‹ Paris, voici ParisChapitre 3 sur 21 · SALONS ET SOIRÉES · texte numérisé non relu

SALONS ET SOIRÉES

(<; Les salons du xviie siècle étaient des bureaux de beau langage, ceux du xyiii^ des bureaux d'esprit, quant aux salons d'aujourd'bui, ce ne sont que des bureaux de placement. » — Ainsi s'exprimait, devant moi, un bomme d'expérience, qui sait ce que vaut la femme et ce que les femmes coûtent. Viveur désabusé des coulisses de théâtre, connaissant Dieu et le diable, fringant comme un jeune homme, malgré ses soixantetrois ans bien sonnés, il n'y a pas un salon de Paris où il n'ait été admis, il n'y a pas de fêtes mondaines dont il n'ait pris sa part. Parisien dans l'âme, littérateur par occasion, joueur par oisiveté, galant par habitude, il endosse l'habit noir et fait le nœud de sa cravate blanche, comme un ouvrier mettrait son bourgeron et sa ceinture de laine rouge, c'est, pour ainsi dire, son

Salons et Soirées 35

vêtement professionnel. Fort riche, il est sans ambition personnelle; un salon n'est, pour lui, qu'un champ d'études, quand il n'est, pour tant d'autres, qu'un champ de manœuvres. Ennemi des réputations surfaites, il se plaît à enfler la vanité des sots qui le saluent, et à rire, en lui-même, de la platitude des gens sans situation, qui connaissent son influence. OMigeant sans arrière-pensée et sans intérêt, il donne pour rien ce que d'autres n'accordent que contre quittance, il encourage les jeunes talents, subventionne les inventions utiles, compte cinq mille francs pour une crèche, envoie un Delacroix à un musée de province, et rat)solution à ceux qui le trompent. Un tel homme peut bien être cru sur parole, quand il vient nous affirmer que les salons d'à présent sont des bureaux de placement. (( Chaque salon a sa spéciahté, ajoutait-il; chez Artémise, on place les diplomates, chez Clio, les souspréfets; Fœdora tient les décorations du Christ, et Bérénice les bureaux de tabac; voulez-vous une recette générale, adressez-vous à M"*^ de Gédéon, guignez-vous un fauteuil à l'Académie, faites votre cour à M™^ de Sainte-Adresse. N'allez pas croire que nos élégantes placières soient toutes des femmes dans le genre de celles qui sont venues devant les tribunaux, lors d'un récent procès; la plupart d'entre elles sont trop dotées, pour qu'on les accuse de recevoir des pots-de-vin, elles sont trop altières, pour qu'on les soupçonne de récla-

36 Salons et Soirées

mer quoique ce soit. Bien entendu, je ne vous parle pas ici de certaines marieuses; le placement des jeunes filles riches avec les comtes et les ducs décavés étant un commerce avéré et connu de tous. Je n'ai en vue, en ce moment, que les maîtresses de grandes maisons, qui, ayant plusieurs chevaux dans leur écurie, ne doutent pas un instant qu'elles ne puissent les atteler au char de l'État. Leur plus grand désir est de faire savoir, à chacun, qu'elles sont même capables de monter, un instant, sur le siège du susdit char, et de le conduire un petit bout de chemin, quand ce ne serait que du Palais-Bourbon au ministère des Affaires étrangères. Elles placent par instinct et par vocation, par pose et par jeu, elles placent pour le plaisir de faire valoir leur autorité ou de satisfaire leur caprice. Vous me direz, peut-être, qu'il y a encore des salons littéraires où l'on accapare les romanciers et les poètes, les peintres, les sculpteurs et les musiciens; des salons bourgeois où Ton fait danser des collégiens avec de petites provinciales, où Ton donne des bals blancs avec tout le déballage papillotant des cotillons; des salons où Ton n'est reçu qu'avec un titre nobiliaire, dans lesquels on ne parle que de replacer le roy sur son trône ; (encore un placement). Je vous vois sourire , car vous croyez que j'oublie les salons du demi-monde, le boudoir de Sapho et le thé de cinq heures de Lydie. Si cela vous amuse, je vous conduirai un peu partout, à droite, à gauche

Salons et Soirées 37

et ailleurs. Je vous mettrai en rapport avec René Pajou, un poète doublé d'un humoriste, qui en raconte de drôles sur les intérieurs bourgeois, et je dirai à Frédéric Lorain de vous narrer sa réception chez la fameuse M"'^ de N... Je vous communiquerai aussi des notes qui pourront vous servir, lorsque vous aurez de la copie à faire sur les salons de Paris. » — Mon Mentor n'était point un menteur, il a tenu sa promesse, et bien au delà; voici comment j'ai été amené à écrire ce chapitre.

