LES JOURNAUX ET LES LIVRES
Les journalistes! oui, en effet, il y a longtemps qu'on ne nous en avait rien dit, parlez-nous donc des journaux et des journalistes ! Des blagueurs, des crétins ou des canailles que vos journalistes! Tous tarés, vendus ou à vendre vos journaux; des feuilles publiques! Ah! elle est propre votre Presse, ils parlent une jolie langue décomposée, vos écrivains; on peut croire à leurs opinions, ils en changent comme de chemise; on peut se fier à leurs renseignements, ils démentent, le lendemain, ce qu'ils ont avancé la veille. Je leur conseille d'entrer dans la vie privée des autres, quand ils mènent, eux-mêmes, une vie de bâtons de chaises; ce ne sont que des noceurs, des jouisseurs, des cabotins, des pitres et des fumistes !
— Pardon, monsieur, voulez-vous écrire ce chapitre à ma place?
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— M'occuper de ces gens-là, je les ai trop fréquentés, trop connus.
— Justement, vous pourrez, peut-être, apporter à cette étude des détails inédits,... notamment sur la façon dont certain d'entre eux a été expulsé de la corporation, avec un coup de pied au...
Mon interlocuteur baisse le nez, hausse lès épaules et tourne les talons,... Touché. — Ancien boursier, chassé du temple pour n'avoir pas soldé ses différences, il est resté quelque temps dans l'ombre, a fait le mort, puis, un beau jour, (on oublie si vite à Paris!) il s'est faufilé dans la Presse. Avec des capitaux, quêtes de droite et de gauche, il a fondé une feuille de choux célèbre par ses pataquès; au bout de six mois, poussé par l'instinct, il a barboté dans la caisse de ses co-associés. Chassé du journalisme comme il avait été chassé de la Bourse, il croit, peut-être, qu'on ne se souvient plus, et fait le fendant avec ceux qui ignorent ou sont censés ignorer son passé.
Malheureusement, le jugement porté sur les journalistes, par ce dévoyé, est adopté par nombre de gens d'esprit rassis, bons bourgeois touchant régulièrement leur coupon de rente, assoiffés de tranquillité, de paix et d'ordre public. Quand ils sortent du café de leur quartier ou de leur cercle, après avoir parcouru cinq ou six journaux d'opinions différentes, bondés de boutades et de paradoxes, appréciant contradictoire-
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ment le même fait, lesdits bourgeois, tant soit peu congestionnés, s'écrient à leur tour : « Ces journalistes! »
Ces journalistes, voud riez-vous donc qu'ils fussent tous des petits saint Jean ou des saint Jean-Chrysostôme? Eh bien! croyez-moi, si vous voulez, ils ne sont ni meilleurs ni pires que les hommes politiques, les fonctionnaires et les financiers, que les artistes, les industriels et les commerçants. Par profession, étant obligés de se tenir constamment sur la brèche, ils sont plus en vue que personne; ils disent tout haut ce que d'autres marmonnent tout bas, et payent, souvent, de leur personne, pour l'audace d'une phrase provocatrice qu'ils ont lancée inconsidérément; il est rare, cependant, qu'ils ne rectifient pas spontanément leurs assertions quand leur bonne foi a été surprise.
Le grand reproche qu'on adresse aux journalistes est de former une armée immense, grossissant chaque jour, et se recrutant un peu partout. L'on ne songe pas qu'il y a pléthore dans les professions libérales; il existe trop d'avocats, de professeurs et de médecins, trop d'architectes et d'artistes; comment veut-on qu'il ne se produise pas aussi trop de journaUstes? — La vie moderne est houleuse, cahotée, incertaine; l'instruction, prodiguée à haute dose, n'est pas suffisante pour créer des cfientèles aux jeunes hommes se destinant à une carrière. La bureaucratie rebute, par la tristesse de son
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train-train et la pénurie de ses émoluments, ceux qui se sentent quelque chose dans la cervelle. Beaucoup de ceux-là, ne voulant pas troquer leur indépendance contre un rond de cuir, se jettent corps et àme dans le journalisme, comme dans un refuge de la pensée libre. Là, du moins, ils pourront, croient-ils, montrer leur talent, développer leurs idées, dire son fait à ce monde tfop étroit qui n'a pas voulu leur faire de place, ils seront les arbitres des grands et des petits, feront les réputations et arracheront les masques, dirigeront la politique, les affaires, le goût et la mode. De fait, la presse est, aujourd'hui, un des moteurs les plus puissants de l'humanité, elle englobe tout, élève ou abaisse, adule ou conspue, porte sur le pavois, ou bien attache au pilori.
Paris, à lui seul, publie plus de soixante journaux politiques quotidiens, et plus de quinze cents gazettes, moniteurs, annales et bulletins périodiques : organes littéraires, artistiques, scientifiques, médicaux, religieux, financiers, militaires, commerciaux^ industriels, agricoles, vinicoles, etc., etc. Les presses gémissent, jour et nuit, pour tirer à des milliers d'exemplaires ces recueils d'élucubrations de la pensée humaine, qui vont distribuer, aux quatre coins de la France, les idées les plus diverses, les plus nouvelles, les plus saugrenues, les plus dangereuses même. Combien d'erreurs de tous genres, de barbarismes et de solécismes de
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toutes natures sont mis ainsi en circulation!... Et, cependant, au milieu de cela, combien de talent dépensé, prodigué, gaspillé, combien d'idées chevaleresques et généreuses mises en avant, combien d'études sérieuses et réfléchies, jetées en pâture à qui ne saura même pas s'en nourrir ! Une grande catastrophe décimet-elle une population, la presse est là, vigilante, empressée, secourable, organisant des souscriptions et des fêtes de bienfaisance; une misère imméritée vientelle affliger un homme de talent, la presse est encore là, discrètement charitable, renonçant à son jargon des jours de bataille, et trouvant des paroles persuasives pour attendrir les cœurs et ouvrir les bourses. AHez donc encore reprocher aux journaUstes leur ardeur à'interview et de reportage! Qui les a faits comme ils sont, si ce n'est votre folle curiosité, votre inépuisable désir de savoir tout vivement et dans les moindres détails? — A ce métier, d'ailleurs, ils ont fait découvrir plus de malfaiteurs que les polices les mieux organisées, ils ont dévoilé plus d'abus que n'importe quelle Hgue du bien pubHc, ils ont fait retrouver plus d'objets égarés, de chiens perdus et de femmes en fuite, que tous les crieurs assemblés des anciens temps.
Le journalisme d'information est destiné, fatalement, à remplacer le journalisme de politique pédantesque de nos pères. Les grandes tartines indigestes de première page, rédigées sur le même ton sentencieux, à la
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même place, par la même plume, pendant les trois cent soixante-cinq jours inscrits au calendrier, n'ont plus beaucoup d'action sur les électeurs ; les tintamaresques jongleries des pamphlétaires conservent une influence plus directe, étant donné l'instinct des masses, toujours prêtes à écouter, de préférence, celui qui les fait rire, et à applaudir surtout celui qui tient le bâton.
Le journaliste d'information est, qu'on ne s'y méprenne pas, supérieur, dans sa tactique, aux phraseurs doctrinaires, et plus machiavélique que les clowns de la blague. Un reporter habile veut-il vous imposer son homme, il n'ira pas s'embedificoter dans de grandes phrases pompeuses qui sentiraient trop la réclame, il s'y prendra doucement, simplement, vous introduisant dans la maison et la vie intime du Monsieur, il vous le montrera à son petit lever, à table, en promenade, en soirée, au bal, sur le champ de course, dans une loge d'actrice, sur le terrain, à cheval, en voiture, en chemin de fer. Vous saurez combien le héros fume de cigares par jour, quel est le menu de ses repas, s'il aime les brunes ou les blondes; ses bons mots, ses poignées de main, ses sourires et même ses secrets avantages seront enregistrés scrupuleusement, pour le plus grand bénéfice de votre curiosité. Petit à petit, vos sympathies iront inconscientes vers ce citoyen quelconque, à l'existence duquel on aura insensiblement
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associé vos pensées, et dont chaque mouvement, chaque geste prendra une importance démesurée à vos yeux. Cela est tellement vrai, qu'à force de parler des assassins, on finit par les rendre plus intéressants que la victime. Les femmes surtout se laissent prendre à ce piège grossier, et, quand la femelle est prise, le mâle est bien près de se faire emprisonner dans les filets de l'oiseleur.
