‹ Paris, voici ParisChapitre 9 sur 21 · AU PALAIS · texte numérisé non relu

AU PALAIS

A l'extrémité occidentale de la Cité, un espace de plus de quinze mille mètres superficiels est couvert de monumentales constructions de tous les âges et de tous les styles, formant un seul et unique Palais : le Palais de Justice.

Cet immense labyrinthe de pierre, où les galeries succèdent aux portiques, où de multiples couloirs s'entre-croisent, où de vastes vestibules donnent accès dans • des chambres sans nomhre, présente extérieurement l'aspect le plus pittoresque qu'on puisse imaginer. Les hauts faîtages d'ardoise aux crêtes dentelées, les dômes, les bonnets pointus des tours, les clochetons, les frontons se heurtent à l'envi, et chevauchent, les uns au-dessus des autres, dominés par la svelle flèche d'or d'une châsse merveilleuse : la Sainte-Chapelle.

Au Palais 165

L'assemblage de bâtiments aussi disparates, soudés entre eux avec un art parfait, ne symbolise-t-il pas le caractère même de ce Palais, où les lois nouvelles sont venues se greffer sur des lois anciennes grattées et restaurées; de ce Palais, ruche bourdonnante de plaideurs, d'avocats et de juges accumulant les dossiers sur les dossiers, les expéditions sur les minutes, les arrêts sur les jugements; de ce Palais, enfin, encore plein du souvenir de l'ancien Parlement, dont il a conservé, en partie, les rites, les usages et les coutumes.

Si les clercs de la Basoche ne plaident plus les causes grasses dans la grande salle, on n'en rit pas moins aujourd'hui à la Correctionnelle ; si l'on ne donne plus la question dans la tour Bon-Bec, on n'a point encore renoncé à employer le cabriolet; si la justice est pour tons, les grosses des actes judiciaires sont encore pour chacun. Les protestants, les catholiques, les juifs, les mahométants trouvent la même équité chez leurs juges, mais la rentrée des cours a toujours lieu sous l'invocation du Saint-Esprit, et la nef aux étincelants vitraux, construite par Pierre de Monlreuil, voit encore affluer, à chaque mois d'octobre, les robes rouges et noires, les toques et les mortiers galonnés, les rabats en dentelle, les chaperons d'hermine, les ceintures à franges d'or.

La Cour de Cassation, qu'on appelle aussi la Cour suprême, a le droit de préséance dans toutes les cérémonies, et, lorsqu'elle pénètre dans la Sainte-Chapelle,

i66 Au Palais

pour la messe du Saint-Esprit, tous les corps judiciaires présents se lèvent. Elle s'installe sur les premiers rangs, à gauche de Fautel ; les mêmes sièges, à droite, sont occupés par la Cour d'Appel; derrière viennent les tribunaux de première instance, de commerce, les juges de paix, les membres de la Chambre des avoués, d'appel et de première instance. Les avocats à la Cour de Cassation sont placés sur les banquettes latérales, à gauche de la Cour, et les avocats à la Cour d'Appel, sur les banquettes latérales, à droite; les quatre huissiers de la Cour occupent des sièges placés à gauche de MM. les Présidents. L'archevêque de Paris assiste à cette messe, et le vicaire général officie. Les chants religieux résonnent; d'abord le Yeni Creator, puis le Domine Salvum, (pardon! Salvam). Après Vite missa est, le grand défilé des toges et des simarres commence; c'est un spectacle des plus curieux et des plus imposants.

A cette représentation en grands costumes, va succéder, pendant tout le courant de l'année judiciaire, une série ininterrompue de comédies, de vaudevilles, de drames intimes et poignants et de mélos ténébreux, comme on n'en voit ni à l'Ambigu, ni à la Porte Saint- Martin. — Vous qui demandez à l'art théâtral d'être sincère et naturel, que n'allez-vous au Palais, vous seriez servis à souhait. Bien souvent même, on y assiste à des scènes tellement étonnantes, dans lesquelles l'intrigue s'enchevêtre d'une façon tellement bizarre, qu'elles

Au Palais 167

VOUS feraient crier à l'invraisemblance, si elles vous étaient présentées, par un dramaturge, derrière le manteau d'Arlequin. Beaucoup de nos avocats sont des premiers rôles. La parole vive et colorée, la diction savante, claire et modulée, la véhémence du geste et réclat de la voix, ils savent tout mettre en œuvre pour faire triompher les causes qu'ils défendent; ils se montrent, quelquefois, si parfaits acteurs, que le public se tient à quatre pour ne pas les applaudir.

