinguait lorsque l'œil commençait à se faire à ce tumulto d'édifices.

D'abord la (^ité. L'île de la Cité, comme dit Sauvai, qui, à travers son fatras, a quelquefois de ces bonnes fortunes de style, rHe la Cité est faite coitwie un grand navire e?ifoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau vers te milieu de la Seine. Nous venons d'expliquer qu'au quinzième siècle ce navire était amarré aux deux rives du lleuve par cinq ponts. Cette forme de vaisseau avait aussi frappé les scribes héraldiques; car c'est de là, et non du siège des normands, que vient, selon Favyn et Pasquier, le navire qui blasonne le vieil écusson de Paris. Pour qui sait le déchillrer, le blason est une algèbre, le blason est une langue. L'histoire entière de la seconde moitié du moyen

âge est écrite dans le blason, comme Thistoire de la première moitié dans le symbolisme des églises romanes. Ce sont les hiéroglyphes de la féodalité après ceux de la théocratie.

La Cité donc s'offrait d'abord aux yeux avec sa poupe au levant et sa proue au couchant. Tourné vers la proue, on avait devant soi un innombrable troupeau de vieux toits, sur lesquels s'arrondissait largement le chevet plombé de la Sainte-Chapelle, pareil à une croupe d'éléphant chargée de sa tour. Seulement ici cette tour était la flèche la plus hardie, la plus ouvrée, la plus menuisée, la plus déchiquetée qui ait jamais laissé voir le ciel à travers son cône de dentelle. Devant Notre-Dame, au plus près, trois rues se dégorgeaient dans le parvis, belle place à vieilles maisons. Sur le côté sud de cette place se penchait la farade ridée et rechignée de l'Hôtel-Dicu, et son toit qui semble couvert de pustules et de verrues. Puis, à droite, à gauche, à l'orient, à l'occident, dans cette enceinte si étroite pourtant de la Cité, se dressaient les clochers de ses vingt et une églises de toute date, de toute forme, de toute grandeur, depuis la basse et vermoulue campanile romane de Saint-Denis du Pas, carcer Glamini, jusqu'aux fines aiguilles de Saint-Pierre aux Bœufs et de Saint- Landry. Derrière Notre-Dame se déroulaient, au nord, le cloître avec ses galeries gothiques; au sud, le palais demiroman de révêque ; au levant, la pointe déserte du Terrain. Dans cet entassement de maisons, l'œil distinguait encore, à ces hautes mitres de pierre percées à jour qui couronnaient alors sur le toit môme les fenêtres les plus élevées des palais, l'hôtel donné par la ville, sous Charles YI, à Juvénal des Ursins; un peu plus loin, les baraques goudronnées du marché Palus; ailleurs encore, l'abside neuve de Saint-Germain le Vieux, rallongée en l/i58 avec un bout de la rue aux Febves; et puis, par places, un carrefour encombré de peuple, un pilori dressé à un coin de rue, un beau morceau du pavé de Philippe-Auguste, ma-

gnifique dallage rayé pour les pieds des chevaux au milieu de la voie et si mal remplacé au seizième siècle par le misérable cailloutage dit pavé de la Ligue, une arrière-cour déserte avec une de ces diaphanes tourelles de Tescalier comme on en faisait au quinzième siècle, comme on en voit encore une rue des Bourdonnais. Enfin, à droite de la Sainte-Chapelle, vers le couchant, le Palais de justice asseyait au bord de Teau son groupe de tours. Les futaies des jardins du roi, qui couvraient la pointe occidentale de la Cité, masquaient l'îlot du passeur. Quant à Peau, du haut des tours Notre-Dame, on ne la voyait guère des deux côtés de la Cité; la Seine disparaissait sous les ponts, les ponts sous les maisons.

Et quand le regard passait ces ponts, dont les toits verdissaient à Tceil, moisis avant Tàge par les vapeurs de l'eau, s'il se dirigeait à gauche vers l'Université, le premier édifice qui le frappait, c'était une grosse et basse gerbe de tours, le Petit-Chàtelet, dont le porche béant dévorait le bout du Petit-Pont; puis, si votre vue parcourait la rive du levant au couchant, de la Tournelle à la tour de Nesle, c'était un long cordon de maisons à solives sculptées, à vitres de couleur, surplombant d'étage en étage sur le pavé, un interminable zigzag de pignons bourgeois, coupé fréquemment par la bouche d'une rue, et de temps en temps aussi par la face ou par le coude d'un grand hôtel de pierre, se carrant à son aise, cours et jardins, ailes et corps de logis, parmi cette populace de maisons serrées et étriquées, comme un grand seigneur dans un tas de manants. 11 y avait cinq ou six de ces hôtels sur le quai, depuis le logis de Lorraine, qui partageait avec les Bernardins le grand enclos voisin de la Tournelle, jusqu'à l'hôtel de Nesle, dont la tour principale bornait Paris, et dont les toits pointus étaient en possession pendant trois mois de l'année d'échancrer de leurs triangles noirs le dis(iue écarlate du soleil couchant.

Ce côté de la Seine, du reste, était le muins marchand

des deux; les écoliers y faisaient plus de bruit et de foule que les artisans, et il n'y avait, à proprement parler, de quai que du pont Saint-Michel à la Tour de Nesle. Le reste du bord de la Seine était tantôt une grève nue, comme au delà des Bernardins, tantôt un entassement de maisons qui avaient le pied dans l'eau, comme entre les deux ponts. Il y avait grand vacarme de blanchisseuses ; elles criaient, parlaient, chantaient du matin au soir le long du bord, et y battaient fort le linge, comme de nos jours. Ce n'est pas la moindre gaieté de Paris.

L'Université faisait un bloc à l'œil. D'un bout à l'autre, c'était un tout homogène et compacte. Ces mille toits, drus, anguleux, adhérents, composés presque tous du même élément géométrique, ofiraient, vus de haut, l'aspect d'une cristallisation de la même substance. Le capricieux ravin des rues ne coupait pas ce pâté de maisons en tranches trop disproportionnées. Les quarante-deux collèges y étaient disséminés d'une manière assez égale, et il y en avait partout. Les faîtes variés et amusants de ces beaux édifices étaient le produit du même art que les simples toits qu'ils dépassaient, et n'étaient en définitive qu'une multiplication au carré ou au cube de la môme figure géométrique. Ils compliquaient donc l'ensemble sans le troubler, le complétaient sans le charger. La géométrie est une harmonie. Quelques beaux hôtels faisaient aussi çà et là de magnifiques saillies sur les greniers pittoresques de la rive gauche; le logis de Nevers, le logis de Rome, le logis de Reims, qui ont disparu; l'hôtel de Cluny, qui subsiste encore pour la consolation de l'artiste, et dont on a si bêtement découronné la tour il y a quelques années. Près de Cluny, ce palais romain, à belles arches cintrées, c'était les Thermes de Julien. Il y avait aussi force abbayes d'une beauté plus dévote, d'une grandeur plus grave que les hôtels, mais non moins belles, non moins grandes. Celles qui éveillaient d'abord l'œil, c'étaient les Bernardins avec leurs trois clochers; Sainte-Geneviève,

dont la tour carrée, qui existe encore, fait tant regretter le reste; la Sorbonne, moitié collège, moitié monastère, dont il survit une si admirable nef; le beau cloître quadrilatéral des Matliurins; son voisin le cloître de Saint- Benoît, dans les murs duquel on a eu le temps de bâcler un théâtre entre la septième et la huitième édition de ce livre; les Cordeliers, avec leurs trois énormes pignons juxtaposés; les Augustins, dont la gracieuse aiguille faisait, après la tour de Nesle, la deuxième dentelure de ce côté de Paris, à partir de l'occident. Les collèges, qui sont en eâet Tanneau intermédiaire du cloître au monde, tenaient le milieu dans la série monumentale entre les hôtels et les abbayes, avec une sévérité pleine d'élégance, une sculpture moins évaporée que les palais, une architecture moins sérieuse que les couveats. Il ne reste malheureusement presque rien de ces monuments où Tart gothique entrecoupait avec tant de précision la richesse et l'économie. Les églises (et elles étaient nombreuses et splendides dans l'Université; et elles s'échelonnaient là aussi dans tous les âges de l'architecture, depuis les pleins cintres de Saint- Julien jusqu'aux ogives de Saint-Séverin), les églises dominaient le tout, et, comme une harmonie de plus dans cette masse d'harmonies, elles perçaient à chaque instant la découpure multiple des pignons de flèches tailladées, de clochers à jour, d'aiguilles déliées dont la ligne n'était aussi qu'une magnifique exagération de l'angle aigu des toits.

Le sol de l'Cniversitô était montucux. La montagne Sainte-Geneviève y faisait au sud-est une ampoule énorme ; et c'était une chose à voir du haut de Notre-Dame que cette foule de rues étroites et tortues (aujourd'hui le pays laiin], ces grappes de maisons qui, répandues on tous sens du sommet de cette éminence, se précipitaient en désordre et presque à pic sur ses flancs jusqu'au bord de Teau, ayant l'air, les unes de tomber, les autres de regrimper, toutes de se retenir les unes aux autres. Un flux

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continuel de mille points noirs qui s'entre-croisaient sur le pavé faisait tout remuer aux j^eux; c'était le peuple vu ainsi de haut et de loin.

Enfin, dans les intervalles de ces toits, de ces flèches, de ces accidents d'édifices sans nombre qui pliaient, tordaient et dentelaient d'une manière si bizarre la ligne extrême de rCniversité, on entrevoyait, d'espace en espace, un gros pan de mur moussu, une épaisse tour ronde, une porte de ville crénelée, figurant la forteresse; c'était la clôture de Philippe-Auguste. Au delà verdoyaient les prés, au delà s'enfuyaient les routes, le long desquelles traînaient encore quelques maisons de faubourg, d'autant plus rares qu'elles s'éloignaient plus. Quelques-uns de ces faubourgs avaient de l'importance. C'était d'abord, à partir de la Tournelle, le bourg Saint-Victor, avec son pont d'une arche sur la Bièvre, son abbaye, où on lisait l'épitaphe de Louis le Gros, epilaphiiim Ludovici Grossi^ et son église à flèche octogone flanquée de quatre clochetons du onzième siècle (on en peut voir une pareille à Étampes, elle n'est pas encore abattue); puis le bourg Saint-Marceau, qui avait déjà trois églises et un couvent; puis, en laissant à gauche le moulin des Gobelins et ses quatre murs blancs, c'était le faubourg Saint-Jacques avec la belle croix sculptée de son carrefour; l'église de Saint-Jacques-du-iïaut-Pas, qui était alors gothique, pointue et charmante; Saint-Magloire, belle nef du quatorzième siècle, dont Napoléon fit un grenier à foin; Notre-Dame des Champs, où il y avait des mosaïques byzantines. Enfin, après avoir laissé en plein champ le monastère des Chartreux, riche édifice contemporain du Palais de justice, avec ses petits jardins à compartiments, et les ruines mal hantées de Vauvert, l'œil tombait, à l'occident, sur les trois aiguilles romanes de Saint-Germain-des-Prés. Le bourg Saint-Germain, déjà une grosse commune, faisait quinze ou vingt rues derrière. Le clocher aigu de Saint-Sulpice marquait un des coins du bourg. Tout à côté on distinguait l'enceinte quadrilatérale

de la foire Saint-Germain, où e^i aujourd'hui le marché; puis le pilori de l'abbé, jolie petite tour ronde, bien coiffée d'un cône de plomb. La tuilerie était plus loin, et la rue du Four, qui menait au four banal, et le moulin sur sa butte, et la maladrerie, maisonnette isolée et mal vue. Mais ce qui attirait surtout le regard et le fixait longtemps sur ce point, c'était l'abbaj-e elle-même. Il est certain que ce monastère, qui avait une grande mine et comme église et comme seigneurie, ce palais abbatial, où les évêques de Paris s'estimaient heureux de coucher une nuit, ce réfectoire, auquel l'architecte avait donné l'air, la beauté et la splendide rosace d'une cathédrale, cette élégante chapelle de la Vierge, ce dortoir monumental, ces vastes jardins, cette herse, ce pont-levis, cette enveloppe de créneaux qui entaillait aux yeux la verdure des prés d'alentour, ces cours où reluisaient des hommes d'armes mêlés à des chapes d'or, le tout groupé et rallié autour des trois hautes flèches à plein cintre, bien assises sur une abside gothique, faisaient une magnifique figure à l'horizon.