Ce même reporter veut-il, au contraire, démolir la
réputation d'un fétiche officiel, il ne déversera pas sur lui son récipient nocturne, ne le couvrira pas des fleurs du vocabulaire poissard; plus adroit et plus cruel, il Vapitoiera sur la pituite du pauvre homme, constatera les progrès de son obésité ou de sa calvitie, nous initiera à ses démêlés avec son gendre; il insistera sur le bourgeoisisme de ses relations, sur la frugalité avaricieuse de sa table; il nous le montrera en
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manches de chemise faisant des massés sur un billard rapiécé, comptant sa dépense avec sa cuisinière, rognant les mémoires de ses entrepreneurs, encaissant le montant des loyers de ses immeubles, et donnant quinze francs d'étrennes à son concierge; ses gaffes, son air rogue, et même ses infirmités cachées, n'auront plus de mystère pour vous. Peu à peu, le fétiche deviendra fantoche et la galerie n'aura pas assez de sifflets pour lui indiquer le chemin de la coulisse.
Pour être un vrai reporter, il ne suffit pas d'être un httérateur (quelques plaisants assurent, au contraire, que cela est plus nuisible qu'utile), il faut encore avoir des jarrets d'acier, une élasticité de vélocipède, un aplomb à tout casser, un bagou de commis-voyageur, un flair de détective, savoir saluer les autorités, rire aux enfants, chatouiller l'amour-propre des hommes, et l'amour chaste des femmes, regarder sous les lits, écarter les rideaux, ouvrir la porte d'un placard, celle d'un cabinet particulier, ou même d'un cabinet plus particulier encore; il faut, de plus, pouvoir passer les nuits sans avoir la migraine, écrire cent cinquante lignes, debout, dans fembrasure d'une fenêtre, courir au Journal à deux heures du matin, corriger d'un trait, dormir peu, s'habiller lestement, manger vite, et recommencer, le lendemain, le métier de la veiUe. Un reporter sera exposé à mille rebuffades, incartades et bousculades; il est de toutes les foules et de tous les
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meetings, de tous les banquets, de toutes les premières, qu'elles aient pour théâtre l'Opéra, ^ea^imar ou la place de la Roquette. Il a pour clientèle les assassinés, les vitriolés, les meurtriers, les escarpes, les inventeurs, les conspirateurs, les portiers, les femmes de chambre, il fera parler les uns, jaspiner les autres, il fera s'expliquer ceux-ci et graissera la patte à ceux-là pour débiner le truc. Grâce à son activité, à sa loquacité, à son don d'ubiquité, le reporter est le maître du journalisme moderne, n'est-ce pas Figaro?
Dans le journalisme, les rôles sont distribués comme à la Comédie. Le rédacteur en chef, le secrétaire de la rédaction et l'administrateur dirigent la boite (le journal); autour d'eux se groupent les chefs d'emplois et les sous-ordres ; aux premiers sont réservés les articles de fond, les variétés, les articles à sensation; aux seconds incombe le soin de la cuisine à grands coups de ciseaux, et la confection des entrefilets de remplissage. Dans quelques journaux de premier ordre, le rédacteur en chef est un véritable potentat, beaucoup plus important qu'un ministre et plus redouté qu'un juge d'instruction. Les gouvernements composent avec la composition de son journal, les auteurs frappent discrètement à la porte du cabinet directorial, où leur plume ne pèse pas plus lourd que celle d'un moineau. « Le Patron est-il content, que vart-il dire? » se demande l'écrivain. Que va-t-il dire? écoutez-le parler :
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« Impossible, votre article ne peut passer, il n'est pas à la hauteur. — Trop de verbiage, mon cher, faites des coupures. — Dites-moi donc, votre machine d'avanthier n'était qu'une plate réclame industrielle. Combien le Journal a-t-il touché pour cela? — Vous m'apportez une affaire, dites-vous; paye-t-on comptant, ou après réussite? — Charmante, votre boutade de l'autre samedi, charmante, elle nous a valu trente désabonnements... rassurez-vous, continuez, elle nous en a rapporté soixante nouveaux. »
On fait des fortunes dans le journalisme, regardez le palais de la rue Drouot, dont Yillemessant a posé la première pierre; regardez l'hôtel du Petit Journal^ avec ses sculptures et sa pièce de 5 centimes comme enseigne (une pondeuse qui a fait des louis d'or); voyez rue Montmartre, au coin de la rue du Croissant, l'immeuble de la France, avec son balcon à cariatides, bâti sur remplacement de l'ancien marché Saint- Joseph.
Bien curieuse à examiner, cette rue du Croissant, qui est le magasin central de toute la paperasse des journaux quotidiens et périodiques ; à l'exception de la bâtisse monumentale de la France, toutes les maisons de ce long boyau, plus ou moins étroit, ne sont pas de construction récente. Quelques hôtels particuliers du siècle dernier sont devenus de véritables turnes de la presse : au rez-de-chaussée, dans de vastes hangars,
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fonctionnent les merveilleuses machines à imprimer, dévidant, sur leurs rouleaux, ces grosses bobines de papier que vous voyez arriver, par camions, dans leurs couvertures jaunâtres. A chaque étage, les bureaux d'un journal différent sont installés; Tescaher est poussiéreux, graisseux, enfumé, dégageant un relent de vieille machine mal nettoyée. Pas de luxe par ici, pas de divan turc dans le cabinet du directeur, pas de hall d'abonnement semblable à celui d'une compagnie financière, ni fresques sur les murs, ni mosaïques sur le sol; un guichet en fil de fer rouillé devant la caisse, quelques tabourets en paille autour d'une table bancale, et des rayons en sapin, pour entreposer les collections, constituent le mobilier de la salle du public.
Entrons dans le bureau de rédaction d'un journal de caricatures ; la pièce est remplie de la fumée des cigarettes et des pipes, une demi-douzaine de journalistes attablés confectionnent leur article, en blaguant et en absorbant des bocks qu'on a fait venir de la rue Montmartre; des charges de rédacteurs, crayonnées par un des illustrateurs bouchent les trous d'une tenture verte jaunie par la lumière ; sur un poêle en fonte graillonne un restant de café. Des mots drôles et méchants sur des confrères circulent, on débine le patron qui est un crasseux et paye la rédaction le moins cher qu'il peut, on engueule un saute-ruisseau
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qui a oublié de préparer les lampes ou qui a coupé la mèche de travers; le timbre résonne, c'est un abonné modèle, il vient lui-même payer sa quittance de six mois, lui donnant droit à une prime; il sort un louis de sa bourse, et, pour lui rendre, on n'arrive pas, en fouillant dans toutes les poches, à faire l'appoint nécessaire. Lucien des Aubrayes, monocle dans l'œil, entr'ouvre en ce moment la porte; Lucien, c'QSt le sauveur, l'ami du journal, celui qui paye toujours les tournées à la brasserie, il doit avoir de la monnaie. (( Lucien, encore un abonné! » lui crie-t-on, et il s'exécute, trop heureux de rendre service; le sonnet qu'il a composé pour la petite Rosa Fromageot, des Menus-Plaisirs, passe cette semaine en troisième page, avec la signature pseudonymique du Chevalier de Faublas.
A quatre heures, la rue du Croissant se trouve remplie d'une populace de marchands de journaux de tous les quartiers de Paris et de la banlieue, surtoul à la fin de la semaine, aux jours ^ — où paraissent les illustrés hebdomadaires; ils viennent faire les rassortiments aux agences des entrepositaires, ou attendent que les journaux politiques du soir
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aient tiré. Guguss' et Ugène jouent au bouchon dans le ruisseau, devant la Bataille, les camelots qui vendent les canards dans les rues, s'attroupent et s'attrapent, comptent les feuilles sur leurs genoux, en mâchant une chique; les petits imprimeurs en veston bleu et les compositeurs en blouse noire se donnent des renfoncements amicaux dans le ventre, et vont boire, à la sixquatre-deux, une chopine, chezle troquet. — La France, la Bataille, le Paris, s'enlèvent par ballots; les crieurs, pour se mettre en voix, commencent à assourdir les passants, en sortant de la rue du Croissant. Un distributeur de journaux de Vincennes et de Saint-Mandé grimpe sur son vélocipède à grelots, portant, sur le dos, un baluchon de papier fraîchement imprimé. Des fiacres, à destination de Passy et d'Auteuil, s'emplissent de numéros divers; de petits omnibus, chargés d'approvisionner Ménilmontant ou Belleville, filent avec leurs colis de feuilles poHtiques.