Les salons bourgeois se divisent en je ne sais combien de catégories; il y a les salons des rentiers professionnels, gros propriétaires à Paris ou à la campagne; les salons de commerçants retirés; les salons des chefs d'administration, ceux de la basoche et du notariat, ceux de la petite banque et de la grande industrie, etc., etc.. Les uns sont incolores et insignifiants, et ne méritent pas qu'on s'y arrête cinq minutes, les autres sont ridicules ou grotesques, et prêteraient à bâiller, s'ils ne donnaient à railler. Je veux pourtant donner ici la description que m'a faite le poète René Pajou^ d'un salon style Pot-Bouille, qui en vaut la peine. Je transcris textuellement son récit :

(( L'autre soir, ne sachant que faire, je me dis : allons donc jusqu'au boulevard Haussmarin, nous sommes samedi, les Dupont reçoivent. — Neuf heures et demie, on doit avoir fini de dîner. — Les Dupont ont une

38 Salons et Soirées

certaine aisance, laborieusement acquise dans la fabrication des élastiques pour bretelles; très économes pour eux, dans la vie quotidienne, ils étalent, chaque semaine, un luxe princier, sur une table de vingt couverts, où l'argenterie, les cristaux et les services en faïence décorée sont à la dernière mode. On y mange un peu froid, mais on y boit ferme et des meilleurs vins; des domestiques de louage vous servent avec des gants blancs nettoyés à la benzine, mais ils vous servent des truffes à gogo, et remplissent votre verre dès qu'il est vide, c'est la consigne donnée par l'amphitryon. La salle à manger n'étant pas tout à fait en proportion, je vous plains si vous êtes dans un bout de table, vous aurez votre chaise poussée, tout le temps, par les serviteurs, depuis le potage jusqu'au dessert, et vous recevrez de la sauce sur la tête, à moins que les feuilles pointues des palmiers d'une jardinière ne vous chatouillent dans le cou...

« Nous sommes arrivé à la porte; drrrrin! le timbre électrique résonne. — Du palier, on entend un bruit d'enfer dans la salle à manger, de gros rires de gens repus, gonflés et ayant chaud. Dans l'antichambre éclate une voix courroucée, la voix de Dupont : « Mariette, Mariette, mais ouvre donc, on sonne depuis un quart d'heure! — Eh bien! on y va! ils ne pouvaient donc pas ouvrir, vos faignants de larbins! », répond avec un accent traînard, la femme de chambre. — « Mariette

Salons et So

irees

je te chasse si tu continues. — Oh! vous ne feriez pas cette boulette-là. ))

(( On m'ouvre enfin, et l'on me fait entrer dans un salon garni de l'éternel meuble en satin rouge, de nombreux fauteuils et des chaises sont disposés symétriquement, en demi-cercle, devant la cheminée, tous ces sièges semblent vissés au tapis, ils n'ont pas reçu la bousculade familière des salons où l'on cause. Sur la cheminée, une pendule en bronze doré d'un nouveau genre, modèle réduit de la tour Eiffel. Sur les murs se penchent une glace de Venise entortillée d'un taffetas gommé couleur de soufre, et deux tableautins retenus par de longues ficelles, celui de droite est un faux Jean Van Beers, celui de gauche un Détaille non moins faux. Entre les fenêtres, un piano droit surmonté du portrait de Dupont dans un cadre ovale, agrandissement pho-

40 Salons et Soirées

îographique ayant figuré dans une exposition d'hygiène et de sauvetage. Mariette ne me laisse pas seul, elle vient remettre du bois dans la cheminée, et préparer le guéridon pour le café. — « Mariette! Mariette! mon paletot ; vite ! » C'est Anatole, un grand garçon de dixneuf ans, le fils de la maison, qui, en voulant s'esquiver, se jette dans mes bras. « Tiens, Anatole, vous ne restez pas avec nous, ce soir? » — « Mille pardons, cher monsieur, si j'avais pu me douter que vous veniez... Mais vous savez, papa est bassinant avec ses dîners du samedi qui n'en finissent pas, il sait bien que j'ai, le soir, une répétition pour le volontariat, si je suis recalé, ce sera encore de sa faute. » — « C'est rue Boudreau, dites-moi, qu'il demeure, votre répétiteur? x — « Farceur, vous croyez que je vais à l'Éden, eh bien ! non, tenez, je veux être franc avec vous, Cloclo m'attend aux Folies-Bergères, au revoir! » — Et il se sauve,

(( Les dîneurs ont terminé, Dupont paraît le premier, donnant le bras à une dame mûre, en robe gorge de pigeon, avec un paquet de coquelicots sur la mamelle gauche et de gros brillants aux oreilles: « Oh ! monsieur Dupont, voyons, soyez donc sage; si Benjamin vous entendait. » Ce Benjamin est son époux, un fabricant de limes du quartier Popincourt. Derrière eux, voici : M^ Prudent Leretors, notaire à La Mothe-sur-Seine, et M"'*' Dupont, une grosse mère sans rivage; à la suite,