Quand enfin, après avoir longtemps considéré l'Université, vous vous tourniez vers la rive droite, vers la Ville, le spectacle changeait brusquement de caractère. La Ville en effet, beaucoup plus grande que l'Université, était aussi moins une. Au premier aspect, on la voyait se diviser en plusieurs masses singulièrement distinctes. D'abord, au levant, dans celte partie de la Ville qui reçoit encore aujourd'hui son nom du marais où Camulogène embourba César, c'était un entassement de palais. Le pâté venait jusqu'au bord de l'eau. Quatre hôtels presque adhérents, Jouy, Sens, Barbeau, le logis de la Reine, miraient dans la Seine leurs combles d'ardoise coupés de sveltes tourelles. Ces quatre édifices emplissaient l'espace de la rue dos Nonaindières à l'abbaye des Célestins, dont l'aiguille relevait gracieusement leur ligne de pignons et de créneaux. Quelques masures verdàtres, penchées sur l'eau devant ces somptueux hôtels, n'empêchaient pas de voir les beaux

angles de leurs façades, leurs larges fenêtres carrées à croisées de pierre, leurs porches ogives surchargés de statues, les vives arêtes de leurs murs toujours nettement coupés, et tous ces charmants hasards d'architecture qui font que l'art gothique a l'air de recommencer ses combinaisons à chaque monument. Derrière ces palais courait dans toutes les directions, tantôt refendue, palissadée et crénelée comme une citadelle, tantôt voilée de grands arbres comme une chartreuse, l'enceinte immense et multiforme de ce miraculeux hôtel de Saint-Pol, où le roi de France avait de quoi loger superbement vingt-deux princes de la qualité du dauphin et du duc de Bourgogne, avec leurs domestiques et leurs suites, sans compter les grands seigneurs, et l'empereur quand il venait voir Paris, et les lions, qui avaient leur hôtel à part dans l'hôtel royal. Disons ici qu'un appartemant de prince ne se composait pas alors de moins de onze salles, depuis la chambre de parade jusqu'au priez-Dieu, sans parler des galeries, des bains, des étuves et autres « lieux superflus » dont chaque appartement était pourvu; sans parler des jardins particuliers de chaque hôte du roi; sans parler des cuisines, des celliers, des offices, des réfectoires généraux de la maison, des basses-cours, où il y avait vingt-deux laboratoires généraux, depuis la fourille jusqu'à l'échansonnerie; des jeux de mille sortes, le mail, la paume, la bague; des volières, des poissonneries, des ménageries, des écuries, des étables, des bibliothèques, des arsenaux et des fonderies. Voilà ce que c'était alors qu'un palais de roi, un Louvre, un hôtel Saint-Pol. Une cité dans la cité.

De la tour où nous nous sommes placés, l'hôtel Saint- Pol, presque à demi caché par les quatre grands logis dont nous venons de parler, était encore fort considérable et fort merveilleux à voir. On y distinguait très bien, quoique habilement soudés au bâtiment principal par de longues galeries à vitraux et à colonnettes, les trois hôtels que Charles V avait amalgamés à son palais, l'hôtel du Petit-

Muce, avec la balustrade en dentelle qui ourlait gracieusement son toit ; riiùtel de Tabbé de Saint-Maur, ayant le relief d'un château fort, une grosse tour, des mâchicoulis, des meurtrières, des moineaux de fer, et sur la large porte saxonne Técusson de l'abbé entre les deux entailles du pont-levis; Thôtel du comte d'Étampes, dont le donjon, ruiné à son sommet, s'arrondissait aux yeux, ébréché comme une crête de coq; çà et là, trois ou quatre vieux chênes faisant touffe ensemble comme d'énormes chouxfleurs, des ébats de cygnes dans les claires eaux des viviers, toutes plissées d'ombre et de lumière ; force cours dont on voyait des bouts pittoresques; l'hôtel des Lions avec ses ogives basses sur de courts piliers saxons, ses herses de fer et son rugissement perpétuel ; tout à travers cet ensemble, la flèche écaillée de l'Ave-Maria; à gauche, le logis du prévôt de Paris, flanqué de quatre tourelles finement évidées; au milieu, au fond, l'hôtel Saint-Pol, proprement dit, avec ses façades multipliées, ses enrichissements successifs depuis Charles V, les excroissances hybrides dont la fantaisie des architectes l'avait chargé depuis deux siècles, avec toutes les absides de ses chapelles, tous les pignons de ses galeries, mille girouettes aux quatre vents, et ses deux hautes tours contiguës dont le toit conique, entouré de créneaux à sa base, avait l'air de ces chapeaux pointus dont le bord est relevé.

En continuant de monter les étages de cet amphithéâtre de palais dévelopiié au loin sur le sol, après avoir franchi un ravin profond creusé dans les toits de la Ville, lequel marquait le passage de la rue Saint-Antoine, l'ccil arrivait au logis d'Angoulême, vaste construction de plusieurs époques, où il y avait des parties toutes neuves et très blanches, qui ne se fondaient guère mieux dans l'ensemble qu'une pièce rouge à un pourpoint bleu. Cependant le toit singulièrement aigu et élevé du palais moderne, hérissé de gouttières ciselées, couvert de lames de plomb où se roulaient en mille arabesques fantasques d'étincelantes in-

crustations de cuivre doré, ce toit si curieusement damasquiné s'élançait avec grâce du milieu des brunes ruines de l'ancien édifice, dont les vieilles grosses tours, bombées par l'âge comme des futailles, s'affaissant sur elles-mêmes de vétusté et se déchirant du haut en bas, ressemblaient à de gros ventres déboutonnés. Derrière s'élevait la forêt d'aiguilles du palais des Tournelles. Pas de coup d'œil au monde, ni à Chambord, ni à l'Alhambra, plus magique, plus aérien, plus prestigieux que cette futaie de flèches, de clochetons, de cheminées, de girouettes, de spirales, de vis, de lanternes trouées par le jour qui semblaient frappées à l'emporte-pièce, de pavillons, de tourelles en fuseaux, ou, comme on disait alors, de tournelles, toutes diverses de formes, de hauteur et d'attitude. On eût dit un gigantesque échiquier de pierre.

A droite des Tournelles, cette botte d'énormes tours d'un noir d'encre, entrant les unes dans les autres, et ficelées pour ainsi dire par un fossé circulaire, ce donjon beaucoup plus percé de meurtrières que de fenêtres, ce pont-levis toujours dressé, cette herse toujours tombée, c'est la Bastille. Ces espèces de becs noirs qui sortent d'entre les créneaux, et que vous prenez de loin pour des gouttières, ce sont des canons.

Sous leur boulet, au pied du formidable édifice, voici la porte Saint-Antoine, enfouie entre ses deux tours.

Au delà des Tournelles, jusqu'à la muraille de Charles V, se déroulait, avec de riches compartiments de verdure et de fleurs, un tapis velouté de cultures et de parcs royaux, au milieu desquels on reconnaissait, à son labyrinthe d'arbres et d'allées, le fameux jardin Dédalus que Louis XI avait donné à Coictier. L'observatoire du docteur s'élevait au-dessus du dédale comme une grosse colonne isolée ayant une maisonnette pour chapiteau. Il s'est fait dans cette officine de terribles astrologies.

Là est aujourd'hui la place Royale.

Comme nous venons de le dire, le quartier de palais

PARIS A VOL DOISEAT. 89

dont nous avons tâché de donner quelque idée au lecteur, en n'indiquant néanmoins que les sommités, emplissait Tangle que l'enceinte de Charles V faisait avec la Seine à l'orient. Le centre de la Ville était occupé par un monceau de maisons à peuple. C'était là en effet que se dégorgeaient les trois ponts de la Cité sur la rive droite, et les ponts font des maisons avant des palais. Cet amas d'habitations bourgeoises, pressées comme les alvéoles dans la ruche, avait sa beauté. Il en est des toits d'une capitale comme des vagues d'une mer, cela est grand. D'abord les rues, croisées et brouillées, faisaient dans le bloc cent figures amusantes. Autour des halles, c'était comme une étoile à mille raies. Les rues Saint-Denis et Saint-Martin, avec leurs innombrables ramifications, montaient l'une auprès de l'autre comme deux gros arbres qui mêlent leurs branches. Et puis, des lignes tortues, les rues de la Plàtrerie, de la Verrerie, de laTixeranderie, etc., serpentaient sur le tout. Il y avait aussi de beaux édifices qui perçaient l'ondulation pétrifiée de cette mer de pignons. C'était, à la tête du pont aux Changeurs, derrière lequel on voyait mousser la Seine sous les roues du pont aux Meuniers, c'était le Chàtelet, non plus tour romaine comme sous Julien l'Apostat, mais tour féodale du treizième siècle, et d'une pierre si dure, que le pic en trois heures n'en levait pas l'épaisseur du poing. C'était le riche clocher carré de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, avec ses angles tout cmoussés de sculptures, déjà admirable, quoiqu'il ne fût pas achevé au quinzième siècle. Il lui manquait en particulier ces quatre monstres qui, aujourd'hui encore, perchés aux encoignures de son toit, ont l'air de quatre sphinx qui donnent à deviner au nouveau Paris l'énigme de l'ancien; Rault, le sculpteur, ne les posa qu'en i526, et il eut vingt francs pour sa peine. C'était laMaison-aux-Piliers, ouverte sur cette place de Grève dont nous avons donné quelque idée au lecteur. C'était Saint-Gervais, qu'un portail de bon goût a gâté depuis ; Saint-Méry, dont les vieilles ogives

étaient presque encore des pleins cintres; Saint-Jean, dont la magnifique aiguille était proverbiale; c'étaient vingt autres monuments qui ne dédaignaient pas d'enfouir leurs merveilles dans ce chaos de rues noires, étroites et profondes. Ajoutez les croix de pierre sculptées, plus prodiguées encore dans les carrefours que les gibets; le cimetière des Innocents, dont on apercevait au loin, par-dessus les toits, l'enceinte architecturale; le pilori des Halles, dont on voyait le faîte entre deux cheminées de la rue de la Cossonnerie; l'échelle de la Croix-du-Trahoir dans son carrefour toujours noir de peuple ; les masures circulaires de la Halle au blé; les tronçons de l'ancienne clôture de Philippe-Auguste, qu'on distinguait çà et là, noyés dans les maisons, tours rongées de lierre, portes ruinées, pans de murs croulants et déformés; le quai avec ses mille boutiques et ses écorcheries saignantes ; la Seine chargée de bateaux, du port au Foin au For-l'Évôque; et vous aurez une image confuse de ce qu'était en lZi82 le trapèze central de la Ville.