Dans cette magnifique salle des Pas- Perdus, où Malesherbes et Berryer ont leur monument, voyez, dès onze heures du matin, déambuler toutes ces robes noires, ornées de rabats blancs plissés, et dites-vous bien que, parmi ceux qui s'en revêtent, il se trouve quelques grands artistes de la parole, et, peut-être, un futur grand homme d'État. Le tribunal est considéré, par beaucoup d'avocats, comme une première étape vers la tribune pohtique ; pour cette raison, la vanité de quelques-uns est sans bornes, elle n'a d'égale, souvent, que leur médiocrité, car l'infatuation et la vantardise sont rarement l'apanage du vrai mérite. A côté des avocats, voici les avoués; même costume noir, même toque, même rabat, ils sont en tout semblablement vêtus, à l'exception de la chausse qu'ils n'ont pas le droit de porter. Quoique l'on ne soit pas de la force de Jeanne Darcqui s'avança, vers Charles VU mêlé aux seigneurs de sa cour, et lui dit : « Salut au gentil dauphin

i68 Au Palais

de France! » il me semble qu'on reconnaîtrait un avoué, entre cinquante avocats, sans lui regarder sur l'épaule.

La physionomie des avoués est très caractéristique, leur maintien roide, leur froideur, la manière dont ils rajustent leur lorgnon sur le nez, la lèvre hautaine, la coupe des favoris, tout en eux sert à indiquer leur profession.

Voyez ce grand sec, au regard dur, qui se dirige du côté de la galerie des prisonniers, c'est un avocat général; près du vestiaire, dans la galerie Mercière, regardez cette bonne figure, joufflue et souriante, décorée de deux favoris blancs, c'est un des présidents les plus connus de la Correctionnelle; ce qu'il distribue de mois de prison dans une audience est prodigieux; quand il s'étend le soir, entre les draps de son lit, échangeant la toque noire contre le blanc bonnet de coton, il a le droit de se frotter les mains comme Titus, il n'a pas perdu sa journée. Plus loin, du côté de la Chambre des référés, faites attention à ce groupe de trois personnages, composé d'un vieux campagnard en blouse, d'une femme coiffée d'une marmotte à carreaux jaunes et rouges, et d'un petit bonhomme au paletot graisseux, au regard torve, à la figure grêlée comme une écumoire; ce dernier est le fameux Ghinchignan, homme d'affaires des plus remuants et des plus embobinants, il a sa clientèle dans la banlieue ; les paysans

Au Palais

s'adressant toujours de préférence aux rebouteux, plutôt que de faire appeler le médecin.

Autre groupe : une jolie blonde, la poitrine bien prise dans une coquette jaquette rayée, la jupe drapée avec chic, le pouf bien en place; à côté d'elle, un jeune avocat, barbe en pointe, portant, sous le bras, une serviette noire gonflée de dossiers à ficelles rouges. La jeune

femme rougit et sourit, son défenseur lui parle, la toque à la main, doucement, sans emphase; sa cliente est pour lui un autre tribunal, devant lequel il se montre plus éloquent et plus persuasif encore que devantcelui où siègent les juges. Voici ce dont il s'agit: la dame ciprésente est une Angélique, ayant placé, sur le front de son époux, une paire de cornes invraisemblables qui doivent le gêner pour passer sous

lyo Au Palais

la voûte fraîchement restaurée de la porte Saint-Denis; Georges Dandin, qui l'a bien mérité, l'ayant bien voulu, plaide en divorce, et la cause va être appelée devant la quatrième chambre du Tribunal civil. De son côté, Angélique accuse Georges Dandin de n'être qu'un infâme Don Juan, et soutient qu'elle Ta découvert, au logis conjugal, en conversation criminelle avec Charlotte et Mathurine. L'attaque promet d'être vive du côté du demandeur, la réplique sera non moins foudroyante de la part de la défenderesse ; la galerie en aura pour /ei^r argent. Il est probable que la blondinette n'espère pas obtenir gain de cause; mais perdre son procès avec un avocat si aimable, si déhcat, si chaleureux dans la péroraison, n'est-ce pas encore du bonheur?