Salons et So

irees

les autres couples opérant le chassé-croisé traditionnel. En arrière-garde, un garçonnet de douze ans fait gravement son métier d'homme du monde, auprès d'une blondinette de huit ans, qui se dandine en secouant la longue tresse de ses cheveux. « Sont-ils gentils, ces amours, ne dirait-on pas un petit homme et une petite

femme? 3) Cette phrase banale est prononcée, avec des clignements d'yeux prétentieux, par une vieille demoiselle qui prise comme un invalide, tout en jouant de l'éventail : — « Oh! ne m'en parlez pas, ça a déjà du vice comme trente-six! » répond, d'un air enjoué, le papa du petit bonhomme. — Dupont vient vers moi, me serre chaleureusement la main et me présente ce profond psychologue : « Permettez-moi de vous présenter l'un à l'autre. Rouvillain, mon gendre, l'inventeur bre-

42 Salons et Soirées

vêlé du savon des Bayadères, le seul qui ne blanchisse pas en vieillissant. — Notre ami de l'autre année, au ïréport, dont nous parlons si souvent, un artiste, un poêle, un dessinateur, il fait tout ce qu'il veut, le gaillard! » — Et me tapant sur l'épaule, en me désignant du doigt : ce Tel que tu le vois, il a composé un petit poème très drôliclion, ohî très drôlichon, je te le prêterai, ça te donnera des idées! » Je regarde Dupont avec effarement. « Des idées, des idées à son gendre, pensais-je en moi-même, voilà comme il prend les intérêts de sa fille! » — Mais tout s'explique, Rouvillain, à ces mots, se précipite sur mon gilet : (c Poète, monsieur, vous êtes poète, ah! quel service vous pourriez me rendre; justement, je suis à la recherche d'un poète. Figurez-vous que j'ai été indignement spohé de toutes mes idées de réclame par un fabricant d'apéritifs; il a inondé Paris des prospectus les plus abracadabrants; il a distribué des croix de la Légion d'honneur, lors du procès Wilson, des portraits de Carnot, au moment de l'élection du nouveau président; il a fait frapper, sur des sous italiens et belges, l'annonce de son produit, et l'on ne pourra plus payer sa place d'impériale sans lire les mois fatidiques : Buvez Vamer Pitchoun. — Eh bien! moi, monsieur, j'abandonne celte réclame audacieuse, géniale il est vrai, mais qui est peut-être funeste, à bien des- points de vue, et semble hâter notre décadence défmitive ; je préfère

Salons et Soirées 43

avoir recours aux poètes et faire inscrire, chaque jour, dans les grands journaux parisiens, un sonnet, un rondeau, ou un couplet, sur mon savon des Bayadères; il ne manque pas de rimes en ère, et, vous savez, dans la poésie, la rime c'est tout. Mais j'oublie que je parle à un poète. Je vous enverrai une boîte de mes savons, vous verrez, ils sont délicieux! » — Ahuri, le sang aux oreilles, faisant des: «Ouh! ouh! ouh! » de dénégation, je me dégageai comme je pus, promettant sans rien accepter, acceptant sans rien promettre. Les dames, assises dans le demi-cercle des fauteuils, causaient, avec volubilité, de leurs domestiques, et de la difficulté qu'on avait, aujourd'hui, à se faire servir : (( Ainsi, tenez, dit M"^^ Dupont, voilà seulement un an que j'ai pu trouver une femme de chambre convenable. Jusque-là, je changeais de femme de chambre toutes les six semaines, elles étaient toujours à se quereller avec la cuisinière; Dupont, qui n'est point patient, s'en mêlait, et, file, ma fille, prends Ion paquet! Figurezvous que la grande Suzanne, celle qui posait tant, a jeté son plumeau, avant de partir, à la tête de mon mari en lui disant : « Au plaisir de ne plus te revoir, vieux pignouf! » — « Pignouf! qu'est-ce que cela signifie? » interrompit la vieille demoiselle, tout en prenant une prise, en tapinois. — Avec Mariette, tout marche comme sur des roulettes, c'est une fille soigneuse, convenable, polie, adroite et très attachée à la maison.

