TOUT LE LONG DE LA SEINE
De l'est à Touest, de Bercy au Point-du-Jour, la Seine déploie, sur Paris, la courbe de son écharpe aux changeantes couleurs; calme, elle s'écoule entre les quais de pierre, sous les cent vingt arches des vingt-huit ponts qui mettent ses rives en communication. De véritables flottilles de bateaux parcourent le fleuve, et lui donnent une animation égale à celle des plus importants boulevards. Les mouches, les express^ les hirondelles servent au transport des voyageurs; les péniches à celui des marchandises. Pour remonter le fleuve ou pour le descendre, les péniches se font traîner par les toueurs, les remorqueurs ou par les porteurs, qui sont euxmêmes des bateaux de commerce. De plus, des yachts de plaisance, des canots, des youyoux, des périssoires, des barques de pêcheurs sillonnent la Seine, en tous
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sens, se garant des gros bateaux, comme les voitures de maître et les fiacres se garent, dans la rue, des omnibus et des tramways.
Au point de vue du pittoresque, la traversée de Paris, d'amont en aval et vice-versa, i^ous réserve mille surprises : entre un pont et un autre le décor varie ses séductions; les perspectives qui se prolongent ou se resserrent, les silhouettes des monuments, qui s'agrandissent ou diminuent, procurent au regard de l'artiste des émotions sans cesse renouvelées; aussi, plus d'un peintre installe-t-il son chevalet sur les berges, à toute heure du jour et en toutes saisons. Certains aspects des bords de la Seine sont devenus, pour ainsi dire, classiques, à force d'être reproduits; le grand paysagiste Harpignies est un de ceux qui ont le plus contribué à mettre en relief la poésie des grands arbres tordant leurs noirs branchages sur les pâleurs de nos ciels parisiens; d'autres, comme Jacquemart, ont interprété, d'une façon merveilleuse, les grands bouquets de verdure ensoleillée du terre-plein du Pont-Neuf; d'autres ont célébré la magie des couchants empourprés auréolant les tours massives et la svelte flèche de Notre- Dame; d'autres, enfin, ont su rendre, comme ce pauvre Daliphard, la mélancolie des eaux jaunâtres, charriant des blocs de glace entre des berges couvertes de neige.
Le vrai Parisien de Paris préfère la Seine au boulevard; enfermé, tout le jour, dans son atelier ou son
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bureau, il descend, dès qu'il peut, au bord de l'eau; il aime à naviguer sur ce fleuve qui apporte à ses poumons les effluves salubres des campagnes, il se complaît à la vue de l'imposant panorama des palais et des grands monuments, qui se déroule sur chaque rive.
Il fait un temps superbe, ce matin, profitons-en, voulez-vous, pour descendre la Seine, du pont National au viaduc d'Auteuil. — Nous allons prendre, ensemble, des notes de voyage.
Le bateau express venant de Gharenton est signalé; gare! il va heurter le ponton; si vous n'avez pas le pied marin, vous ferez mieux de vous asseoir. — « Les voyageurs pour Auteuil! Allons Messieurs, dépêchezvous Quand vous voudrais l )> — Ces vastes
bâtiments de pierre, à droite, ce sont les entrepôts de Bercy; par les fortes crues de la Seine, ils sont transformés en véritables naumachies; les marchands de vin ne peuvent pas plus se défendre contre l'inondation, que les consommateurs contre le mouillage. Fort belles, sans doute, ces constructions; mais ce que ça nous a coûté 1 Combien était plus pittoresque le vieux quai de Bercy avec sa colonie de restaurants, où Ton dînait, l'été, sous les tonnelles. Les Marronniers^ les Peupliers étaient les rendez-vous habituels du canotage parisien; rasés les grands arbres! Les matelottes et les fritures ont passé la barrière. — A gauche, le quai de la p:nre, morne et désert.
