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AU QUARTIER LATIN

Pourquoi dire : le Quartier lalin, et ne pas dire simplement : le Quartier "i (^nï donc osei'ait ne pas comprendre, quand on parle du Quartier ; y en a-t-il donc un autre que celui des Écoles?

Les Latins, pour désigner Rome, disaient la Ville j et cela suffisait ; les étudiants disent le Quartier et vous devez vous en contenter.

Il est à remarquer, d'autre part, que le mot faubourg, pris isolément, signifie, dans le langage parisien, le faubourg Saint- Antoine, le mot Boulevards désigne particulièrement ceux du centre, de la Madeleine au Gymnase. Dites à un cocher de vous conduire au Bois, n'ayez crainte qu'il se dirige du côté de Yincennes, il vous mènera tout droit au bois de Boulogne. Pour les bibliophiles, le Quai, le vrai quai, est compris entre

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1g Pont-Neuf et le Pont-Royal, sur la rive gauche de la Seine ; c'est le quai le long duquel on bouquine. Pour les voleurs et les apprentis assassins, la Place, la seule place, est celle de la Roquette.

Revenons au Quartier. — Latin, il l'est certainement, par son sol, par ses traditions, par son Université, il l'est de la rue Monge, où l'on a découvert les Arènes de Lutèce, au boulevard Saint-Michel, où l'on a conservé les ruines des Thermes; du Luxembourg, où l'on a déterré, en 1801, une quantité de médailles, de poteries et de sculptures romaines, au Collège de France, où demain, en faisant des fouilles, on va mettre à jour les branchements du fameux aqueduc d'Arcueil qui amenait les eaux de Rungis jusqu'au palais de l'empereur Julien. — Latin, il l'est par le prodigieux amas de ces thèses de docteur en théologie, en droit ou en médecine, rédigées toutes, pendant des siècles, dans la langue de Gicéron, dans celle de la Compagnie de Jésus et des apothicaires. — Latin, le Quartier le restera quand même et malgré tout ; on pourra changer en X ce qui était en us, dégrever l'éducation littéraire au profit de l'éducation scientifique, donner le pas aux langues vivantes sur les langues mortes, faire traduire Lessing avant Phèdre, et conjuguer liehen avant amare, mais on ne parviendra pas à arracher, de sitôt, les vivaces racines de notre latinité, et à retrancher, d'un seul coup, l'étude d'une littérature où la nôtre a puisé

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tout son génie. Pourtant, on arriverait peut-être à ce résultat, en imposant à nos écoliers le volapûck comme langage et la sténographie comme écriture. — Sous prétexte de surmenage intellectuel, on veut, d'un côté, réduire à la portion congrue les études grecques et latines, et, d'un autre côté, l'on bourre les programmes et les examens de mille questions nouvelles.

Où donc est-il le temps où l'on se contentait d'un léger bachot, passé bien souvent en province, devant trois ou quatre vieux professeurs indulgents et complaisants? Aujourd'hui le titre de bachelier équivaut à peu près à l'un de ces satisfecit qu'on nous donnait au bahut. Bachelier ! mais tout le monde est bachelier, le tailleur qui fait nos redingotes, le bottier qui fait nos souhers, le facteur qui distribue nos lettres. Pour être quelque chose il faut avoir au moins décroché la timbale de la licence, et pour être quelqu'un pouvoir exhiber ses parchemins -de docteur. — On entre dans les écoles à neuf ans, on en sort à dix-huit; la Sorbonne vous prend jusqu'à vingt et un; le service militaire vous letient alors, pendant un laps de temps plus ou moins long, pour vous rendre ensuite aux diverses facultés. Et quand, à vingl-huit ou à trente ans, vous êtes à même d'exercer votre profession, les flambeaux de l'hymen escortés des mois de nourrice viennent illuminer votre existence. Un court répit vous est accordé, répit plein de cris d'enfants, et de difficultés maté-

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rielles, quand vous ne touchez que les arrérages de vos diplômes si chèrement gagnés : mais cela dure peu; au bout d'une dizaine d'années, la mécanique universitaire se remonte pour vos fds, dont les examens et les concours vont, à leur tour, remplir de transes légitimes votre affection paternelle; C'est alors que rencontrant dans la rue Soufflot, ou dans l'avenue de l'Observatoire, un vieux camarade d'autrefois, vous lui serrez la main en murmurant : « Te souviens-tu, quand nous étions tous (leux perchés au septième de la rue Gujas, et que nous potassions notre thèse, c'était le bon temps ! » Oui, certainement, c'était le bon temps, avec des froufrous de jupe dans votre escalier et des chapeaux de femme accrochés à l'espagnolette de votre croisée, avec les folles parties à Robinson et les fritures du Bas-Meudon.

Aussi le revoit-on toujours, avec un plaisir indicible, « le vieux Quartier latin » ; il a beau avoir changé terriblement, depuis quelques années, s'être mis à la mode comme le reste, avoir vu s'effondrer les vieilles masures noires de la rue Saint-Jacques, pour faire place à des bâtisses neuves et blanches ; il a beau avoir troqué le jupon de Mimi Pinson contre le pouf à ressort de Clara, et s'être rempli d'étudiants copurchics de toutes les nationalités, on s'y retrouve, pour ainsi dire, chez soi, dès qu'on y entre ; les bruyantes expansions de la jeunesse, avec son ardeur au travail et au

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plaisir, résonnent aussi allègrement que jadis sur le Boul' Mich'.