44 Salons et Soirées

une vraie perle, enfin! Elle nous est reconnaissante parce que Dupont, qui est d'habitude si ours avec la domesticité, est très bon pour elle, il s'est occupé de trouver une place d'employé aux écritures pour son cousin. »

« Impatienté par cette conversation qui sentait le torchon et l'eau de vaisselle, le notaire de La Mothesur-Seine, un bon vivant à la figure émérillonnée et réjouie, m'attira près d'une fenêtre, et se mit à me raconter les fredaines de son sous-préfet. Dupont, qui a entendu quelques mots vagues de notre conversation, se rapproche et nous fait passer dans le fumoir; il nous confie ses inquiétudes sur la conduite d'Anatole : (( Il travaille beaucoup, cet enfant, et j'ai peur qu'il ne se fatigue encore ailleurs. Ah! mon cher Prudent, comme la jeunesse du jour est différente de celle de mon temps. Comme vous me voyez, je suis resté na^/ jusqu'à mon mariage, ou à peu près; dame! oui, il faut que je vous conte la chose, elle est trop drôle. Mes amis, me plaisantant, voulaient m'entraîner dans leurs licencieux débordements; mais moi, je résistais. Quand un jour, je leur dis : Je vais me marier. — « Toi, te marier, comment donc feras-tu? » me répondent-ils en chœur, et les voilà qui organisent, en mon honneur, une partie fine dans un cabaret à la mode. Les meilleurs cortons, les champagnes de la veuve, les truffes sous la serviette, rien ne fut épargné. Au dessert, subite-

Salons et Soirées 45

ment, le cabinet où nous étions installés fut envahi par un bataillon très décolleté de six cocottes gentilles à croquer; et, sans me laisser le temps de me reconnaître, l'une d'elles, Finette la Marseillaise, vint s'asseoir à mes côtés, et tremper ses lèvres roses dans ma flûte de Champagne. Très troublé, mais un peu lancé, je fis le galant, avec cet air empêtré d'une poule qui a trouvé une paire de lunettes dans son nid, à la place de ses œufs. Mes amis riaient, il fallait voir. — Finette m'emmena chez elle, me cajola... eh bien! dois-je vous l'avouer, mes amis en furent pour leurs frais, et M"** Dupont m'a reçu, au pied des autels, aussi pur que l'enfant qui vient de naître. Je fus bête, très bête, je l'avoue, je fus idiot. Ah ! mon fils ne tient pas de son père, de ce côté-là, et j'ai les appréhensions les plus vives au sujet de la conduite d'Anatole ; ce soir, il est parti de bonne heure, je ne dis pas, c'est à une répétition pour son volontariat qu'il est allé... mais les autres soirs! » Je voulais rassurer Dupont, quand il ajouta : « Eh bien! vous me croirez si vous voulez, voilà trente ans de cela, et j'y pense toujours à celte Finette; vraiment, j'ai été trop bête. — Vous allez faire un ivhist avec nouSj n'estce pas, l'artiste, un petit whist de famille, à vingt sous la fiche, oh! ce n'est pas ruineux...» Je m'excusai comme je pus, et, quelques minutes après^ je m'esquivai à l'anglaise. Dans l'antichambre remplie de l'odeur d'une

46 Salons et Soirées

lampe qui filait, je trouvai toute une compagnie de nouveaux arrivants, et, pendant que je reprenais mon manteau, j'entendis annoncer : M. et M"'^ Moulet, le capitaine Colas, M. et M^'^ Camus... En descendant l'escalier, je fouillai dans ma poche, pour voir si l'on n'y avait pas introduit quelques pains du savon des Bayadères. »

Le salon de Mme de N... est d'un tout autre ordre; salon mi-parisien, rai-polonais, on y rencontre quelques altachés d'ambassade, pas mal de vieux nobles ruinés, et une kyrielle de comtes et de comtesses en Ki, et en Ka, et en witch. La vieille M^e de N... est mariée, remariée, surmariée; elle en est à son troisième époux, qui paraît peu, d'ailleurs, à ses réceptions du mardi, étant très occupé par les sociétés de numismatique et d'archéologie, et par ses recherches sur les généalogies. Ce qui fait le charme de cette société, ce sont deux nièces très éveillées, très folles, au courant de tout ce qui se passe dans les ambassades ou dans les ministères. De leurs maris, on n'en parle point, l'un est en Lithuanie, au milieu de ses terres, l'autre en Afrique, à la suite des explorateurs. Aussi, les intrigues s'échafaudent-elles, dans ce coin-là, avec plus de rapidité que partout ailleurs; on y parle de Saint-Pétersbourg, de Moscou et de Varsovie, comme on y parlerait de Saint- Cloud, de Versailles ou de Suresnes; une correspondance active y afflue, chaque semaine, avec des timbres

Salons et Soirées 47

de nationalités si diverses, qu'on pourrait y créer des collections sérieuses. On chuchote très bas que ce salon pourrait bien être un centre de renseignements plus ou moins diplomatiques, pour ne pas employer de vilains mots, mais on dit tout haut qu'il n'y a nulle part une société plus policée, plus avenante, plus stylée que celle du salon de M™^ de N. .. — La maîtresse de la maison sort peu dans la journée, si ce n'est dans sa voiture, à l'heure du bois ; par contre, elle va dîner en ville, presque tous les soirs, excepté le mardi, la plupart du temps sans son mari, qui dîne au cercle ou ailleurs; ses deux nièces l'accompagnent comme deux gardes de corps, sans la quitter d'une seconde.

