‹ Paris (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · SEPTEMBRE 1870. — FÉVRIER · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE 1870. — FÉVRIER

Estimant que le 2 Décembre devait avoir achevé son œuvre d'abaissement, les ennemis avaient violé la France prise au piège, et, après avoir soufflé sur l'empire qui disparut, s'étaient rués sur Paris.

Ils croyaient rencontrer Sodome. Ils trouvèrent Sparte.

Quelle Sparte? Une Sparte de deux millions d'hommes; un prodige; ce que l'histoire n'avaitjaraais vu; Babylone ayant l'héroïsme de Saragosse.

Rien de plus émouvant que cette transfonnalion ; la ville de luxe était devenue ville de misère ; la ville de mollesse était devenue ville de combat ; la ville de joie était devenue ville de terreur et do sépulcre.

Pendant cinq mois, Paris combattant a fait l'étonnement du monde; Paris, en cinq mois de république, a conquis l)lus d'honneur qu'il n'en avait perdu en dix-neuf ans d'empire.

Ces cinq mois de républi(iue ont été cinq mois d'héroïsme. Paris a fait face à toute l'Allemagne ; une ville a tenu en échec une invasion; dix peuples coalisés, ce flot des hommes du Nord, fpii plusieurs fois déjà a submergé

la civilisation, Paris a combattu cela. Trois cent mille pères de famille se sont improvisés soldats. Ce grand peuple parisien a créé des bataillons, fondu des canons, élevé des barricades, creusé des mines, multiplié ses forteresses, gardé son rempart. Et il a eu faim, et il a eu froid; en même temps que tous les courages, il a eu toutes les souffrances. Les énumérer n'est pas inutile, l'histoire écoute.

Plus de bois, plus de charbon, plus de gaz, plus de feu, plus de pain! Un hiver horrible, la Seine charriant, quinze degrés de glace, la famine, le typhus, les épidémies, la dévastation, la mitraille, le bombardement!

Nous sommes plusieurs ici qui avons été enfermés dans Paris et qui avons assisté à toutes les phases de ce siège, le plus extraordinaire qu'il y ait dans l'histoire. Ce peuple a été admirable.

La nuit, les rues étaient toutes noires, pas un délit. Moi qui parle, toutes les nuits, je traversais, seul, et presque d'un bout à l'autre, Paris ténébreux et désert ; il y avait là bien des souffrants et bien des affamés, tout manquait, le feu et le pain; eh bien, la sécurité était absolue. Paris avait la bravoure au dehors et la vertu au dedans.

Deux millions d'hommes donnaient ce mémorable exemple. C'était l'inattendu dans la grandeur. Ceux qui l'ont vu ne l'oublieront pas. Les femmes étaient aussi intrépides devant la famine que les hommes devant la bataille. Jamais plus superbe combat n'a été livré de toutes parts à toutes les calamités à la fois. Oui, l'on souffrait, mais savez-vous comment? on souffrait avec joie, parce qu'on se disait : Nous souffrons pour la patrie.

Un investissement sauvage, le bombardement, toutes les brutalités vandales, Paris a tout subi; ces deux millions d'hommes ont montré à quel point la patrie est une âme, car ils ont été un seul cœur. Cinq mois d'un hiver polaire, que ces peuples du nord semblaient avoir amené avec eux, ont passé sur la résistance des parisiens sans la lasser. On était heureux de sentir que le Paris de 1871 continuait le

Paris de 1792 ; et, le jour où de faibles chefs militaires ont fait capituler Paris, toute autre ville eût poussé un cri de joie, Paris a poussé un cri de douleur.

Dans la défaillance universelle, Paris a levé la tète ; quand il a vu que la France n'avait plus de soldats, Paris s'est transfiguré en armée ; il a espéré, quand tout désespérait ; après Phalsbourg tombée, après Toul tombée, après Strasboug tombée, après Metz tombée, Paris est resté debout. Un million de vandales ne Tapas étonné. Paris s'est dévoué pour tous; il a été la ville superbe du sacrifice. Il a plus que sauvé la vie à la France, il lui a sauvé Thonneur.

(Assemblée de Bordeaux. Discours sur la guerre.)

{Depuis l'exil.)