Le BouF Mich' est le cœur du quartier dont la Sorbonne est la tête. Ses passants ont leur allure spéciale, leur démarche particulière ; au milieu de la foule des comparses, composée de la population flottante, on reconnaît ceux du Quartier, bien plutôt à leur tournure qu'à leur mise qui n'a rien d'excentrique. Celui dont l'œil est exercé, dira : Voici un étudiant en droit, voilà un élève des beaux-arts; voici un carabin, voilà un potard. Quelques étudiants, voulant se distinguer du commun des mortels par un signe extérieur, ont résolu d'adopter comme coiffure un béret de velours, bordé d'un liseré de couleur diflërente, atin de distinguer chaque faculté ; ce liseré est rouge écarlate pour le droit, grenat pour la médecine, jaune pour les lettres; celui des sciences est vermillon, celui de la pharmacie est vert, celui des beaux-arts est orangé; la théologie a le liseré bleu, les langues orientales ont le liseré or; également en or est celui des sciences, mais à triple rang. La mode du béret subsistera-t-elle longtemps, il est plus que probable qu'elle tombera en désuétude comme les autres modes. Aux jours de sortie des écoles, on voit circuler sur le Boul' Mich', les uniformes des pi'pos et des Saint-Gyriens, ceux des potaches de Louis-le-Grand, d'Henri IV et de Saint-Louis. Les barbistes se distinguent par leur joli costume,

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veste à revers et gilet en drap bleu avec des boutons dorés, pantalon de la même étoiïe et casquette marine « Pourquoi tes parents t'ont-ils mis à Sainte-Barbe? » demandais-je un jour à un petit ami de ma famille. — (( Oh ! c'est bien simple , maman trouve l'uniforme très chic, et elle a voulu que je dégolte mon cousin Léonce , qui est fagoté comme un facteur de province, dans sa capote de potache. » — Les devantures des cafés sont encombrées de consommateurs comme sur les grands boulevards, mais chacun de ces étabhssements a sa clientèle distincte, demandez plutôt à mon filleul.

L'autre jour, je le rencontre devant la fontaine Saint-Michel; il se jette dans mes bras : « Bonjour, parrain, tu sais la nouvelle, la grande nouvelle, reçu à ma licence, second sur cinq admis, tu payes un bock, parrain ? — Mais comment donc, deux bocks, trois bocks, toute la futaille ! Où ça, au café Vachette ? — Oh ! non, pas au Vachette, Fantine^ viendrait nous canuler; tu es un homme rangé des voitures, viens au Gluny, c'est rempU de vieux professeurs. — Soit! gamin, allons au Gluny ! » — Une fois installés, les consom-

^ ^frtaJL

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mations servies, mon filleul ajouta : ce Tu vois, c'est très bien ici; là-bas dans le coin, ce vieux à lunettes qui sirote sa demi-tasse, c'est... (et il se pencha, pour me dire à l'oreille le nom d'un examinateur au baccalauréat). Ce qu'il est rosse ! Aussi, on lui a monté un chahut l'année dernière ! Oh ! mais un de ces boucans... Pour qu'il vous traite convenablement, il faut qu'on sorte de la boîle à bachot du père Comte, ce grand bazar qui perche derrière le Val-de-Grâce, où l'on vous empâte de connaissances utiles, comme on ferait d'un serin, sur le bord d'un nid. Le mieux est de flatter sa manie ; comme il a publié une dissertation sur l'invasion des Lombards en Italie, on doit avoir le soin de rattacher, comme on peut, à la question qu'il vous pose, une phrase ou un souvenir de son étude favorite. Par exemple, s'il vous demande ce que vous savez du règne de Charlemagne, aussitôt vous répondez : (( Charlemagne, grand empereur d'Occident, qui détruisit la domination des Lombards, de ces Lombards qui avaient envahi le nord de l'Italie, sous la conduite du farouche Alboin, ce monstre abreuvé de sang et de crimes, l'époux de la célèbre Rosamonde, fille de Cudimond, roi des Gépides..., etc., etc. »... (( Très bien, jeune homme, je vois que vous avez étudié la question, fait-il en vous interrompant, mais ne pourriez-vous rien me dire sur Roland ?» — « Sur Roland ? ah ! oui, ajoutez-vous , celui qui est mort avec un

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coraux pieds... » et vous piquez une boule blanche.

— Vilain farceur, lui dis-je, veux-tu bien avoir du respect pour tes professeurs et pour ton parrain, et ne pas me faire de ces affreux calembours^ garde ça pour les caboulots.

— Mes caboulots, parrain, nous n'allons plus au caboulol, c'est infect !

— Je t'en félicite, car on m'a dit que la clientèle de ces établissements n'était pas positivement en froid avec les pharmaciens.

— C'est épatant, tu sais, ce qu'il y en a de ces boîtes à Vérone, ville célèbre de la Lombardie, royaume du farouche Alboin, monstre abreuvé de sang et de crimes. . .

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— Bon, te voilà remonté !

— Il y a, dans la rue des Écoles, le Pantagruel, le Caïd, le Point-Gamma; dans la rue Racine, la Cigarette; dans la rue Gujas, le Tir-Guj,le Domino rose, le Petit- Rhin, le Mùrger, les Pyrénées ; rue Monsieur-le-Prince, le Gil-Blas, l'Apollon, le Raphaël, le Goucou; rue de Yaugirard, la brasserie flamande^ la Plata, le cabaret du Goq-Hardy, tenu par Delphine, celui de la Farce et de la Tosca; rue Mazarine, le Rajah et le Boléro. Tu vois, on n'a qu'à choisir ; et tout cela est meublé d'escabeaux en vieux chêne plus ou moins graisseux, et garanti des regards des curieux par des vitraux sertis de plomb... comme le reste !

— Bravo, mon cher, mordant comme Juvénal et savant comme Privât d'Anglemont, mais tu oublies le Médicis, où Ton est servi par des sœurs de Fenella, en costume italien.

— Le Médicis, parrain! ratiboisée la boîte à Grispi, ce descendant d'Alboin..., c'est un troquet actuellement ayant pour enseigne : A Vunion des cochers.

— Ah ! pardieu ! tu aurais pu passer ta licence sur les caboulots du quartier, et tu aurais été reçu d'emblée... A propos, parlons un peu de ton triomphe.

Mon filleul se mita rougir jusqu'aux oreilles, il balbutia, il m'avoua.». Il m'avait odieusement trompé, il n'était nullement reçu à son examen; blackboulé sur toute la ligne, ses parents -allaient lui couper les vivres.

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Et il m'a emprunté deux louis; sans doute pour que Fantine ne nous canule pas. Merveilleuse jeunesse ! Si les chansons d'autrefois ont été remplacées par de nouvelles, le refrain est bien toujours le même, au Quartier :

Ma chère maman^

Je n'ai plus d'argent,

Ne le dites pas,

Surtout, à papa;

Mais envoyez m'en!