Tout à l'heure, grâce à ce déploiement d'activité, chaque quartier aura sa pâture de dernières nouvelles, les boulevards, les carrefours résonneront des appels des vendeurs. Dans les kiosques, les grosses marchandes pansues et tétonnières plieront et replieront, avec la précision et la prestesse d'une machine remontée, les grandes diablesses de pages du Temps ou celles du National^ de la Liberté, du Courrier du Soir. A chaque station d'omnibus et de tramways, des hommes coiffés
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d'une casquette à galon rouge, où se lit en blanc le titre de la Lanterne, circuleront en hurlant à tue-tête leur marchandise; ils la présenteront aux voyageurs de l'impériale, au moyen d'un grand bâton à crans, où s'étagent les différents journaux ; l'acheteur met le sou dans la sébile et fourre le journal dans sa poche; deux fois sur six, il oubliera de le lire, ouïe par-
courra à peine. A Paris, acheter un journal est plus qu'un besoin, c'est une manie ; on refuse un sou à un mendiant, mais on achète n'importe quel canard inepte, parce qu'un crieur vous tympanise habilement avec son coin-coin.
Les premiers intéressés à la réussite du journalisme sont les romanciers et les nouvellistes, dont les œuvres
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paraissent, d'abord, en feuilletons ou en variétés, puis ensuite, sous la forme d'un in-18. Le livre lui-même est reproductible dans les journaux, suivant certaines conditions traitées de gré à gré avec les auteurs ou leurs représentants. La Société des Gens de Lettres est l'intermédiaire le plus efficace, pour ce genre de contrats. Cette Société ne se borne pas à admettre, au nombre de ses membres et de ses adhérents, des romanciers et des nouvellistes, elle tient à honneur de représenter la grande famille Httéraire, dans toutes ses manifestations intellectuelles; elle compte, dans ses rangs, des poètes, des historiens, des savants, des critiques de littérature et d'art, des économistes, des
philosophes Elle voudrait être non seulement une
Société de secours mutuels, mais aussi une Société d'estime mutuelle.
L'homme de lettres sera un éternel objet d'étude pour l'homme de lettres; s'il ne se connaît pas luimême, il n'ignore pas comment est fait son confrère et ne se gêne pas pour le dire. Les coteries, les clans, les égUses littéraires ont fait le sujet de plus d'un livre; les Goncourt, Jean Richepin, Maupassant, entre autres, ont mis en scène les écrivains et les journalistes avec un grand talent d'observation. Quand on a lu Charles Demailly, Madame André et Bel-Ami^ l'on se dit : « Oui, voilà bien comment sont taillés certains de nos bons petits camarades. » On reconnaît la vanité
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effrontée de l'un, l'envieuse attitude de l'autre, les félonies de celui-ci, les mercantiles procédés de celui-là. Tout compte fait, on ajoute philosophiquement : « Bah ! les hommes de lettres ne sont pas plus méchants que d'autres, et, au moins, ils ont pour excuse l'esprit de leur méchanceté. » Puis on se remet à écrire, en se moquant de ce que pensera ou ne pensera pas le cher confrère; est-ce donc pour lui que l'on tient la plume?
Le plus terrible confident que puisse rencontrer un novice écrivain est un autre écrivain de l'espèce de Ghenillade. Pas méchant garçon en apparence, Ghenillade, il a de l'esprit critique, du flegme et du coup d'œil. On Taborde, il vous tend une main loyale, vous regarde en face et vous voit venir : la conversation entre gens du même métier tombera, inévitablement, sur ce qu'on fait ou ce qu'on a l'idée de faire; Ghenillade y compte bien, il n'attend que ce moment-là. (( Moi aussi, je travaille, mais à quoi bon! soupire-t-il avec une nonchalance et une amertume affectées, je mets du noir sur du blanc, des lettres plus hautes à côté de lettres plus basses, des phrases sans qui ni que venant se souder avec des phrases regorgeant de que et de qui. Une belle foutaise que d'écrire ! Ressasser, avec des mots anciens, des idées pas neuves, être l'esclave d'un tas de ruffians qui nous exploitent comme si nous étions des nègres, tel est notre sort. Allez, nous
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aurons beau faire, beau trimer, nous serons toujours des ratés. Le monde des lettres est aux mains des roublards et des commerçants. Pas pour deux sous de talent chez les trois quarts; les autres, des faiseurs! Allez, mon cher, la vie est triste et bête, la littérature est morte, et ce que nous pubhons est bien inutile pour nous et les autres. Mieux vaudrait être charcutier et vendre du porc que d'avoir affaire à ceux pour lesquels nous écrivons. Ratés, nous sommes des ratés!» Chenillade, c'est le décoiirageur, le dernier type à la mode du monde des lettres. Le naïf jeune homme qui l'écoute comme un oracle, se sent remph d'angoisses; il a le cœur troublé, la tête bondée d'idées noires. Il relit ses vers où il a mis toute son âme et le lyrisme de ses vingt ans ; il les trouve absurdes, ses vers, et se prépare à allumer son feu avec; il parcourt le roman qu'il est en train de composer, et convient, à part lui, que la donnée en est inepte et le style plus inepte encore ; un peu plus, il songerait réellement à vendre des saucisses et du petit salé, plutôt que de se remettre à écrire. — « Ratés, nous sommes des ratés! » cette exclamation de Chenillade hante ses songes, résonne à ses oreilles au milieu d'un dîner d'amis, l'accompagne dans ses promenades, sous les arbres printaniers... — Pendant ce temps-là, que fait notre Chenillade, il court à droite, à gauche, se faufile, en père sournois, chez les directeurs de journaux, quémande des articles, fait la
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courbette aux éditeurs, ne néglige aucune relation avec les hommes en vue, s'insinue dans les coulisses de la presse, flatte l'un, congratule l'autre, admire les maîtres à tour de rôle... Les tristesses de Schopenhauer se transforment en risettes à la copie. Roublard, va !
Jeune homme qui veux écrire et garder ta foi littéraire, ton ardeur à la tâche, ta volonté d'arriver, le ciel te préserve des Ghenillade !
Des décoicrageurs, tu en trouveras, au reste, de toutes les formes et dans tous les mondes, parmi ceux que tu considères comme tes amis les plus sûrs et même parmi tes proches parents. Si tu fais de la critique et de l'histoire, on te conseillera de faire du roman; si tu es romancier, on insinuera mielleusement que des centaines de romans paraissent, chaque année, dont on n'a jamais lu que le titre inscrit sur la couverture. Quand, machinalement, tu jetteras, sur un bout de papier, un croquis sans prétention, on saisira vite l'occasion pour assurer que tu as manqué ton affaire : ^i. Vous étiez peintre, mon cher, te dira-t-on, pourquoi diable avoir fait de la littérature? » — « Il est vrai, ajoute un voisin, que vous écrivez pour vous amuser, il faut bien que les jeunes gens s'occupent; d'ailleurs, vous n'avez pas besoin de ça pour vivre ! » — Oh ! mon jeune ami, je vois ta fierté bondir souS cette dernière insulte, ce Pas besoin de ça pour vivre ! » Le rouge te monte à la figure, et tu as une légère envie de sauter à
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la gorge du malotru en lui criant : « Mais si, crétin, j'ai besoin de ça pour vivre ; le seul argent qui compte pour moi est celui que me fournit ma plume ; les quelques louis que me rapportent mes articles valent plus, à mes yeux, que tous les bénéfices de vos maisons de banque. Pas besoin de ça pour vivre! Ah! oui, je vous comprends, tout homme de lettres devrait être un gueux, un râpé, un bohème. Vous vous demandez à quoi cela peut servir des livres d'imagination, vous qui passez votre temps à compulser vos livres de caisse; c'est vous qui n'avez pas besoin de ça pour vivre! » — Du calme! du calme, mon cher et adorable rageur, va, laisse dire et travaille, travaille avec acharnement, le temps n'est plus où il suffisait d'un sonnet lancé sur le balcon de la Célébrité, pour que la belle vous jetât la fragile échelle de soie qui vous permettait d'arriver jusqu'à elle; actuellement, il est nécessaire d'empiler des miniers d'exemplaires, pour atteindre son entresol et pouvoir enjamber la balustrade.
