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Sans mener le train d'un prince ou d'un ambassadeur, combien faut-il posséder de revenu pour vivre à Paris, d'une façon convenable? — La question serait au moins embarrassante, si Ton voulait y répondre par un chiffre exact; qu'il me suffise de dire qu'il y a quarante ans, on était presque riche, avec douze mille livres de rente, et qu'à l'heure actuelle, avec le double, on est bien près d'être pauvre. Beaucoup de gens vivent à moins, sans doute, et trouvent encore moyen de satisfaire leurs fantaisies, en dehors des besoins quotidiens de l'existence; n'allez pas leur demander, par exemple, ce qu'ils économisent sur le nécessaire, pour se procurer le superflu. Les loyers, l'habillement, l'ameublement et les dépenses de la table, obèrent l'avoir des plus riches; le besoin du confortable, pour
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soi-même, s'augmente des exigences de la parade, pour faire figure au milieu des autres ; les notes à payer s'épinglent bien vile sur les notes à payer, et le budget de chaque ménage n'a pas la facilité de s'équilibrer, comme celui de la Yille ou de l'Etat, en imposant la fortune du voisin. Dans la classe moyenne, ainsi que dans la classe la plus aisée, on va généralement audessus de ses ressources, bien plus par entraînement que par imprévoyance ou par négligence. Les occasions exceptionnelles, les rabais fabuleux et les bons marchés incroyables ruinent surtout ceux qui en profitent.
Les grands magasins sont les véritables entrepôts du confortable parisien, en même temps que les temples du gaspillage. La somptuosité de leurs étalages et la mise en scène de leurs comptoirs de vente, attirent irrésistiblement. Il faut avouer que l'on s'entend, mieux que jamais, à grouper, d'une façon pittoresque et fascinatrice, les soieries brillantes, les lingeries fines, les fleurs artificielles, les flots de rubans et de dentelles; aucun décor de féerie ne peut rivaliser avec celui de ces halls vitrés, où se déploient les doubles rampes des escaliers en fer à cheval, où se superposent les galeries ajourées et les balustrades ornées de tapis d'Orient et d'étoffes brochées d'or.
Dans ce labyrinthe de salons et de galeries, chaque rayon a son arôme particulier, aussi bien celui des
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toiles écrues que celui des tapis, aussi bien celui de la maroquinerie que celui de la cordonnerie; montez au rayon de l'ameublement, des odeurs de vernis et d'essence s'exhaleront sur votre passage; allez voir les japonaiseries, de pénétrantes senteurs poivrées vous chatouilleront la gorge. De ce mélange odoriférant nourri encore par le parfum des savons fins, des sachets d'iris, de violette et de verveine; de cet amalgame d'émanations diverses, surchauffées parle calorique de milliers de respirations, se dégage une sorte de griserie tournant à la névrose, s'emparant de toutes les cases du cerveau delà femme, et l'incitant à la dépense.
Les Parisiennes partagent leurs journées entre le Louvre, le Bon Marché et le Printemps, et suivent, avec assiduité, les expositions mensuelles de ces établissements. Chaque saison a son exposition spéciale : en janvier, ce sont les confections; en février, le blanc et les toiles; en mars, les gants, les dentelles, les fleurs, les plumes et les rubans; en avril, les robes printanières, les chapeaux et les chaussures; en mai, les toilettes d'été, les costumes de voyage et les ombrelles; en septembre, les tapis, les objets de la Chine et du Japon ; en octobre et en novembre, les manteaux d'hiver, les lainages, les velours, les draperies, les fourrures. Enfin, en décembre, a heu la grande exposition des étrennes, où les fanfares éclatantes d'un orgue alternent avec les musiquettes des jouets enfantins. Voici des armées de
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polichinelles aux bosses multicolores, se dandinant au bout de leur ficelle, des pensionnats de poupées aux yeux câlins, vêtues comme des princesses; voici des livres dorés sur le dos, sur les plats, sur les tranchesj des vases de toutes formes, en porcelaine de |Ghine, en verre irisé, en faïence de Gien; voilà des hottes, des paniers et des brouettes en vannerie ornée de rubans et de velours peluche; voilà des étagères aux plateaux de laque, des paravents, sur lesquels s'envolent de fantastiques oiseaux, au milieu d'une floraison en soie rose. Plus loin, toute la série des jouets qui font tourner la tête à nos chers mioches : les panoplies de cuirassiers, les navires de guerre, les voitures de pompiers, les moutons frisés aux cornes d'or, les passe-boule, les chevaux mécaniques, les lampascopes...