L'argent ! il en faut beaucoup aujourd'hui ; tout est devenu si cher ! 11 faut payer l'hôtel, la pension, les livres d'étude, le tailleur, le cordonnier, la blanchisseuse..., la blanchisseuse surtout qui ne fait pas crédit. La lecture de Schopenhaiier donne le plus exhilarant des résultats, comparé à l'effet produit sur un étudiant par la philosophie d'un porte-monnaie vide. Heureusement que la Providence passe souvent dans la rue en criant : « R'chand d'habits ! avez-vous des vieux habits, des chapeaux à vendre ! Voilà l'marr'chand d'habits ! » Ce soudain appel provoque l'inspection générale des pantalons pisseux, des paletots déchirés au coude, des bottines éculées, des chapeaux bossues et râpés. (( Psitt! Psitt! montez donc la Providence! » — Un pas- lourd d'Auvergnat retentit sur les marches, une poigne brutale ébranle les barreaux de la rampe... L'étudiant, qui a laissé sa porte entr'ouverte, suppute

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quelle somme fantastique, il pourra bien demander de cet amas de vieux drap^ de vieux cuir et de vieux feutre. — « Toc! Toc !» — (( Entrez, père Salomon. » — « Bonjour, Monsieur, vous m'avez fait un lot? Où est il ? » — (( Voilà, examinez, ce sont des vêtements qui me vont encore très bien, mais je les trouve un peu passés de mode et... » Pendant ce temps-là le marchand d'habits tourne et retourne toute celte friperie, avec une moue de mauvais augure. « Combien voulez-vous de ça? » fmit-il par dire. — ce Faites votre prix vous-même, répond l'étudiant avec finesse, vous êtes un brave homme et ne voudriez pas me tromper. » — « C'est vous qui vendez, Monsieur, et moi qui achète, reprend l'autre, vous savez bien ce que vous en voulez. » — « Eh bien ! cinquante francs » : lance avec hardiesse notre trafiquant. — <l Cinquante francs, bon Dieu, vous vous moquez de moi, au revoir. Monsieur! )) En maugréant, le père Salomon se dirige vers la porte, il reprend son paquet de bardes qu'il avait déposé dans un coin, et se prépare à sortir. L'étudiant très ému, baisse alors considérablement ses prétentions : <( Voyons, voyons, ra vaut bien toujours trente francs. » — « Trente francs! tenez, je ne veux pas être monté pour rien, voulez-vous sept francs cinquante? » — C'est au tour du vendeur à s'indigner : « Sept francs cinquante, jamais^ le pantalon est encore très bon, en vrai drap d'Elbeuf, et vous pourrez faire des casquettes avec.

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allez, je sais bien votre truc; je suis un peu du métier; donnez-moi quinze francs et le marché est conclu. » L'Auvergnat qui n'en veut pas démordre s'en va en fermant la porte ; mais il connaît ses auteurs, et il descend doucement; il est sûr qu'on va le rappeler, quand il sera arrivé au premier étage. Gela ne rate

jamais, et, après un débattage de quelques minutes, il finit par donner vingt sous de plus, jurant ses grands dieux qu'il est dupé; puis fouillant dans son sac de toile grise, il tire un louis, malicieusement, pour payer. «Je n'ai pas de monnaie, Hiy^,;^ jg n'ai que des billets de banque » : affirme fièrement le vendeur. A force de fouiller, le père Salomon finit par trouver une pièce de cinq francs, et, pour faire l'appoint, il étale sur le marbre de la cheminée, trois pièces de cinquante centimes et quarante sous en petits sous. Ce scénario à deux personnages est quelquefois agrémenté d'un coup de théâtre des plus réjouissants; il a lieu, lorsque le propriétaire des frusques retrouve, au moment de traiter, une bienheureuse pièce d'or égarée dans la doublure

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d'une poche de gilet ; quelle joie ! quelle allégresse! Le père Salomon, en plat courtisan de Ja fortune, se montre, en cette occasion, plus traitable que d'habitude, il paye deux ou trois francs plus cher le paquet de vêtements proposés. Certain poète, à qui la chose était arrivée, n'attendait jamais qu'il fût au dernier décime pour faire monter la Providence, et saisissait le moment psychologique du marchandage, pour retrouver la fameuse pièce d'or. Quelle victoire ! et quel beau sujet à mettre en vers, n'est-ce pas, en l'ornant d'une vignette représentant Erato triomphant de Mercure !

L'étudiant n'a pas toujours de vieux habits à solder, mais il a des livres qu'il va laver le long des quais, c'est-à-dire vendre aux bouquinistes étalagistes. Il y a aussi ce qu'on appelle le grand lavage, qui se fait à domicile^ pour des sommes relativement fortes, au sujet duquel je dois donner quelques explications.

Le grand lavage s'opère sur les publications de luxe, et, en général, sur les livres d'architecture qui sont d'un prix très élevé. Gomment un étudiant en droit et en médecine possède-t-il des ouvrages aussi étrangers à ses études, comment peut-il avoir à laver des monographies de palais et d'églises, le Château de Fontainebleau, de Pfnor, ou la Revue d'architecture, de César Daly? La chose est bien simple, il a acheté cela à tempérament, c'est-à-dire en signant des bons échelonnés de mois en mois, qu'il s'engage à payer, au fur

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et à mesure; il a reçu pour six cents francs de livres, et, le jour du grand lavage, il récupère cent cinquante à deux cents francs au plus, des mains des libraires spéciaux qui se prêtent à la transaction. Les quelques louis acquis de la sorte sont bien vite croqués par les blanches quenottes de Marcelle ou de Madeleine, mais les petits billets courent, courent, inexorables; ils viennent, à chaque échéance nouvelle, arracher à la victime volontaire de ce trafic réprouvable, des imprécations sans nombre, contre l'architecture et les architectes.

On se contentait, autrefois, de mettre au clou sa montr e en or ; avec les vingt francs du Mont-de-Piété, l'on pouvait faire la noce, au moins pendant trois jours. Actuellement, le luxe a envahi le Quartier; l'étudiant est devenu un homme très chic, il a des gants, un tube neuf, une élégante cravate, une épingle de fantaisie, un veston à la dernière mode, et un pardessus mastic, quand il va à Bullier.

