‹ Paris (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · LES ROIS ALLEMAND · texte numérisé non relu

LES ROIS ALLEMAND

Octobre 1870.

Ils sont là, menaçant Paris. Tls le punissent.

De quoi ? D'être la France et d'être Tunivers,

De briller au-dessus des gouffres entr'ouverts,

D'être un bras de géant tenant une poignée

De rayons, dont l'Europe est à jamais baignée ;

Ils punissent Paris d'être la liberté ;

Ils punissent Paris d'être cette cité

Où Danton gronde, où luit Molière, où rit Voltaire;

Ils punissent Paris d'être âme de la terre.

D'être ce qui devient de plus en plus vivant,

Le grand llarabeau profond que n'éteint aucun vent,

L'idée en feu perçant ce nuage, le nombre,

Le croissant du progrès clair au fond du ciel sombre ;

Ils punissent Paris de dénoncer l'erreur,

D'être Tavertisseur et d'être l'éclaireur.

De montrer sous leur gloire affreuse un cimetière,

D'abo!ir Téchafaud, le trône, la frontière,

La borne, le combat, l'obstacle, le fossé,

Et d'être l'avenir quand ils sont le passé.

{L'Année lerrible.)

Pour la sinistre nuit l'aurore est un scandale ;

Et Talhénien semble un affront au vandale.

Paris, en même temps qu'on t'attaque, on voudrait

Donner au guet-apens le faux air d'un arrêt ;

Le cuistre aide le reître; ils font cette gageure.

Déshonorer la ville héroïque; et l'injure

Pleut, mêlée à l'obus, dans le bombardement;

[ci le soudard tue et là le rhéteur ment ;

On te dénonce au nom des mœurs, au nom du culte ;

C'est afin de pouvoir t'égorger qu'on t'insulte,

La calomnie ayant pour but l'assassinat.

0 ville, dont le peuple est grand comme un sénat,

Combats, tire l'épée, ô cité de lumière

Qui fondes l'atelier, qui défends la chaumière !

Va, laisse, ô fier chef-lieu des hommes tous égaux,

Hurler autour de toi l'affreux tas des bigots,

Noirs sauveurs de l'autel et du trône, hypocrites

Par qui dans tous les temps les clartés sont proscrites.

Qui gardent tous les dieux contre tous les esprits, Et dont nous entendons dans Fhistoire les cris^ A Rome, à Thèbe, à Delphe, à Memphis, à Mycènes, Pareils aux aboiements lointains des chiens obscènes.

{L'Année terrible.)

LETTRE A UNE FEMME (par ballon monté, 10 JANVIER 1871.)

Paris terrible et gai combat. Bonjour, madame. On est un peuple, on est un monde, on est une âme. Chacun se donne à tous et nul ne songe à soi. Nous sommes sans soleil, sans appui, sans effroi- Tout ira bien pourvu que jamais on ne dorme. Schmitz fait des bulletins plats sur la guerre énorme; C'est Eschyle traduit par le père Brumoy. J'ai payé quinze francs quatre œufs frais, non pour moi, Mais pour mon petit George et ma petite Jeanne. Nous mangeons du cheval, du rat, de Tours, de Tàne. Paris est si bien pris, cerné, muré, noué. Gardé, que notre ventre est l'arche de Noé ; Dans nos flancs toute béte, honnête ou mal famée, Pénètre, et chien et chat, le mammon, le pygmée. Tout entre, et la souris rencontre l'éléphant. Plus d'arbres ; on les coupe, on les scie, on les fend ;

Paris sur ses chenets met les Champs-Elysées.

On a Tonglée aux doigts et le givre aux croisées.

Plus de feu pour sécher le linge des lavoirs,

Et Ton ne change plus de chemise. Les soirs

Un grand murmure sombre abonde aux coins des rues,

C'est la foule ; tantôt ce sont des voix bourrues.

Tantôt des chants, parfois de belliqueux appels.

La Seine lentement traîne des archipels

De glaçons hésitants, lourds, où la canonnière

Court, laissant derrière elle une écumante ornière.

On vit de rien, on vit de tout, on est content.

Sur nos tables sans nappe, où la faim nous attend.

Une pomme de terre arrachée à sa crypte

Est reine, et les oignons sont dieux comme en Egypte.

Nous manquons de charbon, mais notre pain est noir.

Plus de gaz ; Paris dort sous un large éteignoir;

A six heures du soir, ténèbres. Des tempêtes

De bombes font un bruit monstrueux sur nos têtes.

D'un bel éclat d'obus, j'ai fait mon encrier.

Paris assassiné ne daigne pas crier.

Les bourgeois sont de garde autour de la muraille ;

Ces pères, ces maris, ces frères qu'on mitraille,

Coiffés de leurs képis, roulés dans leurs cabans,

Guettent, ayant pour lit la planche de leurs bancs.

Soit, Moltke nous canonne et Bismarck nous affame,

Paris est un héros, Paris est une femme,

Tl sait être vaillant et charmant ; ses yeux vont,

Souriants et pensifs, dans le grand ciel profond.

Du pigeon qui revient au ballon qui s'envole.

C'est beau, le formidable est sorti du frivole.

Moi, je suis là, joyeux de ne voir rien plier.

Je dis à tous d'aimer, de lutter, d'oublier.

De n'avoir d'ennemi que l'ennemi; je crie :

Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie !

Quant aux femmes, soyez très fière, en ce moment

Où tout penche, elles sont sublimes simplement.

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