Il faut voir la foule compacte qui emplit les grands magasins, pendant ces journées d'exhibition exceptionnelle, on s'y bouscule comme à la Bourse, depuis midi jusqu'à sept heures. Cependant, malgré ces poussées furieuses d'êtres humains marchant en sens contraire, allant de droite et de gauche, marchandant à tort et à travers des objets qu'ils manient et retournent en tous sens, la vente s'effectue sans désordre, les débits se font régulièrement aux différentes caisses; on inscrit les noms et adresse de l'acheteur, on enveloppe, on ficelle, on expédie, on salue le client, on lui indique son chemin; les ascenseurs fonctionnent sans relâche,
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les ballons -réclames sont distribués, les échanges ont lieu. — Des légions de vendeurs et de vendeuses répondent à chacun, sollicitent les uns, convainquent les autres, entortillent tout le monde : « Vous n'avez pas besoin d'autre chose, nous avons une véritable occasion, une fin de coupon. » — « Je vous assure, mademoiselle , ce chapeau vous sied à ravir, tenez, voyez dans cette glace; il ne vous convient pas, essayons-en un autre. » — (( Excellente quaUté, madame, tout soie. » Et l'employé fait claquer l'étoffe entre ses doigts. — ce Irrétrécissables, ces bas, et souples; oh! Ton peut tirer dessus. » — (( Des gants, quelle pointure?
Six et quart? Des gants mousquetaires à six boutons; bien, madame; désirez-vous que je vous les essaye ?]i) Je crois bien qu'elle le désire; M. Félix est un si gracieux essayeur, il caresse si doucement les phalanges, appuie, avec tant de persuasion, sur Tannulaire, il introduit ses deux doigts, avec tant de discrétion, entre le chevreau et la paume de la main.
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Grâce à la centralisation de tous les objets du luxe et de l'ameublement dans les grands magasins, le confortable de nos intérieurs parisiens tend chaque jour à s'uniformiser. Les rideaux, les tentures, les tapis, les sièges, la literie, les services de table, et jusqu'à la batterie de cuisine, tout cela vient de ces prodigieux bazars qui absorbent, à eux seuls, la superficie d'un ancien quartier. Le petit commerce s'en plaint, mais l'acheteur n'a cure de ces lamentations et le peintre d'enseigne s'en frotte les mains, car il ne se passe pas de jours où il n'ait à tracer, en grosses lettres noires, sur des bandes de calicot, la formule consacrée : Liquidation POUR CAUSE DE CESSATION DE COMMERCE.
Le confortable de la vie parisienne ne se borne pas à la décoration du petit hôtel ou de l'appartement qu'on habite, il se manifeste, surtout, dans la somptuosité du service de table et dans la recherche des mets qu'on y sert. Bien recevoir ne consiste pas seulement à faire asseoir ses amis et ses parents dans des sièges capitonnés, au milieu d'un salon aux tapis moelleux, garni de glaces, de tableaux el de fleurs naturelles, à payer en salamalecs polonais, en eau bénite de cour et en poignées de main à l'anglaise, les avances des gens avec lesquels on entretient des relations; bien recevoir signifie, avant tout^ donner de bons dîners ou de succulents déjeuners. Demandez plutôt aux hommes politiques et aux gens du monde financier, leur avis à
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ce sujet; ils vous répondront que la table est la meilleure des tribunes et la plus substantielle des réclames. (( Bouche pleine, bouche close; estomac content, cœur sur la main! » disait, avec cynisme, un de ces derniers qui avait besoin^ pour la réussite de ses transactions, du silence des uns et de la bourse des autres. Pour rendre hommage à la vérité, et, aussi, pour
[qu'on ne croie pas que la vénalité des intérêts particuliers dirige seule nos modernes amphy trions, je me hâte d'affirmer que, dans la société parisienne, la salle à manger est encore le vrai cénacle des amitiés les plus franches et les plus solides. Notre vie est trop prise par les affaires ou par le travail, pour que nous passions notre temps à rendre des visites, ce soin échoit à nos femmes et à nos filles, et la meilleure manière
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que nous ayons pour échanger nos idées, avec ceux que nous estimons et [que nous aimons, est, certainement, de les faire asseoir à notre table. — Les banquets, les repas de corps, les dîners de sociétés littéraires, artistiques et amicales, prennent une grande place dans la vie parisienne. Nous citerons les dîners des Gens de Lettres, de la Cigale, des Spartiates, de la Marmite, de la Vrille, des Gaudes, des Yilains Bonshommes, des Têtes de Bois, des Parisiens de Paris, de V Alouette, de la Soiife aux Choux, du Bon Bock, des Bahelaisiens, des Bourguignons, de la Pomme, du Bœuf Nature... Manger chaud, boire frais et causer gaîment, en oubliant, momentanément, les tracas du jour et les préoccupations du lendemain, n'est-ce pas le fait des sages? — Méfiez-vous des gens qui boivent seuls et rongent leur os dans un coin, ils appartiennent à l'espèce des chiens hargneux, et sont, presque tous, des disciples de Schopenhauer. Vive la philosophie de Brillât-Savarin !
