AUTOUR DE LA CORBEILLE
L'autre soir, au coin du feu, douillettement enveloppé dans ma robe de chambre, je relisais une traduction de Macbeth, celte œuvre terrifiante du grand Shakespeare; comme j'en étais à la scène d'incantation des sorcières, un ouragan terrible, déchaîné sur Paris depuis quelques heures, redoubla d'intensité, faisant claquer les jalousies de mes fenêtres et grincer plaintivement les chapeaux mobiles de toutes les cheminées; la bourrasque qui ululait, sinistre, dans le puits des courettes, vint rabattre la fumée de mon âtre, et la bûche roula sur les chenets, éparpillant les braises ardentes de ses entrailles à demi consumées. La nature se trouvait à Tunisson de la scène que j'étais en train de lire; on aurait dit que les trois ricanantes filles d'enfer renouvelaient pour moi leur sabbat, en tournoyant autour de la chaudière écumantc. Pourtant le
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décor était changé, je ne reconnaissais pas la grotte aux fantastiques rochers, je me trouvais dans une vaste et sombre salle entourée d'arcades superposées, pleine de bruits confus d'abord, de rumeurs sourdes dont le diapason allait crescendo et qui se transformaient bientôt en hurlements. La chaudière avait décuplé ses proportions, et les trois sœurs s'étaient multipliées comme par enchantement, elles étaient bien une soixantaine qui gesticulaient en poussant des cris bizarres. Agitant fébrilement leurs longs bras osseux, elles projetaient, dans le récipient, des vipères et des crapauds, des branches de cyprès, de la ciguë, des lézards verts, de la graisse d'assassin, des fœtus éventrés et de la corde de pendu. Macbeth parut, non point revêtu d'une armure; il portait une redingote noire, bien ajustée, avec un bout de ruban rouge à la boutonnière, et le casque à aigrette était remplacé par un tube neuf aux poils luisants; il les interpella : « Que faites-vous là? sorcières du mystère, des ténèbres et du minuit? Que faites-vous là? )) — Toutes, en chœur, répondirent : <( Une œuvre sans nom! » — Des centaines de mains, appartenant à des corps invisibles, se tendirent alors vers elles, en leur présentant des carrés de papier couverts de signes hiéroglyphiques; les sorcières gesticulaient de plus belle, lançant dans la marmite infernale les bulletins mystérieux. Macbeth les conjura de répondre à ses questions, ce Aimes-tu
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mieux recevoir la réponse de notre bouche ou de celle de notre maître? y> lui dirent-elles. — «Faites-le donc moi voir » : ajouta-t-il. Et les soixante sœurs de reprendre en chœur leurs évocations magiques : ce Viens d'en haut, viens d'en bas, allons, fais ton devoir! » Soudain la chaudière se transforma en une corbeille remplie d'œillets rouges; au centre, le buste d'un empereur couronné apparut; il avait la barbe blonde et un binocle bleuté dissimulant son regard. Le fantôme murmura : a Macbeth ! Macbeth ! Macbeth ! ne redoute rien, tant que les arbres des forêts ne marcheront pas contre toi!... » A ces mots, Macbeth s'élança vers l'apparition, le lorgnon bleu tomba... Horreur! ce fantôme . est son ménechme, et ce double de lui-même porte, au milieu du front, une blessure béante d'où ruisselle un filet de sang... — Sept heures du matin sonnaient à ma pendule, quand je sortis de cet étrange cauchemar; j'avais la tête horriblement lourde, et une lancinante névralgie dans la mâchoire. La bourrasque était apaisée; dans un ciel bleu pâle, balayé par la tempête de la nuit, rayonnaient les premiers sourires du soleil de février. La lecture que j'avais faite du poète anglais, l'oscillation du baromètre, les préoccupations politiques du moment, telles étaient, selon moi, les causes de mon rêve et de ma migraine. « Allons ! me dis-je, un tour au grand air, et il n'en sera plus question. »
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J'avais complètement oublié mon cauchemar, quand, vers deux heures, arrivé au milieu de la rue Vivienne, les bruits co;afus de la niiit résonnèrent de nouveau à mes oreilles, augmentant d'intensité à mesure que j'approchais de la place de la Bourse. On eût dit les multiples voix d'une mer en furie battant la forteresse des hautes falaises. Bientôt, je fus en face du monument que l'architecte Brongniart a construit et que Bertall a si bien décrit dans les Guêpes : (c La Bourse, vaste quadrilatère entouré de colonnes, qu'un Français peut regarder sans aucune espèce de fierté; — on y voit les oies en grand nombre, on y plume les pigeons, on y élève les canards, et l'on se charge d'y bien accommoder les actionnaires. — La Bourse est divisée en deux parties très distinctes :
le parquet et la coulisse. — Le parquet est un endroit parqueté où sont parqués les agents de change. — La coulisse est tout ce qui n'est point le parquet. »
Sur les marches et sous le péristyle du temple, une foule
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de gens, s'agitant frénétiquement, poussaient des cris de damnés ou d'énergumènes. Je gravis les degrés de pierre, comme hypnotisé; entraîné par une force surnaturelle, je me fis un passage au milieu du groupe pressé des agioteurs. Encore des marches devant moi, je monte, je monte toujours, et me voici dans une vaste galerie, d'où je domine l'intérieur du palais.
