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orientales, des armes damasquinées et des piscines en onyx. Il compte sur les raclures de sa palette pour payer les billets à ordre; et, quelquefois, le jour de récliéance, une tenture noire, écussonnée d'une lettre en argent, couvre la porte finement sculptée du ruineux hôtel.
Tel autre peintre est tombé entre les mains d'un Shylock qui lui a fait construire le palais convoité, avec tout le confortable possible : à partir du jour où il s'y est installé, il est devenu, pour la vie entière, le débiteur de ce nouveau Juif de Venise. Un traité l'a lié à cet homme qui, chaque année, vient non point lui couper une livre de chair sous la mamelle gauche, mais fait une rafle de toutes les toiles qu'il a peintes. A ce labeur mercantile, Tartiste épuise peu à peu ses forces et son talent; parfois, de dégoût, il briserait ses pinceaux; cependant Shylock est là qui réclame l'exécution des conventions signées, il faut peindre, peindre encore. A ce chevalet, et plus vite que ça, martyr du luxe moderne !
D'autres artistes, plus sages, ne cherchent point à épater la capitale, ils se contentent d*un modeste atelier, avec un poêle en fonte dont ils remontent euxmêmes les tuyaux, au commencement de chaque hiver; kur seule dépense extraordinaire se résume dans des frais de déplacement à la campagne; ils vont, pendant six mois de beau temps, s'enterrer dans la verdure
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d'un trou champêtre, où ils fument des pipes et entassent études sur études; voilà de vrais philosophes et je ne les plains pas.
Ceux qui s'attellent à l'illustration des journaux et des livres ne sont pas les moins heureux, car ils trouvent, dans cette branche vivace de l'art, l'assurance du pain quotidien, et, souvent, une célébrité que l'on n'obtient qu'à la longue avec la peinture sérieuse . Le métier du dessinateur est loin de nuire à celui du peintre ; il
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excite son imagination, assouplit sa facture et le force à la lecture d'œuvres littéraires, occupation que trop de peintres négligent. Pendant les longues soirées, sous la lumière tamisée d'une lampe, l'artiste crayonne ses compositions, ce qui ne l'empêche point d'avoir modèle, tout le jour, et de faire son tableau pour la prochaine exposition.
Les plus à plaindre ressemblent à ce pauvre diable de X..., un garçon qui promettait à l'École, où il a obtenu un second grand prix. Depuis vingt-cinq ans il végète avec des copies de tableaux religieux pour les églises de campagne, avec quelques portraits d'épiciers et des leçons de dessin dans les pensionnats de banUeue. Il a eu, pourtant, son heure de célébrité au Salon, les critiques d'art ont signalé sa Mort d'Adonis, et le tableau, acheté par le Gouvernement, est allé s'enfouir dans les magasins humides du garde-meuble; au bout de sept ou huit ans, on a exhumé la toile à demi chancie, pour en doter généreusement le musée de Dax ou de Saint- Flour. X... est la meilleure pâte du monde, mais pas intrigant pour deux sous, il subit l'adversité sans se plaindre, et, quand on le rencontre promenant son triste sourire dans quelque cabaret de rapins, il reprend avec vous sa gaieté des jeunes années. Si vous lui demandez ce qu'il a fait depuis l'École, il vous répondra jovialement : ce J'ai eu des hauts, j'ai eu des bas, des bas surtout, et pas toujours de chaussettes ! »
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Le peintre peut, cependant, se tirer d'affaire à Paris, s'il est quelque peu débrouillard. L'existence est plus dure et plus précaire pour le sculpteur; on ne vend pas une statue comme un paysage ou un tableau de genre; le modèle vivant s'impose à l'artiste qui manie rébauchoir, plus encore qu'il ne s'impose au peintre; on n'invente pas le relief palpable des formes humaines^, ni le jeu des muscles; le hâtif croquis du dessinateur ne suffit pas pour établir, sur tous ses plans respectifs, une figure de nymphe ou de héros. Dans l'humidité d'un atelier au rez-de-chaussée, travaille le statuaire, qui sera perclus de rhumatismes avant la vieillesse. Juché sur des caisses renversées ou l<es degrés d'un marchepied, les bras en l'air pendant des heures, il cherche