Voici, du reste, ce que m'a raconté, à ce sujet, Frédéric Lorain, un parisien pur sang, celui-là. ce Un ami m'a conduit, un mardi soir, dans le sanctuaire, m'avertissant qu'il me présenterait sous le titre de baron de Z... Je voulus, tout d'abord, ne pas consentir à cette mascarade, cependant je finis par céder, ayant le désir de tout connaître. — En tenue de soirée, la plus rigoureusement correcte, je fus exact au rendezvous ; mon nouveau titre nobiliaire résonna à l'entrée du salon, avec une telle sonorité, que je fus un moment à regretter qu'il ne fût pas mon bien légitime. M™^ de N..., devant laquelle je m'inclinai, me répondit par la plus étudiée des minauderies polonaises, et me présenta la main, comme en m'invitant à y approcher

48 Salons et Soirées

mes lèvres. J'étais prévenu, et suivis le rite prescrit. (( Très cher monsieur, combien vous êtes aimable d'être venu, il y a si longtemps que j'entends parler de vous; vos talents sont connus de tous, et je déplorais sincèrement votre sauvagerie; mais enfin la glace est rompue, j'espère bien que vous serez maintenant un de nos plus assidus. » — Elle appela sa nièce Lodoïska, en lui recommandant de me présenter à M""^ Strenowitch. Lodoïska, très blonde, avec des saphirs aux oreilles, excessivement décolletée, m'entraîna dans un petit coin, elle me demanda si j'aimais la peinture. « Venez donc voir un album d'aquarelles et de dessins, me dit-elle, tenez, asseyez-vous là, cher monsieur, là devant moi, je tournerai les feuilles, d Je m'excusai. (( Non, je le veux » : ajouta-t-elle d'un air enjoué, en rapprochant la lampe garnie d'un élégant abat-jour en soie rose, ornée de guipures. — J'obéis et vis défiler, sous mes yeux, toutes les vues de l'Oberland bernois et des monts d'Auvergne. A chaque feuille, Lodoïska donnait des explications^ en faisant sa critique sur les premiers plans ou les horizons, et, pendant qu'elle tournait chaque feuille, je sentais s'appuyer avec insistance, sur le collet de mon habit noir, deux promontoires jumeaux faisant une fameuse concurrence à l'orographie coloriée. L'inspection de l'album étant terminée, la complaisante tourneuse de feuillets me dit : (( A présent, monsieur le baron, je vais vous

Salons et Soirées

présenter à ma sœur, M"^^ Strenowitch, elle est bien

plus aimable que moi. » — Alors, comment donc se conduit-elle avec ses hôtes? pensai-je en moi-même.

((Mme Stre-

nowitch, une grande brune, au nez bourbonnien, non moins décolletée que sa sœur, me tendit familièrement la main, et me serra les phalanges à les casser; elle me fit asseoir à côté d'elle, derrière un guéridon surchargé de plantes vertes, qui

H ^y4jf

50 Salons et Soirées

nous isolait, pour ainsi dire, du reste du salon, ce Maintenant, cher monsieur, il faut me faire votre confession, ne vousrécriezpas, c'est l'usage de la maison, c'est moi qui confesse; avouez-moi donc que vous êtes amoureux. » Je riais de ce badinage, très nouveau pour moi, et lui jurai que j'étais excessivement amoureux. Très adroitement, sans avoir l'air d'y toucher, elle sut tellement bien conquérir ma confiance, qu'elle apprit bientôt quels étaient les types de femmes que je préférais, ce que je pensais des jeunes filles et des femmes de trente ans, des Brésiliennes et des Espagnoles, et, comme je m'écriais : «Oh! par exemple, j'ai en aversion les Anglaises, elles ont des pieds à dormir debout. » — « Oh! comme vous êtes drôle! d fit-elle. — <( C'est justement ce que ma petite fille me disait ce matin. » — (( Comment, votre petite fille, cher monsieur, vous êtes donc marié? » — « Mais, certainement, et père de famille, d — La foudre serait tombée entre nous deux» je n'aurais pas assisté à un pareil coup de théâtre... Très pâle, très digne, M™^ Strenowitch me quitta. « Mille fois pardon, cher monsieur, mais on annonce le général Marsala, et je veux le conduire moi-même à ma tante.