Malgré les multiples difficultés de la vie Httéraire, ses déboires, ses embûches, ses désillusions amères, les entêtés et les travailleurs arrivent quand même. Jamais à aucune époque, il ne s'est produit autant de livres, mais jamais aussi, il ne s'en est autant vendu. Jamais, à la plus belle poussée du Romantisme, un livre a-t-il rencontré un accueil pareil à celui que reçoivent les
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œuvres de Zola, Goncourt, Daudet, Maupassant, Richepin, Bourget, Ludovic Ilalévy et de tant d'autres. — « Qu'entendez-vous par tant d'autres? Serait-ce une satire déguisée contre les romanciers qui n'appartiennent pas à votre école naturaliste? » — Je m'attendais à la question, et j'avouerai très sincèrement que ce « ta7it d'autres » comprend les romanciers qui écrivent des récits abracadabrants et des romans judiciaires pour le populo, les fabricants de drames honnêtes à l'usage des prudes bourgeois, et même le bataillon des outranciers naturahstes qui se croient permis de nous étaler, sans aucune recherche d'art littéraire, les tableaux les plus répugnants de la décomposition physique et morale. Parce que les hommes sont de grands enfants, et que les enfants rient aux éclats et font un succès au chat quand il a fait caca sur le tapis, l'homme de lettres doit-il se croire obligé d'imiter Rominagrobis dans ses écrits?
Malgré ces exagérations d'extrême-gauche, le Naturahsme est, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, la dernière incarnation du Romantisme, c'est-à-dire la plus récente manifestation de l'indépendance littéraire dans la pensée et dans la forme. Le Naturalisme n'est autre que la littérature du libre examen, donnant le droit à tous de dire ce qui est et ce qu'il voit dans la Nature. Plus de formules étroites, plus de fausses pudeurs, de la vérité et de l'art! Emile Zola s'est posé
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comme le dieu du Naturalisme, les Balzaciens prétendent qu'il n'en est que le Mahomet et que Flaubert pourrait bien être regardé comme son précurseur. N'importe, Zola est le maître, et le grand maître de l'École. Ce naturaliste est surtout un naturiste; avant de chercher (( le document humain », il constate l'effet du milieu dans lequel se meuvent ses personnages. Le vaste décor des horizons muables, des ciels changeants, des terrains aux replis complexes est brossé par lui, avec la fougue et la maestria d'un peintre passionné, recommençant, six fois de suite, la même étude, prise du même point, à différentes heures de la journée. Quant aux acteurs mis en scène, ils sont subordonnés au milieu dans lequel il les fait agir; leur joie épouse la joie du ciel ensoleillé, leur tristesse s'endeuille sous les mornes crépuscules; non seulement ils subissent les conséquences de leur névrose héréditaire, mais ils sont aussi sensibles aux variations climatériques; la nature agit sur eux intérieurement et extérieurement. En appUquant sa méthode de constatation de visu et d'enregistrement des faits, Zola est plutôt un traducteur fidèle de la Nature qu'un dissecteur au microscope; il groupe et synthétise bien plus qu'il ne vivisectionne; chez lui, l'artiste l'emporte sur le carabin.
La vision de Daudet est toute différente, il regarde autour de lui, avec l'attention d'un myope consciencieux auquel rien n'échappe de ce qui est à sa portée. L'indi-
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vidu dont il fait le portrait est méticuleusement étudié dans ses moindres détails, et à part des autres; il analyse le jeu de sa physionomie, sa démarche, ses mouvements, les plis de /• son vêtement; les ustensiles
dont il se sert, les accessoires qui Tentourent sont traités avec le même soin précieux. Les grands ensembles lui échappent, et il ne parvient à composer son tableau qu'avec une infinité de petites études, très exactes, soudées les unes aux autres avec une habileté de métier prodigieuse; chaque chose est à son plan, mais le tableau est également fini dans tous les coins, rien n*y est sacrifié, et constitue, en somme, ce que les experts appellent un joli morceau pour les amateurs. Daudet peut être considéré comme le Meissonier de la littérature, et, comme l'entomologiste du Naturalisme,
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il examine à la loupe la structure des êtres avec la même attention qu'un collectionneur de coléoptères examine une coccinelle ou un scarabée piqué sur un bouchon de liège.
Edmond de Concourt est, par son talent fait d'impressionnabilité et par le heurt de ses phrases à saccades, un écrivain d'une absolue personnalité et un artiste dans le véritable sens du mot. Maître du clair-obscur en littérature, il m'a fait songer bien souvent aux eauxiortes de Rembrandt. Vous n'êtes pas sans connaître certaines pièces de l'œuvre du grand Hollandais, où le risqué du sujet et l'abjection des types mis en scène sont tellement rachetés par l'habileté de la pointe et l'audace de la morsure, que l'on oublie de reprocher à l'artiste la trivialité de la scène représentée pour n'admirer que la splendeur du résultat. Une impression analogue accompagne la lecture de quelques-unes des pages de Germinie Lacerteux et de la Fille Élisa. Edmond de Concourt est non seulement un artiste es lettres, mais il aime et comprend les arts, tandis que Daudet a écrit : (( Je n'entends rien à la peinture et ne l'aime guère. »
Ne croyez pas queje veuille faire, ici, un cours d'esthétique ou de Httéralure, je n'en ai ni la place, ni le temps, ni la prétention; je tenais seulement à bien établir la diversité du talent des trois hommes qui s'affirment comme les chefs du mouvement naturaliste.
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En littérature comme en peinture, le naturalisme a donné naissance aux impressionnistes, et l'impressionnisme a fait éclore les décadents. Il en est de cela comme de la science, en général; les progrès obtenus par les uns, à force de travail et d'étude, tournent subitement la tête aux autres. Inventez, aujourd'hui, une locomotive accélérant la marche des trains, vous rencontrerez, demain, un inventeur qui aura trouvé le moyen d'arriver dans la lune, en enfourchant un obus à hélices. La recherche de la vérité par les premiers conduit les seconds à la trouvaille de l'absurde. Tel est le cas des décadents, dont Stéphane Mallarmé est le grand-prêtre. Voilà quatorze ans déjà que Mallarmé porte le deuil de Vinexplicable Pémdtienne, et qu'il s'enfuit bizarre, poursuivi par le Démon de Vanalogie, à la recherche des expressions assoncmtes de la déliquescence marquée d'un sceau mystérieux de modernité, à la fois baroque et belle. Prosateur et poète, il a, emmi les fugaces et lucescentes revues, semé les vernales fleurs de ses élucubrations absconsement géniales. Les petits gribouilleurs de papier, et aussi quelques névrosés de talent, sont venus à lui, comme vers V emblématoire électuaire des navrances de leur symbolisme, et forment une école qui voudrait se faire prendre au sérieux. Tout dernièrement, leur bibliopole, Vanier, a publié un petit glossaire spécial, pour servir a l'intelligence des auteurs décadents et symbolistes. Merci pour eux!
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Un décadent de très bonne foi (il en existe, paraît-il), soumettait à l'un de ses amis le résultat de sa dernière ponte. L'ami, qui n'y va pas par quatre chemins, lui dit brusquement : « Mon cher, ton cas est grave, très grave, je te conseille de voir Charcot. » Cette appréciation individuelle sur le concept décadent ne saurait atteindre tous les « fin de siècle », qui ne sont à mes yeux que des décadenïistes. — Ces mystificateurs ont leurs défenseurs assermentés qui les présentent comme des instaiirateurs d'une nouvelle langue française. Nous ne sommes pas ennemi *juré des néologismes, nous prétendons même avoir le droit d'employer des mots nouveaux, logiquement dérivés des mots usuels; cependant, nous avons, surtout, la préoccupation de rester toujours intelligible. « Intelligible, je ne comprends pas ce mot-là )) : murmure Adoré Floupette.
Quelle étrange ville que Paris! tout ce qui s'y affiche avec une recherche d'excentricité est certain de se constituer une clientèle d'acheteurs spéciaux et convaincus. On commence à collectionner les livres des décadents, dans l'espoir d'une plus-value, comme sur les romantiques; on donne à leurs in-18 les reliures les plus matagrabolisantes et mirifiques, en peaux de requin, de négresse du Cap, de chien mort-né et de guillotiné.