consciencieusement, dans la glaise, à immobiliser le mouvement de l'être réel. Quand il croit avoir trouvé, et qu'il fait tourner la selle sur ses galets, il s'aperçoit bientôt que tout est à refaire; ce qui s'harmonisait de face manque d'équihbre sur le côté, la tête est trop droite, le torse pas assez renversé, la jambe qui porte à besoin d'être reculée; sans hésiter, il se remet à l'œuvre, corrige, rectifie, pondère. Lorsqu'il a donné le dernier coup de pouce aux nus de sa statue, et le dernier coup d'ébauchoir aux draperies, il songe à faire mouler. De gris bleuté qu'elle était, l'œuvre devient blanche; alors des défauts, inaperçus à la terre, apparaissent dans le plâtre; il faut limer, boucher les
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bouillons, engraisser une partie déprimée au moulage, remettre des noirs dans la chevelure, épurer la forme des pieds et des mains, enlever, avec une précaution infinie, le relief des coutures. Allons, voilà la chose terminée, en route pour le Salon, et gare la casse ! Tant de labeur, tant de soins vont avoir leur récompense, la statue sera acquise par la Ville ou l'Etat. Erreur, erreur profonde, la critique a beau se montrer bienveillante et le jury décerner une médaille à l'artiste, l'administration fait des économies cette année-là, et répond : (( Nous n'achetons pas les plâtres, faites un marbre, nous verrons. » — Le statuaire, convaincu du mérite de sa création, la fait mettre au point, choisit son bloc de marbre, prend un praticien pendant un an^ passe lui-même six mois dessus, à poUr, à ciseler, et, quand tout est terminé, il réexpédie au palais des Champs-Elysées. Enfin, il va céder l'objet de tant de soins, de tant de rêves; de la vente, il tirera l'argent nécessaire pour créer une autre œuvre, encore plus grande et plus parfaite. Il recommence les démarches auprès des inspecteurs des Beaux- Arts, rappelle les promesses de l'administration, fait agir des
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amis influents... et, un beau matin, il reçoit, du ministère, l'avis d'acquisition, mais à quel prix, ô misère! En faisant le calcul de ses frais, de ses déboursés, c'est à peine s'il aura gagné trente sous par jour. (( Ah ! tu crois être un artiste, se dit-il avec amertume, lu ne vaux même pas un tâcheron ! »
Entrons maintenant chez le graveur. Incliné devant une fenêtre, sous la blancheur d'un écran, il taille avec le burin de profonds sillons dans une planche de cuivre; autour de lui, des fioles vertes d'acide, des pointes, un brunissoir, des grattoirs, de la cire à border, des entonnoirs en verre, des cuvett-es en guttapercha; sur la gauche, un miroir dans lequel se reflète, à l'envers, le tableau ou le dessin qu'il reproduit; sur la droite, un dernier état de la gravure entreprise. Pendant des jours, des semaines, des mois, il s'est fatigué la vue à inspecter, à travers une loupe, les tailles du métal; trente fois, il est allé à l'imprimerie pour faire tirer des épreuves d'essai, et, trente fois, il est revenu découragé par l'insuffisance du résultat obtenu et par l'ingratitude de la tâche poursuivie. Mais le graveur est un patient, un obstiné qui reprend vite le dessus, et le voici incisant à nouveau sa planche, entre-croisant les tailles, rehaussant les tons des premiers plans, atténuant, avec le brunissoir, les lointains et les pénombres. A force de persévérance, il obtient enfin un état définitif, fait tirer sur Japon, envoie
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chez le doreur qui se charge de porter le cadre au Salon. Le jour du vernissage, notre graveur se dirige vers les petites salles désertes où Ton accroche les sous-verre; il cherche à droite, ta gauche, son envoi, sans rien trouver, ce Je suis reçu pourtant, c'est étrange, pourquoi ne suis-je pas placé? » se demandet-il; tout à coup, il pousse un cri : il aperçoit, à trois mètres, en l'air, sa gravure posée sens dessus dessous, avec le verre qui la recouvre fendu en diagonale. Abasourdi, une sueur froide au front, il se laisse tomber lourdement sur la banquette en velours rouge... Un chat, seul habitant de ces régions désertes, vient vers lui à pas comptés, en consolateur, et frôle, de sa robe rousse, les jambes du pantalon roussi par l'eauforte.