(( Toute la soirée, on n'entendit annoncer que des marquis, des ducs, des princes dont les noms étaient tous dotés d'une désinence exotique. Un petit jeune homme, monocle dans l'œil, s'appuya au dossier d'un

Salons et Soirées 51

fauteuil, et me fit entendre une fois de plus la sempiternelle bergerade de M. le sous-préfet aux Champs. Une petite fille insignifiante roucoula au piano : « Nous irons dans les bois ombreux^ où s'égarent les amoureux, etc » Ainsi de suile, je subis toutes les niaiseries obligatoires des salons qui n'ont pas de littérature et qui se piquent de bon goût. — A minuit, je m'éclipsai, j'allai retrouver au cercle mon fameux ami, qui m'avait piloté dans cette galère, en ayant soin de me lâcher au bout d'un quart d'heure. Je lui racontai tout ce qui m'était arrivé, et lui demandai avec un air absolument attristé: (.( Mais quelle est donc cette maison? bien étrange, bien étrange! » Et lui, sans s'émouvoir : (( Pardieu! vous êtes allé chez la première marieuse de Paris, elle a des millions dans sa manche; ce n'est point une marieuse ordinaire, affiliée à des maisons de courtage, non, elle opère elle-même. Les prix sont faits comme des petits pâtés. Au lendemain du conjumjo, l'heureux époux doit compter 50.000 francs à M^e deN... et 10.000 francs à chacune de ses aimables nièces. Pourquoi, diable, aussi, aller dire que vous étiez marié? Maladroit! » — « Eh! mais, en tout cela, je ne vois pas bien le rôle de M. de N... » — « M. de N..., il s'occupe de trouver, aux archives ou dans les bibliothèques, un titre nobiliaire au futur époux, et ne demande rien pour sa peine. C'est convenu dans le marché. »

52 Salons et Soirées

Le héros de celte histoire m'a assuré que l'on avait fondé dernièrement, à Paris, un salon pour préparer des divorces honorables; c'est-à-dire ceux où le mari est seul à payer les pots cassés. On appelle cet endroit: le salon de la revanche conjugale.

Quant aux derniers salons du faubourg St-Germain, dans lesquels on défend le roi et l'autel, tout s'y passe avec la dignité froide des palais et des nefs d'églises; les sermons et les ventes de charité, la musique classique, les grands mariages mondains forment le fond des conversations féminines; le sport, la chasse à courre, le tir aux pigeons, et surtout les manèges électoraux, tel est le thème varié des discussions masculines. On s'y consulte sur le dessin d'une tiare à envoyer au pape, ou sur le choix d'un collier destiné à la corbeille d'une princesse alHée à la maison de France; la dernière lettre de Sheen-House y est commentée, comme autrefois les messages de Frosdorf; on y parle du prétendu mariage morganatique d'un duc, en critiquant doucement sa manie de libéralités, bien en contradiction avec les traditions orléanistes. Depuis que des marquis et des comtes coiffent le bonnet rouge et chantent la Carmagnole, les plus ardents champions de la monarchie et du retour au droit d'aînesse sont des fils de grands carrossiers ou de marchands de fonte du temps de Louis-Philippe ; élevés à Vaugirard, à Juilly, ils ont pour eux un bagou oratoire de bon ton, quelques con-

Salons et Soirées 53

naissances artistiques, un aplomb merveilleux, et plus de droiture dans le caractère que beaucoup de fils de croisés, prêts à s'allier à la Boulange, quitte à la chambarder ensuite.

Changement de décor; nous sommes dans le salon du Tout-Paris, c'est-à-dire dans leBeaucaire, leNijni-Novogorod des célébrités du jour : hommes politiques, ingénieurs et professeurs à la Sorbonne, journalistes et romanciers, peintres de toutes les écoles, sculpteurs de tous les styles, divas, musiciens, acteurs en vedette, éditeurs, médecins, etc., etc. Une demi-douzaine de pièces en enfilade sont éclairées par des lustres; dans le salon principal, une petite estrade avec un paravent japonais, comme toile de fond ; un piano droit, deux pianos à queue, un violoncelle. Quatre rangs de fauteuils et un échelonnement de banquettes en velours rouges à crépines d'or, louées chez Belloir; tous ces sièges sont occupés par des femmes de types et d'âges panachés, femmes de littérateurs et d'artistes, bas-bleus tournant au lie-de-vin, femmes de députés et do grands industriels, et, dans cette corbeille d'épaules nues, quelques ravissants profils de keepsake, quelques paires de bras au galbe harmonieux; cela nous console de f exhibition des vieux dos plâtres que la chaleur intolérable transformera, dans un instant,- en caries des bouches du Nil, cela rachète un peu la montre audacieuse des chairs de poules rosées et des vaccins prc-

54 Salons et Soirées

digues qui sont venus tatouer de maigres abatis. Ceux qui veulent être remarqués se tiennent dans le premier salon, ceux qui veulent entendre le concert s'étagent, debout, le long des fenêtres, ou dans l'embrasure des portes d'un étroit couloir, voisin de l'office; ceux qui préfèrent causer, se réfugient dans le cabinet de travail de la déesse de Tendroit.