Avec ces deux quartiers, l'un d'hôtels, l'autre de maisons, le troisième élément de l'aspect qu'oârait la Ville, c'était une longue zone d'abbayes qui la bordait dans presque tout son pourtour, du levant au couchant, et, en arrière de l'enceinte de fortifications qui fermait Paris, lui faisait une seconde enceinte intérieure de couvents et de chapelles. Ainsi, immédiatement à côté du parc des Tournelles, entre la rue Saint-Antoine et la vieille rue du Temple, il y avait Sainte-Catherine avec son immense culture, qui n'était bornée que par la muraille de Paris. Entre la vieille et la nouvelle rue du Temple, il y avait le Temple, sinistre faisceau de tours, haut, debout et isolé au milieu d'un vaste enclos crénelé. Entre la rue Neuve-du- Temple, et la rue Saint-Martin, c'était l'abbaye de Saint- Marlin, au milieu de ses jardins, superbe église fortifiée, dont la ceinture de tours, dont la tiare de clochers, ne le cédaient en force et en splendeur qu'à Saint-Gcrmain-des-

PVniS A VOI. D'OISEAU 01

Prés. Entre \q^ deux ruos Saint-Martin ot Saint-Denis se développait renclosde la Trinité. Enfin, entre la rue Saint- Denis et la rue Montorgueil, les Filles-Dieu. A côté, on distinguait les toits pourris et l'enceinte dépavée de la Cour des Miracles. C'était le seul anneau profane qui se mêlât à cette dévote chaîne de couvents.

Enfin, le quatrième compartiment qui se dessinait de luimême dans ragglomération des toits de la rive droite, et qui occupait l'angle occidental de la clôture et le bord de l'eau en aval, c'était un nouveau nœud de palais et d'hôtels serrés au pied du Louvre. Le vieux Louvre de Philippe- Auguste, cet édifice démesuré dont la grosse tour ralliait vingt-trois maîtresses tours autour d'elle, sans compter les tourelles, semblait de loin enchâssé dans les combles gothiques de l'hôtel d'Alençon et du Petit-Bourbon. Cette hydre de tours, gardienne géante de Paris, avec ses vingtquatre têtes toujours dressées, avec ses croupes monstrueuses, plombées ou écaillées d'ardoises, et toutes ruisselantes de reflets métalliques, terminait d'une manière surprenante la configuration de la Ville au couchant.

Ainsi, un immense pâté, ce que les Romains appelaient insula, de maisons bourgeoises, flanqué à droite et à gauche de deux blocs de palais, couronnés, l'un par le Louvre, l'autre par les Tournelles, borné au nord par une longue ceinture d'abbayes et d'enclos cultivés, le tout amalgamé et fondu au regard; sur ces jnille édifices dont les toits de tuiles et d'ardoises découpaient les uns sur les autres tant de chaînes bizarres, les clochers tatoués, gaufrés et guillochés des quarante-quatre églises de la rive droite; des myriades de rues au travers; pour limite, d'un côté, une clôture de hautes murailles à tours carrées (celle de l'Université était à tours rondes) ; de l'autre, la Seine coupée de ponts et charriant force bateaux : voilà la Ville au quinzième sièclo.

Au delà des murailles, quelques faubourgs se pressaient aux portes, mais moins nombreux et plus épars que ceux

de rUniversité. C'étaient, derrière la Bastille, vingt masures pelotonnées autour des curieuses sculptures de la Croix-Faubin et des arcs-boutants de l'abbaye Saint-Antoine des Champs; puis Popincourt, perdu dans les blés; puis la Courtille, joyeux village de cabarets ; le bourg Saint- Laurent avec son église dont le clocher, de loin, semblait s'ajouter aux tours pointues de la porto Saint-Martin; le faubourg Saint-Denis, avec le vaste enclos de Saint-Ladre; hors de la porte Montmartre, la Grange-Batelière, ceinte de murailles blanches; derrière elle, avec ses pentes de craie, Montmartre qui avait alors presque autant d'églises que de moulins, et qui n'a gardé que les moulins, car la société ne demande plus maintenant que le pain du corps. Enfin, au delà du Louvre on voyait s'allonger dans les prés le faubourg Saint-Honoré, déjà fort considérable alors, et verdoyer la Petite-Bretagne, et se dérouler le Marché aux pourceaux, au centre duquel s'arrondissait l'horrible fourneau à bouillir les faux monnayeurs. Entre la Courtille et Saint-Laurent, votre œil avait déjà remarqué, au couronnement d'une hauteur accroupie sur des plaines désertes, une espèce d'édifice qui ressemblait de loin à une colonnade en ruine debout sur un soubassement déchaussé. Ce n'était ni un Parthénon, ni un temple de Jupiter Olympien. C'était Montfaucon.

Maintenant, si le dénombrement de tant d'édifices, quelque sommaire que nous Payons voulu faire, n'a pas pulvérisé, à mesure que nous la construisions, dans l'esprit du lecteur, l'image du vieux Paris, nous la résumerons en quelques mots. Au centre, l'île de la Cité, ressemblant par sa forme à une énorme tortue et faisant sortir ses ponts, écaillés de tuiles, comme des pattes, de dessous sa grise carapace de toits. A gauche, le trapèze monolithe, ferme, dense, serré, hérissé, de l'Université ; à droite, le vaste demi-cercle de la Ville, beaucoup plus mêlé de jardins et de monuments. Les trois blocs, Cité, Université, Ville, marbrés de rues sans nombre. Tout au travers, la Seine,

« la nourricière Seine », comme le dit le P. Du Breul, obstruée d'iles, de ponts et de bateaux. Tout autour une plaine immense, rapiécée de mille sortes de cultures, semée de beaux villages; à gauche Issy, Vanvre, Vaugirard, Montrouge, Gentilly avec sa tour ronde et sa tour carrée, etc.; à droite, vingt autres, depuis Contlans jusqu'à VilierÉvèque. A Thorizon, un ourlet de collines disposées en cercle comme le rebord du bassin. Enfin, au loin, à Torient, Vincennes et ses sept tours quadrangulaires; au sud, Bicêtre et ses tourelles pointues; au septentrion, Saint-Denis et son aiguille; à l'occident, Saint-Cloudet son donjon. Voilà le Paris que voyaient du haut des tours de Notre-Dame les corbeaux qui vivaient en IZiS'i.

C'est pourtant de cette ville que Voltaire a dit qn'avanl Louis XIV elle ne possédait que quatre beaux tuonumenis : le dôme de la Sorbonne, le Val-de-Gràce, le Louvre moderne, et je ne sais plus le quatrième, le Luxembourg peut-être. Heureusement Voltaire n'en a pas moins fait Candide, et n'en est pas moins, de tous les hommes qui se sont succédé dans la longue série de l'humanité, celui qui a le mieux eu le rire diabolique. Cela prouve d'ailleurs qu'on peut être un beau génie et ne rien comprendre à un art dont on n'est pas. Molière ne croyait-il pas faire beaucoup d'honneur à Raphaël et à Michel-Ange en les appelant ces Mignards de leur âge ?

Revenons à Paris et au quinzième siècle.

Ce n'était pas alors seulement une belle ville ; c'était une ville homogène, un produit architectural et historique du moyen âge, une chronique de pierre. C'était une cité formée de deux couches seulement, la couche romane et la couche gothique, car la couche romaine a disparu depuis longtcm.ps, excepté aux Thermes de Julien, où elle perçait encore la croûte épaisse du moyen âge. Quant à la couche celtique, on n'en trouvait même plus d'échantillons en creusant des puits.

Cinquante ans plus tard, lorscpie la renaissance vint

mêler à cette unité si sévère et pourtant si variée le luxe éblouissant de ses fantaisies et de ses systèmes, ses débauches de pleins cintres romains, de colonnes grecques et de surbaissements gothiques, sa sculpture si tendre et si idéale, son goût particulier d'arabesques et d'acanthes, son paganisme architectural contemporain de Luther, Paris fut peut-être plus beau encore, quoique moins harmonieux à l'œil et à la pensée. Mais ce splendide moment dura peu. La renaissance ne fut pas impartiale; elle ne se contenta pas d'édifier, elle voulut jeter bas. Il est vrai qu'elle avait besoin de place. Aussi le Paris gothique ne fut-i] complet qu'une minute. On achevait à peine Saint- Jacques-de-la-Bou chérie qu'on commençait la démolition du vieux Louvre.

Depuis, la grande ville a été se déformant de jour en jour. Le Paris gothique, sous lequel s'effaçait le Paris roman, s'est effacé à son tour. Mais peut-on dire quel Paris l'a remplacé ?

11 y a le Paris de Catherine de Médicis, aux Tuileries*, le Paris de Henri II, à l'Hôtel de ville, deux édifices encore d'un grand goût; le Paris de Henri IV, à la place Royale : façades de briques à coins de pierre et à toits d'ardoise, des maisons tricolores ; le Paris de Louis XIH, au \al-de-Grâce : une architecture écrasée et trapue, des voûtes en anses de panier, je ne sais quoi de ventru dans la colonne et de bossu dans le dôme ; le Paris de

* Nous avons vu avec une douleur mêlée d'indign'ïtioa qu'on songeait à agrandir, à refondre, à remanier, c'est-à-dire à détruire cet admirable palais. Les architectes de nos jours ont la main trop lourde pour toucher à ces délicates œuvres de la renaissance. Nous espérons toujours qu'ils ne l'oseront pas. D'ailleurs, cette démolition des Tuileries maintenant ne serait pas seulement une voie de fait brutale dont rougirait un Vandale ivre, ce serait un acte de trahison. Les Tuileries ne sont pas simplement un chef-d'œuvre de l'art du seizième siècle, c'est une page de l'histoire du dix-neuvième siècle. Ce palais n'est plus au roi, mais au peuple. Laissons-le tel qu'il est. Notre révolution l'a marqué deux fois au front. Sur l'une de ses deux façades, il a les boulets du 10 août; sur l'autre les boulets du 29 juillet. Il est saint*

Paris, 7 avril 1831.