Les déçus, les malchanceux, les ratés du bataillon artistique, ne sont pas les moins nombreux, et, cependant, jamais on n'a vendu tant de tableaux, on n'a élevé tant de statues, jamais on n'a décoré tant de monuments et illustré tant de livres; jamais aussi, à aucune époque, il ne s'est produit une pareille éclosion de peintres, de statuaires et de graveurs.
Il faut reconnaître, malgré tout, que la bohème des rapins râpés est en décroissance; entre les favorisés de la fortune qui affichent un luxe de millionnaire et les déclassés qui vivent de privations, s'est établie une honnête moyenne de travailleurs infatigables et résignés
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qui se contentent de Vaurea mediocritas du poète. Sans avoir en bien propre un hôtel princier, avec des serviteurs et des chevaux, ils savent donner, à leur intérieur, à leur atelier, ce merveilleux cachet de l'art que les plus riches capitalistes s'efforcent ea vain d'imiter à grands renforts de tapissiers. Heureux hommes qui trouveront plus de jouissance à posséder le moulage d'une élégante statuette de Tanagra qu'à mettre sur leur cheminée un bronze ciselé de Barbedienne, auxquels il suffira d'un morceau de tapis de Smyrne pour avoir la vision de l'Orient et d'un kakémonos brodé de soie pour rêver du Japon et de ses jardins roses ! D'ailleurs, mieux qu'un expert à l'hôtel Drouot, ils se connaissent en bibelots de tous genres, ils ont le flair, la main heureuse, et parviennent encore à déterrer, pour quelques louis, chez d'infimes brocanteurs ou dans un fond de province, des panneaux sculptés du xvi'^ siècle, des terres cuites du xviiie, des pages d'enluminures gothiques, des dessins de Leprince ou de Frago, des faïences de Rouen, Moustiers ou Lunéville, des ferronneries anciennes, etc.
A côté des raffinés de la curiosité, qui jouissent pour eux-mêmes de la possession de ces jolis riens, il y a les roublards qui les étalent pour la plus grande satisfaction de leur vanité et le plus grand bien de leurs intérêts artistico-commerciaux. Galligratte, le portraitiste des têtes couronnées, est du nombre ; il est supérieur
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dans l'art de la réclame, dégotantavec grâce et Barnum et Mangin. Peintre de profession, il manie aussi l'ébauchoir, du moins il s'en vante, tout en ayant des prétentions à la littérature. Il a trois ateliers qui communiquent entre eux, dans le premier est disposée une estrade avec baldaquin en velours nacarat rehaussé de crépines d'or, sur un fauteuil en bois sculpté à dossier armorié s'asseyent les duchesses et les notairesses dont il peint les charmes plus ou moins passés. Dans le second atelier, il a disposé, sur des selles en poirier noirci, de mignonnes statuettes en marbre très déhcatement taillées par des praticiens italiens, et qu'il montre comme étant de ses œuvres. La troisième pièce, enfin, est entourée de bibliothèques garnies de reliures de Simier, de Trautz-Bauzonnet, de Chambollc- Duru; au centre, un bureau chargé de paperasses, de revues d'art; saluez, messieurs, vous êtes dans le sanctuaire du poète! Ce fauteuil est celui de Calligratte, il s'y repose, le soir, de son labeur de peintre, en écrivant une dissertation sur la Véîius Calli^yge^ saluez! — Un de ses émules en vanité était feu Marlot; n'avait-il pas eu la singuUère idée de garnir tout un panneau de son salon avec les diplômes qu'il avait obtenus aux expositions de province ou de l'étranger, parmi lesquels, pour faire nombre^ on trouvait ceux de l'académie de Paimbœuf et de la société protectrice des animaux! Après cela, il faut tirer l'échelle.