Obsèques de Frédérick-Lemaitre.

Le génie de l'acteur est une lueur qui s'efface; il ne laisse qu'un souvenir. L'immortalité qui appartient à Molière poëte, n'appartient pas àMolière comédien. Mais, disons-le, la mémoire qui survivra à Frédérick-Lemaitre sera magnifique; il est destiné à laisser au sommet de son art un souvenir souverain.

Je salue et je remercie Frédérick-Lemaitre. Je salue le prodigieux artiste ; je remercie mon fidèle et superbe auxiliaire dans ma longue vie de combat. Adieu, Frédérick-Lemaitre !

Je salue en même temps, car votre émotion profonde, à vous tous qui êtes ici, m'emplit et me déborde moi-même, je salue ce peuple qui m'entoure et qui m'écoute. Je salue en ce peuple le grand Paris.

Paris, quelque effort qu'on fasse pour l'amoindrir, reste la ville incomparable. Il a cette double qualité, d'être la ville de la révolution et d'être la ville de la civilisation, et il les tempère l'une par l'autre. Paris est comme uno àme immense où tout peut tenir. Rien ne l'absorbe tout à fait, et il donne aux nations tous les spectacles. Hier il avait la

fièvre des agitations politiques ; aujourd'liui le voilà tout entier à Témotion littéraire. A l'heure la plus décisive et la plus grave, au milieu des préoccupations les plus sévères, il se dérange de sa haute et laborieuse pensée pour s'attendrir sur un grand artiste mort.

Disons-le bien haut, d'une telle ville on doit tout espérer et ne rien craindre; elle aura toujours en elle la mesure civilisatrice, car elle a tous les dons et toutes les puissances. Paris est la seule cité sur la terre qui ait le don de transformation, qui, devant l'ennemi à repousser, sache être Sparte, qui, devant le monde à dominer, sache être Rome, et qui, devant l'art et l'idéal à honorer, sache être Athènes.

{Depuis l'exil.)

Toi dont la courbe au loin, par le couchant dorée, S'emplit d'azur céleste, arche démesurée; Toi qui lèves si haut ton front larg'o et, serein, Fait pour changer sous lui la campagne en abîme, Et pour servir de base à quelque aigle sublime Qui viendra s'y poser et qui sera d'airain!

0 vaste entassement ciselé par Thistoire ! Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire!

Édifice inouï!

Toi que l'homme par qui notre siècle commence, De loin, dans les rayons de l'avenir immense,

Voyait, tout ébluui!

Non, tu n'es pas fini quoique tu sois superbe!

Non ; puisque aucun passant, dans l'ombre assis sur l'herbe,

Ne fixe un œil rêveur à ton mur triomphant, Tandis que triviale, errante et vagabonde. Entre tes quatre pieds toute la ville abonde Gomme une fourmilière aux pieds d'un éléphant

A ta beauté royale il manque quelque chose. Les siècles vont venir pour ton apothéose

Qui te l'apporteront.

Il manque sur ta tète un sombre amas d'années Qui pendent pêle-mêle et toutes ruinées

Aux brèches de ton front.

Il te manque la ride et l'antiquité fière, Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre, Les chapiteaux brisés^ l'herbe sur les vieux fûts; Il manque sous ta voûte où notre orgueil s'élance Ce bruit mystérieux qui se mêle au silence. Le sourd chuchotomait des souvenirs confus.

La vieillesse couronne et la ruine achève. Il faut à l'édifice un passé dont on rêve,

Deuil, triomphe ou remords.

Nous voulons, en foulant son enceinte pavée, Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée

De la cendre des morts.

Il faut que le fronton s'effeuille comme un arbre, Il faut que le lichen, cette rouille du marbre, De sa lèpre dorée au loin couvre le mur; Et que la vétusté, par qui tout art s'efface, Prenne chaque sculpture et la ronge à la face, Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mùr.

A L'AIU: DE TIUOMI'HE. 139

Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes, Que le lierre \ivant grimpe aux atanthcs mortes,

Que Teau dorme aux fossés, Que la cariatide, en sa lente révolte, Se refuse, enfin lasse, à porter rarchivplte,

Et dise : C'est as^ez!

Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neuves Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves. Hélas! d'un beau palais le débris est plus beau. Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre L'ombre par le rayon et le rayon par Fombre, Il lui faut la ruine à défaut du tombeau.

Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l'àmc idéalise

La forme et la hauteur, Attendez que de mousse elles soient revêtues. Et laissez travailler à toutes les statues

Le temps, ce grand sculpteur!

Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre, Tenant son jeune fils sous l'arche i)lcine d'ombre, ^omme Napoléon comme on nomme Cyrus, Et dise en la montrant de ses mains déch^irnées : — Vois cette porte énorme! elle a trois mille années. C'est par là qu'ont passé des hommes disparus ! —

Oh! Paris est la cité mère!

Paris est le lieu solennel Où le tourbillon éphémère Tourne sur un centre éternel !

Paris! feu sombre ou pure étoile Morne Isis couverte d'un voile!

Araignée à l'immense toile Où se prennent les nations!

Fontaine d'urnes obsédée!

Mamelle sans cesse inondée Où pour se nourrir de l'idée Viennent les générations !

Quand Paris se met à l'ouvrage Dans sa forge aux mille clameurs, A tout peuple, heureux, brave ou sage, Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs. Dans sa fournaise, pêle-mêle, 11 fond, transforme et renouvelle Cette science universelle Qu'il emprunte à tous les humains; Puis il rejette aux peuples blêmes Leurs sceptres et leurs diadèmes, Leurs préjugés et leurs systèmes, Tout tordus par ses fortes mains.

Paris, qui garde sans y croire, Les faisceaux et les encensoirs.

A LARC DE TRIOMPHE. 141

Tous les malins dresse une gloire, Éteint un soleil tous les soirs; Avec ridée, avec le glaive, Avec la chose, avec le rêve, Il refait, recloue et relève L'Ochelle de la terre aux cieux; Frère des Memphis et des Romes, Il bâtit au siècle où nous sommes.

Une Babel pour tous les hommes, Un Panthéon pour tous les dieux.

Ville qu'un orage enveloppe!

C'est elle, hélas! qui, nuit et jour.

Réveille le géant Europe Avec sa cloche et son tambour!

Sans cesse, qu'il veille ou qu'il dorme, 11 entend la cité difforme Bourdonner sur sa tète énorme Comme un essaim dans la forêt.

Toujours Paris s'écrie et gronde.

Nul ne sait, question profonde.

Ce que perdrait le bruit du monde Le jour où Paris se tairait!

Il se taira pourtant! — après bien des aurores, Bien des mois, bien des ans, bien des siècles couchés, Quand cette rive où l'oau se brise aux ponts sonores Sera rendue aux joncs murmurants et penchés;

Quand la Seine fuira de pierres obstruée, Usant quelque vieux dôme écroulé dans ses eaux. Attentive au doux vent qui porte à la nuée Le frisson du feuillage et le chant des oiseaux;

Lorsqu'elle coulera, la nuit, blanche dans l'ombre, Heureuse, en endormant son flot longtemps troublé, De pouvoir écouter enfin ces voix sans nombre Qui pavssent vaguement sous le ciel étoile ;

Quand de cette cité, folle et rude ouvrière

Qui, hâtant les destins à ses murs réservés,

Sous son propre marteau s'en allant en poussière.

Met son bronze en monnaie et son marbre en pavés;

Quand, des toits, des clochers, des ruches tortueuses, Des porches, des frontons, des dômes pleins d'orgueil Qui faisaient cette ville, aux voix tumultueuses, Touffue, inextricable et fourmillante à l'œil,

Il ne restera plus dans l'immense campagne, Pour toute pj^ramide et pour tout panthéon, Que deux tours de granit faites par Charlemagne, Et qu'un pilier d'airain fait par Napoléon;

Toi, tu compléteras le triangle sublime! L'airain sera la gloire et le granit la foi; Toi, tu seras la porte ouverte sur la cime Qui dit : 11 faut monter pour venir jusqu'à mol !

Tu salueras ià-bas cette église si vieille, Cette colonne altière au nom toujours accru,

A L'ARC DE TIUOMIMIK. 143

Debout peut-être encore, ou tombéo, et pareille Au clairon monstrueux d'un titan disparu.

