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LES EXPOSITIONS

Les salons où l'on cause se faisant de plus en plus rares, les salons où l'on regarde se multiplient, cela va de soi. La vanité mondaine s'accommode assez bien de ces réunions, où l'aristocratie des titres et de la richesse se trouve en contact avec l'aristocratie du talent et de l'esprit; la mode s'en mêle, d'ailleurs, et sous toutes les formes ; l'exhibition du tableau d'un grand peintre se doublera, bien souvent, de l'exhibition de la dernière œuvre d'une grande modiste ; la statue en marbre d'un jeune dieu rassemblera, autour de son piédestal, les toilettes les plus pimpantes et les tournures les plus élégantes, et l'habitant de l'Olympe ne sera pas celui qui recueillera toujours le plus de compliments. Les expositions particulières installées dans les cercles et les galeries artistiques ont- un intérêt

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tout spécial, pour ceux qui veulent faire l'étude de notre société parisienne, sous le rapport de l'élégance, de la fashion ou simplement du chic; elles nous font trouver encore plus hideux le fétide intérieur de l'hôtel Drouot, avec ses poussées d'Auvergnats, les miasmes de ses ventes interlopes, les étouffements de ses salles trop étroites. Les premières de la belle galerie de la rue de Sèze, du cercle Yolney, les solennités plus académiques de l'École des Beaux-Arts, voire même la visite aux petites chapelles privées, à la porte desquelles fonctionne un tourniquet, peuvent amplement satisfaire la curiosité des amateurs de peinture ou d'objets d'art; ils trouvent, là, une sélection toute faite des chefs-d'œuvre anciens et modernes, ou bien la réunion des productions d'un grand maître, ou bien les tentatives plus récentes d'un audacieux de la palette ; ne voilà-t-il pas des attractions suffisantes pour expliquer le succès croissant de ces expositions? Chaque année, à la fin du mois de janvier, le cercle artistique et littéraire de la rue Yolney ouvre, le premier, ses portes aux amateurs de tableaux; le monde élégant et artiste ne laisse vide, un seul instant, pendant toute la durée de l'exposition, ce joli salon où la peinture est si bien présentée et si bien éclairée. Il n'y a rien de tel, voyez-vous, que de recevoir chez soi. Vos invités seront mille fois plus flattés d'être accueilHs dans votre hôtel, si petit soit-il, que d'être convoqués

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dans la plus splendide salle de fête prise en location. Ces expositions, qui précèdent la grande exhibition du mois de mai, doivent, dîins leur intérêt, conserver leur caractère d'intimité de Salon fermé, dont la faveur seule entrebâille les portes et force le buis clos. La barrière est légère, me dira-t-on, et facilement franchie. Soit! l'obstacle existe pourtant, au moins en apparence, en faut-il davantage pour exciter la curiosité des uns et faire chuchoter très bas les critiques des autres? On serait mal venu et plus mal vu encore, si l'on allait déblatérer contre ses hôtes et dénigrer leur intérieur, rien ne vous oblige à répondre à leur invitation, rien ne vous condamne à dire votre avis, s'il est acerbe et mécontent. Cette carte d'entrée, qu'on obtient facilement, et que les laquais de service négligent de demander aux personnes connues, est une garantie contre l'intrusion de visiteurs errants ; elle flatte même ceux qui la reçoivent et peuvent dire : (( J'ai ma carte pour le Volney, j'ai mon entrée aux Mirhtons. »

Les artistes qui exposent en ces salonnets ne cherchent pas, pour la plupart, à nous éblouir par des morceaux de grande virtuosité, réservés aux grands salons officiels, c'est la menue monnaie de leur talent, la meilleure souvent qu'ils nous donnent, c'est le petit cadre choyé dans les instants de délassement, l'esquisse toute fraîche et sans repentir, brossée sous le coup de l'inspiration et dans Tinstantanéité de l'émo-

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lion. Ces toiles sans prétention démesurée dénotent parfois mieux le tempérament et le talent de ceux qui les ont peintes que de vastes labeurs au mètre carré, achevés dans la presse des heures trop courtes qui précèdent l'envoi au palais des Champs-Elysées. Beaucoup de ces toiles reparaissent, pourtant, devant nos yeux, le jour du grand vernissage printanier; elles se désignent d'elles-mêmes aux malins de la critique, qui prennent d'avance des notes, pour la rédaction des articles sur le Salon. Le cercle Volney, ouvrant ses portes avant celui des Mirlitons, semble avoir à cœur, depuis quelques années, de se distinguer et tenir à honneur de relever, aux yeux du public, la signification de son sobriquet populaire, la Crémerie, en nous offrant le dessus de la jatt€, c'est-à-dire la crème de la peinture du jour. Ses détracteurs prétendent qu'il ne nous en donne que le 2^etit lait.