Un compositeur célèbre s'assied devant le meuble d'Erard, effleure, en les caressant, les touches d'ivoire, s'assure de la pédale, essuie le bout de ses doigts à son mouchoir de batiste posé à cheval sur la branche dorée du bougeoir; après avoir ébauché quelques arpèges, il secoue sa brune chevelure qu'il rejette en arrière, et accentue le prélude. Alors les rires trop bruyants des artistes, qui se racontent de bonnes blagues d'ateliers, sont étouffés par des chut respectueux d'un grand talent. Les applaudissements interrompent, sans à-propos, la bataille des dièzes et des bémols ; aux finales des modulations savamment langoureuses, des petits (( Ah! Ah! Ah! » sont murmurés par des voix d'amoureux pâmés. Ensuite, notre musicien attaque plus vigoureusement les croches et les doubles croches, on dirait maintenant qu'il veut faire rendre l'âme à son piano ; les cordes vibrent fébrilement, les bobèches ajoutent, au concert des notes, la note cristalline de leur corolle secouée, et, dans un bouquet de fusées tapageuses, crépitantes, débordantes, résonnent les der-

Salons et Soirées 55

niers accords. « Bravo ! Bravo ! Ah ! quel talent î c'est merveilleux! » Et ta-ta-ti et ta-ta-ta; les conversations particulières recommencent. On passe au buffet; les glaces roses et vertes, les petits fours, le Champagne glacé, circulent; à droite on entend les cancans de coulisse, à gauche des potins du Palais-Bourbon, on donne des détails sur le dernier duel politique; un sculpteur, dont une statue vient d'être inaugurée sur une place de Paris, est comblé de compliments, il a un si grand talent pour imiter les acteurs Mounet-Sully et Marais, Paulus et Dailly ; un peintre est félicité sur son dernier poème paru chez Lemerre, un romancier sur ses fantaisies d'aquafortiste. On raconte un scandale du grand monde, ce Yalet de pied, mari qui se suicide, vente d'un château historique » : tels sont les mots sans suite qui s'enchaînent, reliés entre eux par des anneaux de phrases qu'on devine sans entendre. — Pan ! pan! pan ! on frappe trois coups dans le couloir; c'est une saynète en vers, composée par la maîtresse de la maison dont on va commencer la représentation. Un premier prix du Conservatoire est chargé du principal rôle de femme. « Viensrtu Gustave, dit tout bas un invité, moi je me sauve, je ne tiens pas à entendre cette machine-là. — Ni moi non plus, allons-nous en. — Yiens-tu souper avec moi au Helder ? — Ma foi , non, je rentre travailler, j'ai trois cents lignes à bâcler pour ma chronique de lundi, et je ne sais par quel

56 Salons et Soirées

bout la prendre, je m'en vais buriner toute la nuit. » Bien des salons seraient à visiter, si nous en avions le temps, les salons de la colonie américaine, ceux de la colonie espagnole, la boîte à surprises de certaine Pandore aux cheveux rouges, où beaucoup de femmes portent le costume masculin, et la garçonnière du comte de B..., un collectionneur d'objets d'art et de curiosités les plus étranges qu'on puisse imaginer.

En fait d'indiscrétions, je pourrais raconter ici ce qui se passait dans certaines fêles vénitiennes très en vogue, il y a quelques années, on ne peut pourtant pas tout dire; qu'il me suffise d'une anecdote édifiante sur la façon dont s'y conduisaient certains invités. — L'hôtel était des plus vastes, et distribué d'une façon baroque ; les galeries de réception confinaient aux appartements particuliers^ la salle de bains avait accès dans la serre, dont elle n'était séparée que par une riche tenture orientale facile à soulever pour les indiscrets, et il n'en manque pas. Les salons, les petits salons étaient bondés de la société la plus panachée qu'on ait jamais vue; la serre, remplie de fleurs et de plantes rares, illuminée à giorno, avec des ballons orangés dans les arbustes et des verres de couleurs sur le rocher du fond, voyait circuler les groupes chuchotants de femmes masquées et de messieurs en manteaux vénitiens. Tout à coup un homme se gHsse furtivement dans la salle de bain; quelques minutes après, on en-