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Nous sommes au pont d'Austerlitz , voici la gare d'Orléans, les arbres du Jardin des Plantes; en avant le port Saint-Bernard, près duquel stationnent des mouches, des péniches, des remorqueurs. Vous me demandez quels sont ces bateaux si propres, si luisants, avec ces maisonnettes peintes en rose tendre, ornées de volets vert véronèse et entourées de pots de fleurs; ce sont les bateaux de la compagnie Lesage. — Ces élégantes péniches garnies d'un mât, que vous voyez stationner plus loin, appartiennent, chacune, à un particulier faisant le transport des marchandises à son compte personnel. Très bien entretenues aussi; elles viennent du nord de la France, entrent dans la Seine, par l'Oise et se font remorquer jusqu'à Paris. Ce mât, qui vous intrigue, sert à fixer les cordages sur lesquels tirent les haleurs ou les chevaux, le long des canaux. Très intéressant à visiter l'intérieur des péniches; d'une propreté exemplaire; elles abritent la famille des pénichiensqui passent là toute leur existence; ils y naissent, y vivent et y meurent, peu soucieux de connaître les plaisirs de la terre ferme; ils ont de beaux enfants qu'ils aiment et dorlotent, et dont ils font des mariniers comme eux.
Regardez-les courir sur le pont, les marmots; ils sont frais et gaillards. Ils pourraient tomber à l'eau me dites-vous; est-ce qu'on tombe à l'eau? Défense leur est faite, par exemple, d'aller gaminer sur les
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berges, où Ton peut se faire écraser par les chariots et les grosses voitures.
Voyez ces autres bateaux, ce sont les Montluçons; ils viennent du centre de la France. Beaucoup moins soigneux que les pénichiens du Nord, leurs propriétaires, çt moins fortunés aussi. « Hi, han! hi, hanî » un âne brait par ici. Un âne dans un bateau, pourquoi faire? Pour le tirer donc, quand on navigue le long des étroits canaux; dès que le bourriquet est fatigué, on le fait remonter à bord, et Ton attelle sa femme à la place : (( Aide ton âne, le ciel t'aidera. »
Au port Saint-Bernard, des tonneaux, beaucoup de tonneaux sur la berge, devant la Halle aux Vins. Sur la rive droite, le Port Louviers, un des plus importants de Paris; on y entrepose des marchandises de prix, des bois de placage, des huiles, du coton. Les hommes employés à décharger les cargaisons sont appelés les coltineurs; le long du canal Saint-Martin et du canal Saint-Denis, ils ont pris le nom fantaisiste de Carapata.
— Devant nous, le pont de Sully, le seul pont biais qui traverse la Seine; puis l'île Saint-Louis avec ses maisons à balcons et à terrasses; un établissement de bains froids d'où partent de joyeux cris de collégiens acclamant les piqueurs de tête. — Près du pont de la Tournelle des matelassières cardent les laines jaunâtres de couchettes douteuses; des frotteurs battent des tapis.
— Pourquoi tout ce monde accoudé sur le parapet?
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Des badauds; ils regardent fonctionner la grue tournante qui décharge le sable ou les cailloux.
Au fond, l'imposante masse de Notre-Dame, étalant les gris contreforts de son abside, sur la verdure des marronniers. Juste à la pointe de l'île, des bâtiments semblables à ceux d'un poste de police ; à quoi servent-ils.? Écoutez, le renseignement est donné par un facétieux gavroche à une fillette en cheveux : « C'te boîte qui perche là, t'y es jamais entrée, vas-y, c'est rigolo tout plein, t'y verras l'exposition universelle des Machabés. Vas-y! si, par hasard, j'y piquais un chien sur une dalle, tu m'pincerais le bout du nez et je m' réveillerais pour t'embrasser. » — Un train de bois de construction va s'engager sous le pont d'Arcole. — Du côté de l'Hôtelde-Ville, le Mail, autrement dit le marché aux pommes, pendant la saison d'hiver.