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La vanité est le péché mignon de beaucoup d'artistes et le débinage confraternel est pratiqué quotidiennement par eux comme une vertu. « Je ne sais vraiment pas, disais-je, dernièrement, à un paysagiste, pourquoi les critiques s'occupent encore de vos œuvres, nous n'avons qu'à vous laisser faire, mieux que les plus hargneux d'entre nous, vous savez démolir les réputations. » Tous les peintres, tous les sculpteurs et graveurs sont-ils ainsi, ce serait dommage, et je puis affirmer qu'on trouve encore, en dehors des coteries et des églises artistiques, de braves cœurs rayonnant de joie devant le succès d'un camarade, des mains loyales et franches tendues, aux heures de détresse et de découragement, pour secourir indistinctement les victimes du sort, qu'elles appartiennent à l'École des Batignolles ou à celle de Montrouge.
Pour se faire une idée exacte des intérieurs d'artistes, il faudrait commencer par visiter en détails l'École des Beaux-Arts, et courir, ensuite, aux quatre coins de Paris. L'itinéraire est vaste; pour en consigner les stations les plus importantes, un guide Joanne de douze cents pages serait à peine suffisant; je dois me contenter d'une légère et sommaire esquisse.
L'École des Beaux-Arts se trouve sur l'emplacement d'un ancien couvent fondé par la reine Margot et transformé, sous la Révolution, en Musée des Monuments Français par l'archéologue Alexandre Lenoir. L'archi-
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tecte Debret en a jeté les premières fondations, vers 1818, et Duban en a élevé les différents bâtiments neufs. Depuis plus de soixante ans on y enseigne la Peinture, la Sculpture, FArchitecture et la Gravure; depuis vingtsix ans seulement, des ateliers d'élèves ont été installés dans l'intérieur de l'École. Dans les ateliers de peinture et de sculpture, le modèle homme et même le modèle femme posent sans voile et sans honte. Des jeunes gens, dont quelques-uns sont encore des adolescents, étudient la conformation de ces corps plus ou moins bien bâtis, plus ou moins mal lavés. La petite Dora possède un torse superbe, mais elle a des abatis canailles; Adelina, en revanche, est jambée comme une reine de féerie, mais elle a deux œufs sur le plat; cette autre a des pieds et des mains de duchesse et les reins veules; cette autre encore, bâtie comme une nymphe de Jordaens, avec des bourrelets de chair rose et une crinière rousse, a les genoux cagneux. Avec toutes ces femmes, l'artiste créera un être à lui, être idéal de forme et de couleur qui inspirera des vers aux poètes et des velléités picturales aux fils de famille. L'École des Beaux- Arts n'est pas une école d'imraorahté, que les mères de province se rassurent! Pour tous ces écoliers le modèle n'a pas de sexe, il est considéré à peu près comme une chose, comme une ronde bosse, différant seulement des statues en plâtre par la coloration et l'incorrection des formes. Ce déshabillaofe coram
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populo n'est point fait pour monter l'imagination; les demoiselles qui se trémoussent au bal Bullier ou qui
beuglent dans les dessous du Paradis latin, sont plus dangereuses. A côté des ateliers des élèves sculpteurs, se trouvent les ateliers des architectes, jeunes hommes très bien mis pour la plupart, et quahfiés de bourgeois par
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leurs voisins. Les tire-lignes, les godets d'encre de Chine, les teintes plates, les épures de stéréotomie n'ont rien d'excessivement émoustillant, il est vrai ; ces messieurs qui se courbent sur des planches grand aigle, pour pocher des plans ou tracer des frontons pointus, doivent être, s«mble-t-il, des gens froids, méthodiques et sans expansion. Détrompez-vous, les élèves architectes sont les plus gais compaings qu'on puisse trouver, ils ont la blague spirituelle, la frénésie de la charge drôle et cocasse. Quelques-uns même conservent, après l'École, cet entrain merveilleux qui fait la joie des nuits de charrette; pour vous en convaincre, parlez, un quart d'heure, avec Charles Garnier, l'architecte de l'Opéra, et vous ne me direz pas que je vous ai menti.
