‹ Paris, voici ParisChapitre 13 sur 21 · LES ARTISTES CHEZ EUX · texte numérisé non relu

LES ARTISTES CHEZ EUX

Autrefois, quand on avait dit : « Intérieur d'artiste! » on avait tout dit; une expression de pitié, accentuée par un liaussement d'épaule, accompagnait la phrase. Intérieur d'artiste ! cela signifiait le désordre, la toquade, la misère noire, l'atelier sans feu, la table sans pain, les mioches sans chaussures. Aujourd'hui, les mêmes mots sont prononcés sur un tout autre ton ; les mômes syllabes résonnent comme une fanfare de luxe et de bien-être, elles évoquent la vision des mobiUers somptueux, des crédences sculptées surchargées de faïences aux colorations joyeuses, des tapisseries de haute lisse bordées de capricieuses arabesques, des miroirs de Venise reflétant à l'infini les tableaux des maîtres italiens ou hollandais, les marbres énamourés de la Renaissance ou les terres cuites voluptueuses du dix-

Les Artistes chei eux 213

huitième siècle. L'intérieur d'artiste apparaissait, jadis, sous l'aspect d'un logement carrelé, éclairé au nord, perché au quatrième d'une maison douteuse située sur un boulevard désert; il rayonne, aujourd'hui, dans le composite décor d'un quartier neuf, occupant les trois étages d'un hôtel particulier, chauffé comme un ministère, garni de fleurs comme une serre, capitonné comme un nid d'amoureux. Les peintres, surtout, passent pour des nababs, chez lesquels l'or afflue de tous côtés; l'Etat leur fait des commandes de cent mille francs, le moindre portrait de femme du monde est coté sept cent cinquante louis, les marchands de tableaux américains couvrent de dollars leurs toiles de quatre, on s'arrache leurs pochades à des prix fous.

Cette légende dorée de l'artiste riche a pris naissance dans les ateliers de quelques favoris de la fortune, beaucoup plus dotés par l'héritage paternel que par les revenus de leur talent. Le petit hôtel de la rue de Prony ou de l'avenue de Villiers a été, le plus souvent, payé avec l'argent gagné dans la manipulation des corps gras ou la vente des sapins de Norwège; les quelques petits bleus de la Banque, acquis au bout de la brosse, ont été à peine suffisants pour solder les notes de l'ébéniste, du tapissier ou de l'encadreur. Le pire de l'affaire, c'est que le luxe des uns a fait tourner la tête des autres; le plus infime des impressionnistes rêve, aujourd'hui, d'avoir sa maison à lui, avec des tentures

Page 1