Les amateurs de livres se divisent en deux classes bien distinctes, ceux qui aiment les livres pour leur
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rareté, la beauté de l'exemplaire ou la perfection de la reliure, et ceux qui aiment les livres pour leur originalité, l'intérêt du texte ou la perfection du style. Les uns et les autres sont également qualifiés du nom de bibliophiles, pourtant les premiers sont jugés bien supérieurs aux seconds, dans le monde des livres; ils sont beaucoup plus cossus et n'hésitent pas à payer des sommes invraisemblables pour la possession d'une plaquette insignifiante, mais unique, enfermée dans un maroquin signé par un relieur émérite. Aimer un livre pour le plaisir qu'il vous donne, n'est que le fait d'une âme vulgaire; aimer un livre pour ce qu'il vous coûte, à la bonne heure, voilà qui vous pose en gentilhomme ! Il en est des femmes comme des livres : la maîtresse la plus tendre, la plus jolie, la plus fidèle, ne fait rejaillir sur vous aucune considération, quand elle n'est qu'une grisette et porte le jupon de Mimi Pinson ; une marquise entre deux âges, plâtrée et maquillée, sortant des mains de l'émailleur et du salon d'essayage de Worlh, pour laquelle vous vous ruinerez bêtement, attire au contraire, sur votre personne, l'attention bienveillante du Tout-Paris. Voulez-vous mon appréciation personnelle; pour moi, le vrai bibliophile c'est l'amant de la grisette.
Le bibliophile tourne facilement au bibliomane, il ne se contente pas d'acheter des livres pour le bénéfice de sa vanité ou la récréation de son esprit, il en achète
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avec passion, avec folie, avec frénésie. Le bibliomane connaît toutes les boutiques des libraires et des bouquinistes, fréquente toutes les ventes de la salle Sylvestre, reçoit tous les catalogues à prix marqués, il a la nostalgie du quai et des étalages de l'Odéon, et rentre chez lui, les poches remplies de brochures, d'in-12 et d'in-18, les bras chargés de paquets d'in-8°, attachés avec de vieux bouts de ficelles. Le bibliomane se refusera des voitures, des omnibus, il oubliera de commander des souliers et de passer chez son chapelier, il portera de vieux pantalons et des chaussettes raccommodées; en revanche, il entassera, chaque jour, de nouveaux volumes dans les rayons de ses bibliothèques. Non seulement son cabinet de travail regorge de livres de tous formats, entassés sur les fauteuils, sur le canapé, sur la cheminée, gisant en tas dans tous les coins, mais, peu à peu, son appartement entier se garnit de rayons en sapin ployant sous le poids des vieilles reliures en veau, des collections de gazettes, de revues et de catalogues. Les antichambres, la salle à manger, etjusqu'à l'alcôve conjugale, s'emplissent d'ouvrages qu'il ne lira jamais, et qui enlèvent à ses poumons une bonne partie d'air respirable. Que voulezvous, il est bibliomane!
Demandez-lui pourquoi il s'encombre de la sorte, il vous rira au nez, car vous êtes un profane, vous ignorez le seul plaisir de la vie : bouquiner .\ , ,[ -^ :..:;.,;
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L'action de bouquiner, n'est-ce pas une chafôe en son genre, plus qu'une chasse même, n'est-ce pas une opération assimilable à celle d'une fouille archéo-, logique, pour laquelle on retourne les terrains, avec l'espoir d'y trouver enfouis des trésors d'art et de
science? Les quais de Paris, où l'on étale les livres, sont si amusants à parcourir; toutes ces boîtes étiquetées qui s'échelonnent, depuis le Petit-Pont, en face Notre-Dame, jusqu'au Pont-Royal, en face la rue du Bac, s'offrent à nous engageantes et' pleines de séductions à prix marqué. — Le matin est préférable à tout autre moment de la journée pour bouquiner ; les achats
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faits, la veille au soir, rue des Bons-Enfants, n'ont pas encore été écrémés par les libraires rôdeurs, les étalagistes sont plus accommodants et favorisent d'un rabais et d'un sourire de bienvenue l'acheteur qui les étrenne. De braves gens, en général, les bouquinistes; courageux en diable, exposés, été comme hiver, aux intempéries et aux variations de l'atmosphère, aux bourrasques, aux coups de soleil, à la pluie et à la neige; ils amènent, chaque jour, dans des voitures à bras, les lourdes boîtes qu'ils sont obligés de remporter le soir. Cette vie en plein air ne leur est pas trop funeste, à ce qu'il semble, car quelques-uns d'entre eux sont vieux comme les quais.
Pour mon compte, je ne connais rien de plus délicieux et de plus gai qu'une promenade matinale, au printemps, le long des quais, en fouillant dans cet amas de livres nouveaulx, de livres vieils et anticqiies. Les grands arbres feuillus étendent leurs rameaux sur notre route, une douce fraîcheur monte de la Seine, qui se déroule, brillante comme un miroir, sous le soleil; Henri IV nous regarde passer du haut de son cheval ; la statue de la République qui est devant l'Institut nous salue de son épée de marbre, et le vieux Voltaire en bronze sourit, en se disant : « On aime donc encore les livres ! »
Un des majeurs attraits de Paris consiste dans la multiplicité de ses théâtres, dans la variété des pièces qu'on y joue, et dans le déploiement de plus en plus luxueux des décors et de la mise en scène. Veut-on rire à la Comédie, frémir au Drame, se pâmer aux vocalises d'une cantatrice, lorgner, d'un fauteuil d'orchestre, le rose bataillon des jambes des danseuses, on n'a que l'embarras du choix. Suivant votre goût, votre humeur, votre fantaisie, vous pouvez aller ici ou là; suivant vos ressources personnelles, vous pouvez opter pour tel théâtre ou pour telle place; le seul défaut du programme de chaque soirée est de vous rendre quelquefois perplexe, sur le genre de distractions mises à votre disposition. En est-il de même en province, où Ton doit se contenter du menu théâtral inscrit à
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l'affiche du jour, où l'on vous sert un opéra quand vous auriez envie d'un vaudeville, où l'on vous invite à la tragédie quand vous rêvez d'une œuvre badine. Le provincial se targue, cependant, de connaître mieux le théâtre que le Parisien, car, pour lui, l'établissement à colonnes installé sur la grand'place, avec le buste de Corneille à droite, et celui de Molière à gauche, est le seul endroit qui lui soit offert pour échapper à la banalité de sa vie cloîtrée, aussi ne manque-t-il aucune représentation. 11 se montre d'autant plus difficile au sujet de l'interprétation des pièces, qu'il n'a pas la ressource d'aller se distraire ailleurs; il monte à chaque instant, des cabales absurdes, à seule fin de faire preuve de dilettantisme, il est impitoyable pour les pauvres acteurs qui ont le malheur de lui déplaire^ et ferait, au besoin, une question d'État d'une question de couhsses. A Paris, les pièces tombent bien plus, aujourd'hui, devant l'indifférence du pubHc que devant la coahtion des protestations bruyantes. Les grands emballements de l'époque romantique ne sont plus à l'ordre du jour, et quelle que soit la thèse défendue par un auteur, le spectateur ne se prendra pas aux cheveux avec son voisin, si leurs opinions diffèrent sur le mérite de l'œuvre représentée. Le Parisien, très éclectique en matière théâtrale, ne s'offusque pas, outre mesure, des audaces scéniques que risquent les novateurs, il ne déteste même pas les tentatives hardies du Théâtre
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Libre, qui a pour but d'affranchir Fart dramatique de la routine et des traditions consacrées. Est-il ami du beau langage et de la diction correcte, il ira à la Comédie-Française, a-t-il besoin de se dilater la rate, il donnera la préférence aux calembredaines du Palais-Royal et des Variétés; veut-il se remplir les yeux d'éblouissements féeriques, il prendra son billet pour le Ghâtelet, la Gaîté, l'Eden-Théâtre, ou même des Folies-Bergères.
Chaque théâtre a, plus ou moins, son public spécial, en outre de la population flottante des spectateurs de toutes classes qui occupent les places des difl'érents étages. Il est de bon ton, dans le grand monde, d'avoir sa loge à l'Opéra; les gens pourvus de petits titres de noblesse pu de gros titres de rente, s'y rendent beau-
coup plus par pose que pour y entendre de bonne musique. L'étalage des rivières de diamant sur les épaules nues y rivalise d'éclat avec les splendeurs décoratives de la salle et de la scène, et l'harmonie des toilettes à grand orchestre y prend sa part des admirations suscitées par la maestria de la partition.
Les Bouffes-Parisiens et les Nouveautés ouvrent leurs loges à la haute bicherie; les types de femmes consacrés par le crayon de Gré vin s'y pavanent avec l'effronterie de leur beauté tarifée; derrière ces poupées de cabinet particulier, se tiennent secs, guindés et légèrement cassés les derniers des petits crevés, sportsmen fourbus et maquilleurs de brèmes aristocratiques.