Presque en même temps que l'exposition de la Crémerie a lieu celle de la Société desAquareUistes, chez Georges Petit, rue de Sèze. Elle en est à sa onzième année; elle compte dix membres honoraires, parmi lesquels le prince de Joinville, Edouard André, Emmanuel Bocher, le baron Edmond de Rothschild, et cinquante membres titulaires. Le programme en est connu d'avance, il subit peu de variations d'une année sur l'autre; on est certain d'y rencontrer de poétiques idylles d'Emile Adan, des Parisiennes futées de Jean

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Béraud, des apparitions fantastiques de Besnard; Gaston Béthune y expose régulièrement ses impressions de voyage; John-Lewis Brown, ses cavaliers à casaques rouges; Maurice Gourant ses marines; Harpignies, des arbres aux branches tourmentées; Jeanniot, des tourlourous. On y retrouve aussi les chats gourmets et malicieux d'Eugène Lambert, les brassées de fleurs de Mme Madeleine Lemaire, les paysanneries de Lhermitte, les meutes d'Olivier de Penne et les cardinaux de Vibert. L'exposition des AquarelUstes a fait, on s'en souvient, un grand bruit de verre cassé, il y a quelques années, à la suite d'un incident comico-tragique entre un de nos peintres de la haute élégance et l'un de nos littérateurs les plus connus. « Pauvre Jacquet! »

Au mois de février, V Union des femmes peintres et sculpteurs fait son appel annuel à la curiosité et à l'indulgence de la critique. Le souvenir d'un grand talent trop tôt fauché par la mort, plane encore au-dessus de ce groupe d'art féminin : je veux parler de Marie Bashkirtseff, ce cette pâle et ardente jeune fille qui faisait songer à quelque extraordinaire fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige. »

Le Gercle de l'Union artistique, {vulgo : les Mirlitons)^ nous convoquera, désormais, dans son fastueux hôtel de la rue Boissy-d'Anglas et non plus dans son hôtel de la place Vendôme. On s'étouffait, il est vrai, dans les salles trop exiguës de l'ancien local, on s'y

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écrasait même un peu; cependant, l'on avait plus de plaisir que de peine à se sentir bousculé par Je bataillon des misses blondes et des petites comtesses brunes. Le demi-jour de la pièce d'introduction, où se donnaient les rendez-vous mondains, transformait ce salon eh un mystérieux sanctuaire de la conversation élégante; l'odeur de la peinture fraîcbe se mélangeait aux subtiles émanations de la lingerie brodée et des chiffons aristocratiques, on y retrouvait la voluptueuse sensation qui émane d'un roman de Paul Bourget.

En avril, l'exposition des Pastellistes français a lieu chez Georges Petit. Depuis cinq ans, le Pastel est rentré en faveur chez nous. Poudré comme un marquis, brillant comme un petit-maître, vrai papillon en bonne fortune, il met ses crayons au service des déesses du jour. On doit, en partie, la résurrection de cet art charmant et éminemment français au peintre Emile Lévy, qui se montre, dans ses œuvres, le digne successeur de Latour, de Chardin, de Prud'hon et de Perroneau.

Bien des initiatives privées ont créé, à date fixe, des expositions particulières, entre autres celles des Trentetrois^ de Noir et Blanc, de la Société internationale de peinture et sculpture, des Animaliers, des Peintresgraveurs, des Amants de la Nature, des Impressionnistes et des Indépendants. Les artistes indépendants se composent de tous ceux qui ne tiennent pas à se faire

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retoquer par le jury du Salon annuel. Ils ont d'abord exposé dans les baraquements du palais des Tuileries; aujourd'hui, ils reçoivent l'hospitalité dans le pavillon de la Ville de Paris, situé sur le Cours-la-Reine. Au miheu d'un déballage de croûtes, plus épouvantables et plus ridicules les unes que les autres, on trouve, quelquefois, une étude sincère de nature, peinte avec conviction par un naïf jeune homme, trop pressé de montrer ses œuvres au public et de faire partie d'un groupe d'artistes. On va généralement voir ces choses pour s'en gaudir et s'en gausser; quelques pouffeurs, peu délicats, se tordent de rire, devant ces barbouillages de vitriers, de farceurs ou de détraqués. J'avouerai que, pour ma part, cela me produit l'effet absolument contraire: une tristesse noire m'envahit, lorsque, par devoir professionnel, je suis obligé de chercher, dans le tas, ce que nos modernes Ennius y ont peut-être égaré ; si je ne me retenais, je serais capable d'imiter l'accompagnement musical que font les toutous aux orgues de Barbarie.