Et sur ces deux débris que les destins rassemblent^ Pour toi l'aube fera resplendir à la fois Deux signes triomphants qui de loin se ressemblent. De près l'un est un glaive et l'autre est une croix.

Sur vous trois poseront mille ans de notre France. La colonne est le chant d'un règne à peine ouvert, C'est toi qui finiras l'hymne qu'elle commence. Elle dit : Austerlitz! tu diras : Champaubert!

Arche! alors tu seras éternelle et complète, Quand tout ce que la Seine en son onde reflète

Aura fui pour jamais, Quand de cette cité qui fut égale à Rome Il ne restera plus qu'un ange, un aigle, un homme,

Debout sur trois sommets!

C'est alors (^ue le roi, le sage, le poète,

Tous ceux dont le passé presse l'àme inquiète.

T'admireront vivante auprès de Paris mort;

Et, pour mieux voir ta face où flotte un sombre rêve,

Lèveront à demi ton lierre, ainsi qu'on lève

Un voile ^^ur le front d'une aïmle (jui doi-t!

Sur ton mur qui pour eux n'aura rien de vulgaire. Ils chcrclieront nos mœurs, nos héros, notre guerre,

Tous pensifs à tes pieds; Ils croiront voir, le long de ta frise animée. Revivre le grand peuple avec la grande armée.

— « Oh ! diront-ils, voyez !

« Là, c'est le régiment, ce serpent des batailles. Traînant sur mille pieds ses luisantes écailles, Qui tantôt, furieux, se roule au pied des tours. Tantôt, d'un mouvement formidable et tranquille, Troue un rempart de pierre ou traverse une ville Avec son front sonore où battent vingt tambours.

« Là-haut, c'est l'empereur avec ses capitaines. Qui songe s'il ira vers ces terres lointaines

Où se tourne son char, Et s'il doit préférer pour vaincre ou se défendre La courbe d'Annibal ou l'angle d'Alexandre

Au carré de César.

« Là, c'est l'artillerie aux cent gueules de fonte,

D'où la fumée à flots monte, tombe et remonte,

Qui broie une cité, détruit les garnisons,

Ruine par la brèche incessamment accrue

Tours, dômes, ponts, clochers, et, comme une cliarruf^,

Creuse une horrible rue à travers les maisons! u

Et tous les souvenirs qu'à ton front taciturne Chaque siècle en passant versera de son urne

Leur reviendront au cœur.

Ils feront de ton mur jaillir la vieille histoire,

Et diront, en posant un panache de gloire Sur ton cimier vainqueur :

— «< Oh! que tout était grand dans celte époque antique! Si les ans n'avaient pas dévasté ce portique, Nons en retrouverions encor bien des lambeaux! Mais le temps, grand semeur de la ronce et du lierre. Touche les monuments d'une main familière, Et déchire le livre aux endroits les plus beaux! »

Non, le temps n'ôtc rien aux choses.

Plus d'un portique à tort vanté

Dans ses lentes métamorphoses

Arrive enfin à la beauté.

Sur les monuments qu'on révère

Le temps jette un charme sévère

De leur façade à leur chevet.

Jamais, quoiqu'il brise et qu'il rouille,

La robe dont il les dépouille

Ne vaut celle qu'il leur revêt.

C'est le temps qui creuse une ride

Dans un claveau trop indigent ;

Qui sur l'angle d'un marbre aride

Passe son pouCc intelligent;

C'est lui qui, pour corriger l'œuvre,

Mêle une vivante couleuvre

Aux nœuds d'une hydre de granit.

Je crois voir rire un toit gothique Quand le temps dans sa frise antique Ote une pierre et met un nid.

Aussi, quand vous venez, c'est lui qui vous accueille ; Lui qui verse l'odeur du vague chèvrefeuille Sur ce pavé souillé peut-être d'ossements; Lui qui remplit d'oiseaux les sculptures farouches, Met la vie en leurs flancs,. et de leurs mornes bouches Fait sortir mille cris charmants!

Si quelque Vénus toute nue Gémit, pauvre marbre désert, C'est lui, dans la verte avenue, Qui la caresse et qui la sert.

A l'abri d'un porche héraldique Sous un beau feuillage pudique 11 la cache jusqu'au nombril; Et sous son pied blanc et superbe Étend les mille fleurs de l'herbe, Cette mosaïque d'avril.