PARIS A VOL DUlStAU. Du

Louis XIV, aux Invalides : grand, riche, doré et froid; le Paris de Louis XV, à Saint-Sulpice : des volutes, des nœuds de rubans, des nuages, des vermicelles et des chicorées, le tout en pierre; le Paris de Louis XVI, au Panthéon : Saint-Pierre de Rome mal copié (l'édifice s'est tassé gauchement, ce qui n'en a pas raccommodé les lignes) ; le Paris de la République, à l'École de médecine ; un pauvre goût grec et romain, qui ressemble au Colisée ou au Partliénon comme la constitution de l'an III aux lois de Minos, on l'appelle en architecture le goût messidor; le Paris de Napoléon, à la place Vendôme : celui-là est sublime, une colonne de bronze faite avec des canons; le Paris de la Restauration, à la Bourse : une colonnade fort blanche supportant une frise fort lisse; le tout est carré et a coûté vingt millions.

A chacun de ces monuments caractéristiques se rattache par une similitude de goût, de façon et d'attitude, une certaine quantité de maisons éparses dans divers quartiers, et que l'œil du connaisseur distingue et date aisément. Quand on sait voir, on retrouve l'esprit d'un siècle et la physiomie d'un roi jusque dans un marteau de porte.

Le Paris actuel n'a donc aucune physionomie générale. C'est une collection d'échantillons de plusieurs siècles, et les plus beaux ont disparu. La capitale ne s'accroît qu'en maisons, et quelles maisons I Du train dont va Paris, il se renouvellera tous les cinquante ans. Aussi la signification historique de son architecture s'efface-t-elle tous les jours. Les monuments y deviennent de plus en plus rares, et il semble qu'on les voie s'engloutir peu à i)eu, noyés dans les maisons. Nos pères avaient un Paris de pierre ; nos fils auront un Paris de plâtre.

Quant aux monuments modernes du Paris neuf, nous nous dispenserons volontiers d'en parler. Ce n'est pas que nous ne les admirions comme il convient. La Sainle-(ieneviève de M. Souillot est certainement le plus beau gâteau

de Savoie qu'on ait jamais fait en pierre. Le palais de la Légion d'honneur est aussi un morceau de pâtisserie fort distingué. Le dôme de la Halle au blé est une casquette de jockey anglais sur une grande échelle. Les tours Saint- Sulpice sont deux grosses clarinettes, et c'est une forme comme une autre; le télégraphe, tortu et grimaçant, fait un aimable accident sur leur toiture. Saint-Roch a un portail qui n'est comparable, pour la magnificence, qu'à Saint-Thomas-d'Aquin, Il a aussi un calvaire en rondebosse dans une cave et un soleil de bois doré. Ce sont là des choses tout à fait merveilleuses. La lanterne du labyrinthe du Jardin des plantes est aussi fort ingénieuse. Quant au palais de la Bourse, qui est grec par sa colonnade, romain par le plein cintre de ses portes et fenêtres, de la renaissance par sa grande voûte surbaissée, c'est indubitablement un monument très correct et très pur ; la preuve, c'est qu'il est couronné d'un attique comme on n'en voyait pas à Athènes, belle ligne droite, gracieusement coupée çà et là par des tuyaux de poêle. Ajoutons que s'il est de règle que l'architecture d'un édifice soit adaptée à sa destination de telle façon que cette destination se dénonce d'elle-même au seul aspect de l'édifice, on ne saurait trop s'émerveiller d'un monument qui peut être indifféremment un palais de roi, une chambre des communes, un hôtel de ville, un collège, un manège, une académie, un entrepôt, un tribunal, un musée, une caserne, un sépulcre, un temple, un théâtre. En attendant, c'est une Bourse. Un monument doit être approprié au climat. Celui-ci est évidemment construit exprès pour notre ciel froid et pluvieux. Il a un toit presque plat comme en Orient, ce qui fait que l'hiver, quand il neige, on balaie le toit ; et il est certain qu'un toit est fait pour être balayé. Quant à cette destination dont nous parlions tout à l'heure, il la remplit à merveille; il est Bourse en France, comme il eût été temple en Grèce. Il est vrai que l'architecte a eu assez de peine à cacher le cadran de l'horloge, qui eût détruit la

PARIS A VOL D'OISKAU. 97

pureté des belles lignes de la façade ; mais, en revanche, on a cette colonnade qui circule autour du monument, et sous laquelle, dans les grands jours de solennité reliixieuse, peut se développer majestueusement la théorie des agents de change et des courtiers de commerce.

Ce sont là sans aucun doute de très superbes monuments. Joignons-y force belles rues, amusantes et variées, comme la rue de Rivoli, et je ne désespère pas que Paris, vu à vol de ballon, ne présente un jour aux yeux cette richesse de ligne, cette opulence de détails, cette diversité d'aspects, ce je ne sais quoi de grandiose dans le simple et d'inattendu dans le beau, qui caractérise un damier.

Toutefois, si admirable que vous semble le Paris d'à présent, refaites le Paris du quinzième siècle, reconstruisez-le dans votre pensée; regardez le jour à travers cette haie surprenante d'aiguilles, de tours et de clochers; répandez au milieu de l'immense ville, déchirez à la pointe des ilcs, plissez aux arches des ponts la Seine avec ses larges flaques vertes et jaunes, plus changeante qu'une robe de serpent ; détachez nettement sur un horizon d'azur le profil gothique de ce vieux Paris; faites-en flotter le contour dans une brume d'hiver qui s'accroche à ses nombreuses cheminées; noyez-le dans une nuit profonde, et regardez le jeu bizarre des ténèbres et des lumières dans ce sombre labyrinthe d'édifices; jetez-y un rayon de lune qui le dessine vaguement et fasse sortir du brouillard les grandes tètes des tours; ou reprenez cette noire silhouette, ravivez d'ombre les mille angles aigus des flèches et des pignons, et faites-la saillir, plus dentelée qu'une mâchoire de requin, sur le ciel de cuivre du couchant. — Et puis, comparez.

El si vous voulez recevoir de la vieille ville une impression que la moderne ne saurait plus vous donner, montez, un matin de grande fête, au soleil levant de Pâques ou de la Pentecôte, montez sur quelque point élevé d'où vous dominiez la capitale entière, et assistez à l'éveil des caril-

Ions. Vo3-ez, à un signal parti da ciel, car c'est le soleil qui le donne, ces mille églises tressaillir à la fois. Ce sont d'abord des tintements épars, allant d'une église à l'autre, comme lorsque des musiciens s'avertissent qu'on va commencer. Puis, tout à coup, voj^ez, car il semble qu'en certains instants l'oreille aussi a sa vue, voyez s'élever au même moment de chaque clocher comme une colonne de bruit, comme une fumée d'harmonie. D'abord la vibration de chaque cloche monte droite, pure, et pour ainsi dire isolée des autres, dans le ciel splendide du matin. Puis, peu à peu, en grossissant, elles se fondent, elles se mêlent, elles s'effacent l'une dans l'autre, elles s'amalgament dans un magnifique concert. Ce n'est plus qu'une masse de vibrations sonores qui se dégage sans cesse des innombrables clochers, qui flotte, ondule, bondit, tourbillonne sur la ville, et prolonge bien au delà de l'horizon le cercle assourdissant de ses oscillations. Cependant cette mer d'harmonie n'est point un chaos. Si grosse et si profonde qu'elle soit, elle n'a point perdu sa transparence; vous y voyez serpenter à part chaque groupe de notes qui s'échappe des sonneries ; vous y pouvez suivre le dialogue, tour à tour grave et criard, de la crécelle et du bourdon: vous y voyez sauter les octaves d'un clocher à l'autre ; vous les regardez s'élancer ailées, légères et sifflantes de la cloche d'argent, tomber cassées et boiteuses de la cloche de bois; vous admirez au milieu d'elles la riche gamme qui descend et remonte sans cesse les sept cloches de Saint-Eustache ; vous voyez courir, tout au travers, des notes claires et rapides qui font trois ou quatre zigzags lumineux et qui s'évanouissent comme des éclairs. Là-bas, c'est l'abbaye Saint-Martin, chanteuse aigre et fêlée ; ici, la voix sinistre et bourrue de la Bastille; à l'autre bout, la grosse tour du Louvre, avec sa basse-taille. Le royal carillon du Palais jette sans relâche de tous côtés des trilles resplendissants, sur lesquels tombent à temps égaux les lourdes couppetées du beffroi de Notre-Dame, qui les font

étinccler comme renclume sous le marteau. Par intervalles, vous voyez passer des sons de toute forme qui viennent de la triple volée de Saint-Gerniain-des-Prés. Puis encore, de temps en temps cette masse de bruits sublimes s'entr'ouvre et donne passage à la strette de TAve- Maria qui éclate et pétille comme une aigrette d'étoiles. Au-dessous, au plus profond du concert, vous distinguez confusément le chant intérieur des églises qui transpire à travers les pores vibrants de leurs voûtes. — Certes, c'est là un opéra qui vaut la peine d'être écouté. D'ordinaire, la rumeur qui s'échappe de Paris le jour, c'est la ville qui parle; la nuit, c'est la ville qui respire; ici, c'est la ville qui chante. Prêtez l'oreille à ce tutti des clochers ; répandez sur l'ensemble le murmure d'un demi-million d'hommes, la plainte éternelle du fleuve, les souffles infinis du vent, le quatuor grave et lointain des quatres forêts disposées sur les collines de l'horizon comme d'immenses buffets d'orgue; éteignez-y, ainsi que dans une demiteinte, tout ce que le carillon central aurait de trop rauque ou de trop a?gu, et dites si vous connaissez au monde quelque chose de plus riche, de plusjoj'eux, de plus doré, de plus éblouissant que ce tumulte de cloches et de sonneries; que cette fournaise de musique ; que ces dix mille voix d'airain chantant à la fois dans des flûtes de pierre hautes de trois cents pieds ; que cette cité qui n'est plus qu"un orchearc; que celte symphonie qui fait le

bruit d'une tempête.

(Notre-Dame de Paris.)

Parvulus.

Paris a un enfant et la forêt a un oiseau ; l'oiseau s'apelle le moineau ; l'enfant s'appelle le gamin.

Accouplez ces deux idées qui contiennent, Tune toute la fournaise, l'autre toute l'aurore, choquez ces étincelles, Paris, l'enfance; il en jaillit un petit être. Uomuncio, dirait Plaute.