Le décor de mon rêve surgit de nouveau, avec sa double rangée d'arcades superposées; une vaste Corbeille, bordée d'une couronne de velours rouge, occupe la place où se trouvait le chaudron des sœurs infernales. Quel vacarme! quel brouhaha!! quelle poussée!!! quel tohu-bohu!!! Une houleuse marée de dos noirs et de chapeaux noirs, tachetée, de place en place, par le luisant d'un crâne chauve; des bras qui gesticulent de droite et de gauche, des poings tendus, des mains agitant fébrilement des papiers, une bousculade où l'on s'étouffe, où l'on se collette, où l'on s'injurie, où Ton se provoque; des chiffres, des chiffres, des chiffres qui volent de bouche en bouche; on crie, on braille, on vocifère, on gueule! — La Bourse bal son plein.
Rangés autour de la Corbeille, les agents de change reçoivent les ordres des clients, transmis par leurs commis ou par ceux des coulissiers qui se pressent comme des moutons bêlants, dans quatre parcs qu'on nommeles guitares. Les sorcières d'Ecosse sont devenues
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des sorciers en veston et en redingote, eux aussi se démènent fébrilement, luttant de la voix et du geste; on dirait qu'ils vont s'égorger, ils ne font que s'égosiller, et sont, au demeurant, les meilleurs collègues du monde. Si vous leur demandiez ce qu'ils font là, ils pourraient vous répondre, comme le ténébreux trio de Macbeth :
(( Une œuvre sans nom ! » — Sous le fallacieux prétexte de ne traiter que des affaires au comptant, ils ne s'occupent, en réalité, que des opérations à terme, se fiant, la plupart du temps, à leurs commis, pouraccomplirles premières.
Les rentiers, retirant leurs titres contre espèces sonnantes, sont de braves gens, qui, une fois en possession de ces titres, ne songeront qu'à émerger les coupons à date fixe, pour payer le propriétaire et les fournisseurs; les rentiers, il leur en chaut bien à ces messieurs de la corbeille.
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ce sont les haussiers elles baissiers qui les intéressent; la liquidation au 15 ou fin de mois, avec reports, déports et primes, le jeu de Bourse, enfin, avec toutes ses ficelles, toutes ses ruses et ses surprises, voilà ce qui a le don de les émouvoir.