La mémoire des morts demeure

Dans les monuments ruinés.

Là, douce et clémente, à toute heure,

Elle parle aux fronts inclinés.

Elle est là, dans l'àme aff'aissée

Filtrant de pensée en pensée.

Comme une nymphe au front dormant

Qui, seule sous l'obscure voûte

D'où son eau suinte goutte à goutte.

Penche son vase tristement.

A L'ARC DE TIUOMPIIE. 147

Mais, hélas! hélas! dit Tliistoire, Bien souvent le passé couvre plus d'un secret Dont sur un mur vieilli la tache reparaît!

Toute ancienne muraille est noire!

Souvent par le désert et par Tombre absorbé, L'édifice déchu ressemble au roi tombé.

Plus de gloire où n'est plus la foule! Rome est humiliée et Venise est en deuil. La ruine de tout commence pir l'orgueil.

C'est le premier fronton qui croule !

Athène est triste, et cache au fond du Parthénon Les traces de l'anglais et celles du canon.

Et, pleurant ses tours mutilées, Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main Quelque chose de beau comme un sourire humain

Sur le profil des propylées.

Thèbe a des temples morts où rampe en serpentant La vipère au front plat, au regard éclatant,

Autour de la colonne torse ; lU, seul, quelque grand aigle habite en souverain Les piliers de Rhamsès d'où les lames d'airain S'en vont comme une vieille écorce.

Dans les débris de Gur, plein du cri des hiboux, Le tigre en marchant ploie et cas e les bambous, D'où s'envole le vautour chauve, Et la lionne au pied d'un mur mystérieux Met le groupe inquiet des lionceaux sans yeux Qui fouillent sous son ventre fauve.

La morne Palanquè gît dans les marais verts. A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts

Entend-on le lézard qui bouge.

Ses murs sont ob.strués d'arbres au fruit vermeil Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil.

De beaux oiseaux de cuivre rouge.

Muette en sa douleur, Jumièges gravement Étouffe un triste écho sous son portail normand,

Et laisse chanter sur ses tombes Tous ces nid."! dans ses tours abrites et couvés D'où le souffle du soir fait sur les noirs pavés

Neiger des plumes de colombes.

Comme une mère sombre, et qui dans sa fierté, Cache sous son manteau son enfant souffleté,

L'Egypte au bord du Nil assise Dans sa robe de sable enfonce enveloppés Ses coios.ses camards à la face frappes

Parle pied brutal deCanibyse*

C'est que toujours les ans contiennent quelque affronta Toute ruine, hélas! pleure et penche le front!

Mais toi ! rien n'atteindra ta majesté pudique, Porte sainte! jamais ton marbre véridique

Ne sera profané. Ton cintre virginal sera pur sous la nue ; Et les peuples à naître accourront tète nue

Vers ton front couronné.

Toujours le pâtre, au loin accroupi dans les seigles, Verra sur ton sommet planer un cercle d'aigles. Les chênes à tes blocs noueront leur large tronc. La gloire sur ta cime allumera son phare. Ce n'est qu'en te chantant une haute fanfare Que sous ton arc altierles siècles passeront.

Jamais rien qui ressemble à quelque ancienne honte N'osera sur ton mur où le flot des ans monte

Répandre sa noirceur.

Tu pourras, dans ces champs où vous resterez seules, Contempler fièrement les deux tours tes aïeules, La colonne ta sœur!

C'est qu'on n'a pas caché de crime dans ta base. Ni dans tes fondements de sang qui s'exlravase ! C'est qu'on ne te fit point d'un ciment hasardeux ! C'est qu'aucun noir forfait, semé dans ta racine Pour jeter quelque jour son ombre à ta ruine, Ne mêle à tes lauriers son feuillage hideux!

150 PAHIS.

Tandis que ces cités, dans leur cendre enfouies, Furent pleines jadis d'actions inouïes,

Ivres de sang versé, Si bien que le Seigneur a dit à la nature : Refais-toi des palais dans cette architecture

Dont l'homme a mal usé !