Ce petit être est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. U n'a pas de chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête ; il est comme les mouches du ciel qui n'ont rien de tout cela. Il a de sept à treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air, porte un vieux pantalon de son père qui lui descend plus bas que les talons, une seule bretelle en lisière jaune, court, guette', quête, perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damné, hante le cabaret, connaît les voleurs, parle argot, et n'a rien de mauvais dans le cœur. C'est qu'il a dans l'àme une perle, l'innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue. Tant que l'homme est enfant, Dieu veut qu'il .<uit innocent.

Si Ton demandait h Tonorme ville : Qu'est-ce que c'est que cela? elle répondrait : C'est mon petit.

Quelques-uns de ses sig-nes particuliers.

Le gamin de Paris, c'est le nain de la géante.

N'exagérons point, ce chérubin du ruisseau a quelquefois une chemise, mais alors il n'en a qu'une ; il a quelquefois des souliers, mais alors ils n'ont point de semelles ; il a quelquefois un logis, et il l'aime, car il y trouve sa mère ; mais il préfère la rue, parce qu'il y trouve la liberté. Il a ses jeux à lui, ses malices à lui dont la haine des bourgeois fait le fond; ses métaphores à lui: être mort, cela s'appelle ?nanrjer des pissenlils parla racine\ ses métiers à lui, amener des fiacres, baisser les marchepieds des voitures, établir des péages d'un côté de la rue à l'autre dans les grosses pluies, ce qu'il appelle faire des ponts des arts, crier les discours prononcés par l'autorité en faveur du peuple français, gratter l'entre-deux des pavés ; il a sa monnaie à lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre façonné qu'on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse monnaie, qui prend le nom de loques, a un cours invariable et fort bien réglé dans cette petite bohème d'enfants.

Enfin il a sa faune à lui, qu'il observe studieusement dans des coins; la bête à bon Dieu, le puceron tête-de-mort, le faucheux, « le diable », insecte noir qui menace en tordant sa queue armée de deux cornes. Il a son monstre fabuleux qui a des écailles sous le ventre et qui n'est pas un lézard, qui a des pustules sur le dos et qui n'est pas un crapaud, qui habite les trous des vieux fours à chaux et des puisards desséchés, noir, velu, visqueux, rampant, tantôt lent, tantôt rapide, qui ne crie pas, mais qui regarde,

PARIS KTUDIi: DANS SON ATOMt:. lOii

et qui est si terrible que personne ne Ta jamais vu ; il nomme ce monstre « le sourd ». Chercher des sourds dans les pierres, c'est un plaisir du genre redoutable. Autre plaisir, lever brusquement un pavé, et voir des cloportes. Chaque région de Paris est célèbre par les trouvailles intéressantes qu'on peut y faire. 11 y a des perce-oreilles dans les chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds au Panthéon, il y a des têtards dans les fossés du Champ de Mars.

Quant à des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. 11 n'est pas moins cynique, mais il est plus honnête. Il est doué d'on ne sait quelle jovialité imprévue ; il ahurit le boutiquier de son fou rire. Sa gamme va gaillardement de la haute comédie à la farce.

Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le mort, il y a un médecin. — Tiens, s'écrie un gamin, depuis quand les médecins reporlent-ils leur ouvrage?

Un autre est dans une foule. Un homme grave, orné de lunettes et de breloques, se retourne indigné : — Vaurien, tu viens de prendre « la taille » à ma femme. — Moi, monsieur ! fouillez-moî-

Il est agréable.

Le soir, grâce à quelques sous qu'il trouve toujours moyen de se procurer, Vhomuncio entre à un théâtre. En franchissant ce seuil magique, il se transfigure ; il était le gamin, il devient le tili. Les théâtres sont des espèces de vaisseaux retournés qui ont la cale en haut. C'est dans cette cale que le tili s'entasse. Le titi est aux gamins ce que la phalène est à la larve ; le môme être envolé et planant. Il suffît qu'il soit là,.avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance d'enthousiasme et de joie, avec son bat-

tementde mains qui ressemble à un battement d'ailes, pour que cette cale étroite, fétide, obscure, sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis.

Donnez à un être l'inutile et ôtez-lui le nécessaire, vous aurez le gamin.

Le gamin n'est pas sans quelque intuition littéraire. Sa tendance, nous le disons avec la quantité de regret qui convient, ne serait point le goût classique. 11 est, de sa nature, peu académique. Ainsi, pour donner un exemple, la popularité de mademoiselle Mars dans ce petit public d'enfants orageux était assaisonnée d'une pointe d'ironie. Le gamin l'appelait mademoiselle Muche.

Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un bambin et des guenilles comme un philosophe, pèche dans l'égout, chasse dans le cloaque, extrait la gaieté de rimmondice, fouaille de sa verve les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule, tempère Alléluia par Matanturlurette, psalmodie tous lesrhythmes depuis le De Profundis jusqu'à la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu'il ignore, est sparliate jusqu'à la filouterie, est fou jusqu'à la sagesse, est lyrique jusqu'à Tordure, s'accroupirait sur l'olympe, se vautre dans le fumier et en sort couvert d'étoiles. Le gamin de Paris, c'est Rabelais petit.

Jl n'est pas content de sa culotte, s'il n'y a point de gousset de montre.

Il s'étonne peu, s'effraie encore moins, chantonne les superstitions, dégonfle les exagérations, blague les mystères, tire la langue aux revenants, dépoétise les échasses^ introduit la caricature dans les grossissements épiques. Ce n'est pas qu'il soit prosaïque ; loin de là ; mais il remplace la vision solennelle par la fantasmagorie farce. Si Adamastor lui apparaissait, le gamin dirait : Tiens I Croquemitaine.

Il peut être utile.

Paris commence au badaud et finit au gamin, deux êtres dont aucune autre ville n'est capable ; l'acceptation passive qui se satisfait de regarder, et l'initiative inépuisable ; Prudhomme et Fouillou. Paris seul a cela dans son histoire naturelle. Toute la monarchie est dans le badaud. Toute l'anarchie est dans le gamin.

Ce pâle enfant des faubourgs de Paris vit et se développe, se noue et a se dénoue » dans la souffrance, en présence des réalités sociales et des choses humaines, témoin pensif. 11 se croit lui-mOme insouciant ; il ne l'est pas. 11 regarde, prêt à rire; prêt à autre chose aussi. Qui que vous soyez qui vous nommez Préjugé, Abus, Ignominie, Oppression, Iniquité, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au gamin béant!

Ce petit grandira.

De quelle argile est-il fait? De la première fange venue. Une poignée de boue, un souffle, et voilà Adam. Il suffit qu'un dieu passe. Un dieu a toujours passé sur le gamin. La fortune travaille à ce petit être. Par ce mot la fortune, nousentendonsun peu l'aventure. Ce pygmée pétri à même dans la grosse terre commune, ignorant, illettré, ahuri, vulgaire, populacier, sera-ce un ionien ou un béotien? Attendez, curril rola, l'esprit de Paris, ce démon qui crée les enfants du hasard et les hommes du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore.

Ses frontières.

Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant <iu sage en lui. Urbisamator, comme Fuscus; ruris amalor, comme Flaccus.

Errer songeant, c'est-à-dire flâner, est un bon emploi du temps pour le philosophe ; particulièrement dans cette «spèce de campagne un peu bâtarde, assez laide, mais bizarre et composée de deux natures, qui entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue, c'est observer l'amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin de l'herbe, commencement du pavé, fin des sillons, commencement des boutiques, fin des ornières, commencement des passions, fin du murmure divin, commencement de la rumeur humaine ; de là un intérêt extraordinaire.

De là, dans ces lieux peu attraj-ants, et marqués à jamais par le passant de l'épithète : Irisle, les promenades, en apparence sans but, du songeur.

Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris, et c'est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces plâtres, ces âpres monotonies des friches et des jachères, les plants de primeurs des maraîchers aperçus tout à coup dans un fond, ce mélange du sauvage et du bourgeois, ces vastes recoins déserts où les tambours de la garnison tiennent bruyamment école et font une sorte de bégaiement de la bataille, ces thébaïdes le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin dégingandé qui tourne au vent, les roues d'extraction des carrières, les guinguettes -au coin des cimetières, le charme mystérieux des grands murs sombres coupant carrément d'immenses terrains

PARIS KTUDli: DANS SON ATOMK. 107

vagues inondés de soleil et pleins de papillons, tout cela l'attirait.

Presque personne sur la terre ne connaît ces lieux singuliers, la Glacière, la Cunette, le hideux mur de Grenelle tigré de balles, le Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les Aubiers sur la berge de la Marne. Mont-Souris, la Tombe- Issoire, la Pierre-Plate de Chàtiilon où il y a une vieille carrière épuisée qui ne sert plus qu'à faire pousser des champignons, et que ferme à fleur de terre une trappe en planches pourries. La campagne de Rome est une idée, la banlieue de Paris en est une autre ; ne voir dans ce que nous oflre un horizon rien que des champs, des maisons ou des arbres, c'est rester à la surface ; tous les aspects des choses sont des pensées de Dieu. Le lieu où une plaine fait sa jonction avec une ville est toujours empreint d'on ne sait quelle mélancolie pénétrante. La nature et l'humanité vous y parlent à la fois. Les originalités locales y apparaissent.

Quiconque a erré comme nous dans ces solitudes contiguës à nos faubourgs, qu'on pourrait nommer les limbes de Paris, y a entrevu çà et là, à l'endroit le plus abandonné, au moment le plus inattend j, derrière une haie maigre ou dans l'angle d'un mur lugubre, des enfants, groupés tumultueusement, fétides, boueux, poudreux, dépenaillés, hérissés, qui jouent à la pigoche couronnés de bleuets. Ce sont tous les petits échappés des famiîles pauvres. Le boulevard extérieur est leur milieu respirable; la banlieue leur appartient. Ils y font une éternelle école buissonnicre. Us y chantent ingénument leur répertoire de chansons malpropres. Us sont là, ou, pour mieux dire, ils existent là, loin de tout regard, dans la douce clarté de mai ou de juin, agenouillés autour d'un trou dans la terre, chassant des billes avec le pouce, se disputant des Uards, irresponsables, envolés, lâchés, heureux ; et, dès qu'ils vous aperroivent, ils se souviennent qu'ils ont une industrie, et qu'il leur faut gagner leur vie, et ils vous

offrent à vendre un vieux bas de laine plein de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres d'enfants étranges sont une des grâces charmantes, et en même temps poignantes des environs de Paris.

Quelquefois, dans ces tas de garçons, il y a des petites filles, — sont-ce leurs sœurs? — presque jeunes filles, maigres, fiévreuses, gantées de hâle, marquées de taches de rousseur, coiffées d'épis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds nus. On en voit qui mangent des cerises dans les blés. Le soir on les entend rire. Ces groupes, chaudement éclairés de la pleine lumière de midi ou entrevus dans le crépuscule, occupent longtemps le songeur, et ces visions se mêlent à son rêve.