Bullier a peu changé comme aspect intérieur, depuis vingt ans; on a bien mis un tapis sur l'escalier qui descend à la salle de bal, on a bien ajouté des torchères en zinc bronzé au bas des marches, et deux ou trois allé-' gories peintes près àa billard anglais, mais c'est tout. Les arcades alhambresques en bois découpé sont toujours les mêmes, et peuvent nous faire dire encore comme à Delvau, dans les Cythères parisiennes : Architecture mauresque, que me veux-tu? — L'orchestre, pour-

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tant, a changé de place, il n'est plus entre la première et la seconde travée, on l'a disposé au centre de la galerie du café, près de l'endroit qu'on appelait, de mon temps, la Préfecture, parce que, selon les uns, on y valsait avec autant de distinction que chez le baron Haussmann; parce que, selon les autres, un certain préfet de l'empire y avait esquissé un cavalier seul, dans un quadrille où se trouvaient Rose Zouzou et Irma Canot. Le père Desblins, avec son crâne d'oiseau déplumé, n'est plus là pour conduire l'orchestre, il est allé, en boilaillant, rejoindre, dans un monde meilleur, Lucie Pellegrin, Louise Voyageur et Molécule! — Ce que j'en ai vu d'hommes graves et sérieux aujourd'hui, gigoter devant la boîte à musique du père Desblins, c'est innombrable; sans parler de la fine fleur de la Commune qui préludait à la grande danse révolutionnaire, en imitant les Clodoches: Raoul Rigault, avec son binocle sur le nez, et du tabac plein ses poches, faisait vis-à-vis à ce beau grand garçon, dessinateur de talent, qu'on avait surnommé Apollon, et qui est maintenant en Angleterre. — Je me souviens encore de cette fameuse soirée du printemps de 1865, où le duc de G... C... vint à Rullier avec M™^ de P..., je me souviens du hourvari sans pareil qui les accueillit; on criait : à bas Caderouselle ! on les bousculait, en les menaçant d'aller chercher le maréchal Neysur son piédestal, pour les mettre à la porte. Quelle bagarre! quelle poussée,

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mes enfants! — En ce moment, repassent aussi, devant mes yeux, André Gill avec sa moustache relevée comme celle du Chat Botté, Charles Cros, Cabaner, Yermesch , toute la rédaction de l'audacieux petit journal de la Parodie, et, dans la nuée de fumée des pipes, je revois osciller la foule houleuse des chignons en désordre.

Cependant, nos aînés se lamentaient déjà de la décadence du Quartier, de l'invasion de l'autre côté de l'eau dans leur bal, jérémiadant sur la Bohême qui se mourait, invoquant l'ombre de Mûrger et de Musette, et répétant sur tous les tons : « La grisette se meurt! la grisette est morte! » On nous accusait même d'être de petits crevés, parce que quelques-uns de nous avaient des faux-cols droits et des gibus. Que doivent-ils penser de la génération présente, ces vieux de la vieille, de cette génération épinglée comme une gravure de mode, avec ses cravates régates ou ses nœuds de soie blanche, à la Directoire; que doivent-ils dire des caravanes descendues de la rue Bréda et de la rue Pigalie jusqu'à l'Observatoire, de leurs grands chapeaux de peintres espagnols , flamands et hollandais , de leurs boas blancs et de leurs manteaux en peluche? — Que voulez vous, Mabille est défunt, Valentino est trépassé, BuUier a hérité de la clientèle.

J'y suis retourné, l'autre soir, dans- ce paradis lointain, j'y ai surtout remarqué une affluence considérable d'étudiants roumains, serbes, valaques et moldo-

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valaques; ils donnent le ton et la mode, car ils sont plus guindés et plus stricts dans leur mise que les membres du jockey. Leurs grands yeux fendus en amande, leur nez aquilin, leurs lèvres sensuelles sous une moustache noire, ont grand succès, paraît-il, auprès du sexe; ils sont tant soit peu jalousés par nos étudiants autochtones, qui se plaignent de cette mternationale de la galanterie.

Quant à l'ensemble de l'établissement, il n'a guère varié; on y fume plus de londrès et de cigarettes que de pipes, mais on y boit toujours autant de bocks ; on s'y promène dans une buée chaude, fleurant l'iris et le patchouli, mais on n'y chahute pas moins. L'orchestre, merveilleusement dirigé, est aussi entraînant qu'autrefois, l'air de la chanson en vogue est toujours adapté à l'une des figures du quadrille, et le refrain est toujours repris par les étudiants, avec des variantes que la pudeur me défend de transcrire, comme dirait mon confesseur. Grand bacchanal du côté de la sortie, deux femmes se crêpent le chignon, et les surveillants les font déguerpir, au milieu des cris d'animaux les plus sauvages. Autour de moi, s'égrène le chapelet des phrases classiques : Tu payes un bock, mon amant? — Va donc, pané, c'est pas pour toi que le four chaufle. — Mon loulou, prêtemoi trois sous, c'est pour....; — Oh! c'te tête, est-elle échignée! Pauv' fille! — Ah! si tu crois que les hommes sont drôles! — Viens nous en! tu as un sapin? —

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Fernand! je t'assure, c'est pas des blagues, on va me fourrer à la porte de mon hôtel; il me faut deux louis pour demain, et puis tu sais, je t'aime bien. — Gomment, tu parles à ce crasseux-là, méfie-toi, Louisette, il m'a posé un lapin. — Ah bien!

merci, moi qui le prenais pour un

miche sérieux, etc., etc., etc Suit

toute la ribambelle des mots crus et cruels, sales et salés.

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J'aurais beau jeu à me poser ici en moraliste, je n'aurais qu'à paraphraser une fameuse affiche que l'Armée du Salut avait fait peindre sur le pignon d'une maison de la rue Saint-Jacques, affiche jetant l'anathème sur les mœurs dissolues du Quartier. Je n'en ferai rien, on ne me prendrait pas au sérieux, et Ton aurait raison.

Nos étudiants ne sont pas des séminaristes et le ciel en soit loué! Cependant, ils ont souci de la dignité de eur quartier, qu'ils purgent, de temps à autre, de l'immonde plèbe des chevaliers de l'accroche-cœur. En juin 1882, ils ont trempé dans le bassin de Médicis, quelques spécimens de cette race aquatique; affaire d'étudier si l'eau douce leur convenait aussi bien que l'eau de mer. L'été dernier, ils ont fait l'assaut d'un bouge sans nom qui déshonorait la rue des Écoles; un commerçant facétieux voulut remonter le fond de commerce, en prenant pour enseigne : A la rafale des Étudiants, il a dû fermer boutique devant l'abandon d'une clientèle terrifiée.