L'exposition parisienne par excellence est le Salon, contre lequel il est de bon ton de clabauder dans les petits cénacles des impossibilistes de Batignolles et des ûnartisses de Bagnolet; à les entendre, il n'y aurait qu'une seule manière de relever le niveau de l'art français, ce serait de supprimer le Salon. En attendant, plus de huit mille œuvres arrivent, chaque année, à la

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porte no 9 du Palais de l'Industrie, dans l'espoir de figurer à l'exposition.

Le dernier jour fixé pour le dépôt des ouvrages soumis à l'examen du jury, on voit défiler, dans les Champs-Elysées, une

véritable procession de chars à bancs et de tapissières trimballant des tableaux petits, moyens et grands. Des charrettes pleines de châssis bordés de papier bleuté, sont tirées par des élèves architectes, des crochets chargés d'aquarelles, de pastels et de gravures se balancent au dos des commissionnaires. De petites

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peintr esses, accompagnées par leur mère, apportent elles-mêmes les sempiternelles assiettes en faïence fixées sur des fonds en velours peluche, les inévitables bouquets de chrysanthèmes et de pivoines, les miniatures peinturlurées d'après des photographies. — Depuis deux ou trois ans, on ne laisse pénétrer, à l'intérieur du pavillon sud-est, que les exposants ou leurs représentants. Auparavant, une meute de rapins chevelus et bruyants envahissait l'escalier de pierre, par lequel passent les toiles peintes, acclamant avec des onomatopées cannibalesques l'arrivée de certains tableaux bizarres. Les nymphes, les baigneuses, les bacchantes étaient accueillies par des il/i/ Ah! significatifs; un portrait de juge en robe rouge était conspué; à l'apparition d'un paysage trop vert, tous les loustics de crier : Artichauts! mes beaux artic/iauts! L'imitation d'une sonnerie de caserne accueillait un tableau militaire; le pastel d'un monsieur à lunettes d'or provoquait un toile général : « Oh! c'te gueule! » Un des manifestants, grimpé sur les épaules d'un camarade, signalait l'approche d'une bondieuserie grand format, et tout le monde de chanter en chœur : Esprit-Saint descendez en nous! Puis, c'étaient des refrains d'École, des crix, d'animaux féroces, se croisant et se mélangeant; des bousculades faisant chavirer, comme des navires en détresse, les malheureux commissionnaires qui montaient péniblement, avec mille précautions pour

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ne pas crever les toiles. On dut mettre un terme à ces fumisteries d'écoliers en belle humeur, à la suite d'un accident regrettable; un tableau important fut déchiré et ses porteurs faillirent être blessés.

Les œuvres de sculpture sont entreposées au rez-dechaussée du pavillon nord-ouest. Les statues en marbre, en bronze et en plâtre s'alignent sur les premières tables; quant aux innombrables bustes d'hommes célèbres ou non, de propriétaires, de vieilles femmes et de moutards, ils sont relégués dans le fond, pressés les uns contre les autres, comme dans une boutique de mouleur.

Le dépôt des ouvrages effectué, le jury procède aux opérations délicates de l'admission. La moitié au moins des envois est destinée à retourner à l'atelier, sans passer par le Salon, tellement est considérable l'affluence des postulants ; et, chose terrible à penser, pour un R majuscule inscrit au crayon noir sur le derrière d'un cadre, ou la plinthe d'une statue, le désespoir va peutêtre entrer dans l'âme d'un pauvre diable d'artiste qui rêvait la gloire et la fortune. Tout le monde n'a pas la philosophie de Malinet qui complétait le sens de cette lettre, en la faisant suivre de la mention : « Remarqué far le Jury. » Cette loi de proscription et d'exclusion est cruelle, elle peut frapper des gens de talent et même d'avenir, qui seront stupéfaits, à l'ouverture du Salon, de trouver des œuvres médiocres, cent fois au-dessous

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des leurs comme mérite, placées sur la cymaise. Voilà le triste côté de ces solennités artistiques; cependant, est-il possible qu'il en soit autrement, étant donnée la non-infaillibilité des juges, et, surtout, l'énorme production annuelle de l'art parisien.