Nous passons devant THôtel-Dieu; sur le quai des arbustes; des bourriches de géraniums, de giroflées et de verveines sont posées sur le parapet, c'est le jour du marché aux fleurs. — A dextre le Ghâtelet, ses deux théâtres en forme de malles et sa fontaine décorée de sphinx; à senestre le Palais-de -Justice, la tour de l'Horloge, est la première, puis viennent ensuite : les tours de César, du Trésor et la tour Bonbec couronnée de créneaux.
Bonjour, vieux Pont-Neuf, Comptoir d'Escompte des ponts! Rien de plus solide dans le genre; il s'afl'aisse
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comme une simple maison de crédit, il a fallu le reprendre en sous-œuvre. Dernièrement, les pilotiers battaient les pieux autour d'un pilier. Huit ou dix hommes tiraient sur les ficelles d'un mouton en fonte, qu'ils laissaient retomber sur les pièces de bois. Écoutez leur mélopée; j'ai pu en saisir le sens :
Allons, ho ! liiss !
En n'en v'ià une, Hardi bien! ca va bien !
Eli n'en v
'là
deux,
En n'en v'ià deux.
Elle s'en
va,
ça va
bien!
V'ià la il-
oisièaïc.
Hardi là!
ça
ira!
Elle s'en va,
ça va
bien!
En n'eu v'ià quuUe, La jolie quatre.
Hardi là! ça ira!
Elle s'en va, ça va bien!
Et ainsi de suite, jusqu'à dix coups de mouton.
Le terre-plein du Pont-Neuf, maintenant; l'écluse de la Monnaie, le point de démarcation entre la haute et basse Seine. Beaucoup de monde sur le pont des Arts; on regarde baigner les chiens dans l'abreuvoir du quai des Écoles. Des bateaux lavoirs à la suile les uns des autres, des bains de dames à fond de bois. — Saluez
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'Institut et l'École des Beaux-Arts. Au port St-Nicolas vient d'arriver VÉmilie, l'unique vapeur faisant le service des marchandises entre Londres et Paris.
Le pont des Saints-Pères construit tout en fonte, par l'ingénieur Polonceau, en 1884, est intéressant à examiner, dans le jour, à cause de sa construction; il est plus curieux encore à considérer, au crépuscule, pour la représentation d'ombres chinoises qui s'y donne, quand le couchant flamboie.
Très beau, splendide, à droite : le Louvre et le Jardin des Tuileries. — Beaucoup de pêcheurs sur les berges; prennent-ils quelque chose, je n'en sais rien, ils espèrent, et ceux qui les regardent croient que ça peut arriver. — Du côté du quai d'Orsay, la ruine calcinée de la Cour des Comptes, prise d'assaut par les plantes parasites. Un vrai château de la Belle au Bois dormant!
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- Nous allons passer sous le pont de la Concorde, bâti par Perronet; des colonnes doriques à chaque pilier lui donnent l'aspect d'un temple submergé. A l'abreuvoir des chevaux, des gars, torses nus, entrent dans l'eau avec leurs montures; des mendiants, couchés sur le ventre, font les lézards contre les murs des quais. — Encore des pêcheurs; encore des badauds. — Les arbres des Champs-Elysées, gris de poussière. L'esplanade des
Invalides, la tour Eiffel, le Trocadéro !!!
Nous sommes au Point du Jour. Des airs de beuglants, des fanfares d'orgue de Barbarie, des relents écœurants venant des bateaux chargés de gadoue; des joueurs de bonneteau sur les berges. Devant nous, le merveilleux viaduc d'Auteuil dessine la succession de ses élégantes arcades, et laisse entrevoir, dans l'encadrement de ses arches, les pimpantes collines de Sèvres et de Meudon. Un train passe là-haut, empanachant, d'un blanc plumet, la plaine céruléenne où flottent de roses nuées; le remorqueur Robuste passe en bas, avec un beuglement terrible, et couvre, d'une longue traînée de fumée noire, l'eau verdâtre de la Seine... Sur les rives, plus loin, encore des pêcheurs, toujours des pêcheurs et des badauds derrière eux. Prennent-ils quelque chose, je ne sais, ils espèrent et ceux qui les regardent croient que ça peut arriver.