Si les rentiers fournissent aux agents de change leur raison d'être, les coulissiers, les remisiers, les courtiers et, en somme, tous ceux qui agiotent, avec ou même sans couverture, leur procurent les moyens d'exister. Où seraient leurs bénéfices s'ils ne résidaient que dans le courtage des opérations au comptant?- — Les agents de change, en définitive, ne sont pas censés enfreindre la légalité, ils payent leurs charges et répondent des affaires qu'ils traitent; si, par hasard, l'un d'eux est le jOuet de la malchance, la compagnie des agents est solidaire et désintéresse la partie lésée. Un homme qui connaît assez bien la Bourse a écrit les lignes suivantes : « La corporation des agents de change est fort honorable. En ce genre, rien de mieux en Europe. Je me rappelle 27 millions de perte au parquet, après la bataille de Solférino, payés rubis sur l'ongle. Et au krack, la compagnie a emprunté 82 miUions pour assurer le service; c'est une corporation que cela! »
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Je veux bien reconnaître, en général, le bien fondé de ces assertions et ne pas confondre le parquet avec ce qui l'entoure, malgré le souvenir d'un scandale récent qui s'est dramatiquement terminé. J'irai même plus loin, en affirmant que, parmi ces coulissiers et ces remisiers, il y a des hommes sur la parole desquels on peut compter. S'il en était autrement, les jeux de Bourse subsisteraient-ils encore? La confiance est le moteur le plus puissant des transactions; il s'agit seulement de la bien placer. — Gare aux Mercadets de la prime, aux Robert-Macaires de la question d'Orient, aux Gobsecks du report ! il n'en manque pas dans ce temple grec. — Si les grands banquiers, qui ont des capitaux assez considérables pour faire la pluie et le beau temps, tiennent suspendue à leurs lèvres, l'attention de tous les agioteurs, si ces banquiers, dis-je, sont les rois de la finance, les banquistes, plus nombreux encore, n'en sont que les valets hâbleurs et fripons. Il y a toujours des gogos pour souscrire des actions des Mines de gutta-percha fusible, pour jeter, au fond de l'Océan, l'épargne de leur travail, dans l'espoir de repêcher quelques vieux gallions remplis d'or, échoués depuis des siècles sur un banc d'huîtres. On trouve toujours des gobeurs pour souscrire à n'importe quelle combinaison financière, réelle ou fictive, et je pourrais citer, à ce sujet, les exemples les plus invraisemblables de la créduhté humaine. Qu'il me suffise de rappeler ce qui
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arriva en 1869, lorsque le Figaro publia son fameux numéro du 26 octobre, spirituelle et amusante fumisterie, dirigée contre ■f^^r^^ l'Empire libéral. (( Le Journal ~^~~ officiel de demain, S. G. D. G. » :
tel était le titre de cette parodie de grand format, où les proclamations et les décrets les plus abracadabrants se succédaient avec un aplomb merveilleux. A la quatrième page, s'étalait, dans l'appareil de la composition de rigueur, l'annonce de LA. FRANGE, société en commandite, à capital variable, pour r applicatio7i des procédés de l'industrie moderne à la politique sociale. — Directeurs-gérants : Charles-Louis-Napoléon Bonaparte et fils. — Conseil de surveillance : l'archevêque de Paris, Renan, le grand rabbin, le marquis de la Seiglière, etc. — Conseil judiciaire : MM. Allou, Em. Arago, Gambetta, Clément Laurier. — Notaire: M. BertalL — Voyageur pour le compte de la Société, dans toutes les parties du monde: le prince Napoléon (Jérôme). Enfin, au bas de la page, à droite, se trouvait le bulletin de souscription, qu'on devait renvoyer au Figaro, sous enveloppe affranchie, avec cinq francs en timbres-poste, pour chaque action
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ou obligation souscrite. Quand je vous dirai que l'administrateur, Auguste Dumont, trouva, le lendemain, en dépouillant sa correspondance, plusieurs enveloppes contenant des bulletins signés et accompagnés de timbres-poste, je n'aurai rien inventé.
Les mystifications les plus grossières ont réussi sous la colonnade de la Bourse ; les bruits politiques les plus alarmants s'y faufilent, chaque jour, avec une impudence sans bornes. La bêtise humaine est profonde, et, si Ton voulait en trouver le fond, ce n'est pas à la Bourse, qui exploite sa bourse et ses fonds, qu'il faudrait venir la jauger.