Aussi tout est fini. Le chacal les visite ; Les murs vont décroissant sous l'herbe parasite ; L'étang s'installe et dort sous le dôme brisé ; Sur les Nérons sculptés marche la bète fauve; L'antre se creuse où fut l'incestueuse alcôve. Le tigre peut venir où le crime a passé!

Oh ! dans ces jours lointains où l'on n'ose descendre, Quand trois mille ans auront passé sur notre cendre A nous qui maintenant vivons, pensons, allons, Quand nos fosses auront fait place à des sillons, Si, vers le soir, un homme assis sur la colline S'oublie à contempler cette Seine orpheline, 0 Dieu! de quel aspect tristeet silencieux Les lieux où fut Paris étonneront ses yeux! Si c'est l'heure où déjà des vapeurs sont tombées Sur le couchant rougi de l'or des scarabées, Si la touffe de l'arbre est noire sur le ciel, Dans ce demi-jour pâle où plus rien n'est réel. Ombre où la fleur s'endort, où s'éveille l'étoile, De quel œil il verra, comme à travers un voile, Comme un songe aux contours grandissants et noyés,

La plaine immense et brune apparaître à ses pieds,

S'élargir lentement dans le vague nocturne,

Et, comme une eau qui s'enfle et monte aux bords de l'urne,

Absorbant par degrés forêt, coteau, gazon,

Quand la nuit sera noire, emplir tout l'horizon!

Oh ! dans cette heure sombre où Ton croit voir les choses

Fuir, sous une autre forme étrangement écloses,

Quelle extase de voir dormir, quand rien ne luit,

Ces champs dont chaque [.ierre a contenu du bruit !

Comme il tendra l'oreille aux rumeurs indécises!

Comme il ira rêvant des figures assises

Dans le buisson penché, dans Parbre au bord des eaux,

Dans le vieux pan de mur que lèchent les roseaux!

Qu'il cherchera de vie en ce tombeau suprême!

Et comme lise fera, s'éblouissant lui-même,

A travers la nuit trouble et les rameaux touffus.

Des visions de chars et de passants confus!

— Mais non, tout sera mort. Plus rien dans cette plaine

Qu'un peuple évanoui dont elle est encor pleine;

Que l'œil éteint de l'homme et l'œil vivant de Dieu ;

L"n arc, une colonne, et, là-bas, au milieu

De ce fleuve argenté dont on entend l'écume,

Une église échouée à demi dans la brume.

0 spectacle I — ainsi meurt ce que les peuples font. Qu'un tel passé pour l'âme est un gouffre profond I Pour ce passant pieux quel poids que notre histoire ! Surtout si tout à coup réveillant sa mémoire. L'année a ce soir-là ramené dans son cours Une des grandes nuits, veilles de nos grands jours, Où l'empereur, rêvant un lendemain de gloire. Dormait en attendant l'aube d'une victoire!

Lorsque enfin, fatigué de songes, vers minuit, Las d'écouter au seuil de ce monde détruit.

i52 PARIS.

Après s'être accoudé longtemps, oubliant l'heure,

Au bord de ce néant immense où rien ne pleure,

Il aura lentement regagné son chemin;

Quand de ce grand désert pur de tous pas humain,

Rien ne troublera plus cette pudeur que Rome

Ou Paris ruiné doit avoir devant l'homme ;

Lorsque la solitude, enfin libre et sans bruit.

Pourra continuer ce qu'elle fait la nuit,

Si quelque être animé veille encor dans la plaine,

Peut-être verra-t-il, comme sous une haleine,

Soudain un pâle éclair de ta tête jaillir.

Et la colonne au loin répondre et tressaillir !

Et ses soldats de cuivre et tes soldats de pierre

Ouvrir subitement leur pesante paupière.

Et tous s'entre-heurter, réveil miraculeux !

Tels que d'anciens guerriers, d'un âge fabuleux

Qu'un noir magicien, loin des temps" où nous sommes,

Jadis aurait faits marbre et qu'il referait hommes !

Alors l'aigle d'airain à ton faîte endormi,

Superbe, et tout à coup se dressant à demi,

Sur ces hérus baignés du feu de ses prunelles

Secouera largement ses ai'es éternelles.

D'où viendra ce réveil? d'où viendront ces clartés?