Salons et Soirées 57

tend chanter l'eau dans la baignoire, et nn mince filet de lumière borde, sur un côté, la draperie qu'on n'avait pas assez hermétiquement fermée. Intrigués par cette clarté, les couples, en passant, écartaient l'étoffe, l'un après l'autre, et à peine avaient-ils regardé qu'ils étaient pris d'un fou rire difficile à contenir. Ces éclats de gaieté ameutèrent bientôt tout un groupe de promeneurs, le rideau fut complètement tiré ; alors chacun put voir, sous un bec de gaz allumé, la baignoire remplie d'eau, et, au beau milieu, se balançant avec dignité, une immense cocolte en papier ; le loustic qui avait fait le coup s'était échappé par une porte de derrière. L'attention de l'ami de la maison fut attirée par des exclamations de folle gaieté; furieux, hors de lui, il voulait provoquer en duel un monsieur inoffensif qui n'avait rien vu et demandait à quoi l'on devait tout ce tapage. Pendant ce temps-là, on jouait le Passant, de Coppée, et la maîtresse de la maison, dans le rôle de Sylvia, donnait la réphque à Zanetto, lui disant :

Je ne suis pas la femme Que vous croyez. Il faut être une grande dame Pour traiter dignement chez soi, comme les siens Les poètes errants et les musiciens.

Au dernier tableau, maintenant. Apothéose! — Nous

58 Salons et Soirées

allons au bal travesti de la princesse Mélusine. Dans l'avenue des Champs-Elysées une procession d'équipages; l'hôtel de la princesse ouvre ses grilles. De grands laquais, en bas de soie, en livrée bleu de roi, sont alignés sur le perron. Dans le vestibule transformé en jardin d'hiver, les papillons sortent de leurs chrysalides qu'ils déposent au vestiaire ; nous assistons à la plus resplendissante des féeries. Les marches de l'escalier d'honneur sont couyertes d'un moelleux tapis de Smyrne ; sur la balustrade en marbre blanc s'agrafent les soyeuses et miroitantes étoffes de la Chine et du Japon. De distance en distance, des groupes d'amours en bronze, reproduction des marmousets de Versailles, soutiennnent des lampadaires dorés distribuant des gerbes de lumière. Au milieu des fanfares triomphantes d'un orchestre invisible, les invités s'étagent, de degrés en degrés, dans une lente et méthodique ascension. — La princesse attend dans le premier salon, et reçoit chacun de ses hôtes, avec la majesté d'une souveraine ; elle est en costume persan, une aigrette de diamant étincelle dans l'or finement ondulé de sa chevelure; une jupe de gaze lamée d'argent laisse voir, en transparence, le pantalon de soie cerise qui lui prend le galbe de la jambe. Alors, devant elle, s'inclinent les fées des mille et une nuits et des contes de Perrault, les déesses de l'Olympe, les Muses du Parnasse, les héroïnes du Tasse et de l'Arioste, les

Salons et Soirées

bergères de Watteau el les marquises de Yan Loo.

On assiste à l'imposant ,, -, défilé du grand luxe '" y parisien; les soieries et ^ les velours de toutes nuances, les dentelles ,v \ et les broderies d'or, les

\ rivières de brillants,

les sapbirs et les émeraudes

6o Salons et Soirées

« s'étalent avec une telle profusion que les yeux se blasent à force d'en voir. Où le regard ne se lasse point, par exemple, c'est dans la contemplation de la rayonnante et aristocratique beauté de toutes ces femmes, dont un sourire est plus enviable que la plus grosse perle de leur écrin.

Devant cet étalage prodigue de profils adorables, d'épaules divines, de bras marmoréens, on se demande comment, et par quel bizarre travers de l'esprit, on a inventé les bals, où tant de charmes disparaissent sous le satin noir des loups. Que les hommes cachent leur vilaine figure, je le comprendrais, cela serait logique, et je rêve même depuis longtemps, d'assister à un bal où toutes les femmes apparaîtraient dans l'éclat de leur radieuse beauté, tandis que les hommes dissimuleraient sous le masque, leurs traits vulgaires et leurs expressions de satyre poursuivant une nymphe.

Le bal va bientôt commencer, et l'on traverse une série de salons plus merveilleux les uns que les autres, tendus d'étoffes de brocart ou de tapisseries des Gobelins. La salle des fêtes s'ouvre immense, avec ses pilastres en porphyre et son plafond peint représentant l'allégorie dévêtue de la Voie lactée. Tout autour des divans en damas bleu turquoise, où toutes les reines et sirènes de cette compagnie d'élite viennent s'asseoir.

La valse entraîne bientôt, dans un tourbillon, les couples les plus étrangement associés ; la déesse de la

Salons et Soirées 6i

Nuit est dans les bras d'un marquis Louis XV, Minerve est avec un Incroyable, une pittoresque bohémienne s'abandonne aux balancements cadencés d'un guerrier japonais, et, dans un nuage de parfums, au milieu d'une étincelante constellation de diamants, un ogre séducteur tourne, tourne avec le petit chaperon rouge... (( Ça sent la chair fraîche ! » murmure, d'un air malin, le vieux duc de M... « Eh! non, mon cher duc, lui répond quelqu'un, ça sent la serre chaude ! ))

Page 1