‹ Paris, voici ParisChapitre 10 sur 21 · Palais · texte numérisé non relu

Palais

sent ravis. L'élément féminin n'a-t-il pas toujours dominé dans les assemblées où les hommes bataillaient et ferraillaient; aux amphithéâtres, dans l'antiquité, aux tournois, pendant le moyen âge et la Renaissance. Aujourd'hui, où l'on combat surtout avec de belles ou de vilaines paroles, les femmes n'ont pas renoncé à revendiquer leur place de juge du camp. Attendonsnous donc à voir, prochainement, les modistes inventer des chapeaux particuliers pour les solennités judiciaires : le Pétase d'Hermès en feutre gris, avec ailerons blancs, servira de coiffure, quand on plaidera les grands procès d'escroquerie; la capote forme billot, en soie rouge, retenue, sur le chignon relevé, par un poignard d'or, paraîtra, les jours où Ton jugera un émule de Pranzini ou de Prado.

Les femmes ne viennent pas seulement en curieuses à la cour d'assises, elles y comparaissent souvent pour leur propre compte. Le revolver, et, surtout, le vitriol sont les instruments les plus employés par le sexe faible, pour se vtflger de l'amant perfide ou de l'époux libertin.

Assister à un procès où la tête d'un assassin est en jeu, cela ne manque pas d'attrait, pour les femmes d'un monde ou d'un autre, surlout, si l'assassin est joli garçon, s'il a les yeux d'un bleu verdâtre et la moustache fine, surtout, s'il court sur son compte des indiscrétions relatives à certaines particularités indivi-

Au Palais

duelle's, (rien de la phrénologie). Suivre les débats d'une affaire où une autre femme s'est posée en Charlotte Gorday de l'amour outragé et de la fidélité trahie, voilà qui est, certes, encore plus intéressant. 11 faut voir l'affluence des jolies mines peureuses et anxieuses qui se montrent à la cour d'assises, lorsque l'une de ces terribles héroïnes parait devant la ligne des toques rouges. La plupart des sympathies vont à l'accusée, tandis que les malédictions pleuvent sur la victime, comme une nouvelle rosée corrosive et vengeresse. Malgré le réquisitioire virulent de l'avocat général

176 Au Palais

délendant la société contre ces justicières de leur passion ou de leur honneur, le jury, neuf fois sur dix, rentre en séance avec un verdict d'acquittement sur toutes les questions.

Quand, sous la lumière des couronnes de gaz qui éclaire la salle des Assises, le président prononce la mise en liberté de l'accusée, l'enthousiasme est à son comble dans l'auditoire féminin, les mouchoirs s'agitent, les applaudissements éclatent, on se croirait à une représentation de la Patti à l'Opéra; attendonsnous à voir jeter, en guise de fleurs, à la vitrioleuse, des éventails, des manchons et des bracelets.

Le tribunal de police correctionnelle est, avec la Cour d'Assises, une des plus grandes attractions du Palais. Il comprend quatre Chambres : la huitième et la neuvième au premier étage, la dixième et la onzième au second. A chacune de ces Chambres sont attachés six juges, dont un vice-président, deux juges suppléants, un substitut du procureur de la République et un commis greffier. Ce personnel, en apparence considérable, n'est que tout juste suffisant; pensez donc qu'il y a, chaque jour, dans Paris, près de deux cents arrestations, réfléchissez aussi qu'on juge, en cet endroit, les falsificateurs de vin, de lait et de denrées, les vendeurs à faux-poids et les contrefacteurs d'objets patentés.

Tous les vagabonds arrêtés sous les ponts, dans les fuurs à chaux ou sur la voie publique, tous les voleurs à

Au Palais 177

la tire, les joueurs de bonneteau, les serviteurs infidèles, tous les pochards ayant insulté les agents, les Alphonses à rouflaquettes, ainsi que leurs chastes marmites, passent par la Correctionnelle. Les voitures cellulaires, dites j)a7iiers à salade, qui amènent les hommes de Mazas et les femmes de Saint-Lazare, pénètrent dans la cour de la Sainte-Chapelle, et déposent leurs précieux voyageurs à la porte de la Souricière. On nomme ainsi le dépôt du Parquet^ divisé en quatre-vingt-quatorze cellules, soixante-quatorze pour les hommes et vingt pour les femmes. Chaque cellule a, })our mobilier, une planche servant de siège et une tinette; elle ne reçoit d'air et de jour que par un petit carreau, ce qui a fait donner, à ce lieu infect, le surnom de trente-six carreaux, par les habitués plus infects encore. Le sous-brigadier commandant aux gardiens a reçu, de ces êtres, le sobriquet de vitrier. Les prévenus du petit parquet, arrêtés en flagrant déht, n'entrent même pas à la Souricière, on les conduit tout droit du dépôt de la Préfecture à la salle d'audience; le garde municipal, qui les amène, prévient facilement toute velléité d'évasion, en tirant sur la ficelle du cabriolet enserrant leurs pouces.

En plus du dépôt de la Préfecture qui est une prison temporaire, où \q 'panier à salade amène, chaque matin, la récolte des postes de police de la ville, le Palais de Justice comprend encore une autre prison : la Concier-

Au Palais

gerie. Ce mot de Conciergerie évoque bien des souvenirs historiques en notre mémoire. On y montre encore la salle où les Girondins ont fait leur dernier repas, ainsi que le cachot dans lequel Marie-Antoinette fut détenue. La Conciergerie occupe la partie la plus ancienne du Palais, celle construite sous saint Louis et Philippe le Bel; ses sombres et longues galeries, les vastes salles à piliers, qui s'étendent sous la salle des Pas-Perdus, constituent un ensemble des plus pittoresques et des plus curieux, pour les passionnés de l'art du moyen âge. Tout le manoir féodal, avec son appareil dramatique, renaît, un instant, devant les yeux de l'artiste ou du littérateur ayant obtenu la permission de pénétrer sous ces voûtes ogivales; il n'est tiré de sa rêverie archéologique qu'en passant auprès de la cour des cochers. On appelle ainsi le préau dépendant du quartier où l'on enferme, pour quelques jours, les individus condamnés à de faibles peines par le tribunal de simple police; ils n'ont d'autres crimes, sur la conscience, que des contraventions ou des infractions aux règlements de police; messieurs les cochers, très coulumiers du fait, sont les plus nombreux en cet en-

^M.Jf

^ droit.

Au Palais 179

Leur détention n'est pas bien terrible, quoiqu'ils soient les voisins des accusés destinés à paraître devant la Cour d'Assises; ils ont, pour la plupart, l'humeur joviale, nos automédons, et savent égayer le temps qu'ils passent sous la remise de Thémis; ils jouent au bouchon, fredonnent la chansonnette, et boulottent à la cantine les derniers sous de leurs pourboires. Beaucoup d'entre eux ne sont, au reste, que des déclassés ; il y en a qui furent tabellions de province, instituteurs primaires, étudiants en droit, acteurs, professeurs de piano et séminaristes.

L'un de ceux-ci, sortant de la Conciergerie, après une retraite de quarante-huit heures, rencontre, sur le quai de l'Horloge, une de ses clientes de nuit, qu'il avait souvent conduite à l'œil : « Tiens, le voilà Finette, tu rappliques par ici, à cette heure, que viens-tu faire dans ce sale quartier? » — « Je vais rendre visite à ma mère y> : répond vivement la belle. — « Compris! dépêche-toi, je l'attends. » — Et l'ancien tonsuré d'ajouter, tout bas, en riant dans sa barbe : (c Spéculum Jiistitiœ, ora pro nohis ! »

Page 1