Les sergents de ville viennent bien, quelquefois, modérer cette ardeur guerrière, quand elle va trop loin; il faut avouer, pourtant, que si la police est exercée d'une façon débonnaire, c'est dans le Quartier latin.

Je n'engagerai pas le bourgeois qui tient à la tranquillité absolue de son repos nocturne, à prendre un appartement au boulevard Saint-Michel, — pardon! au boul' Mich'. — Pour peu qu'il se couche au coup de dix

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heures, il est certain d'être réveillé dans son premier sommeil, par de joyeuses tyroliennes ou des onomatopées de ménagerie ambulante; il n'aura pas trop à s'effrayer, d'ailleurs, et pourra se retourner sur le côté gauche, en disant à madame : ce Ce n'est rien, bichette, c'est la sortie de Bullier! d

Une grande partie des étudiants est, actuellement, en lutte ouverte avec les boulangistes, et des bagarres plus ou moins sérieuses en ont résulté. — Le jour de la manifestation Baudin, ils revinrent au Quartier en bataillon serré, au nombre de deux ou trois cents. Ils passaient la Seine, au pont des Saints-Pères, occupant toute la largeur du tablier, et chantant, sur le rythme de la Varsoviena : « Conspué Boulange, conspué Boulange, conspué! » Le grand omnibus, allant de Batignolles à FOdéon, vint derrière eux, et le cocher s'avisa de vouloir traverser la cohorte des manifestants ; le Ilot noir s'ouvrit d'abord pour laisser passer ce nouveau Pharaon, non sans protester. L'imprudent, comptant sur la vigueur de ses trois chevaux, lança son

véhicule en criant: a Vive Boulanger! » Oh! ce ne

fut pas long, le flot se referma, et, au risque de se faire écraser par la voiture ou de se faire éborgner par la mèche du fouet que le cocher faisait claquer en tous sens, une grappe humaine se suspendit aux naseaux des chevaux, et fit reculer l'omnibus sur le point de chavirer; la plate-forme alla heurter avec fracas, la

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porte- cochère d'une maison du quai Voltaire. Les voyageurs affolés, croyant que la révolution éclatait, descendirent en hâte, pendant qu'un étudiant escaladait l'impériale, en conspuant Boulanger et l'antomédon. Tant de tués que de blessés, il n'y eut personne d'égratigné. Le cocher, blême de peur, n'en menait pas large, menacé de tous côtés par les cannes et les parapluies des assiégeants, et il a dû réfléchir, depuis, aux périls qu*il y avait à conduire le char de la politique.

L'étude du Quartier latin mériterait un livre pour lui seul; il faudrait le fouiller dans tous ses coins, le surprendre à toute heure du jour et de la nuit; parler de ses collèges, de ses écoles, de ses cours multiples, de ses examens sans nombre, retracer la physionomie des réunions d'étudiants, celle des assemblées de professeurs, expliquer le rouage et le fonctionnement univeTsitaires, rétrograder même de quelques siècles en arrière, pour voir d'où il est sorti, et analyser ses transformations successives. Impossible de parler de tout cela en quelques pages; une petite tournée à travers le Quartier est pourtant nécessaire, afin d'en avoir un aperçu sommaire.

Aux nos 41 et 43 de la rue des Écoles, se tient V Association générale des étudiants des Facultés et des Écoles supérieures de Paris, Cette association, fondée en janvier 1884, a pour but principal, disent les statuts, d'étabhr entre les étudiants, des liens d'amitié et de

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solidarité, de les aider dans leurs études et dans les difficultés matérielles de la vie. Elle compte aujourd'hui plus de 2.500 membres actifs et 400" membres honoraires. Dans le local qu'elle occupe, se trouvent : une importante bibliothèque, une salle de lecture dont les tables sont remplies de journaux quotidiens, de revues scientifiques, littéraires et médicales, une salle de conférences, une salle d'armes, une salle d'hydrothérapie, une salle de théâtre. Chaque fois qu'il est de la dignité des écoles de prendre part à une manifestation universitaire, elle y envoie une délégation; tout dernièrement, elle s'est fait représenter à la célébration du huitième centenaire de l'Université de Bologne; le tact et l'attitude correcte de ses délégués ont été particulièrement remarqués. Aussi, quelle réception on leur a faite au retour, il fallait voir l'escorte enthousiaste défiler avec des lanternes vénitiennes, en chantant des airs patriotiques, il fallait entendre les vivais frénétiques de cette généreuse jeunesse, quand l'un des siens est venu déposer une couronne sur le piédestal du Dante, sculpté par Aube : le collège de France et la Sorbonne en ont tressailli, et l'écho en a dû retentir jusqu'à la vieille rue du Fouarre, où le grand poète de la Divine Comédie, assistait sur le feurre (pailla), aux leçons du célèbre Siger.

Nous sommes devant le collège de France, dont les cours sont professés par les hommes les plus éminenls

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que nous ayons dans les sciences et dans les lettres, ils se nomment Berthelot, Bertrand, Brovvn-Séquart, Levasseur, Alfred Maury, Maspero, Oppert, Benan, Havet,

Gaston Boissier, Nourrisson, Michel Bréal et tant

d'autres que j'oublie. Quarante cours, tous plus sérieux les uns que les autres, y sont suivis avec une attention soutenue, par des auditeurs convaincus; qu'on vienne, après cela, parler de la légèreté de notre caractère français !