L'Opéra-Comique a la clientèle des familles désireuses de se débarrasser de leur progéniture :
Les rendez-vous de prude compagnie Se donnent tous en ce chantant séjour, Et, chaque soir, d'une façon suivie, On y conclut les contrats de l'amour
Ce que le Pré-aux-Clercs a repeuplé la France !
Le Gymnase paraît être, aussi, un lieu fort propice à l'engagement des pourparlers matrimoniaux. LAhhé Constantin y a béni les préliminaires de plus d'une union cossue.
L'Ambigu, la Porte-Saint-Martin, la Gaîté et le Ghâtelet sont ce qu'on peut appeler de vrais théâtres popu-
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laires. Les mélos, les drames historiques, les féeries en vingt-cinq tableaux ont le don d'attirer le bourgeois, le commerçant et l'ouvrier. Cinq assassinats à Theure et deux mille calembours par représentation suffisent pour retenir ce public d'élite.
Déjazet et Gluny font le bonheur des boutiquiers, des petits employés et des étudiants en bonne fortune; on est là comme chez soi, à la bonne franquette, sans pose pour la galerie, très heureux d'être au monde et d'y voir Claire.
Ces divisions du public par théâtres sont, bien entendu, purement arbitraires, et je ne les donne que pour indiquer le caractère le plus ordinaire de la composition de chaque salle. Un théâtre est, par luimême, un véritable microcosme ; là, se trouvent, réunies et disposées en étagères, toutes les classes de la société, avec cette remarque que la basse classe est perchée au poulailler, tandis que la haute occupe les rangs d'en bas, le balcon, les fauteuils d'orchestre et les baignoires.
Le théâtre n'obtient ses vrais et grands succès que s'il arrive à émotionner vivement les différentes parties de cette assemblée composite. Cependant un public spécial prétend encore faire la loi et imposer ses goûts en matière dramatique, on le nomme le public des Premières; il se recrute, aussi bien dans la société des hommes de lettres et des artistes, que dans celle des financiers et des hommes politiques. Une Première est
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un événement important dans la vie parisienne, surtout lorsqu'elle a lieu sur les planches de la Maison de Molière. Elle a, pour le monde littéraire, la valeur d'un procès à sensation; l'art dramatique est sur la sellette, et il s'agit, pour lui, de gagner sa cause; ses avocats sont les acteurs et les actrices, son jury est le public, ses juges sont les critiques, parmi lesquels se rencontrent plus de substituts que de présidents de cour. Il est rare, pourtant, que le tribunal, établi au rez-de-chaussée ou à la troisième page des journaux, ne ratifie pas le verdict du public; les avocats sont généralement les plus maltraités, les avocates bénéficient, au contraire, de l'indulgence des juges, qui ne sont pas de bois, après tout!
Notre métier d'homme de lettres n'est pas cousu d'or, même quand on a du succès avec des romans, et, à de rares exceptions, on n'y fait pas fortune; le métier d'auteur dramatique est plus rémunérateur pour celui qui réussit. Une pièce que le public adopte donne des bénéfices plus profitables à son auteur que n'importe quel livre; voilà pourquoi beaucoup de jeunes gens rêvent de faire jouer leur prose dialoguée sur une scène quelconque. Pour arriver à ce résultat, il est nécessaire de faire provision de courage, de patience et de persévérance; le stage de l'auteur dramatique est rempli d'épreuves sans nombre et sans fin. Le novice ira, d'emblée, porter son manuscrit chez un directeur,
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dans le fallacieux espoir que les mains de papier écolier, où il a recopié, de sa plus belle écriture, sa comédie ou son drame, seront bénévolement dépliées et examinées. Les semaines et les mois s'écoulent, sans qu'une réponse quelconque puisse lui être donnée sur le sort réservé à son œuvre, et, quand il se décide à faire une dernière tentative personnelle auprès de l'autocrate théâtral, il est accueilli par une fin de non recevoir motivée ou simplement brutale; neuf fois sur dix, le malheureux manuscrit n'a même pas été ouvert; on le lui rend en rouleau, comme il l'avait apporté. Frémissant de colère, il jure de laver un tel affront, en faisant recevoir sa pièce sur une autre scène. Plus habile, cette fois, il se fait recommander par un acteur estimé du théâtre auquel il se présente : quelques semaines après, il reçoit une lettre avec le timbre bleu de la direction, il l'ouvre, croyant déjà tenir le triomphe
entre ses mains il lit « Beçu à corrections », et à
quelles corrections! Un acte à supprimer, un acte à refaire, un autre à remanier de fond en comble. Autant valait lui dire que sa pièce était injouable!
A partir de ce moment, les pérégrinations de son manuscrit ne sont comparables qu'à celles du bonhomme Ulysse; il voyage de l'Odéon au Gymnase, du Gymnase à Gluny, de Gluny à Déjazet. Entre teriips, notre jeune auteur charpente deux autres comédies, il prend conseil d'un ami dévoué qui le met en rapport avec un
des maîtres de la scène française. Indulgent et serviable, celui-ci reconnaît quelques dispositions au nouvel apprenti dramatique, et lui propose sa collaboration pour le lancer. Enfin, il a donc le pied dans l'étrier! La pièce nouvelle est terminée, lue, relue, maniée, remaniée, et définitivement reçue. Il s'agit, maintenant, de distribuer les rôles, de brosser les décors, de mettre en répétition, et d'attendre son tour pour passer sur l'affiche.
Le jour tant désiré de la première est arrivé; la salle est faite, très bien faite, les amis des auteurs, du dirçcteur, ceux des acteurs et des actrices, des ouvreuses, des contrôleurs, du costumier, du coiffeur ont été habilement distribués dans tous les coins du théâtre pour soutenir les applaudissements. Cependant le Tout-Paris des premières est présent, les critiques assermentés des grands journaux sont à leurs fauteuils ; dans une loge d'avant-scène, on se montre un ambassadeur, un député du centre gauche et le préfet de la Seine; au balcon, la belle M™^ de L.., et M'"* A...; dans une baignoire, la famille du jeune auteur tressaille d'émotion quand on frappe les trois coups consacrés.
Lentement, majestueuse, la toile se lève ; le dialogue commence; les acteurs parlent si bas qu'on n'entend pas un mot; des portes de loges qui se ferment tour à tour, avec fracas, sur des retardataires, et la discussion d'un spectateur avec une ouvreuse, au
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sujet d'une erreur dans le placement, contribuent à rendre tout à fait inintelligible l'exposé de la pièce. Cependant l'action dramatique s'accuse plus clairement; des applaudissements nourris saluent quelques mots d*esprit, soulignés avec trop de complaisance par les interprètes; le jeune premier a un beau mouvement de passion, et lance, avec une furia vraiment romantique la dernière phrase de sa déclaration amoureuse.
Pendant les entr'actes, on se communique ses impressions sur la pièce; dans le foyer et dans les couloirs, les gilets en cœur et les cravates blanches circulent, de discrets saints de la main s'échangent; Sarcey est très entouré, un essaim de rieuses actrices se précipite sur son passage; Lapommeraye agite sa flottante crinière; la petite Risette, des galeries Saint-Lambert, se promène, donnant le bras à la brune Louisa, dont les façons garçonnières font sourire énigmatiquement un journaliste du Gil Blas. — ce Bonjour, très cher, com-
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ment trouves-tu cette nouvelle machine de Chose? Le second acte me semble assez faiblard. — Faiblard, dis donc qu'il est idiot, a-t-on jamais vu une femme repousser un amant qui a le sac? — Il a pris un collaborateur, paraît-il. — Un collaborateur, dis donc un canevas, il est idiot le canevas! » Ce petit duo est exécuté par deux piliers du café anglais, qui trouvent tout idiot à Texception du hac et du trente et quarante.
La sonnette électrique vient de vibrer^ annonçant la fin de l'entr'acte; le rideau se lève sur le troisième acte. On s'attend à un dénouement tragique des plus émouvants; les indiscrétions d'un courriériste ont fait savoir, à l'avance, que M'^*^ Bernerette avait un râle de premier ordre. La pièce s'achève, pourtant, sans catastrophe pour l'héroïne, l'amant de la femme coupable revient à de meilleurs sentiments, il épouse l'ingénue qui dit ]pa'pa et maman comme un bébé Jumeau, le mari est content, personne ne se trouve mal et la toile descend. Les applaudissements d'amis se déchaînent alors, avec une véhémence et un entrain admirablement réglés : « L'auteur! L'auteur! L'auteur! » — Le rideau remonte; le don Juan qui a épousé la poupée à ressort s'avance vers le capot du souffleur, et, d'une voix ferme, il prononce le sacramentel : « Mesdames et messieurs, la pièce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de MM. Emile Duval et Justin Gérard. » Les claqueurs redoublent d'activité, une ou
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deux protestations hostiles et un coup de sifflet, parti du cintre, sont étouffés par les bravos et le choc des cannes faisant sortir la poussière du plancher. Le lustre s'éteint, la salle se vide lentement; le rideau métal- Hque s'abaisse devant l'ouverture de la scène, les ouvreuses jettent de grands morceaux de lustrine verte sur l'appui des balcons... les pompiers de service font leur tournée.