Paris, centre, la banlieue, circonférence; voilà pour ces enfants toute la terre. Jamais ils ne se hasardent au delà. Ils ne peuvent pas plus sortir de l'atmosphère parisienne que les poissons ne peuvent sortir de l'eau. Pour eux, à deux lieues des barrières, il n'j* a plus rien. Ivr}', Gentill}', Arcueil, Belleville, Aubcrvilliers, JMénilmontant, Choisyle-Roy, Billancourt, Meudon, Issy, Yanvre, Sèvres, Puteaux^ Keuilly, Gennevilliers, Colombes, Romainville,Chatou,-Asnières, Bougival, Nanterre, Enghien, Noisy-le-Sec, iSogent, Gournay, Drancy, Gonesse, c'est là que finit l'univers.

Un peu d'histoire.

Sous la Restauration il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un sergent de ville à chaque coin de rue (bienfait qu'il n'est pas temps de discuter); les enfants errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de deux cent soixante enfants sans asile ramassés alors annuellement par les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en construction et sous les arches des ponts»

Un de ces nids, resté fameux, a produit « les hirondelles du pont d'Arcole ». C'est là, du reste, le plus désastreux des symptômes sociaux. Tous les crimes de Thomme commencent au vagabondage de l'enfant.

Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le souvenir que nous venons de rappeler, l'exception est juste. Tandis que dans toute autre grande ville, un enfant vagabond est un homme perdu, tandis que, presque partout, l'enfant livré à lui môme est en quelque sorte dévoué et abandonné à une sorte d'immersion fatale dans les vices publics qui dévore en lui l'honnêteté et la conscience, le gamin de Paris, insistons-y, si fruste et si entamé à la surface, est intérieurement à peu près intact. Chose magnifique à constater et qui éclate dans la splendide probité de nos révolutions populaires, une certaine incorruptibilité résulte de l'idée qui est dans l'air de Paris comme du sel qui est dans l'eau de l'océan. Respirer Paris, cela conserve l'àme.

Ce que nous disons là n'ôte rien au serrement de cœur dont on se sent pris chaque fois qu'on rencontre un de ces enfants autour desquels il semble qu'on voit flotter les fils de la famille brisée. Dans la civilisation actuelle, si incomplète encore, ce n'est point une chose très anormale que ces fractures dé familles se vidant dans l'ombre, ne sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber leurs entrailles sur la voie publique. De là des destinées obscures. Gela s'appelle, car cette chose triste a fait locution, « être jeté sur le pavé de Paris ».

Soit dit en passant, ces abandons d'enfants n'étaient point découragés par l'ancienne monarchie. Un peu d'Egypte et de Bohème dans les basses régions accommodait les hautes sphères, et faisait l'aftairc des puissants. La haine de renseignement des enfants du peuple était un dogme. A quoi bon les « demi-lumières ))?Tel était le mot d'ordre. Or Tenfaiit errant est le corollaire de l'enfant ignorant.

D'ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d'enfants, et alors elle écumait la rue.

Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le roi voulait, avec raison, créer une flotte. L'idée était bonne. Mais voyons le moyen. Pas de flotte si, à côté du navire à voiles, jouet du vent, et pour le remorquer au besoin, on n'a pas le navire qui va où il veut, soitparla rame, soit par la vapeur; les galères étaient alors à la marine ce que sont aujourd'hui les steamers. 11 fallait donc des galères ; mais la galère ne se meut que par le galérien; il fallait donc des galériens. Colbert faisait faire par les intendants de province et parles parlements le plus de forçats qu'il pouvait. La magistrature y mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa tête devant une procession, attitude huguenote; on l'envoyait aux galères. On rencontrait un enfant dans la rue ; pourvu qu'il eût quinze ans et qu'il ne sût où coucher, on l'envoyait aux galères. Grand règne; grand siècle.

Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris ; la police les enlevait, on ne sait pour quel mystérieux emploi.

On chuchotait avec épouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi. Barbier parle naïvement de ces choses. Il arrivait parfois que les exempts, à court d'enfants, en prenaient qui avaient des pères. Les pères, désespérés, couraient sus aux exempts. En ce cas-là, le parlement intervenait, et faisait pendre, qui ? Les exempts? Non, les pères.

Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde.

La gaminerie parisienne e^t presque une caste. On pourrail dire : n'en est pas qui veut.

Ce mot, (janiiii, fut imprimé pour la première fois et

arriva de la langue populaire dans la langue littéraire en 188/1. C'est dans un opuscule intitulé Claude Gueux que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé.

Les éléments qui constituent la considération des gamins entre eux sont très variés. Nous en avons connu et pratiqué un qui était fort respecté et fort admiré pour avoir vu tomber un liomme du haut des tours de Notre- Dame ; un autre, pour avoir réussi à pénétrer dansTariièrecour où étaient momentanément déposées les statues du dôme des Invalides et leur avoir « chipé » du plomb; un troisième, pour avoir vu verser une diligence; un autre encore, parce qu'il « connaissait » un soldat qui avait manqué crever un œil à un bourgeois.

C'est ce qui explique cette exclamation d'un gamin parisien, épiphonème profond dont le vulgaire rit sans le comprendre. — Dieu de Dieu! ai-je du malheur! dire que je nai pas encore vu quelqu'un tomber d'un cinquiètne! (Ai-je se prononce j'ai-^y; cinquième se prononce cintième.)

Certes, c'est un beau mot de paysan que celui-ci : — Père un tel, votre femme est morte de sa maladie; pourquoi n'avez-vous pas envoyé chercher de médecin? — Que voulez-vous, monsieur, nous autres pauvres gens, j'nous mourons nous-mêmes. Mais si toute la passivité du paysan est dans ce mot, toute l'anarchie libre-penseuse du miocho faubourien est, à coup sur, dans cet autre. Un condamné ù mort dans la charrette écoute son confesseur. L'enfant de Paris se récrie : — Il parle à son calolin. Oli ! le capon!

Une certaine audace en matière religieuse ^rehausse le gamin. Être esprit fort est important.

Dans la gaminerie, un accident mémorable est fort compté. On parvient au sommet de la considération s'il arrive qu'on se coupe très profondément, « jusqu'à l'os. »

Le poing n'est pas un médiocre élément de respect. Une

des choses que le gamin dit le plus volontiers, c'est : Je suis iollmenl fort, va! — Être gaucher vous rend fort enviable. Loucher est une chose estimée.

YIII Où on lira un mot charmant du dernier roi.

L'été, il se métamorphose en grenouille, et le soir, à la nuit tombante, devant les ponts d'Austerlitz et dléna, du haut des trains à charbon et des bateaux de blanchisseuses, il se précipite tête baissée dans la Seine et dans toutes les infractions possibles aux lois de la pudeur et de la police. Cependant les sergents de ville veillent, et il en résulte une situation hautement dramatique qui a donné lieu une fois à un cri fraternel et mémorable ; ce cri, qui fut célèbre vers 1830, est un avertissement stratégique de gamin à gamin; il se scande comme un vers d'Homère, avec une notation presque aussi inexprimable que la mélopée éleusiaque des Panathénées, et Ton y retrouve l'antique Évohé. Le voici : — Ohé, Tili. Ohéée! y a de la grippe, y a de la cogne, prends les zardes et va-t'en, passe par l'égoul!

Quelquefois ce moucheron — c'est ainsi qu'il se qualifie lui-même — sait lire ; quelquefois il sait écrire, toujours il sait barbouiller. Il n'hésite pas à se donner, par on ne sait quel mystérieux enseignement mutuel, tous les talents qui peuvent être utiles à la chose publique ; de 1815 à 1830, il imitait le cri du dindon ; de 1830 à iSliS, il griffonnait une poire sur les murailles. Un soir d'été, Louis- Philippe, rentrant à pied, en vit un tout petit, haut comme cela, qui suait et se haussait pour charbonner une poire gitantesque sur un des piliers de la grille de Neuilly ; le roi, avec cette bonhomie qui lui venait de Henri IV, aida le gamin, acheva la poire, et donna un louis à l'enfant en

PARIS ETUDIE DANS SON ATOME. li:i

lui disant : La poire est aussi là-dessus. Le gamin aime le hdurvari. Un certain état violent lui plait. II exècre « les curés ». Un jour, rue de l'Université, un de ces jeunes drôles faisait un pied de nez à la porte cochère 69. — Pourquoi fais-tu cela à cette porte ? lui demanda un passant. L'enfant répondit : Il y a là un curé. C'est là, en efifet, que demeure le nonce du pape. Cependant, quel que soit le voltairianisme du gamin, si Toccasion se présente d'être enfant de chœur, il se peut qu'il accepte, et dans ce cas il sert la messe poliment. Il y a deux choses dont il est le Tantale et qu'il désire toujours sans y atteindre jamais: renverser le gouvernement et faire recoudre son pantalon.

Le gamin à l'état parfait possède tous les sergents de ville de Paris, et sait toujours, lorsqu'il en rencontre un, mettre le nom sous la figure. Il les dénombre sur le bout du doigt. Il étudie leurs mœurs, et il a sur chacun des notes spéciales. Il lit à livre ouvert dans les âmes de la police. II vous dira couramment et sans broncher : — « Un tel est traître; un tel est très mécliant] un tel est grand; un tel est ridicule; » (tous ces mots, traître, méchant, grand, ridicule, ont dans sa bouche une acception particulière) — « celui-ci s'imagine que le Pont-Neuf « est à lui et empêche le monde de se promener sur la « corniche en dehors des parapets ; celui-là a la manie de « tirer les oreilles aux personnes, etc., etc. »>

^ La vieille âme de la Gaule.

11 y avait de cet enfant-là dans Poquelin, fils des halles ; il y en avait dans Beaumarchais. La gaminerie est une nuance de l'esprit gaulois. Mêlée au bon sens, elle lui ajoute parfois de la force, comme l'alcool au vin.Quelque-

fois elle est défaut. Ilomère rabùche, soit; on pourrait dire que Voltaire gamine. Camille Desmoulins était faubourien. Championnet, qui brutalisait les miracles, était sorti du pavé de Paris; il avait, tout petit, inondi les portiques de Saint-Jean-de-Beauvais et de Saint-Étienne-du-Mont; il avait tutoyé la châsse de sainte Geneviève pour donner des ordres à la fiole de saint Janvier.

Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a de vilaines dents parce qu'il est mal nourri et que son estomac souffre, et de beaux yeux parce qu'il a de l'esprit. Jéhovph présent, il sauterait à cloche-pied les marches du paradis. Il est fort à la savate. Toutes les croissances lui sont possibles. Il joue dans le ruisseau et se redresse par l'émeute; son effronterie persiste devant la mitraille; c'était un polisson, c'est un héros; ainsi que le petit thébain, il secoue la peau du lion; le tambour Bara était un gamin de Paris; il crie : En avant! comme le cheval de l'Écriture dit : Vah ! et en une minute il passe du marmot au géant.