La maison d'à côté, c'est la Sorbonne, la nouvelle Sorbonne; saluez potaches, inclinez-vous, jeunes élèves, on vous a bâti un palais fastueux, surchargé de sculptures et de colonnes sur toutes les faces, décoré à l'intérieur de peintures allégoriques et de mosaïques; pour vous, on va jeter bas les vénérables bâtiments construits par Lemercier, et, un peu plus, on aurait détruit le dôme sous lequel apparaît la magnifique sépulture, en marbre, de Bichclieu. Ce vandalisme gratuit va nous coûter horriblement cher, et ne modifiera en rien les résultats scolaires. Vous aurez des amphithéâtres moins vermoulus, il est vrai; une salle plus vaste pour aller recevoir vos couronnes, le jour de la distribution des prix du grand concours, ce qui constitue un notable progrès sur les litières de paille où se tenaient accroupis, comme des tailleurs, les étudiants contemporains du Dante. Ce qui ne changera guère, ce sont les mines renfrognées de quelques examinateurs, la malicieuse

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taquinerie avec laquelle certains d'entre eux poursuivent les candidats au bachot, qui se sont fait recommander maladroitement; ce qui ne changera pas, ce sont les sacrifices d'argent imposés à vos parents, pour faire de vous des mandarins plus ou moins lettrés, plus ou moins savants. — La Sorbonne, il faut s'en souvenir, n'est pas seulement un lit de Procuste pour les candidats trop longs ou trop courts, elle est, avant tout, le siège de la Faculté des lettres. Feu Caro et les Garolincs ont trop occupé l'attention publique, pour que je ne jette pas quelques fleurs d'immortelles sur l'amphithéâtre où parlait le premier et dans lequel les secondes écoutaient.

En remontant par la rue Saint-Jacques, nous passons devant le lycée Louis-le-Grand, rebâti presque entièrement à neuf lui aussi. Ils auront bientôt disparu les derniers vestiges des bâtiments élevés grâce aux libéralités de Guillaume Duprat, évêque de Glermont; encore quelques mois, et il ne restera plus trace de l'ancien seuil de pierre, sur lequel a passé, de siècle en siècle, une phalange d'élèves célèbres à des titres bien différents : les élèves Molière, Grébillon, Voltaire, Gresset, Camille Desmoulins, Robespierre, Burnouf, Victor Hugo, Jules Janin, Dupuytren, Eugène Delacroix. — Encore quelques pas, nous sommes, rue Soufflot, devant le Panthéon étalant sa dédicace aux Grmids Hommes^ et son fronton célèbre, sur lequel sont groupés les philo-

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sophes elles héros français; monument étrange, tour à tour église catholique ou temple révolutionnaire, décoré intérieurement de fresques religieuses, d'un pendentif où Bonaparte embrasse la Victoire, et d'une coupole où se prélasse Louis XVIII, en compagnie de la duchesse d'Angoulême et d'un petit fétus qui n'est autre que le duc de Bordeaux.

A droite sur la place, la mairie du cinquième arrondissement ; à gauche, et lui faisant pendant, le portique ionique de l'École de droit. Ici professent : MM. Léveillé, Desjardins et Colmet de Santerre; leurs cours sont suivis par des jeunes gens irréprochablement élégants : presque tous fils de famille, beaucoup d'entre eux ne font leur droit que pour se dire étudiants, ils se préoccupent bien plus de la pouliche cotée pour le prochain derby que de la comparaison des législations pénales; d'autres, au contraire, les piocheurs, sont tout à l'étude du droit romain, du droit français et de la procédure civile.

Yous voyez, plus loin, cette immense et triste bâtisse qui ressemble à un mausolée avec sa porte funéraire, serait-ce une annexe aux caveaux du Panthéon, point du tout, on nomme cela : la Bibliothèque Sainte-Geneviève, Ce coin du Quartier n'a jamais eu de chance; sur le même terrain se trouvait encore, au siècle dernier, le fameux collège de Montaigu, geôle terrible pour les escholiers récalcitrants et dont le précepteur de Gargan-

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tua nous a fait un tableau horrifique. « Ne pensez pas, dit-il à Grangousier, que je Taye mis au collège de pouillerye qu'on nomme Montagu; mieux leusse voulu mettre entre les guenaulx de Sainct-Innocent, pour l'énorme cruaulté et villenye que j'y ai congneu : car trop mieulx sont traités les forçaz entre les Maures et les Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes les chiens en vostre maison que ne sont ces malautrus au dict coUiége. Et si j'étais roy de France, le diable memporte si je ne mettais le feu dedans ; et feroys brusler et principal et regens qui endurent cette inhumanité devant leurs yeux estre exercée. » — La prison a disparu, un tombeau a surgi à la place, tombeau des livres, et refuge chauffé, pour les grelottants dont l'àtre est éteint, ainsi que pour les externes des collèges, qui viennent y chercher la traduction de leurs versions.

A côté de la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans la rue Gujas, l'entrée du collège Sainte-Barbe.

Henri IV est à quelques centaines de mètres de Sainte-Barbe, derrière le Panthéon : oh ! les tristes préaux que ceux de ce lycée aménagé dans l'ancienne abbaye Sainte-Geneviève, surtout celui d'où l'on voit émerger la vieille tour de Clovis.

Le petit collège, par exemple, est admirablement situé, il possède un beau jardin planté d'arbres, et la marmaille est, là, en très bon air. Henri IV est encore

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plein du souvenir des princes d'Orléans, qui y ont fait leurs classes et pas mal de blagues aux pions, suivant la légende. Ses murs ont abrité aussi : Casimir Delavigne, Jules Barbier, Scribe, Alfred de Musset, ,Sainle-Beuve,

YioUet-le-Duc

Appuyons à gauche, et regardons, en passant, la gracieuse façade de Saint-Etienne-du-Mont, ouvrée de sculptures, comme un rétable d'autel; descendons la pente rapide de la montagne Sainte-Geneviève, et, au bout de ' quelques minutes, nous apercevons la porte de l'Ecole polytechnique, d'un style quelque peu pénitentiaire. Les médaillons de savants qui ornent l'attique et deux bas-reHefs,où sont représentés les attributs scientifiques et militaires, tiennent atténuer la tristesse de l'impression première. Oui, c'est ici VÉcole, la seule école pour les X, comme le Quartier est le seul quartier pour les étudiants; c'est par cette porte que pénétreront, dans le sanctuaire des mathématiques transcendantes, les taupins fortunés, carrés ou cubes, qui ont pris part au monôme traditionnel. — Le monôme, première étape vers l'école ! On se réunit place Médicis, puis à la queue leu-leu, les mains du second sur les épaules du premier, les mains du troisième sur les épaules du second, et ainsi de suite, on enfile le boul' Mich', le quai des Vieux-Augustins, le Pont-Neuf, on s'arrête à la place des Écoles, et l'on entre chez la mère Moreaux, qui a renforcé, pour la circonstance, le nombre des demoiselles

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peu farouches, chargées de distribuer les chinois et les cerises à l'eau-de-vie. On revient, en chantant les refrains

consacrés , par la môme route ; puis on se sépare au lieu d'origine du monôme. (( Esprit saint descendez en nous, esprit saint descendez en nous! Embrasez notre cœur...