Sous le péristyle, on commente le dénouement. « Et le fameux râle de Bernerette annoncé par Cabrion dans son courrier de ce matin, qu'en a-t-on fait? — Ce n'était qu'un râle de genêt, un canard sauvage, ou plutôt une splendide coquille; Cabrion voulait dire que Bernerette avait un rôle de premier ordre. » Les amis des auteurs proclament que c'est un succès; le jeune Agénor répète, en mâchonnant le bec de sa canne : (( Idiot, absolument idiot! » Un critique dramatique qui s'y connaît, affirme que la pièce n'ira pas à la quinzième représentation.
Cependant les plus intimes du jeune auteur se précipitent, du côté de l'entrée de l'administration, et montent, en trébuchant, dans un étroit escalier poisseux et puant le quinquet. (( Où allez-vous? » glapit le concierge, en s'interposant devant cette invasion d'inconnus. — (( Nous demandons M. Justin Gérard. » — Justin passe précisément, en cet instant, devant le guichet du Cerbère, il porte dans ses bras un énorme bouquet
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destiné à Bernerette. « Bravo, ma vieille branche! » lui crient en chœur les camarades. Très ému, une petite auréole d'orgueil derrière l'oreille gauche, Justin serre, avec effusion, les mains de ces dévoués. (( Montez donc, mes amis, je vais vous présenter au maître. Emile Duval m'attend dans le foyer des artistes. »
On passe par une série de couloirs empHs d'obscurité,
et l'on arrive dans un grand salon glacial, mal éclairé
par deux lampes garnies de globes en verre dépoli.
Duval cause avec le directeur et quelques journahsLes,
il présente, à ceux-ci, son jeune collaborateur : (( Voici
le véritable auteur de la pièce, dit-il avec infiniment
de grâce, à lui le succès et l'avenir; moi, je n'en ai
plus pour longtemps; place aux jeunes, que diable! »
— Après avoir subi tous les salamalecs d'usage, de la
part des reporters qui ne tarissent pas sur la hardiesse
de la conception de la pièce et sur la perfection du jeu
des interprètes, Justin fait mine de s'exquiver avec son
bouquet. Duval devine la secrète pensée du jeune
homme : « Vous allez porter ces fleurs à Bernerette,
dans sa loge. Je vais vous accompagner; moi aussi, je
veux l'embrasser cette enfant, elle a été splendide dans
la scène de la résistance. » Justin pâHt légèrement et
pince les lèvres... Rien de plus juste, après tout, qu'ils
aillent féliciter, ensemble, le premier rôle, ne sont-ils
pas collaborateurs? Reste à savoir lequel des deux
sera mis en vedette sur l'affiche du cœur de Bernerette.
A dater de cette heure, le maître et l'élève vont devenir deux rivaux, et peut-être deux ennemis. Il s'agit bien de succès devant le public! Si la pièce n'a pas sombré, à qui le doit-on? A Emile Duval, n'a-t-il pas l'acquit théâtral, la notoriété. Si elle a réussi, à qui en est-on redevable? A Justin dont la verve juvénile a ravivé les couleurs du masque de Thalie. Chacun peut marcher de son côté maintenant! Le succès, le vrai et seul succès désirable n'est-il pas placé plus haut, au troisième étage, dans cette loge d'actrice. Bernerette, en fine mouche qui n'en est pas précisément à ses débuts, recevra les bouquets de Justin, tout en lui faisant comprendre que, du côté des coulisses, la récente formule « Place aux jeunes! » n'a aucun sens; trop heureux doivent-ils être les conscrits, quand une actrice leur donne un strapontin dans son cœur.
Les intrigues qui se déroulent sur la scène ne sont rien en comparaison de celles qui se machinent dans les coulisses. La femme est là, plus que partout ailleurs, la cheville ouvrière de toutes les rivalités, de toutes les jalousies, de toutes les discordes. Habituée à singer la passion sur les tréteaux, elle continue son rôle entre deux portants,- au foyer des artistes, dans sa loge et dans son alcôve. Versatile, fantasque, nerveuse, terrible dans ses emportements et bébête dans ses gaietés for-
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cées, raclrice s'amourachera, quelquefois, pendant trois mois, d'un camarade, sans s'inquiéter s'il a du talent ou des ressources personnelles; un cabotin vulgaire sera souvent préféré à l'un de ces comédiens de premier ordre qui élèvent leur métier au niveau du grand art. Elle sera la petite femme de ce pitre glabre et mal embouché, elle le dorlotera, lui raccommodera ses chaussettes et lui brodera une blague à tabac avec son chiffre; tous deux ils vivront dans une maisonnette d'Asnières ou de Bois-Colombes, en bordure sur le chemin de fer, pour ne pas rater le train, les soirs de représentation. La passionnette émoussée, on se lâchera en amis, et chacun ira chercher ailleurs un autre oreiller. — Le secrétaire du théâtre succédera au cabotin, dans les faveurs de sa pensionnaire, à moins qu'un auteur en vogue ne frète la galère et ne compose, pour l'actrice, un rôle spécial la mettant en vedette. Cette liaison a bien des chances encore pour ne pas tenir l'affiche plus longtemps que la pièce, le littérateur ayant des concurrents redoutables^ dans l'avantscène de gauche et au deuxième rang des fauteuils d'orchestre. L'amant type de l'actrice doit avoir plus de billets de mille que d'imagination, moins de flamme à lui dépeindre que de feux à lui compter. Ce majestueux banquier à favoris jaunes venant flirter, chaque soir, dans les coulisses, a des droits suffisants inscrits au grand livre, pour se faire agréer par elle; ce jeune
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prince étranger qui la lorgne avec tant d'insistance, accoudé sur le velours rouge d'une loge, n'a qu'à faire passer sa carie par l'ouvreuse, et il peut être certain d'être accueilli. Que de changements à vue, au théâtre; que de reprises aussi! Le cabotin d'Asnières, le secrétaire de la direction, l'auteur dramatique le savent mieux que personne, et comptent bien là-dessus. Voulez-vous me suivre dans les coulisses, voulez-vous examiner l'envers de ce théâtre qui sait éveiller toutes les concupiscences des voluptés visuelles et toutes les convoitises de la curiosité masculine. Je vous
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préviens qu'avant d'y entrer, il est nécessaire de déposer vos illusions au vestiaire. Ces décors aux fuyantes perspectives, aussi brillants que les panoramas de nos plus belles contrées, ne sont, vus de près, que de grossiers barbouillages aux couleurs conventionnelles; ces figurantes, dont le sourire et la grâce ont peut-être fait tressaillir votre cœur, ne forment plus qu'un troupeau de poupées maquillées, fardées, emperruquées et rembourrées sur toutes les faces, s'interpellant entre elles avec des expressions canailles et des gestes de carrefours. — Pénétrons dans le foyer des artistes : sur le velours rouge des banquettes qui entourent la salle, toutes ces dames se vautrent, affalées, en attendant le moment de leur entrée en scène; par habitude, elles marivaudent avec leurs camarades ou quelques gommeux de l'abonnement, éternels rabâcheurs de banalités grivoises. Sur le seuil de la porte, M^e Cardinal est en grande discussion avec un garde-chiourme armé d'un énorme bâton, le régisseur; elle se plaint vivement à lui d'une amende qu'on a infligée à Dédèle, pour avoir manqué son entrée. L'homme au bâton l'envoie promener, en lui répondant que Dédèle est une petite sa... boche, qu'il faut toujours aller la chercher dans les coins oii elle débauche les figurants et les garçons de service. « Notre théâtre n'est pas un b... azar, après tout, madame Cardinal! » ajoute-t-il avec une fureur jouée.