Paris à table, quelle curieuse et fructueuse étude à faire pour les physionomistes et les anecdotiers ! Pour que l'étude soit complète, il faudrait décrire les dîners du grand monde, ceux de la bourgeoisie et les repas du peuple; entrer dans les grands et petits restaurants, dans les bouillons, les pensions bourgeoises, les réfectoires, les crémeries, les arrière-boutiques de mar chands de vin ou de fruitières, dans les guinguettes et
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les gargottes; il faudrait pénétrer aussi dans les cuisines, voir tourner la broche, soulever le couvercle des casseroles et suivre la cuisinière au marché.
Quand on pense que, tous les matins, plus de deux miUions d'individus se réveillent à Paris, la bouche ouverte, les dents aiguisées et l'estomac creux; quand on réfléchit qu'il faut alimenter cette formidable agglomération de carnassiers, dotés d'une âme immortelle et d'un appétit dévorant, on se demande par quel prodige d'organisation, la nourriture peut affluer, en quantité suffisante, pour rassasier tous ces affamés. De tous les coins de la France, et même de l'étranger, arrivent des convois de denrées destinées à ravitailler le Gargantua parisien. Chaque nuit, pendant que nous sommeillons paisiblementdans nos demeures, on s'occupe de pourvoir aux besoins de notre consommation. Si vous êtes curieux, je vous donne le conseil de passer aux Halles, vers une heure du matin et d'y venir aussi dès l'aube. Les Halles centrales présentent bien un des spectacles les plus intéressants qu'il soit donné de voir à Paris; plus d'un littérateur s'est essayé h,
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la description de ce pittoresque tableau, mais aucun ne l'a dépeint avec plus d'exactitude et sous une couleur plus éclatante que Zola, dans son roman du Ventre de Paris.
Dix gigantesques pavillons, qui servent de prototype d'architecture métallique pour la construction des nouveaux marchés, couvrent une superficie de trente-six mille mètres; deux nouveaux pavillons y seront adjoints bientôt, dès que la Bourse du Commerce sera achevée. Le quadrilatère compris entre les rues Vauvilliers et Baltard comprend quatre pavillons : ceux de la viande, de la triperie, des volailles en gros et des fruits en gros. Le second quadrilatère, entre les rues Baltard et Pierre Lescot, comprend six pavillons, affectés à la vente des fruits, des légumes, du poisson, de la volaille et du beurre en gros et en détail. Ce qu'on nomme vulgairement le Carreau de la Halle se compose de tous les emplacements de la voie publique avoisinant les pavillons, et affectés au dépôt des marchandises qui sont apportées, directement, par leurs producteurs. C'est là que viennent s'installer, de onze heures du soir à neuf heures du matin, les cargaisons de lé- .-p^ gumes cultivés par les maraî-
jd9^9^^ chers des environs de Paris.
^P^I^Ki^If Chaque rue du Carreau de la
'* Halle a sa spécialité : dans la rue
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Baltard, on ne voit que des cubes de carottes, de navets, de choux-fleurs, de poireaux et de choux verts; dans la rue Pierre-Lescot, se tient le marché des pommes de terre; les artichauts et le cresson mettent un tapis de verdure, sur le trottoir de la rue Rambuteau, en face Saint-Eustache; les fruits et les légumes de saison s'étalent de l'autre côté de la rue Rambuteau, devant le pâté de maisons, oii se trouvent les derniers vestiges des vieilles et étroites rues Montdétour, Pirouette et de la Truanderie.
L'agitation de la foule dans les Halles est tout à fait caractéristique, elle oscille lentement, méthodiquement, patiemment, campagnardement; on s'y pousse sans se bousculer, on s'y coudoie sans se heurter violemment, seuls les paniers, ces boucliers des ménagères, reçoivent quelques horions. Un bruit confus, monotone, uniforme, s'élève de la multitude bigarrée des blouses bleuâtres, des canezous blancs, des marmottes rougeâtres et des chapeaux de feutre des forts de la Halle; le bruit devient plus intense, du côté de la criée; ne cherchez pas à comprendre le fonctionnement des enchères, vous
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y perdriez votre temps , on n'est pas à l'hôtel Drouot, et les adjudications se font ici d'une manière plus expéditive.
Voulez-vous des fleurs fraîches ; à toute époque, vous en trouverez aux Halles; elles abondent sur le Carreau, dans la belle saison. Êtes-vous désireux de savoir où vont les reliefs des tables d'hôte, des restaurants et des maisons bourgeoises, dirigez-vous vers le pavillon de la volaille à l'angle de la rue Rambuteau et de la rue Pierre-Lescot; dans un coin, vous distinguerez une dizaine de boutiques, où s'étalent des débris de gigots, de biftecks, de volailles, de légumes, de fromages, de pâtisseries et des piles de croûtes de pain. Ces menus déchets sont vendus, sous le nom d'arlequins, à de malheureux déguenillés ou à de pauvres diables vêtus de redingotes râpées. — Parmi ceux-ci, on rencontre, quelquefois, un ex-genlilhomme, qui, tout en mâchonnant ces tristes restes, se souvient du confortable de sa vie passée et des splendeurs de sa table entourée de femmes blondes et rieuses.