Avez-vous jamais réfléchi que, d'année en année, le nombre des envois augmente et représente à peine la dixième partie de ce qui se fabrique de tableaux, de dessins, de sculptures et de gravures à Paris, pendant un espace de douze mois consécutifs. — Où toutes ces toiles, tous ces sous-verre, tous ces plâtres encombrants et de valeurs diverses peuvent-ils bien trouver un refuge? Evidemment, beaucoup de tableaux et de bustes seront vendus et donnés, mais beaucoup aussi seront détruits par leurs auteurs.

L'ouverture officielle du Salon a lieu, le premier mai; elle est précédée, la veille, de ce qu'on est convenu d'appeller le Vernissage, baroque appellation de cette répétition générale à Tusage des exposants et de leur famille, des critiques d'art et de quelques privilégiés. Le jour du vernissage, toutes les toiles ont déjà reçu le brillant enduit qui redonne l'éclat aux couleurs; en fait de vernis, c'est un nuage de poussière qui vient se déposer sur la surface à peine sèche des tableaux.

Le 30 avril, dès dix heures du matin, le Tout-Paris des arts se presse aux portes du palais des Champs-Elysées; la foule qui s'empile et s'entasse dans les galeries

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du premier étage devient bientôt une cohue. Les peintres courent d'abord dans les salles, à la recherche d e leurs œuvres, les uns sont dans la désolation de voir leur tableau perché dans les frises, les autres sont navrés de l'elfet relativement médiocre qu'il produit sous ce nouveau jour : <( Ma Judith faisait si bien à l'atelier! » — (( Mon Soir d'Automne était si poétique dans mon trou de rapin! »

— « Décidément, je n'exposerai plus, le Salon est une duperie. » Les autres enfin, les hidards de la cymaise, se plaignent du voisinage qu'on a imposé à leur toile : « Moi qui avais cherché des tons si fms^ si rompus pour mon Calme plat sur la Manche, me voici écrasé par le pétard jaune et rouge de cet animal de Lagingeolle »

— (( Fichue place! murmure un portraitiste, ma duchesse dans un angle! Ne devait-on pas la poser au milieu d'un panneau ! » Le chapitre des récriminations est ouvert et l'on se met à la recherche de Prétet, le placeur en chef des tableaux du Salon. Prétet, taillé comme Hercule, frisotté comme Gupidon, jovial comme le curé de Meudon, est un véritable artiste, en son genre; il cherche, autant que possible, à contenter tout le monde et à équilibrer l'aspect harmonique de ses panneaux; cependant, malgré son ingéniosité, il ne parviendra jamais à refaire le caractère grincheux de certains peintres qui ne sont jamais satisfaits.

Une nuée de vernisseuses, en toilettes claires et tapageuses, jabotent et jacassent avec entrain, elles ont de

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jolis rires perlés de pensionnaires en vacances, s'extasient devant le tableau d'un mari, d'un frère ou d'un... ami. Elles ont de chaleureuses poignées de mains pour les artistes qu'elles connaissent, et de charmantes gronderies pour certains : ce Ah! bonjour, Jojotte, mon petit Jojotte! elle est superbe ton Aimée, trop superbe même, j'en suis jalouse; oh! fi! le vilain Jojotte! » — « Tous mes compliments, monsieur Félix, pour votre Plage cVÉtretat; c'est très réussi... mais c'est très mal, très mal. M'avoir dit que vous aviez passé tout votre été, auprès de votre grand-père, dans le fond de l'Auvergne, quand vous étiez à fohchonner au bord de la mer avec... Oh! ne me dites pas que vous avez fait votre tableau de chic, affreux menteur! Et la petite dame en rose, assise sur les galets, l'avez-vous faite de chic aussi?... Votre nez remue. Va, je ne t'en veux pas, tu auras tout de même ta médaille! » Les journalistes et les critiques d'art se promènent, les mains dans les poches, ils connaissent déjà le Salon sur le bout de leur crayon, ayant pris des notes pendant les trois jours qui précèdent l'ouverture. Quelques-uns d'entre eux ont même écrit un article qui a paru dans un journal , le matin du vernissage; ils ont accumulé, dans cinq ou six colonnes, une série de noms d'artistes et de titres de tableaux ou de statues, avec un mot d'appréciation bien sentie sur les clous de l'exposition; quelques autres rient dans leur barbe, en pensant aux traits

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malicieux qu'ils vont décocher aux pontifes de la palette.