Cet enfant du bourbier est aussi l'enfant de l'idéal. Mesurez cette envergure qui va de Molière à Bara.

Somme toute, et pour tout résumer d'un mot, le gamin est un être qui s'amuse, parce qu'il est malheureux.

Eccs Paris, ecce Homo.

Pour tout résumer encore, le gamin de Paris aujourd'hui, comme autrefois le graeculus de Rome, c'est le peuple enfant ayant au front la ride du monde vieux.

Le gamin est une grâce pour la nation, et en même temps une maladie. Maladie qu'il faut guérir. Comment? Par la lumière.

La lumière assainit.

PAIIIS KTUDIÉ DANS SON ATOME 115

La lumière allume.

Toutes les généreuses irradiations sociales sortent de la science, des lettres, des arts, de renseignement. Faites des hommes, faites des hommes. Éclairez-les pour qu'ils vous échauffent. Tôt ou tard la splendide question de l'instruction universelle se posera avec Tirrésistible autorité du vrai absolu ; et alors ceux qui gouverneront sous la surveillance de ridée française auront à faire ce choix : les enfants de la France, ou les «yamins de Paris; des flammes dans la lumière, ou des feux follets dans les ténèbres.

Le gamin exprime Paris, et Paris exprime le monde.

Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain. Toute cette prodigieuse ville est un raccourci des mœurs mortes et des mœurs vivantes. Qui voit Paris croit voir le dessous de toute l'histoire avec du ciel et des constellations dans les intervalles. Paris a un Capitole, l'Hôtel de ville, un Parthénon, Notre-Dame, un mont Aventin, le faubourg Saint-Antoine, un Asinarium, la Sorbonne, un Panthéon, le Panthéon, une voie Sacrée, le boulevard des Italiens, une tour des Vents, l'opinion; et il remplace les gémonies par le ridicule. Son majo s'appelle le faraud, son transtévérin s'appelle le faubourien, son hammal s'appelle le fort de la halle, son lazzarone s'appelle le pègre, son cockney s'appelle le gandin. Tout ce qui est ailleurs est à Paris. La poissarde de Dumarsais peut donner la réplique à la vendeuse d'herbes d'Euripide, le discobole Vejanus revit dans le danseur de corde Forioso, Therapontigonus Miles prendrait, bras dessus, bras dessous, le grenadier Vadeboncœur, Damasippe le brocanteurserait heureux chez les marchands do bric-à-brac, Vincennes empoignerait Socrate tout comme l'Agora coffrerait Diderot, Grimod de la Ueynière a découvert le roastbeef au suif comme Curtillus avait invente le hérisson rôti, nous voyons reparaître sous le ballon de l'arc de l'Étoile le trapèze qui est dans Plante, le mangeur d'épées du Pœcile rencontré par Apulée est avaleur de sabres sur le Pont-Neuf, le neveu

de Rameau et Curculionlex)arasite font la paire, l'.rgasile se ferait présenter chez Cambacérès par d'Aigrefi!uille; les quatre muscadins de Rome, Alcesiraarchus, Paœlromus, Diabolus et Argirippe descendent de la Courtille dans la chaise de poste de Labatut; Aulu-Gelle ne s'arrêtait pas plus longtemps devant Congrio que Charles Nodier devant Polichinelle ; Marton n'est pas une tigresse, mais Pardalisca n'était point un dragon; Pantolabus le loustic blague au café anglais Nomentanus le viveur, Ilermogène est ténor aux Champs-Elysées, et, autour de lui, Thrasiusle gue ix, vêtu en Bobèche, fait la quête; l'importun qui vous arrête aux Tuileries par le bouton de votre habit vous fait répéter après deux mille ans l'apo-trophe de Thesprion : qins /iroperaniem me p'-ehendli p'illio? le vin de Suresnes parodie le vin d'Albe, le rouge bord de Désaugiers fait équilibre à la grande coupe de Balatron ; le Père-Lachaise exhale sous les pluies nocturnes les mMnes lueurs que les Esquilles, et la fosse du pauvre achetée pour cinq ans vaut la bière de louage de l'e-clave.

Cherchez quelque chose que Paris n'ait pas. La cuve de Trophonius ne contient rien qui ne soit dans le baquet de Mesmer; Ergaphilas ressuscite dans Gagliostro ; lebralimine Vàsaphant.i s'incarne dans le comte de Saint-Germain: le cimetière de Saint-Médard fait de tout aussi bons miracles que la mosquéa Oamoumié de Damas.

Paris a un Ésope qui est Mayeux, et une Canidie qui est mademoiselle Lenormand. 11 s'effare comme Delphes aux réalités fulgurantes de la vision; il fait tourner les tables comme Dodone les trépieds. Il met lagrisette sur le trône comme Rome y met la courtisane; et, somme toute, si Louis XV est pire que Claude, madame Dubarry vaut mieux que Messaline. Paris combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous avons coudoyé, la nudité grecque, l'ulcère , hébraïque et le quolibet gascon. Il mêle Diogène, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux numéros du ConsliliUionnel, et fait Chodruc Duclos.

Bien que Plutarque dise : le lyran iienvieillil guère, Rome, sous Sylla comme sous Domitien, se résignait et mettait volontiers de Teau dans son vin. Le Tibre était un Létlié, s'il faut en croire l'éloge un peu doctrinaire qu'en faisait Varus Yibiscus : Conlra GraccUos Tibenm habemm. Bihere Tiberim, id est sedilionem oblivisci. Paris boit un million de litres d'eau par jour, mais cela ne l'empêche pas dans l'occasion de battre la générale et de sonner le tocsin.

A cela près, Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout; il n'est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote; pourvu qu'il rie, il amnistie ; la laideur l'égaie ; la difformité le désopile, le vice le distrait; soyez drôle, et vous pourrez être un drôle; l'hypocrisie même, ce cynisme suprême, ne le révolte pas; il est si littéraire qu'il ne se bouche pas le nez devant Basile, et il ne se scandalise pas plus de la prière de Tartufle qu'Horace ne s'effarouche du « hoquet » de Priape. Aucun trait de la face universelle ne manque au profil de Paris. Le bal Mabile n'est pas la danse polymniennc du Janiculc, mais la revendeuse à la toilette y couve des yeux la loretle exactement comme l'entremetteur Siaphyla guettait la vierge Planesium. La barrière du Combat n'est pas un Colisée, mais on y est féroce comme si César regardait. L'hôtesse syrienne a plus de grâce que la mère Saguet, mais, si Virgile hantait le cabaret romain, David d'Angers, Balzac et Charlet se sont attablés à la gargote parisienne. Paris règne. Les génies y flamboient, les queues rouges y prospèrent. Adonaï y passe sur son char à douze roues de tonnerre et d'éclairs; Silène y fait son entrée sur sa bourrique. Silène, lisez Raraponneau.

Paris est synonyme de Cosmos. Paris est Athènes, Rome, Sybaris, Jérusalem, Pantin. Toutes les civilisations y sont en abrégé, toutes les barbaries aussi. Paris serait bien fâché de n'avoir pas une guillotine.

Un peu de place de Grève est bon. Que serait toute celte fête éternelle sans cet assaisonnement? Nos lois y ont

sagement pourvu, et, grâce à elles, ce couperet s'égoutte sur ce mardi gras.

Railler, rég-ner.

De limite à Paris, point. Aucune ville n'a eu cette domination qui bafoue parfois ceux qu'elle subjugue. Vous plaire! ô aUténiens ! s'écriait Alexandre. Paris fait plus que la loi, il fait la mode; Paris fait plus que la mode, il fait la routine. Paris peut être bête si bon lui semble; il se donne quelquefois ce luxe; alors l'univers est bête avec lui; puis Paris se réveille, se frotte les yeux, dit : Suis-je stupide! et éclate de rire à la face du genre humain. Quelle merveille qu'une telle ville! Chose étrange que ce grandiose et ce burlesque fassent bon voisinage, que toute cette majesté ne soit pas dérangée par toute cette parodie, et que la même bouche puisse souffler aujourd'hui dans le clairon du jugement dernier et demain dans la flûte à l'oignon ! Paris a une jovialité souveraine. Sa gaieté est de la foudre et sa farce tient un sceptre. Son ouragan sort parfois d'une grimace. Ses explosions, ses journées, ses chefs-d'œuvre, ses prodiges, ses épopées, vont au bout de l'univers, et ses coq-à-l'âne aussi. Son rire est une bouche de volcan qui éclabousse toute la terre. Ses lazzis sont des flammèches. Il impose aux peuples ses caricatures aqssi bien que son idéal; les plus hauts monuments de la civilisation humaine acceptent ses ironies et prêtent leur éternité à ses polissonneries. Il est superbe; il a un prodigieux IZi juillet qui délivre le globe; il fait faire le serment du jeu de paume à toutes les nations; sa nuit du Ix août dissout en trois heures mille ans de féodalité ; il fait de sa logique le muscle de la volonté unanime ; il se multiplie sous toutes les formes du sublime; il emplit de sa lueur Washington, Kosciusko,

PARIS KTUDIi: DANS SON ATOME. 119

Bolivar, Botzaris, Ricgo, Bcm, Manin, Lopez, John Brown, Garibaldi; il est partout où Tavenir s'allume, à Bi)ston en 1779, à Tile de Léon en 1820, àPesth en 18Z|8, àPalerme en 1860; il chuchote le puissant mot d'ordre : Liberté, à Toreille des abolitionistes américains groupes au bac de Harper's Ferrj', et à Toreille des patriotes d'Ancône assemsemblés dans Fombre aux Archi, devant Tauberge Gozzi, au bord de la mer; il crée Canaris; il crée Quiroga; il crée Pisacane ; il rajonne le grand sur la terre; c'est en allant où son souffle les pousse, que Byron meurt à Missolonghi et que Mazet meurt à Barcelone; il est tribune sous les pieds de Mirabeau et cratère sous les pieds de Robespierre; ses livres, son théâtre, son art, sa science, sa littérature, sa philosophie, sont les manuels du genre humain; il a Pascal, Régnier, Corneille, Descartes, Jean-Jacques, Voltaire pour toutes les minutes, Molière pour tous les siècles; il fait parler sa langue à la bouche universelle, et cette langue devient verbe; il construit dans tous les esprits l'idée de progrès; les dogmes libérateurs qu'il forge sont pour les générations des épées de chevet, et c'est avec l'âme de ses penseurs et de ses poètes que sont faits depuis 1789 tous les héros de tous les peuples; cela ne l'empêche pas de gaminer ; et ce génie énorme qu'on appelle Paris, tout en transfigurant le monde par sa lumière, charbonne le nez de Bouginier au mur du temple de Thésée et écrit Crédeville voleur sur les pyramides.

Paris montre toujours les dents; quand il ne gronde pas, il rit.

tel est ce Paris. Les fumées de ses toits sont les idées de l'univers. Tas de boue et de pierre si l'on veut, mais, par-dessus tout, êlre moral. Il est plus que grand, il est immense. Pourquoi? Parce qu'il ose.