Et ce vent qui, soufflant sur ces guerriers sculptés,

Les fera remuer sur ta face hautaine

Comme tremble un feuillage autour du tronc d'un chêne?

Qu'importe? Dieu le sait. Le mystère est dans tout.

L'un à l'autre à voix basse ils se diront : Debout !

Ceux de quatrevingt-seize et de mil huit cent onze^

Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze,

Ceux que scelle à la terre un socle de granit,

Tous, poussant au combat le cheval qui hennit.

Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule^

A l'immense mêlée ils se rueront en foule.

Alors on entendra sur ton mur les clairons.

Les bombes, les tambours, le choc des escadrons,

Les cris, et le bruit sourd des plaines ébranlées, Sortir confusément des pierres ciselées, Et du pied au sommet du pilier souverain Cent batailles rugir avec des voix d'airain. Tout à coup, écrasant Tennemi qui s'eflare, La victoire aux cent voix sonnera sa fanfare. De la colonne à toi les crisse répondront. Et puis tout se taira sur votre double front, Une rumeur de fête emplira la vallée, Et Notre-Dame au loin, aux ténèbres mêlée. Illuminant sa croix ainsi qu'un labarum, Vous chantera dans l'ombre un vague Te Deum !

Monument ! voilà donc la rêverie immense Qu'à ton ombre déjà le poète commence ! Piédestal qu'eut aimé Bélénus ou Mithra ! Arche aujourd'hui guerrière, un jour religieuse! Kêve en pierre ébauché! porte prodigieuse D'un palais de géants qu'on se figurera!

Quand d'un lierre poudreux je couvre tes sculptures, Lorsque je vois, au fond des époques futures, La liste des héros sur ton mur constellé Reluire et rayonner, malgré les destinées, A travers les rameaux des profondes années. Comme à travers un bois, brille un ciel étoile;

Quand ma pensée ainsi, vieillissant ton atlique. Te fait de l'avenir un passé magnifique. Alors sous ta grandeur je me courbe effrayé.

13i PARTS.

J'admire, et, fils pieux, passant que l'art anime, Je ne regrette rien devant ton mur sublime Que Phidias absent et mon père oublié !

{Les Voix intérieures.)

11 fait la noce éternelle.

La table est dans la tonnelle; Mort ivre, il tombe dessous; Et, c'est là sa réussite, ]1 va, quand il ressuscite, Au paradis pour six sous.

Rire et boire, et c'est la vie!

On régale ; on se convie Sur le vieux comptoir de plomb:

Toujours fête; et le dimanche Tient le lundi par la manche; Le dimanche a le bras long.

Las, on se couche aux carrières.

Oh! ce peuple des barrières!

Oh! ce peuple des faubourgs!

Fou de gaîtés puériles.

Donnant quelques fleurs stériles Pour tant de profonds labours!

Il dort, il chante, il s'irrite, Rome dit : quel sybarite!

Sybaris dit : quel romain !

A toute minute il change; Et ce serait un archange Si ce n'était un gamin.

L'athénien est son père.

Par moments — on désespère —

Il quitte et reprend son bât.

Devinez cette charade;

Il achève en mascarade

Ce qu'il commence en combat.

Il n'a plus rien dans les veines; Il emploie aux danses vaines Ces grands mois, juillet, août !

Quel bâtard, ou quel maroufle!..

— Mais un vent inconnu souffle; Il se lève tout à coup,

Tout ruisselant d'espérance.

Disant : Je m'appelle France !

Splendide, ivre de péril, Beau, joyeux, l'âme éveillée, Comme une abeille mouillée De rosée au mois d'avril!

Il se lève formidable, Abordant l'inabordable, Prenant dans ses poings le feu.

Sonnant l'heure solennelle, Ayant l'homme sous son aile Et dans sa prunelle Dieu!

Fier, il mord dans le fer rouge.

11 change en éden le bouge.

Enfante chefs et soldats,

Et, se dressant dans sa gloire, Finit sa chanson à boire Par ce cri : Lconidas!

Qu'un autre lui jette un blâme.

Il est le peuple et la femme; C'est l'enfant insoucieux Qui soudain s'allume et brille; Il descend de la Courlille, Mais il monte dans les cieux.

(Les quatre Vents de l'esprit.)

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