Aujourd'hui, cependant, on critique peu, on exalte ou l'on adule beaucoup. Les peintres '^- \ et les sculpteurs sont tellement con-

vaincus de leur talent, ils sont à un si haut point persuadés que toutes les adorations et génuflexions leur sont dues, que la moindre réflexion ,

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mettant en doute leur impeccabilité de coloriste ou de modeleur de glaise, les enflamme et les irrite. Le critique assez osé pour écrire sa pensée est voué aux dieux infernaux par les académiciens, ou tout bonnement envoyé à la balançoire par les impressionnistes.

Un simple compliment bien franc suffisait autrefois, pour satisfaire les demi-dieux de la peinture; il faut maintenant se taper le front sur les colonnes des temples et exhaler son lyrisme : « Salut à toi, grand peintre, émule du Gorrège et de Léonard, salut à toi qui sais poursuivre les nymphes au fond des forêts ombreuses, qui as vu la Vierge sainte descendre dans sa clarté, sur les autels d'or; à toi qui confonds, dans un même amour d'artiste, le grand style païen et le chaste idéal catholique. A loi le cygne lumineux de Délos, salut! A toi le lévite béni de l'inspiration divine, salut! »

Et je n'invente rien, je reste peut-être même au-dessous de la réalité, en donnant cet échantillon pathologique des admirations à outrance.

Il y a aussi le compliment sucré et liquoreux, la louange du confiseur parlant : « d'un tableau d'une exécution matérielle très brillante, du vaillant artiste habile à unir la grâce à la fierté; des détails exquis, de la coloration générale éclatante et suave en môme temps; des contours modelés dans une pâte souple et ferme à la fois )) ; mais tout cela n'est que pathos.

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fadeur et fadaise, et bien peu d'artistes s'y laissent prendre.

Vers midi, la grande nef du rez-de-chaussée, où l'on a disposé, autour de parterres gazonnés, les œuvres des sculpteurs, se trouve soudainement remplie; le buffet est pris d'assaut par les affamés. S'il fait beau temps et que le soleil fasse risette, dans les Champs-Elysées, beaucoup de visiteurs du Salon vont déjeuner chez Ledoyen, sous la véranda ou en plein air : on s'y bourre de truite saumonée, sauce verte, un mets de coloriste et de gourmet; on y discute, à cœun ouvert, le mérite ou les imperfections de la grande machine de Pulvinar, qui brigue la grande médaille pour la troisième fois ; on y acclame joyeusement la présence de certains doyens de l'art français. Des cancans très drôles circulent à propos de l'admission d'œuvres ineptes et du retoquage de Berluron. « Ce pauvre Berluron, il était certain d'être reçu, étant élève de Raphanel. On sait que Raphanel est le meilleur et le plus obligeant des maîtres et qu'il ne lâche jamais un des siens devant le jury. Cependant lorsque le tableau de Berluron est passé à l'examen : nisco, unanimité complète pour le mettre à l'écart, pas une seule canne levée en sa faveur. Raphanel ne s'est pas tenu pour battu, il a discuté, supplié même, en faisant valoir les qualités du terrain et le modelé d'un bras gauche; il avait l'air de tant tenir à Tacceptation de son protégé,

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que son confrère Barrière lui cria : « Soit, nous recevons le tableau de M. Berluron, mais à une condition, c'est qu'il va rester placé, devant nous, comme étalon, et nous nous engageons à recevoir tous les tableaux d'un mérite égal. » — Raplianel était vaincu, il baissa le nez devant ce beau jugement de Salomon. — (( Enlevez cette œuvre, elle est refusée! » dit-il au garçon de service... Et voilà comment ce pauvre Berluron a remporté sa veste, on n'a pas même pu le repêcher! »

A deux heures, le palais des Champs-Elysées se remplit encore; dans le haut, c'est une poussée effroyable, on s'écrase et le piétinement de la foule produit, sur les planchers, un vacarme semblable à celui d'une mer houleuse qui roule des galets. Tous les bancs du jardin de la sculpture sont garnis de gens éreintés, fourbus, suants; on est tellement fatigué vers la fin de la journée, que beaucoup s'asseyent par terre, sur les bordures de gazon, sur les plinthes des statues, sur les madriers qui doivent servir à hisser des marbres pas encore placés. Les sculpteurs profitent de la circonstance pour vous entraîner vers leurs produits. « Arrive