Vive l'École! bonne chance, mon vieux, à la rentrée ! vivent les Pipos ! »

Les élèves de première année à l'École sont les conscrits^ les élèves de seconde année les anciens. On dit de

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ceux qui ont été classés dans les vingt premiers, à l'examen d'admission, qu'ils sont entrés dans la botte; quant aux derniers inscrits, sur la liste complémentaire, ils reçoivent le nom consacré de Gigons. — La plus grande solidarité règne à l'École; solidarité qui expose souvent les élèves à des sacrifices exemplaires; on les a vus, il y a quelques mois à peine, se consigner en masse, pendant trois semaines, pour infliger un blâme tacite à des mesures de répression trop excessives prises contre quelques-uns de leurs cocons. Les Polytechniciens n'engendrent pas la mélancolie quand ils sont chez eux, toutes les innocentes fumisteries de la jeunesse en belle humeur ils se les permettent; une fois dehors, fini de rire, mes petits; ils observent, sans affectation, la tenue la plus correcte et la plus digne. Très bien pris dans leur uniforme, sveltes, dégagés, et mathématiques dans leur marche, on a plaisir à les voir défiler, tapin en tête, lorsqu'ils reviennent des exercices à feu du polygone de Vincennes.

Quant à l'École Normale, elle gîte dans les solitudes de la rue d'Ulm ; pour y aller on traverse l'ancienne rue des Postes, aujourd'hui rue Lhomond, veuve des fostards (élève des Jésuites), et abandonnée par les Rollin, auxquels on a construit un autre lycée, sur l'avenue Trudaine.

Là nouvelle école de Pharmacie est située sur l'avevenue de l'Observatoire, l'ancienne était, rue de l'Arba-

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lète; l'École des Mines occupe, boulevard Sainl-Michel, les corps de logis de l'hôtel de Vendôme, restaurés et augmentés. — En descendant le boul' Mich',nous trouvons le Lycée Saint-Louis, ancien collège d'Harcourt. Sur les pages de son livre d'or sont inscrits les noms de ses illustres élèves : Racine, Boileau, Nicole, Dacier, l'abbé Prévost, La Harpe, Diderot, Egger et Gounod.

Nous voici arrivés rue de l'École-de-Médecine, à gauche d'abord, la petite École de dessin, occupant le vieil amphithéâtre Saint-Côme; à la suite, le musée Dupuytren, dont, jadis, on prononçait le nom avec autant de respect que de crainte. Actuellement, il n'y a pas une fête foraine qui ne possède son pelit musée Dupuytren, dans lequel pénètrent, pour la bagatelle de quinze centimes les femmes mariées ou qui pourraient l'être, et les jeunes gens vaccinés. — Plus loin, la Clinique à peine sortie des échafaudages, et, en face, l'École de Médecine.

Au mois de décembre dernier, je suis entré à l'École de Médecine, pour revoir le grand amphithéâtre; il était près de quatre heures, et le docteur Farabeuf allait faire son cours d'anatomie. En sortant de l'obscurité des escaliers accédant aux rangs supérieurs des gradins,*je me suis trouvé dans un hémicycle, où l'on n'a pas épargné le luminaire. Quatre potences en bronze, échelonnées dans la partie circulaire, soutiennent de grosses lanternes à gaz, munies de brûleurs à cinq becs; deux

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autres lanternes, semblablement suspendues, se trouvent sur le mur du fond; des candélabres, pareils à ceux de nos voies publiques, s'élèvent de chaque côté de la longue table du professeur; et, en plus, des quinquets à abat-jour surmontent le tableau des démonstrations. Malgré tout cet éclairage, le noir vous envahit, quand vous pénétrez dans cet amphithéâtre ; cinq ou six cents étudiants, chapeau sur la tête, forment, sur les gradins, une masse sombre et compacte. Trois grandes peintures décoratives, rancies et embrumées, se posent comme des énigmes à votre inspection artistique; c'est sans doute dans le but de les éclaircir qu'on a tracé, sous chacune d'elles, les légendes suivantes : Ils étcmchent le sang consacré à la défense de la Patrie. — La bienfaisance du souverain hâte leurs progrès et récompense leur zèle. — 7/^ tiennent des dieux les principes qu'ils nous ont transmis. On devient rêveur, en lisant ces épigraphes passées de mode, on le devient encore davantage, en épelant le distique latin inscrit sur le mur circulaire :

Ad cœdes hominum prisca amphitheatra patebaiit ; Ut longum discant vivere nostra paient.

Ce qui veut dire, pour mon concierge et pour le ^ôtre,. que les premiers amphithéâtres servaient à l'immolation des hommes, tandis que ceux d'aujourd'hui sont institués pour prolonger leur existence. A ce sujet, j'ai entendu

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dire que deux routes en apparence différentes aboutissaient, quelquefois, au même but. — Mais là n'est point la question. Tous les jeunes gens, qui viennent prendre des notes à ces cours, et tracer des figures anatomiques sur leurs cahiers, avec des crayons de couleurs différentes, croient tous à la sublimité de leur tâche et au sacerdoce de leurs fonctions médicales. Les professeurs qui les enseignent sont des savants de premier ordre, préoccupés, principalement, de présenter à leurs élèves des définitions claires et des exemples sensibles, en vue des examens à passer et des thèses à soutenir.

Pour en revenir au cours de M. Farabeuf, je dois constater que l'assistance est des plus attentives ; son seul défaut est d'exhaler des senteurs assorties d'hôpitaux et de salles de dissection ; la teinture d'iode, le chlore, le barège, le phénol forment, dans ce grand amphithéâtre, une symphonie d'odeurs, au milieu desquelles l'éther semble jouer le rôle de la voix céleste.