Ne pouvant vous conduire, ô curieux que vous êtes, dans tous les ateliers d'artistes, je suis obhgé de faire un choix, ce qui est assez embarrassant. Allons, si vous le voulez, chez trois de nos peintres les plus connus; le talent très différent de chacun, nous donnera des notes variées, et nous verrons si l'intérieur qu'ils habitent est en concordance avec le caractère de l'artiste.
Vers le milieu de l'avenue de CHchy, sur la droite, se trouve une ruelle tortueuse, sans issue, qui s'appelle l'impasse Hélène; elle est bordée, de chaque côté, par des masures de chétive apparence et des murs de clôture, au-dessus desquels s'élancent de frêles branches
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d'arbres. Au bout, une villa d'artiste, très proprette, contraste singulièrement avec l'aspect faubourien du chemin qui y conduit. M. Benjamin Constant demeure là, il occupe le bâtiment du fond. Son accueil est celui d'un parfait homme du monde, ta l'allure un peu militaire, au teint légèrement bistré. Pour arriver à son atelier, il nous faut descendre par un petit escalier tout garni de tapisseries et d'armes orientales, et, dès que nous avons abandonné la dernière marche, c'est un éblouissement de féerie qui nous arrête. Une lumière dorée comme celle d'un songe, câline comme un bercement maternel, voluptueuse comme la caresse de l'être aimé, nous arrive en plein visage et nous réchauffe en plein cœur; elle éclaire un groupe de femmes, le plus merveilleux que l'imagination puisse concevoir, avec ses enlacements de couleuvre et ses prébendes charnelles. Sur les molles tiédeurs des tapis de Kabylie et des coussins du Maroc, elles étalent la splendeur de leur nudité : comme pour contraster avec la blancheur blonde de ces corps amoureux, la négresse découvre son torse d'ébène, la mulâtresse offre aux regards les trésors de sa peau mate. Chut! ne les réveillons pas, elles fuiraient et l'extase serait finie. Où sommes-nous, dans TEldorado du. seigneur Fortunio, sans doute; nous allons retrouver sa favorite Soudja-Sari, Rima Pahès aux immenses cheveux noirs, Sicara, à la bouche rose comme l'églantine; et la splen-
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dide description que Théophile Gautier a faite de cet Ëden revient à notre mémoire : ce C'était un petit monde étincclant de femmes, d'oiseaux et de fleurs, un palais enchanté que le magicien Fortunio avait eu l'art de rendre invisible au milieu de Paris; ce rêve de poète, exécuté par un millionnaire poétique, chose aussi rare qu'un poète millionnaire, s'épanouissait comme une fleur merveifleuse des contes arabes. » Cependant, les rayons de cette lumière dorée, d'où peuvent-ils venir? Tout à l'heure, nous promenions notre mélancolie sous le ciel gris d'une rue déserte, et nous voici devant un tableau des Mille et une Nuits. Oui, c'est bien, en efl'et, devant un tableau que l'on se trouve, mais tout ce qui l'accompagne et lui sert de cadre établit un lien si intime entre l'image et le spectateur, qu'on prendrait la fiction de l'artiste pour une scène vivante et réelle. L'atelier du peintre continue le motif décoratif du fond de la toile^ ce beau dallage de marbre onyx buvant For du soleil, quand un rayon le baigne, et se colorant, dans l'ombre, d'un pâle ton d'azur, nous le retrouvons dans sa matière même; ces tapis aux multiples 'arabesques, ces étoffes lamées d'or et d'argent, ces soieries changeantes comme le plumage d'un pigeon, nous en sommes entourés de tous côtés, les murs et le sol en sont couverts." Devant un pareil spectacle, je suis tenté d'écrire la contre-partie du mot final que Théophile Gautier faisait prononcer au gentil
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Forlunio, et je m'écrie : « Pourquoi aller en Orient, restons à Paris, c'est plus simple ! )) -