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que je te montre mon bas-relief. Viens donc voir ma terre cuite. — Je ne vous lâcherai pas avant que vous ne m'ayez dit votre sentiment sur ma statue. »

Le Salon dure deux mois, et fait régulièrement de très belles recettes. Il a son jour à cinq francs, le vendredi, pour les gens à équipages, ce dont profitent certaines visiteuses équivoques, pour jouer à la baronne. A la fm de mai, a lieu le remaniement des tableaux; Prétet, à ce moment-là, est rangé au niveau des dieux. Puis vient le vote général de la grande médaille d'honneur, accompagné des intrigues ordinaires pour capter les voix des artistes électeurs. Suivent, à la queue-leu-leu, la répartition des premières médailles, des secondes eX des troisièmes dito, des mentions honorables, des bourses de voyage et du prix du Salon. Fin juin, on ferme les portes, on distribue les récompenses, et en voilà pour huit mois, pendant lesquels les journaux illustrés vont publier, sans interruption, les gravures sur bois reproduisant les statues et les tableaux les plus remarqués, sinon les plus remarquables.

Vous croyez que Paris en a fmi avec les expositions. Que nenni ! — En août, la nef élyséenne se transforme en caravansérail commercial, où, sous prétexte d'art apphqué à l'industrie, de sauvetage et d'hygiène, de métallurgie ou d'électricité, on nous exhibe des pianos à queue, desorchestrionettes, des poupées, des billardslits, des photographies au charbon, des boîtes (de con-

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serve, des assiettes dites incassables, des cuvettes inodores et hygiéniques, des bas pour varices, des bronzes en zinc, des statues antiques en toc, des dentelles en papier; on nous y fait déguster de la bière, des liqueurs et du lait; on nous y vend de la

pommade, de Teau pour les dents, du poil à gratter, etc., etc., etc.

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Des expositions, on en crée de nouvelles tous les jours; musées de cires, galeries de charges, exhibitions de sauvages, de femmes, de fleurs, de bébés, do fromages, de chiens, de chats, d'insectes; on en installe partout, dans les baraques, les appartements de maisons en construction, dans les passages, les culs-de-sac, dans des mansardes et des sous-sols. Nos cabarets eux-mêmes se changent en expositions, depuis les bouges des Père-Lunette jusqu'aux brasseries littéraires du quartier des Martyrs.

Paris, non content de cette profusion d'expositions, se prépare, en ce moment, à la plus merveilleuse, la plus étonnante, la plus stupéfiante des expositions universelles. Une ville entière, féerique, prodigieuse, invraisemblable s'est créée, en quelques mois, de l'esplanade des Invalides au Champ-de-Mars. Jamais on n'aura vu pareil éblouissement, pareil luxe, jamais on n'aura éprouvé pareilles surprises.

Que va nous produire cette extraordinaire entreprise, en sortirons-nous plus riches ou plus pauvres, Parisiens, mes frères? Bien maUn qui saurait le dire. — Ce que je puis prévoir c'est l'augmentation de toutes les denrées, la plus-value de toutes les chambres d'hôtel et la hausse immodérée des faveurs féminines. Nos fournisseurs deviendront plus âpres au gain, nos cochers plus arrogants, nos pschutteuses plus cosmopolites. Pendant la durée de l'Exposition, notre beurre se chan-

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gera en margarine, notre café en chicorée, notre vin en teinture; l'eau potable étant à peine suffisante, l'été, en temps ordinaire, nous tirerons la langue pendant la canicule; quand nous voudrons aller à la campagne, nous trouverons les chemins de fer encombrés par les provinciaux et les étrangers. En revanche, nos appartements seront envahis par tous ceux qui se diront nos amis, pour coucher dans notre lit, manger à notre table et faire les yeux doux à nos belles; en revanche, les entomologistes parisiens pourront piquer, sur le Hège de leurs boîtes, des variétés infinies de parasites voyageurs; en revanche, la tour Eiffel restera plantée, sur les bords de la Seine, comme un spécimen de la hauteur de nos vues artistiques. En peu de mots, voilà les agréments auxquels nous sommes exposés avec l'Exposition.

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