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Montons, maintenant, dans la loge de Fridoline; nous la trouvons au milieu d'un fouillis de jupons, de corsages et d'oripeaux jetés pêle-mêle sur les fauteuils et sur le sopha. Assise devant sa psyché, elle procède au rechampissage de ses lèvres avec du carmin; à côté d'elle, sur la toilette, tout un arsenal de fioles, de cosmétiques et de menus objets : boîte à poudre de riz, rouge végétal, rouge liquide, bleu d'azur pour simuler les veines, k'hol pour allonger les yeux, encre de chine pour noircir les sourcils, houpes en duvet de cygne, pattes de lièvres et pinceaux. La plupart du temps, elle est d'une humeur de chien, crie après son directeur qui lui a donné une panne, se plaint « d'être éreintée par la vie qu'elle mène, d'être obligée de jouer, tous les soirs et encore le dimanche dans la journée ; quelle galère ! Avec ça, elle est brouillée avec ce vieux mufle de père noble; elle l'a envoyé à la balançoire, fallait voir sa tête! Et son banquier qui a filé en Belgique ! Décidément, cette vie-là est guignolante, et pour deux sous elle entrerait au... couvent. Mais on ne voudrait pas d'elle, elle est fichue, et ses camarades lui feront bientôt la conduite, n'est-ce pas, docteur? y> — Le médecin du théâtre sourit doucement à la péroraison de ce monologue peu nouveau, aussi classique dans les coulisses que le récit de Théramène : d'un mot, il rassure la chère enfant, en lui proposant malicieusement de l'ausculter. Fridoline le regarde de
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travers, avec une moue significative, elle la connaît encore sa manière d'ausculter à celui-là : a il vient vous faire le régisseur sous l'épaule gauche, et croit qu'il ne s'agit que de frapper les trois coups pour vous faire lever la toile. »
Redescendons sur la scène, l'entr'acte touche à sa fin; on a disposé le dernier praticable, les bandes d'air flottent à leurs places, l'arbre de premier plan vacille bien un peu, on le recale. L'électricien est à son poste, dans la troisième
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loge du manteau d'arlequin, et se prépare à Taire scintiller, sous les rayons de l'appareil, une étoile du corps de ballet. Tout le monde est prêt.
Rentrons dans les coulisses... Au rideau î... Les spectateurs applaudissent le décor. — Ne vous avancez pas tant, on vous verrait de la salle. — Les acteurs arpentent les planches, l'un d'eux fredonne le couplet de la scène IV, un autre raconte une bonne blague de sa vie d'artiste à un groupe de journalistes, ils pouffent mezza voce, c'est très drôle, paraît-il, et lui-même se tord avec des contorsions burlesques, mais... pfuut! en hâte il se précipite sur la scène, et vocifère en faisant feu du pied : « Misérrrable î misérrrable assassin ! tu croyais échapper à ma vingince, mais je veillais, rheure de l'expiation a sonné. Gardes, emparez-vous de cet homme ! — Et maintenant, que la fête commence ! »
Le bataillon des ballerines se groupe en un clin d'œil, de pauvres mioches sommeillant, accroupis sur le plancher, se lèvent pour la figuration; un brouhaha confus emplit l'escalier d'où dégringolent les retardataires; une danseuse rattache son tutu; des figurantes, qui se donnent le maintien de faire du crochet, intercalent leur étui dans l'entre-deux du corsage; l'orchestre lance ses fanfares. Gare la bousculade! — Toute la palette des colorations voyantes emplit alors la scène; les jupes roses et bleu-turquoise, les jupes vert-émeraude et jaune d'or, les armures de toutes formes, les
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soieries de toutes nuances s'entassent, s'entremêlent, s'enchevêtrent; les tyrses, les palmes, les guirlandes de fleurs, les oriflammes, les drapeaux, les tambours de basque, les chapeaux chinois, les lances orientales, les croix, les bannières, tous les accessoires les plus disparates et les plus hétéroclites défilent les uns après les autres; les notes vibrantes des cuivres, les étincelantes paillettes des costumes, le tam-tam et le clinquant, la grosse caisse et les pluies de feu se coalisent pour arracher à la salle des trépignements d'enthousiasme et des salves de bravos sans fm. — Dzing! un coup de cymbale! Fendant la foule des comparses, la Rosita accourt devant la logelte du souffleur, comme un cheval échappé, — net, elle s'arrête, — à reculons, sur les pointes, elle s'éloigne, puis distribue de droite et de gauche les jetés battus, les entrechats succèdent aux entrechats; sous le scintillement du rayon électrique, la danseuse blanche court après son oinbre noire, elle tourne, elle valse, elle s'enfuit, elle revient. Bravo! Bravo! bis! bis! — Le maître de ballet paraît à son tour, cambré comme un toréador : l'éternelle chasse à courre de l'homme lancé sur la femme commence, celui-ci croit la saisir, celle-là se dérobe; la mimique des feintes résistances se dessine, celle des persuasions voluptueuses s'accentue, et, en fm de compte, le chasseur saisit son gibier féminin, il l'enlève de terre, le fait tourner comme une toupie
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hollandaise, le projette de son bras gauche sur son bras droit/Harcelée, pâmée, enivrée, les seins bondissants, prêts à s*élancerhorsdu corsage, la Rosita se renverse dans les bras de son vainqueur, en menaçant les frises de la pointe de sa mule rose. De l'orchestre
au paradis, du cinquième amphithéâtre au parterre, la joie déborde et les exclamations ravies partent en fusées. Des bouquets sont projetés aux pieds de la danseuse exténuée, mais triomphante. Les messieurs chauves s'épongent le crâne avec leurs mouchoirs de batiste, et Polyte, le critique influent du poulailler,
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s'écrie avec conviction, en tapant sa casquette de soie sur sa jambe : « Elle est rudement épatante, la particulière! »
Les théâtres où Ton joue le drame et la comédie, ceux où le chant et la danse sont associés, pour le plaisir de nos oreilles et de nos yeux, ont des annexes d'un genre moins littéraire et moins artiste, je veux parler des cirques, des édens et des cafés-concerts. — Les uns et les autres ne désemplissent pas. Les jeux des acrobates, les exercices équestres, la haute voltige, les équilibristes, les grosses farces des clowns, les audaces des gymnastes sur le trapèze, avec Valea d'une chute dans le filet, les exhibitions de monstres ou de bêtes féroces, de sauvages civilisés ou de chiens savants forment, chaque soir, le menu d'un programme varié et coupé, très apprécié de celui qui ne veut pas s'astreindre à écouter de la prose ou des vers, et très recherché de celui qui aime à circuler en fumant sa cigarette et en flirtant avec les irréguUères.
Le café-concert offre des avantages analogues, et, en plus, des refrains ineptes sur les belles-mères, les rosières de banlieue, les maris cocus et le brav' général. Que l'orchestre de ces beuglants tintamarre, l'hiver, dans des salles fermées où l'on étouffe, qu'il bourdonne l'été, en plein air, sous les ombrages des Champs- Elysées, il attire, avec le même succès, la foule des oisifs sans idéal, foule plus nombreuse que celle des lettrés.
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Guignol a conservé la clientèle des moutards, en persévérant à se montrer aussi absurde que par le passé. Les hauts faits des domestiques gourmands, fripons, menteurs et voleurs, rossant le propriétaire, le gendarme et le commissaire continuent à exciter l'hilarité des petits Parisiens. Si la Censure avait à s'exercer, d'une façon rigoureuse, il me semble quejce devrait être pour assainir le répertoire des marionnettes. L'Académie française aurait une belle occasion d'encourager la vertu, en créant un prix spécial pour l'auteur dramatique qui créerait des pièces morales et
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amusantes, destinées à ces théalricules en plein vent. Pour compléter le tableau des distractions offertes aux Parisiens, ajoutons à notre nomenclature, les musées de cire, les montagnes russes, les panoramas et les fêtes foraines. Rien de plus curieux que la foire au pain d'épice et que la fête de Neuilly ; au milieu de la masse grouillante des blouses et des vestons populaires, quelques jeunes éreintés de la vie affectent de se montrer en habit de bal et en cravate blanche, donnant le bras à des filles de concierge nippées comme des duchesses. Ils entrent dans toutes les baraques, dans toutes les ménageries, montent sur les chevaux de bois, sur les balançoires, rendent visite aux lutteurs, aux femmes colosses, et croient de bon goût de faire du boucan chez Gocherie. En sortant, l'autre soir, d'un théâtre forain, le petit de Z... fut absolument stupéfait de voir sa jeune amie dire amicalement bonjour à une affreuse mégère, coiffée d'un bonnet de linge. « Quelle est donc cette vieille baudruche à qui tu faisais tant de mamours? » lui demanda-t-il ; et Fifine de répondre : (( ImpoU! cette vieille baudruche, c'est maman! »