En sortant de cet alhambra, dirigeons-nous vers la rue Brémonlier. A l'angle de cette rue et du boulevard Berthier qui longe les fortifications, est situé l'atelier du grand peintre de la vie populaire et laborieuse, Alfred Roll. Ici, point de mise en scène sardanapalesque, point d'oripeaux magiques; ne cherchez ni cassolettes d'or, ni escabeaux à incrustations de nacre, ni tentures à ramages; nous sommes dans un vaste hangar où l'on entrepose, quelquefois, tout l'attirail des chantiers de construction : pelles, pinces et pioches, brouettes, charrettes et binards. Hier, on y a fait entrer une voiture de charbon de terre, aujourd'hui, on y traîne un canon monté sur son affût et des caissons d'artillerie; demain, attendez-vous à y voir pénétrer une locomotive garnie de son chauffeur et de son mécanicien. Quant aux chevaux, aux taureaux et autres ruminants, ils sont là comme chez eux. (( Cela sent le travail, ici », disait un jour llenner, en rentrant dans l'atelier de Roll. Il avait raison, certes, car je ne connais pas de plus acharné bûcheur que ce courageux artiste; cent mètres superficiels de toile à couvrir ne l'effraient pas, il abat de la besogne comme un terrassier, et fait sa journée de peintre comme s'il comptait sur sa paye. L'argent, il s'en soucie bien! L'argent qu'il a, il le dépense pour créer des œuvres colossales, sans jamais songer à ce
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qu'elles lui rapporteront. Il ne fait pas de la peinture pour les bourgeois, il en fait pour lui, par passion, par conviction, par tempérament. Ses œuvres peuvent choquer les gourmés du grand style et les gourmets du petit art, elles émotionneront sincèrement les passionnés de la nature harmonieuse et ensoleillée. Manda Lamétrie la fermière et La femme au taureau sont de ces œuvres qui classent un peintre dans l'histoire artistique d'une époque.
Rentrons dans Paris; vers le milieu de la rue de Lisbonne, se trouve l'hôtel de Charles Chaplin, le peintre du rose. Toutes les élégances et toutes les séductions de la femme, les jolies mines effarouchées, les pudeurs feintes, les langoureux abandons, les soieries qui miroitent, luttant d'éclat avec les yeux qui brillent, les mousselines qui ne cachent rien, les
corsages qui promettent beaucoup et tiennent
leurs promesses, quel est le peintre au monde ayant jamais su, aussi bien que Charles Chaplin, mettre en œuvre ces multiples tentations offertes à la faiblesse de l'homme? On me jette les noms de Watteau, de Boucher, de Fragonard, et l'on a raison, mais ceux-là étaient de la galante époque, du xvine siècle enrubanné, ils n'ont eu que le mérite d'avoir su regarder autour d'eux. Charles Chaplin, lui, est venu égayer notre maussade société, il a fait pénétrer le charme persuasif d'un sensuahsme distingué et artiste, dans un milieu
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avide de documents par trop humains, et les derniers délicats recherchent ses œuvres comme on recherche les fleurettes de mai et les émotions de vingt ans. Le salon de son hôtel a été décoré, par lui, de panneaux et de dessus de portes que ne désavoueraient pas les gentils maîtres de la grâce. Quant à son atelier, il n'a rien de particulier comme décoration ; ses œuvres en font le principal attrait et l'unique ornement. Charles Ghaphn, anglais d'origine et d'allure, est un vrai Parisien par l'esprit et l'affabilité. Ne lui parlez pas de l'école naturahste, par exemple, vous le feriez bondir, et, tout en sifflotant suivant son habitude, il irait vous chercher, dans ses cartons, de superbes eaux-fortes très crânes, différant du tout au tout avec les œuvres de sa seconde manière, en ayant l'air de vous dire : (( Vous voyez, je n'avais qu'à continuer comme ça, si j'avais voulu! » Il répond souvent à ceux qui le taquinent : a Du naturahsme, rien de si facile à faire! Tenez, vous croyez peut-être que je ne peins que des femmes décolletées, regardez-moi ça! » Et.il vous tend un minuscule panneau, où il a représenté, avec un brio endiablé, la physionomie du plus charmant animal qui soit au monde, tant qu'il reste poupon, celle d'un délicieux petit cochon rose.