Oser; le progrès est à ce prix.

Toutes les conquêtes sublimes sont plus ou moins des prix de hardiesse. Pour que la révolution soit, il ne suffît pas que Montesquieu la pressente, que Diderot la prêche.

que Beaumarchais Tannonce, que Condorcet la calcule, qu'Arouet la prépare, que Rousseau la prémédite; il faut que Danton Pose.

Le cri : Audace! est un Fiai lux. Il faut, pour la marche en avant du genre humain, qu'il y ait sur les sommets, en permanence, de ficres leçons de courage. Les témérités éblouissent l'histoire et sont une des grandes clartés de l'homme. L'aurore ose quand elle se lève. Tenter, braver, persister, persévérer, s'être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur quelle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête; voilà l'exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. Le même éclair formidable va de la torche de Prométhée au brûle-ffueule de Cambronne.

L'avenir latent dans le peuple.

Quant au peuple parisien, même homme fait, il est toujours le gamin ; peindre l'en^'ant, c'est peindre la ville; et c^est pour cela que nous avons étudié cet aigle dans ce moineau franc.

C'est surtout dans les faubourgs, insistons-j-, que la race parisienne apparaît; là est le pur sang; là est la vraie physionomie ; là ce peuple travaille et souffre, et la souffrance et le travail sont les deux figures de l'homme. 11 y a là des quantités profondes d'êtres inconnus où fourmillent les types les plus étranges depuis le déchargeur de la Râpée jusqu'à l'équarrisseur de Montfaucon. Fex urbis, s'écrie Cicéron ; mob, ajoute Burke indigné; tourbe, multitude, populace. Ces mots-là sont vite dits. Mais soit. Qu'importe? qu'est-ce que cela me fait qu'ils aillent pieds nus? Ils ne savent pas lire ; tant pis. Les abandonnerez-vous

pour cola? leur ferez-vous de leur détresse une malédiction? la lumière ne peut-elle pénétrer ces masses? Revenons à ce cri : Lumière! et obstinons-nous-y! Lumière! lumière! — Qui sait si ces opacités ne deviendront pas transparentes? les révolutions ne sont -elles pas des transfigurations? Allez, philosophes, enseignez, éclairez, allumez, pensez haut, parlez haut, courez joyeux au grand soleil, fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles, prodiguez les alphabets, proclamez les droits, chantez les Marseillaises, semez les enthousiasmes, arrachez des branches vertes aux chênes. Faites de l'idée un tourbillon. Cette foule peut être sublimée. Sachons nous servir de ce vaste embrasement des principes et des vertus qui pétille, éclate et frissonne à de certaines heures. Ces pieds nus, ces bras nus, ces haillons, ces ignorances, ces abjections, ces ténèbres, peuvent être employés à la conquête de Tidéal. Regardez à travers le peuple et vous apercevrez la vérité. Ce vil sable que vous foulez aux pieds, qu'on le jette dans la fournaise, qu'il y fonde et qu'il y bouillonne, il deviendra cristal splendide, et c'est grâce à lui que Galilée et Newton découvriront les astres.

{Les Misérables.)

Assemblée constituante. — Discou)s sur les aleiiers nationaux.

Ce qu'il y a de plus clair jusqu'à ce jour dans les ateliers nationaux, c'est une énorme force dépensée en pure perte.

Que dis-je? le résultat n'a pas été nul, il a été funeste. Les ateliers nationaux sont un expédient fatal. Vous avez risqué d'abâtardir les vigoureux enfants du travail et d'ôter à une partie du peuple le goût du labeur, goût salutaire qui contient la dignité, la fierté, le respect de soi-même et la santé de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors que la force généreuse du bras qui travaille allez-vous donc apprendre la honteuse puissance de la main tendue? Allez-vous déshabituer les épaules de porter le poids glorieux du travail honnête et accoutumer les consciences à porterie fardeau humiliant de l'aumône? La monarchie avait les oisifs, la république aura-t-elle les fainéants?

Non! le glorieux peuple de juillet et de février ne s'abâtardira pas. Cette fainéantise fatale à la civilisation est possible en Turquie; en Turquie et non pas en France. Paris ne copiera pasNaples. Jamaisj'amais Paris ne copiera Constantinople. Jamais, jamais on ne parviendra à faire de

12i PARIS.

nos dignes et intelligents ouvriers, qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui écoutent, des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour le combat. Jamais!

Je suis de ceux qui ne veulent pas qu'on altère le caractère de l'ouvrier parisien; je suis de ceux qui veulent que cette noble race d'hommes conserve sa pureté, sa dignité virile, son courage à la fois plébéien et chevaleresque; je suis de ceux qui veulent que cette noble race, admirée du monde entier, reste admirable.

Ce que Rome était autrefois, Paris Test aujourd'hui. Ce que Paris conseille, l'Europe le médite; ce que Paris commence, l'Europe le continue. Paris a une fonction dominante parmi les nations. Paris a le privilège d'établir à certaines époques, souverainement, brusquement quelquefois, de grandes choses; la liberté de 89, la république de 92, juillet 1830, février 18/i8. El ces grandes choses, qui est-ce qui les fait? Les penseurs de Paris qui les préparent et les ouvriers de Paris qui les exécutent.

Voilà pourquoi je veux que l'ouvrier de Paris reste ce qu'il est, un noble et courageux travailleur, le soldat de l'idée au besoin, l'improvisateur quelquefois téméraire des révolutions, mais l'initiateur généreux, sensé, intelligent et désintéressé des peuples. C'est là le grand rôle de l'ouvrier parisien.

(Avant VexiL)

Durant la longue nuit faite par l'exil, celui qui écrit ceci n'a pas perdu de vue Paris un seul instant.

Il le constate, et, lui qui a été si longtemps l'habitant de l'obscurité, il a le droit de le constater : môme dans l'assombrissement de l'Europe, même dans l'occultation de la France, Paris ne s'éclipse pas.

Cela tient à ce que Paris est la frontière de l'avenir.

Frontière visible de l'inconnu. Toute la quantité de Demain qui peut être entrevue dans Aujourd'hui, c'est là. Paris.

Qui cherche des yeux le Progrès, aperçoit Paris.

11 y a des villes noires; Paris est la ville de lumière.

Le philosophe la distingue au fond de ses songes.

Voir vivre cette ville, assister à cette grandeur, c'est là pour l'esprit une émotion poignante. Aucun milieu n'est plus vaste; aucune perspective n'est plus inquiétante et plus sublime.

Ceux qui, par les hasards quelconques de la vie, ont quitté la vision de Paris pour la vision de l'océan, n'ont éprouvé, en changeant de spectacle, aucune hausse d'infini. Dailleurs, passer de l'horizon des hommes à l'horizon des choses, cela n'efface rien. Ce rùve en arrière, auquel .s'opiniàtre la mémoire, est flottant comme le nuage,

mais plus tenace. L'espace n'en fait pas ce qu'il veut. Le vent en marche jour et nuit, les quatre ouragans qui alternent à jamais, les bises, les bourrasques, les rafales, n'emportent pas la silhouette des deux tours jumelles, et ne dispersent pas l'arc de triomphe, le gothique beffroi aux tocsins, et la haute colonnade roulée autour du dôme souverain ; et, derrière les derniers lointains de l'abîme, au-dessus du bouleversement des écumes et des navires, au milieu des rayons, des nuées et des souffles, s'ébauche au fond des brumes l'immense fantôme de la cité immobile. Auguste apparition au banni.

Paris, étant une idée autant qu'une ville, a l'ubiquité. Les parisiens ont Paris, et le monde l'a. On voudrait en sortir qu'on ne pourrait ; Paris est respirable. Quiconque vit, même sans le connaître, l'a en soi. A plus forte raison ceux qui l'ont connu.

La distraction sauvage de l'océan se complique de ce souvenir, égal aux tempêtes. Quelque orage que fasse la mer, Paris a 93. L'évocation se fait d'elle-même, les toits semblent surgir parmi les flots, la ville se recompose dans toute cette onde, et ce tremblement infini s'y ajoute. Dans la cohue des houles, on croit entendre bruire la fourmilière des rues, Charme farouche. On regarde la mer et on voit Paris. Les grandes paix que comportent ces espaces ne contrarient pas ce songe. Les vastes oublis qui vous environnent n'y font rien; la pensée arrive au calme, mais à un calme qui admet ce trouble; l'épaisse enveloppe des ténèbres laisse passer la lueur qui vient de derrière l'horizon, et qui est Paris. On y pense, donc on le possède. Il se mêle, indistinct, aux diffusions muettes de la méditation.

L'apaisement sublime du ciel constellé ne suffit pas à dissoudre au fond d'un esprit cette grande figure de la cité suprême. Ces monuments, cette histoire, ce peuple en travail, ces femmes qui sont des déesses, ces enfants qui sont des héros, ces révolutions commençant par la

LA VISION DE PAIIIS DANS L'I-XIL. 127

colère et finissant par le chef-d'œuvre, cette toute-puissance sacrée d'un tourbillon d'intelligences, ces exemples tumultueux, cette vie, cette jeunesse; tout cela est présent à l'absent; et Paris reste inoubliable, et Paris demeure ineffaçable et insubmersible, même pour l'homme abîmé dans l'ombre qui passe ses nuits en contemplation devant la sérénité éternelle, et qui a dans l'ùme la stupeur profonde des étoiles.

Novembre 1375.

{Pendant Vexil.)

Depuis 1851, depuis que l'auteur a quitté Paris, Paris s'est transformé. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte inconnue.

Il n'a pas besoin d(^ dire qu'il aime Paris; Paris est la ville natale de son esprit. Par suite des démolitions et des reconstructions, le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emporté dans sa mémoire, est à cette heure un Paris d'autrefois.

Quant à lui, il ignore le Paris nouveau, et il écrit avec le Paris ancien devant les yeux, dans une illusion qui lui est précieuse. C'est une douceur pour lui de rêver qu'il reste derrière lui quelque chose de ce qu'il voyait quand il était dans son pays, et que tout ne s'est pas évanoui.

Tant qu'on va et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont indilïérentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers arbres venus, que ces maisons où l'on n'entre pas vous sont inutiles, que ces pavés où l'on marche sont des pierres. Plus tard, (juand ou n'y est plus, on s'aperçoit quecesrues

VOUS sont chères, que ces toits, ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l'on n'entrait pas, on y entrait tous les jours, et qu'on a laissé de ses entrailles, de son sang et de son cœur dans ces pavés.

Tous ces lieux qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-être, et dont on a gardé l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la mélancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible et sont, pour ainsi dire, la forme même de la France : et on les aime et on les évoque tels qu'ils sont, tels qu'ils étaient, et l'on s'y obstine, et l'on n'y veut rien changer; car on tient à la figure de la patrie comme au visage de sa mère.

{Les M isé râbles.)

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