Au pas de course, un galopin, qu'on appelle sauteruisseau, traverse la salle des Pas-Perdus; il va porterdes paperasses à un avoué assistant, dans la Chambre des criées, à l'adjudication d'un immeuble. Mise à prix : 350,000 francs. — ier feu — 60, 70, 80 ; 400,000 francs. — 2^ feu — personne ne dit mot. — 3* et dernier feu — 410; 450; 480,000 francs,... le lumignon s'éteint. L'immeuble est adjugé à M^ un tel; il fera connaître, dans le délai de trois jours, le nom de Tadjudicataire.

Le public du Palais de Justice est des plus variés; outre ceux qui y sont amenés par leur devoir professionnel ou par leurs affaires, pas mal de simples curieux et beaucoup de flâneurs. A chaque audience de police

Au Palais

correctionnelle, on pourrait repêcher plus d'un vagabond, parmi les auditeurs qui se tiennent debout, derrière la balustrade; à chaque procès de cour d'assises, on pourrait cueillir plus d'un filou à la même place.

La grande chambre du Tribunal Civil, dont les sculptures dorées et les peintures s'éteignent dans la pénombre d'un demi-jour, est, en hiver, le refuge des frileux qui aiment être à leur aise. La Cour d'Appel, avec ses grands divans, où se prélassent les conseillers, est peu fréquentée du public, il faut monter trop haut, et l'intérêt des causes qu'on y plaide est surtout très vif pour l'intimé, c'est-à-dire pour celui qui, ayant gagné son procès en première instance, ne se soucie pas de le perdre devant de nouveaux juges. Je conseillerai pourtant aux artistes de tâcher de voir, de près, le très beau tryptique gothique placé au-dessus du bureau du président de la Cour d'Appel. Je leur dirai aussi de ne pas oubher d'aller faire un'tour, du côté de la Cour de Cassation, dans la galerie Saint-Louis; la statue polychrome du royal législateur est l'œuvre du statuaire Eugène Guillaume, et les fresques qui l'entourent sont du peintre Olivier Merson. Quant à la grande salle de

172 Au Palais

la Cour d'Assises, elle renferme le fameux Christ de Bonnat, traduisant beaucoup mieux, dans un relief de trompe-l'œil, la réalité d'un être humain qui souffre cruellement, que le corps de THomme-Dieu certain de rentrer chez lui, au ciel, après le sacrifice consommé.

C'est devant cette figure douloureuse que le misérable chargé de crimes comparaît, c'est devant elle que les témoins cités à la barre doivent lever la main, en jurant de dire la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité. Du côté droit, un buste de la République, posé sur une console, a pour voisin un splendide cartel Louis XIV. Ce buste et cette horloge "m'ont l'air de remplir un double but; les libres penseurs, qui ne voudraient point prêter serment sur le Christ, peuvent lever la main vers la tête sculptée; les Juifs, qui ont crucifié le Messie, sont libres d'étendre leurs phalanges du côté du cartel, ses bronzes paraissent très bien dorés, et l'objet a du prix.

La Cour d'Assises présente, depuis quelque temps, un étrange spectacle : ses intéressants clients, transformant leur sellette d'accusé en tribune littéraire, conférencient comme au boulevard des Capucines, ou déclament comme au théâtre libre. Un peu plus, ils dirigeraient les débats, rappelleraient le président à l'ordre, et suspendraient la séance. Ils veulent se défendre euxmêmes, non pour sauver leur tête ou leur liberté, mais pour sauvegarder la réputation de leur avocat qui

Au Palais 173

miPIPIiV

ne sait pas s'y prendre, suivant eux. Ils connaissent cinq ou six langues, ont fait plusieurs fois le tour du monde, se disent alliés aux têtes couronnées, parlent de leurs entrailles de père, censurent les actes de la justice dans de précédents procès; ils cherchent à compromettre le juge d'instruction, à hypnotiser l'avocat général et les membres du jury. Adroits comme Robert Houdin, ils menacent les gendarmes de les escamoter; un peu plus, ils feraient sortir, du mortier du président, un lapin vivant et des bouquets de violettes, pour les distribuer aux belles dames qui remplissent le prétoire. Cet usage que nous conservons de laisser pénétrer les femmes dans mille endroits, où elles n'ont que faire, tourne à la manie. A la Sorbonne, elles prennent la place des étudiants; à la Chambre, elles sont au premier rang des tribunes; au Palais, elles frottent leurs robes à celles des avocats et des jtjges; ajoutons que les professeurs, les hommes poUtiques, les orateurs du barreau, et les accusés eux-mêmes en parais-

Page 1