Esquissons, d'un trait, la physionomie de M. Farabeuf. — Mince, actif, l'œil brillant sous un lorgnon bleuté, une moustache noire et deux favoris, à droite et à gauche de la tête, l'un à votre droite à vous qui est sa gauche à lui, et l'autre à sa droite à lui qui est votre gauche à vous. — C'est entendu, n'est-ce pas? — Une excessive volubilité de parole, une prodigalité de gestes démonstratifs, indicatifs, ampHatifs; il rame, il nage, donne des coups de poing au tableau, fait exécuter au

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squelette qu'il heurte des mouvements désordonnés ; puis, d'une main assurée, il trace, sur le tableau noir, la configuration interne du cœur humain, revient vers sa table, saisit une longue baguette pour indiquer les parties de la figure qu'il explique, repose sa baguette, lève les bras en l'air, comme s'il allait planer, et, enfin, les abaisse, les doigts écartés, dans l'attitude d'une madone immaculée écrasant le serpent sur une boule du monde. Cette mimique accélérée, loin de nuire à sa démonstration, la soutient au contraire, en accrochant, pour ainsi dire, l'attention de l'élève le plus engourdi et le moins préparé. — Les applaudissements ne lui font pas défaut, à l'issue de sa leçon, et, certes, ils sont bien mérités, le professeur ne s'est point ménagé. Vous ne sauriez croire, ô mes cadets, comme j'aime les entendre retentir ces applaudissements spontanés et convaincus, s'adressant à un véritable savant, car ils constituent la plus belle récompense des efforts de toute sa vie, et rachètent les bravos distribués, sans mesure, aux cabotins de la politique et des cafésconcerts.

Que ne puis-je décrire, ici, l'aspect des cours de MM. Dieulafoy, Duplay, Mathias Duval, Gornil, Laboulbène, Brouardel, Gauthier, tous auraient droit à une note spéciale.

Pour terminer notre tournée, dirigeons-nous vers le temple dorique du tripatouillage, j'ai nommé l'Odéon;

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et flânons, en bouquinant, sous les galeries, c'est fort instructif pour un littérateur. — Eh! quoi, se dit-on, tant de papier noirci, encore vingt romans nouveaux, parus depuis huit jours ! Quand je pense que mon rêve est, actuellement, d'augmenter d'un volume cette formidable famille des in-douze et des in-octavo! — Cependant, les acheteurs se coudoient aux étalages, remuant les volumes, inspectant les titres, entrebâillant les pages de la préface ou de la table. Plusieurs vieux messieurs demandent à voix basse : « Avez-vous le Bichon des Dames? » — « Saisi, le Bichon; saisi de ce matin, répond l'employé libraire, non à cause du livre, très malpropre d'ailleurs, mais pour la couverture, le dessinateur avait fait trop ressemblant. » — Beaucoup de publications nouvelles étalent leurs titres alléchants, ce sont : Les Avachis; Scrofules de rame; Fleurs d'égout; les Déjections sentimentales, etc. — Quel vent coulis sous ces arcades ! relevons notre collet, ou gare les fluxions de poitrine! Mieux vaut encore faire un tour au Luxembourg.

Le Luxembourg que j'allais oublier, c'est du jardin qu'il s'agit, le seul jardin de Paris qui ait un véritable aspect décoratif,' grâce à ses grandes terrasses italiennes disposées en amphithéâtre et ornées des statues des reines de France. Ce qu'elles en ont entendu de galants propos d'étudiants et d'étudiantes, ces souveraines de marbre, depuis qu'elles sont sur leur piédestal, ce

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qu'elles ont vu de petits pierrots libertins se poser sur leur bras ou sur leur épaule ! Leur existence posthume n'a guère changé le programme de leur vie réelle. A l'exception de Blanche de Gastille et de sainte Geneviève, qui doivent être fort scandalisées des mœurs légères du Quartier latin, les autres n'ont, je crois, trop rien à dire.

Je viens de retrouver, sur un carnet, une de ces notes prises au jour le jour, qu'on garde souvent pendant des années, dans le fol espoir de les caser dans un coin de roman. — Sa vraie place n'est-elle pas ici?

Paris, le 42 Octobre 188H.

(( Rencontré mon ami Camille, devant la fontaine de Médicis. Il me parle de son tableau pour le prochain Salon, puis, bras dessus, bras dessous, nous traversons le jardin du Luxembourg. On va fermer les portes.

« Nous marchons, en évoquant les souvenirs de notre belle jeunesse, nous rappelant les matinées de printemps dans la pépinière remphe du parfum des aubépines roses et des lilas de Perse. Et les soirs d'été, avec les roulades des rossignols, les chants de fauvettes, et les éclats de rire de Francine et de Suzette. Nous

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revoyons dans le passé... A la place de ce jardin anglais, le dernier pavillon des Chartreux, la statue de Lesueur au milieu des arbustes, les petites allées sinueuses bordées de treillages gris, le rond-point de la Velléda.

« C'est l'automne, maintenant; le cuivre doré des feuilles mortes couronne les branches des arbres ; des odeurs de chrysanthèmes languissent sur les bordures des parterres; le jet d'eau du grand bassin pleure, timide et mélancolique, dans la vasque supérieure; le cygne frileux fourre son col onduleux sous son aile; une frêle embarcation enfantine, qui a sombré sur le côté, se balance au large. — On ferme! On ferme! — Et le tambour résonne, battant la retraite.

« Dans le ciel d'un bleu verdâtre, se découpent de longues bandes aux teintes d'héliotrope, avec des liserés d'argent. Tout à coup, comme par l'effet d'une éruption volcanique, une infinité de nuées minuscules se mettent à flamboyer, tisons d'or et de pourpre...

« Devant cet adieu du soleil d'octobre, nous ne pouvons nous lasser d'admirer. — « On ferme! on ferme! » — En ce moment, passe, près de nous, une femme assez élégante qui me regarde, d'une façon que je ne saurais exprimer par aucun mot.

(( Ah ! la ravissante créature !»

— ((0 poètes! vous voilà bien tous! me dit Camille; vous retombez sans cesse du ciel sur la terre ! »

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— « Que vcux-tu, je ne sais rien d'aussi délicieusement troublant que le regard d'une jolie femme, au crépuscule d'un jour d'automne. »

— « Grand enfant, dil-il, en me poussant amicalement le coude, tu auras donc toujours vingt ans, tu seras donc toujours un étudiant du Quartier latin! »

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