Pendant que je pérore, la bataille des valeurs cotées n'a pas cessé, une seconde; des millions ont passé comme une muscade, d'une poche dans une autre, sans qu'on s'en doute, et la lutte durerait jusqu'au soir, si trois heures ne résonnaient à la grosse horloge. Aux trois vibrations du timbre répond un son de tîloche annonçant la fermeture du marché financier, cela ne se passe pas autrement à la Halle et partout où l'on vend à la criée. Les agents de change quittent la Corbeille, tandis que les remisiers les plus acharnés traitent encore des affaires entre eux et se donnent rendez-vous, pour le soir, à la petite Bourse, dans le Hall du Crédit Lyonnais ; peu à peu, le grand quadrilatère se dépeuple, les masses noires se dispersent, et dans l'air monte une poussière épaisse, fétide, qui
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rancit, depuis un demi-siècle, les fresques d'Abel de Pujol.
0 philosophes, qui cherchez quel est le grand meneur de cette meute de financiers de tout ordre et de toutes classes, vous n'avez qu'à lever les yeux vers ces peintures encrassées et enfumées, vous le découvrirez immédiatement; il apparaît dans sa blanche nudité, se détachant en relief parmi les autres dieux, aussi nettement que Rothschild parmi les autres banquiers. De tous les habitants de cet Olympe pictural, celui-là est le seul dont on ait fait la toilette. -- Son nom? — L'Amour.
Vous riez, gens de Bourse! « L'Amur notre maître! fus êtes fu! » me crient en chœur les Joas, les Salomon, les Ezéchiel. « L'Amour! l'Amour! que qu'c'est qu'ça; bon pour les poètes et les httérateurs! » s'exclament les gommeux de la GouHsse. — Eh! non, je ne me trompe pas, gens de sac et de... Bourse, c'est bien l'Amour qui vous mène, mais un amour spécial à votre race, un amour fait de vanité et d'esbrouffe, un amour recruté dans les coulisses des grands théâtres ou des bouibouis lyriques, un amour qui suspend des rivières de diamants au cou d'une reine de féerie ou d'un page bleu d'opérette; Éros vous mène, vous dis-je, encore plus par le sot orgueil que par les sens. Jouez à la hausse, jouez à la baisse, trafiquez sur les reports et sur les primes, allez-y sans crier gare, car il vous faut
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afficher la brune Irma au prochain grand prix, dans une calèche à la Daumonl; achetez du 3 0/0, vendez du Panama, débinez la Banque de France, allez, allez-y de tout cœur, car une mouche d'or, suspendue à un fil d'archal dans une apothéose, réclame de votre vanité un hôtel au parc Monceaux ou dans le quartier François l^^. Jouez, jouez, enrichissez-vous,, par amour de faire croire que vous croyez encore à l'Amour, vous qui ne croyez à rien et qui spéculez sur les défaillances et les défaites de la Patrie.
La rente peut monter, même après Waterloo!
Cependant la salle est déserte, et, penché sur la galerie du télégraphe, je ne cesse de regarder, comme dans mon rêve, la double rangée d'arcades qui fentourent. Est-ce un songe encore, ne dirait-on pas la bordure noire d'une lettre de deuil; pourquoi cette sinistre teinte autour de chaque pilier? En y regardant de plus près, on voit qu'elle a été produite par le frottement incessant des crayons de mine de plomb sur la pierre; les chiffres, superposés pendant des années, ont mis ce liseré mortuaire autour de ce temple des richesses incalculables et des ruines formidables... La mine de plomb qui a maculé ces pierres, n'a-t-elle pas, aussi, fait charger plus d'un revolver avec des balles de plomb ! — Une détonation retentit à mes oreilles, un ruisseau de sang colore la dalle de la couHsse. — Tu peux sourire,
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Eros, dieu vainqueur, tu peux sourire, enfant cruel et sans pudeur, le rouge sied si bien aux femmes f
Comme je descendais les marches de la Bourse, trois vieilles édentées, pareilles à celles de la nuit dernière, s'entretenaient des trafics véreux qu'elles avaient ftiits avec le père Melchisédech... « Les sorcières! » me disje tout bas.
Sur la place, une bande d'individus s'avançait en hurlant : (c Vive Boulanger ! » — Et le fantôme de mon cauchemar réapparut devant moi, en murmurant : « Macbeth! Macbeth! »